SUJET DONNÉ PAR J.-B. ROUSSEAU
« Etant à Bruxelles à dîner chez M. le comte de Lannoy, gouverneur de la ville, M. Rousseau, au sortir de table , me tirant à part , me pressa de venir faire un tour au parc. Nous y fûmes, et quand il se vit seul avec moi en lieu sûr et désert : — Oh ! çà, monsieur, me dit-il, je vous trouve un enjoue-
[\ ) D'après les prévisions de M. Edouard Fournier, Piron et J.-B. Rousseau se rencontrant à Bruxelles et ayant également à se plaindre, le premier du tripot comique, qui n'avait joué la Métromanie que sur les ordres formels du comte de Maurepas ; le second, de quelques confrères, auteurs de son exil, durent faire assaut de médisance contre leur prochain de la littérature et du théâtre. M. Fournier regrette qu'aucune de leurs épigrammes d'alors n'ait survécu. On a vu que ces épigrammes se bornent à celles consignées dans la lettre 111e, lesquelles, sauf celle dirigée contre l'examinateur Chérier, n'ont rien de littéraire. Le conte suivant complète le bagage poétique de ce premier voyage. C'est pourquoi nous le plaçons ici, quoiqu'il ait été imprimé dans les Œuvres complètes, sous le titre de Dagobert. Quant à la prose qui le précède, elle est entièrement inédite.
ment tel que je n'en vois plus nulle part ; tout est pédant, faux ou bel-esprit. Vous vous êtes sauvé de cette contagion, mais non pas encore tout-à-fait de celle des mœurs du siècle, dont il a plu à Dieu de me guérir, et je lui en rends bien des grâces tous les jours. Je suis tombé, à votre âge, dans bien des égarements. Je prierai Dieu qu'il vous en tire. En attendant, recevez un dépôt que je vais vous faire. — Je ne m'attendais guère, après un tel début, à un dépôt de la nature qu'on va voir. Il continua donc et me dit :
» Ecoutez; il m'est resté dans mes bucoliques un petit conte que je me félicite bien de n'avoir pas mis en vers, mais que je serais bien fâché d'y voir mis par un autre que vous. Ce serait dommage. Le voici : Un bon saint disant ses patenôtres à sa fenêtre, vit le diable en l'air qui paraissait fort empressé. Le saint aussitôt lui lâcha aux trousses un de ces oremus triomphants qui forcent les anges rebelles de venir à jubé. Voilà donc celui-ci, bon gré mal gré, contraint de s'abattre et de venir se poser sur le doigt du saint comme eût fait le moineau de Lesbie sur celui de la dame. — Rousseau ne manquait pas d'accompagner chaque fleur de sa rhétorique d'un clignement d'œil que vous lui connaissez, et d'un sourire léger qui ne dénotait pas la conversion du monde la plus complète.
»Le saint, continua-t-il , demande à son diable où
il va si vite. Le diable répond qu'il va chez un roi mourant pour en emporter l'âme : qu'elle lui est bien dévolue, qu'elle ne lui peut guère échapper, mais qu'enfin il ne faudrait qu'un malheur, un bon acte de contrition, et zeste! il n'attraperait rien ; qu'ainsi il le priait de ne pas le retenir plus longtemps. Le saint par mépris le laissa aller, puis, levant les yeux au ciel : « Seigneur, s'écria-t-il, laisseriez-vous en proie au démon l'âme d'un roi, de votre image sur terre ! 0 mon Dieu ! par le peu de mérites que peuvent m 'avoir acquis trente ans de prières, de jeûnes, de macérations... — Rousseau s'arrêta là tout court et se mit à genoux, levant ses mains au ciel bien haut par-dessus sa tête qu'il avait presque contre terre. Je crus d'abord que c'était pour mieux jouer la prière du saint, mais voyant qu'il ne sonnait plus mot et cela durant un peu trop, je le voulus presser de se relever. Laissez, laissez, me dit-il, n'entendez-vous pas comme moi Y Angélus qui sonne? Ah! oui, m'écriai-je ; et surle-champ, quoiqu'il n'y eût là que Dieu et Rousseau qui me vissent, je m'agenouillai très-édifié de cette pieuse interruption. Nos Ave finis, le bonhomme se releva; son visage se rouvrit : — L'Ange, reprit-il gaiement, descendit du ciel pour dire au saint que sa prière était exaucée et que son roi était sauvé. Le saint, très-aise, se relève, se remet à la fenêtre, revoit passer son pauvre diable tout hon-
teux, le réadjure, etc... Bref, il acheva du même ton le conte qui est ici en vers, et dont il fut trèscontent :
A tire-d'aile, un diable fendait Vair.
Un saint l 'adjure et Varrête. — Eh! de grâce,
Ne m'amusez, dit le suppôt d'enfer.
— Où vas-tu donc? — Près d'un roi qui trépasse, Que m'ont acquis cent tours de passe-passe, Mais qui peut faire un bon ferme-propos! — Au diable adonc le saint donna campos.
Puis ardemment il se mit en prières Pour que cette âme esquivât les chaudières Du faux glouton qui réparait bientôt, Non pas allègre et gai comme tantôt, Mais traînant l'aile et la queue et la hanche ; Penaud, maté, tout évêque d'Avranche.
De quoi le saint lui cria tout ravi : Ah! ah! le prince a dit son peccavi.
— Non, dit le diable, et j'avais belle chance. De mon côté j à penchait la balance; Dedans étaient maint beau cas réservé,
Un cœur de sang et de pleurs abreuvé,
Foi violée, abattis de provinces,
Incestes, rapts, tels autres jeux de princes. . .
Je triomphais, lorsque de l'autre part
Mon ange adverse a mis pour le pendard
Une abbaye et soixante-dix moines,
Gras, rebondis, ventrus comme chanoines...
Un contre-poids pareil à celui-là
Eût emporté le double de fredaines.
Bredouille (1) !.... — Ainsi le diable s'en alla. Bénis soient Dieu, moines, legs, et bedaines!...
(1) Terme du jeu de trictrac; marque qui indique que l'un a tous ses points et que l'adversaire n'en a pas.
SUITE DE LA CORRESPONDANCE
DE