SUR LES DERNIERS ECRITS
PIRON
Une question intéressante , et qui nous a été adressée, est celle de savoir si Piron a composé des poésies grivoises jusqu'à la fin de sa carrière, c'est-à-dire s'il a fini ainsi qu'il a commencé.
Nous possédons un certain nombre de poésies égrillardes de la main de Piron, — contes, — épigrammes. — Ces pièces sont inédites et doivent le rester.
Quelques-unes portent un millésime, — 1746, 1740, 1 760 ; — les autres sont dépourvues de date , mais elles ont été visiblement transcrites par Piron dans les cinq dernières années de sa vie, — de 1768 à 1773 (-1), — alors que, devenu presque aveugle, il ne pouvait écrire qu'en grossissant démesurément ses lettres, et en tâtonnant pour ainsi dire. C'est là un indicateur chronologique qui ne peut tromper.
A cet égard, nous croyons devoir rectifier une assertion de M. Edouard Fournier, qui prétend que Piron n'a pas eu deux écritures. L'opinion contraire proviendrait, selon
(I) Né le 9 juillet 1689, Piron est mort le 21 janvier 1773, cV'stà-dire âgé de 85 ans et demi.
M. Fournier, de ce qu'on aurait confondu l'écriture de notre poète avec celle de son neveu 3 qui a mis au net plusieurs de ses manuscrits.
La vérité est que Piron a eu deux écritures différentes, bien caractérisées , bien distinctes , non pas simultanément , mais au fur et à mesure de l'accumulation des années et de l'affaiblissement de sa vue. La première , — celle de sajeunesse et de son âge mûr, — est ferme, régulière, aussi nette que le burin (-1) ; il l'a conservée jusque vers 1760, époque à laquelle elle a insensiblement été remplacée par ce que nous appellerons la seconde écriture ou celle de sa vieillesse. Celle-là est grossoyée, tremblante, mal formée, et n'a fait que décliner jusqu'à sa mort.
Quant à l'écriture de son neveu , — peut-être mieux calligraphiée encore que la première écriture de Piron, — elle est, pour tout œil exercé et eu raison même de sa perfection relative , très-facile à reconnaître. Nous avons de la main de Bernard quelques copies des manuscrits de son oncle. A l'aide de ces documents, il est aisé de prouver ce que nous avançons; et, tout au contraire de M. Edouard Fournier, nous pouvons rassurer les collecteurs d'autographes sur l'authenticité des deux écritures de Piron.
Revenons. Indépendamment des contes et épigrammes autographes mentionnés plus haut , nous sommes détenteur de plusieurs cahiers contenant des vers erotiques et autres , plus ou moins libres , la plupart inédits. Ceux-là sont copiés par une main de femme, la nièce de Piron, madame Capron ; cette même Annette Soisson qui lui
(4) Perret : Eloge de Piron.
prodigua les soins les plus tendres pendant les trente dernières années de sa vie. Chaque titre, et souvent la première ligne de ces opuscules sont de la main caduque et tout à fait cassée de Piron , c'est-à-dire de sa seconde écriture.
Hâtons-nous de déclarer, dans l'intérêt du bon exemple, que l'oncle avait confié à sa nièce la mise au net de ses productions les plus anodines. Il s'était réservé les plus salées.
On peut se demander si Piron a composé ces dernières poésies à l'époque où il les a copiées, ou s'il n'a fait alors que les réunir en recueil, les ayant depuis longtemps en portefeuille à l'état de brouillon.
Dans le premier cas, Piron pourrait paraître inexcusable ; dans le second , il serait permis d'invoquer une atténuation en sa faveur : car ces gravelures seraient le regain de sa jeunesse, ou, tout au plus, les reliefs de son âge mûr.
Le lecteur choisira entre ces deux hypothèses. Pour notre part, nous préférons Piron repentant sur ses derniers jours et converti aux rimes saines et polies (1), à
(l) En envoyant à M. de La Place, directeur du Mercure, sa paraphrase du De profundis, Piron, âgé alors de 76 ans, exprime de nouveau son repentir relativement à VOde à Priape ; il ajoute : « Encore vaut-il mieux, pour une muse chrétienne et pécheresse, prêcher sur l'échelle que jamais. » Lettre du 16 août 1765, insérée dans le Mercure et dans Wilmanach des Muses de la même année. Bachaumont parle ainsi de cette production de Piron : « On a pu lire, dans quelques ouvrages périodiques, la traduction du De profundis de la façon du sieur Piron 5 et les gens religieux se sont applaudis de voir un aussi grand homme faire un retour vers Dieu. » Voyez Mémoires secrets, 12 octobre 1770. Ajoutons que Piron était de bonne foi et qu'il croyait à la sincérité de sa chrétienne palinodie, comme il l'appelle lui-même dans une lettre à M. Tannevot. Œuvres complètes, tome i\, page 200.
n% DERNIERS ÉCRITS DE PIRON
Piron donnant, à plus de quatre-vingts ans, le triste spectacle d'un vieillard étourdi qui se croit encore dans l'âge des folies juvéniles et littéraires.
Mais , dira-t-on , en adoptant la première supposition , — la simple mise au net , — on est toujours conduit à reconnaître que Piron a occupé ses derniers loisirs et bercé sa vieillesse de gaîtés un peu vives , et qu'au moment où il traduisait en vers mâles et bien frappés les Sept Psaumes de la Pénitence (-1), il copiait des rimes dignes de la réputation qu'il s'était faite dans ses plus mauvais jours : ce qui revient à dire que, passant tour à tour du sacré au profane, il dînait avec l'Arétin et soupait avec le roi David.
