AUX COMÉDIENS FRANÇAIS
en leur envoyant un exemplaire de mes œuvres.
Ce H mars \ 758.
» Je ne sais trop, messieurs, à quel titre j'ose me donner les airs de vous offrir un exemplaire de mes œuvres. N'est-ce pas là pour vous une belle rareté de cabinet? Comme si cinq ou six pièces, dont au plus deux accueillies, et par vous encore très-élaguées, vous pouvaient être d'une grande ressource dans vos temps de stérilité. Ajoutons que je ne suis plus qu'un vétéran hors de combat, et qui, de plus, eut toujours le tort de vous faire assez mal sa cour. Je n'aurais donc lieu ni de m'étonner, ni de me plaindre, quand vous rejetteriez une pareille offrande, et je le dois appréhender. Mais on me fait entendre qu'elle est d'usage et que je me donnerais un nouveau tort devant vous si j'y manquais. Je me conforme donc à cet usage, messieurs, et d'autant plus volontiers qu'il me procure la seule occasion que, selon toute apparence, j'aurai d'ici à ma fin de vous remercier d'avoir fait, depuis vingt
ans, si glorieusement vivre et revivre Gustave et la Métromanie. Vous ne m'empêcherez pas, je crois, de penser et de publier que vos talents y ont plus contribué que les miens. J'en suis si fort persuadé, messieurs , que , quelque faibles que soient mes autres pièces, je leur garantirais un pareil succès, si vous l'aviez bien entrepris.
» Je ne saurais pousser plus loin votre éloge ; et n'allez pas, s'il vous plaît, le prendre pour un compliment qui tende à vous engager aux moindres efforts en ma faveur. A Dieu ne plaise que j'en aie la pensée ! Mes fonds étant si fort baissés, j'ai bien assez d'une dette sans en vouloir contracter tant d'autres. Je ne veux plus rien avoir d'ailleurs à démêler avec Nos Seigneurs du parterre. Tout mon peu d'ambition se borne à m'acquérir quelque lecteur bénévole, rien au delà. Ce n'est donc qu'à ce titre que vous me feriez plaisir de vouloir bien accepter cet exemplaire. Je vous serais très-obligé si vous joigniez à cette grâce celle d'être bien persuadés que jamais auteur ne fut, avec une plus vive et plus juste reconnaissance que moi,. messieurs, votre, etc. »
LETTRE XXIX
AU MARÉCHAL DE SAXE après la bataille de Rocoux (2).
« Monseigneur,
» Un jour, au foyer de la Comédie, au moment qu'on levait la toile une première fois pour mon compte, je me trouvai devant vous ; vous me souhaitâtes bonne chance ; je me recommandai à votre suffrage ; il vous plut de me le promettre et de me dire : Hélas ! de quoi vous peut servir le suffrage d'un étranger? Je pris la liberté de vous répondre que les fils de rois n'étaient étrangers nulle part. Eh bien ! monseigneur, avais-je raison? Etes-vous encore étranger parmi nous, et notre monarque triomphant a-t-il un meilleur français que vous dans toute son armée ? et dans quel coin du monde seriez-vous étranger, à cette heure surtout qu'il est rempli de votre nom ? Vous voyez comme, au bruit de ce nom illustre, un prince cu-
('I ) Cette lettre est tout entière de la main de mademoiselle Quinault, à laquelle Piron l'avait probablement dictée.
(2) Gagnée, le M octobre 1746, par le maréchal de Saxe sur le prince Charles de Lorraine.
rieux est venu des pays lointains avec une suite de près de trente mille hommes pour vous rendre une visite, vous voir et prendre une leçon de son métier. Il n'est bruit que de la bonne réception que vous lui avez faite. Vous l'avez, dit-on, régalé à votre façon, c'est-à-dire que rien n'y a manqué : on vante surtout la politesse française avec laquelle vous venez de reconduire Son Altesse. Rien de plus courtois, en effet.
» On raconte que vous l'avez débarrassé d'une grande partie de sa suite, qui aurait affamé sa route, d'une grosse batterie qui aurait appesanti sa marche, et je ne sais de combien d'enseignes et de drapeaux qui lui coûtaient plus à porter qu'à traîner ; aussi Dieu sait les beaux vers qui se chantent à votre louange ; mais ces vers ne vaudront jamais la saillie d'un nouveau débarqué des bords de la Garonne qui, voyant passer l'autre jour je ne sais combien d'étendards qu'on portait à Notre-Dame, s'écria, dans toute la force et l'accent de son pays : Cadédis ! ce maréchal nous scandalise ; il veut , Dieu me damne ! faire de cette église le gardemeuble de la reine de Hongrie. N'en déplaise pourtant au Gascon, je vous tiens pour le maréchal de France le plus édifiant que nous ayons, quoique nous en ayons de très-pieux. Oui, monseigneur, vous êtes un ange venu du ciel pour notre salut spirituel et temporel. Vous nous conduisez en pa-
radis dans votre char de triomphe. Depuis que vous nous remplissez la bouche des louanges de Dieu, les Te Deum ne finissent pas. J'y vois courir des gens que je ne vois jamais à nos grand'messes, et que je ne connais que pour leur assiduité à l'Opéra ; sans vous parler des beaux mandements pleins d'onction que vous nous valez par là, et que vos exploits font couler sans cesse de la plume de nos prélats.
» Recevez, monseigneur, ce petit tribut de la mienne, en attendant que le burin héroïque de notre célèbre historiographe ait achevé de parer dignement votre portrait, et que ce noble sacristain du temple de la gloire l'ait placé à côté de Trajan, comme on a mis celui du grand Turenne à côté de ceux de nos rois. »
LETTRE XXX
A M. JEHANIN (1).
« Monsieur, le jeune Michel, l'air altéré, les yeux vagabonds et les deux mains galopant de poche en
(1) Ce personnage est l'ami qui, sans intention, avait provoqué la fameuse ode.
poche, sans se donner le temps de me dire bonjour, vient de m' aborder pour me donner des nouvelles de monsieur son frère, à qui je ne songeais guère, et m'en montrer une lettre pleine de plaisanteries sur ce que je ne suis pas encore au barreau (1), où il n'est plus :
Je ne sais pas d'où vient cet aigre procédé; Mais je sais que , tandis qu'il s'étonne là-bas
De ce que je ne plaide pas, Chacun s'étonne ici de ce qu'il a plaidé.
» II. me croit bien fou de ne me croire pas sage à ses dépens. Voici deux petites pièces qui joignaient sa lettre. J'ai l'honneur de vous en faire part :
CHANSON Sur l'air : Ton humeur, 6 Cathereine.
Je respecte la Régence ; Mais dans mon petit cerveau Je me figure la France Sous V emblème d'un tonneau :
A cette pauvre futaille Le Régent tire sans fin, Tandis qu'en secret Noaille Escamote un pot-de-vin.
(1) Piron avait été reçu avocat. Il était assez fort en droit, et, longtemps après avoir abandonné le barreau, il aidait ses amis de ses conseils désintéressés. Il existe à la bibliothèque de Dijon plusieurs volumes in-folio de jurisprudence écrits de sa main. (Bulletin de l'Alliance des Arts, 10 octobre 1847.)