LETTRE XXXIV A M. MARET
« Ayez la justice, monsieur, et la charité, si tardives que soient mes réponses , de ne me jamais accuser de négligence. C'est une pitié que de me voir écrire ou lire une lettre ; il faut m'y reprendre à cent et cent fois, pour ne pas dire à mille et mille, quelque lisiblement qu'on écrive et quelque uniment que je réponde. N'étant secouru de personne dans les deux cas, j'avance en aveugle sans bâton , et c'est ne pouvoir voyager qu'à bien petites journées, encore est-ce pour tomber de fatigue après n'avoir trotté que de guingois. Quelle position pour un homme vif qui, d'un coup de langue, bien que mal pendue, en dirait à l'aise plus que sa malheureuse plume à grand'peinen'en peut dire en quatre pages ! Fût-ce là tout ! mais à la quatrième page, une goutte d'encre ou de tabac n'a qu'à choir, ou
une fausse construction à échapper : autant de temps perdu. L'ordre et la politesse disent : recommençons; et ce qu'il y a de plus pitoyable, c'est que plus les gens me sont chers et recommandantes, plus ces sortes d'accidents m'arrivent, ou du moins semblent prendre plaisir à m'arriver; apparemment parce qu'un peu plus d'application, ralentissant ma plume, une et fatigue davantage mes misérables yeux, me rend doublement aveugle, et par là m'expose à mille incongruités de toute espèce.
» Qu'attendre de suivi, de sensé et d'agréable d'un si triste écrivain ? et quelle excuse ne méritent pas ses retardements ? Pouvais-je, monsieur, avoir rien de plus à cœur et de plus pressé que de répondre à la lettre obligeante et spirituelle que, du milieu des affaires les plus sérieuses et les plus importantes, vous avez pris la peine de m'écrire, au sujet de mon dernier onvrage(1)? C'est le plus doux fruit que j'en ai recueilli. J'ai beau savoir ce qu'il faut rabattre des éloges dont on se divertit à flatter la sotte vanité des fous de mon métier ; riez-en si vous voulez, j'aime à me faire illusion, quand l'encensoir est à la main d'un ami aussi habile, et qui me paraît aussi franc que vous. Alors je me laisse aller au plaisir du parfum, mais sans m'en
(1) 11 est question de YEpître de feu monseigneur le Dauphin à la nation (Louis de France, fils aîné de Louis XV, né en 1729, mort en 1765.)
entêter au point d'en être plus vain. Ne regrettez donc pas votre encens un peu gobé à la volée, puisqu'il ne me séduit qu'autant qu'il faut pour m'encourager à produire, tout vieux que je suis, quelque chose qui puisse mieux le mériter.
» Pour peu que les deux jeunes poètes dont vous me parlez (1 ), et qui ont concouru au prix de l'Académie française, auront été dignes de votre suffrage, ils auront assurément mieux fait que le couronné et son accessit. Il n'y a non plus de verve dans l'ouvrage de ces derniers que d'érudition dans des œuvres de capucins. Je le crois bien : ce sont deux miliciens à la suite du régiment de Voltaire. Ce grand homme-ci dont, comme le public, je parle plus souvent qu'il ne mérite, faute de verve, s'est retranché sur le beau verbiage, les personnalités piquantes, les petits faits brillants, un faux air d'âme à sentiments triviaux et des déclamations prétendues philosophiques. Rien de tout cela n'est au-dessus des nouveaux sortis de rhétorique. Ce n'est pas là le mens divinior et os magna sonaturam, qu'exige l'auteur de l'Art poétique; mais c'est le Molinisme de cet art. Du sentier étroit de la vraie gloire, il fait un grand chemin des vaches et des
[i) Maret ne nomme pas ces deux jeunes poètes de la Bourgogne, qui avaient concouru, sans succès, pour le prix de l'Académie française, et dont les compositions, récemment ijnprimées, valaient mieux, dit-il , que celles qui avaient obtenu l'accessit.
veaux, et ce sera désormais à qui y marchera : et l'on fait bien. Vivent les triomphes aisés ! Frustra fit per plura quod potest fieri per pauciora.
!> En bon compatriote, je ne vois pas sans chagrin que la contagion a gagné l'enceinte des murs où sont nés les Bossuet, les Lamonnoye, les Lantin, les Fevret, les Jehannin, les Dumai, les Bouhier, les Buffon, les Saumaise et les Crébillon. Notre nouvelle génération oublie la panacée et court à l'orviétan. Tout presque est voltairien chez vous ; vous donnez dans l'éclat de la Toison-d'Or. .. vousl vous ! par votre fierté franche et gauloise, faits pour échapper seuls à la corruption générale et pour représenter la Toison de Gédéon au milieu d'Israël. 0 cher et zélé docteur ! je remets cette cure entre vos mains.
» Vous revenez à la charge pour me tâter le pouls sur mes dégoûts des vanités de ce monde, et sur le refus où je m'obstine. Vous menacez ma prétendue modestie d'être regardée comme un raffinement d'orgueil. 11 ne me reste plus qu'à traiter le gros orgueil de l'abbé Le Blanc (qui offre deux bustes de marbre à l'académie, qui les voudra), de modestie raffinée. La malignité aura aussi bien pensé d'une façon que de l'autre : il n'y a non plus d'orgueil à mon refus que de modestie à son offre. Non calco fastum alio fastu... M. Legouxpeut bien être justement comparé à Platon, qui, dit un auteur illustre, fut
surnommé le divin parce qu'il était magnifique ; mais je ne me crois pas également comparable à Diogène. Il était d'une impudence effrénée, et on ne peut me reprocher que l'excessive simplicité d'un bon homme de la vieille roche. Je n'ai de lui exactement que le mépris des richesses, à ma tasse près, que je n'ai pas le courage de casser par respect pour votre santé, à laquelle je bois quelquefois in petto, comme étant celle de l'homme du monde que j'aime, estime, admire et considère le plus. »