Cela est vrai ; mais il convient de ne pas perdre de vue, toutefois, qu'aucun scandale ne s'attache aux compositions dont il s'agit, lesquelles n'avaient point été faites pour être publiées, et dont Juvigny, seul, jusqu'ici, avait eu connaissance.
Au surplus , nous avons dit , dans l'Introduction , en faisant pressentir que Piron avait commis d'autres irrévérences que l'Ode à Priape , qu'avec son organisation incandescente, il n'avait pu traverser impunément la Régence et le règne de Louis XV, etc.
Il importe de l'envisager à un point de vue d'ensemble, et de compléter sa physionomie.
Piron est un enfant de la grasse et verte Bourgogne , cette terre classique des joyeux buveurs et des bons vivants. Sa nourrice lui avait versé le vin du terroir, généreuse liqueur avec laquelle il a eu grand soin d'entretenir, à toutes les heures de sa vie , la passion , la verve ,
(I) Nous avons ces Psaumes de la main de Piron, de sa seconde écriture.
le feu sacré qui bouillonnait dans ses veines. Fidèle apôtre du plaisir, il le servait à sa manière et selon son tempérament. Chez lui l'imagination jouait un grand rôle : elle l'emportait dans les régions du sensualisme et le faisait païen. De là, il avait la tête libertine, sans que son cœur cessât d'être honnête. M. Sainte-Beuve a dit de Chateaubriand , avec autant de raison que de finesse , que c'était un Epicurien à l'imagination catholique {\) ; selon une expression heureuse de M. Edouard Fournier, Piron était un cynique doublé oVun patriarche (2). "Ses poésies décolletées ne sont point un reflet de ses mœurs , qui, à aucune époque, n'ont été dissolues. Il se rencontrait sur ce point, mais dans un sens diamétralement opposé , avec certains moralistes modernes , dont les écrits empreints d'une haute austérité, contrastent fort avec les habitudes connues de leur vie privée. C'est un phénomène étrange, qui prouve que le talent et les mœurs sont séparés, qu'ils n'ont souvent rien de commun entre eux , et que tel qui compose des traités de vertu peut en cachette et tout bas courtiser le vice ; et réciproquement. Lasciva est nobis pagina , vita proba est. Enfin , en se livrant au genre égrillard, Piron obéissait aux instincts de son esprit. La gaudriole était une des conditions de cette nature rabelaisienne, qui, assaisonnant tout au sel gaulois , laissait tomber ses rimes folles sans malice , sans intention mauvaise , sans y songer, absolument comme un arbre se débarrasse des fruits qui le surchargent, sans s'inquiéter s'ils sont sains ou véreux.
D'un autre côté , Piron n'a fait partie d'aucune coterie
(1) Causeries du Lundi, t. H, page 114, ouvrage qu'on ne saurait trop eiter ni trop lire.
(2) Paris démoli; 1 vol. in— 1 8 , 1 855, page 207.
littéraire ni encyclopédique. Soit insouciance, soit défaut d'aptitude, soit répugnance de marcher dans cette voie à la suite de Voltaire , il ne s'est mêlé en rien au mouvement politique et social qui s'opérait autour de lui ; et, tandis que tous les hommes supérieurs de son temps , choqués par les inégalités injustes , par les discordances intolérables qui éclataient de toutes parts , poursuivaient l'œuvre de la régénération , lui , Piron , continuait tranquillement sa tâché ; il s'endormait au doux bruit des verres et des flons-flons, n'éprouvant ni plaisir ni regret à sentir sous ses pieds les derniers craquements de ce vieux corps social qui tombait en ruines (-1).
Or, dans de telles conditions , c'est-à-dire s'isolant au sein d'un petit cercle d'amis et incessamment en présence du monde matériel, Piron n'a pu étendre sa vue au loin ; emprisonné dans un étroit horizon, le vautour a refermé ses ailes, et, comme il fallait un aliment quelconque à son ardente activité, il s'est replié sur lui-même et s'est dévoré.
Du reste , malgré les fautes qu'il a pu commettre et les torts où il s'est complu, sa part est encore assez belle si, comme l'a dit M. Villemain, il est en tête de tant d'hommes de talent et de beaux-esprits qui ont illustré son siècle. « Il va seul , ajoute le savant et judicieux critique , et il sera nommé quand on ne répétera plus que sept ou huit noms de ce xvme siècle où tant d'hommes furent célèbres (2). »
(1) Sous ce rapport, Piron est resté sur le second plan, où, peutêtre, il a préféré s'établir, s'y trouvant plus à l'aise; et c'est là un malheur, selon nous : car Dieu l'avait magnifiquement doué pour la lutte. Nul doute, en effet, qu'avec sa rare puissance morale et la mâle énergie de son pinceau, il n'eût fait un rude et redoutable champion au profit des idées nouvelles.
(2) Tableau de la Littérature au XVIIIe siècle, tome ier.
En finissant, constatons avec M. Ludovic Lalanne, « que Piron ne fut jamais un incrédule, et que dans ses vers, même les plus licencieux , on ne peut trouver de quoi l'accuser d'irréligion (-1). »
Quant aux plaisanteries que, d'après Bachaumont, Piron, à l'article de la mort, aurait adressées au curé de Saint- Roch et à un autre prêtre venus successivement pour le confesser (2), outre que rien n'en établit l'authenticité, elles ne déposeraient en aucune façon contre son orthodoxie. Nous y verrions tout au plus le désir du malin vieillard de finir par un bon mot.
(1) Alhenœum français, revue universelle, n° 5, 2 lévrier 1856.
(2) Voyez les Mémoires de Bachaumont, tome w, p. 508, 51 2 et 51 6.
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