LETTRE XXXIII A M. LEGOUX-GERLAND
« Du 25 octobre <766.
» J'aurais juré, il y a quinze à vingt jours, que je venais d'écrire pour la dernière fois de ma vie. Mon luminaire s'éclipsa totalement comme je cachetais une lettre à notre aimable et très-digne secrétaire perpétuel. En ce moment, je reçus la seconde dont il vous a plu de m'honorer. Jugez, monsieur, après me l'être fait lire, si l'impossibilité d'y répondre plus tôt a fait souffrir mon amour pour l'exactitude. Je saisis à la hâte le petit lumignon qui, peut-être, ne reparaît que pour un instant, et je fais binet (1). Ce n'est pas que j'aie des
(1) Binet, petit instrument armé de pointes qu'on fixe dans la chandelle pour la brûler jusqu'au bout. Figurément : Faire binet, économiser beaucoup.
choses bien pressées et bien intéressantes à vous dire, n'ayant que des compliments à vous faire, dont vous ne vous souciez guère, sur votre enjouement et vos politesses obligeantes.
d Je suis bien aise , monsieur, que vous ayez pris pour du sérieux mon rêve et ma peur de me trouver face à face en buste avec l'abbé Kalmouck (1). Cela vous a donné lieu de faire deux fort plaisantes épigrammes : l'une en vers, et l'autre en prose. Vous ne dites que trop vrai dans celle-ci, que si tous nos rossignols arcades de deçà et de delà s'avisaient jamais de faire un chorus, on n'entendrait pas Dieu tonner. Veuille-t-il préserver nos oreilles de cette mélodie ! Je suis bien aise aussi que vous désapprouviez l'ingratitude des gens d'esprit envers les sots ; le reproche est juste : sans ceux-ci on ne distinguerait pas ceux-là. Mais ce beau et bon raisonnement ne me concerne point. Je ne compte pas avoir plus d'esprit que l'homme à face carrée, à canne lourdement appuyée, à chapeau clabaud (2), au ton pédantesque, etc. Mes bornes ne passent de guère les siennes sur cet article ; mais ce qui me console et me flatte infiniment, c'est que vous sembliez faire quelque différence entre nos caractères.
(1) L'abbé Le Blanc.
(2) Chapeau à bords pendants que l'abbé Le Blanc portait d'habitude.
» Vous aimez mieux, dites-vous, la nature (même un peu vicieuse) que l'affectation. Dès lors, j'ai gagné, et je sens avec plaisir les droits que j'ai plus que lui sur votre bienveillance. Bonhomie est et fut toujours ma devise, pendant que peut-être on se relaie, à Dijon, à dire : 77 est malin. J'ai quelque fois plaisanté, il est vrai, mais qui ? Le Blanc, Fréron, Desfontaines, Voltaire, la vergogne et les fléaux de la littérature, agresseurs insolents, corrupteurs du goût, malfaisants, malveillants, etc. Et comment les ai-je encore plaisantes ? sans fiel, en riant, et sans leur avoir jamais voulu nuire autrement. Ne se nuisent-ils pas assez eux seuls à euxmêmes ?
» Qui priait, par exemple, notre Scudéri volumineux , notre Zoïle , notre Capanée , de changer son nom paternel en celui de Voltaire pour s'attirer les deux anagrammes de volitare et à'Até-livor? aussi justes et aussi malheureuses pour lui que pour vous est heureuse et juste celle de votre nom, ego lux? Un de mes aînés (ce n'était pas l'apothicaire), la composa au collège il y a quelque soixante-quinze ou quatre-vingts ans pour un enfant de votre illustre famille. C'est un héritage de famille qui vous appartient à toutes sortes de titres. Vous répandez généreusement un grand jour sur notre académie, et par vos dons, et par vos lumières. Vous me reprochez le Monsieur en vedette et le respect à la queue.
Vous vous expliquez là-dessus à la romaine, et moi je m'explique à la franquette en vous assurant du fond de mon cœur que je suis, avec l'attachement le plus respectueux, monsieur, etc. »