‹ uvres inédites de Piron (prose et vers)Chapitre 46 sur 78 · LETTRE XLIV ET DERNIÈRE A M. MARET · texte numérisé non relu

LETTRE XLIV ET DERNIÈRE A M. MARET

« Ce vendredi 22 juin 1770.

» Monsieur,

» M. Thaurcy (1), qui m'a rendu votre lettre, est un des gentils Dijonnais que j'ai ici vus depuis cinquante ans. 11 m'a paru franc, vif, enjoué : signe de bon cœur. 11 a fait des vers : cela sent le belesprit ; comme l'attache dont vous les honorez , quoique injurieux à la faculté, sent la belle âme. Modération que notre cher président, quand on a jugé cà propos de mettre votre histoire à la place de la sienne, n'aurait pas mal fait d'imiter (2). J'aurais dit, en cas pareil, ce que dit le Lacédémonien après l'élection des trois cents sénateurs, et qui ne se vit point sur la liste : « Je rends grâces aux dieux qu'il se soit trouvé trois cents citoyens préférables à

(4) M. Thaurcy était un Dijonnais qui avait fait des vers contre la médecine. Ces vers ne paraissent pas avoir été publiés. On ne trouve le nom de Thaurcy dans aucun recueil biographique ou bibliographique.

(2) Le président Richard de Ruffey et le docteur Maret avaient composé tous deux une Histoire de l'académie de Dijon : celle de Maret fut préférée pour être placée en tète des Mémoires de la Compagnie.

moi. » Convenons que M. Richard a fait ses preuves de bon patriote. L'ancien édifice menaçait ruine (1 ): il l'a étayé; les terres académiques avaient l'air d'un bien en décret : il les a marnées en zélé cultivateur. En ayant écrit l'histoire, il était naturel qu'il aspirât à la publier. D'ailleurs, si peu qu'on daigne être auteur, on ne l'est pas impunément; témoin le marquis du sonnet dans le Misanthrope. Vitesvous jamais, à la distribution de nos prix, le plus modeste accessit approuver le couronnement de son concurrent? Le vôtre a donc pu être sensible à plus d'un égard au petit désagrément qu'il a essuyé. Où il serait moins excusable, c'est s'il parlait, pour si peu de chose, de nous abandonner. Mais quand il en aurait juré, il reviendrait bientôt sur ses pas. Car l'Opéra a dit :

Que c'est aimer plus qu'on ne pense De dire que Von n'aime plus.

» Et Ovide :

Amantum Juppiter ex alto perjuria ridet.

(1) L'académie de Dijon, fondée en 1725 par le testament d'Hector Bernard Pouffier, doyen du Parlement, eut un moment de grande renommée après avoir couronné .lean-Jacques, puis tomba tout à fait en décadence. Mais en 1759, la Société particulière que le président Richard de Ruftey réunissait dans sa bibliothèque depuis le 19 avril 1752, s'étant fondue avec les débris de la compagnie instituée par Pouffier, l'académie reprit, par cette combinaison, une nouvelle vie.

» Ne pleurons pas ; il y reviendra pour amour de sa gloire. Et où en serait celle de son glorieux Voltaire (1), s'il n'eût pas bravé cent dégoûts mieux mérités? Depuis plus d'un demi-siècle qu'il escalade la cime du Parnasse, on l'a fait cent fois retomber dans le bourbier, où peut-être à la fin il aura le sort de la cruche qui va trop à l'eau. Il a constamment replanté cent fois l'échelle jusqu'à ce qu'enfin la lie de la populace littéraire, les comédiens, parlassent de lui ériger une statue par souscription. Je n'ai point souscrit ; mais je promets d'inscrire et mon inscription est faite. Je suis moins embarrassé que ne l'est Saint - Lambert , nouvel académicien, successeur du pauvre abbé Trublet, chargé de faire à sa réception l'éloge de son devancier, pur et sans le secours des finesses du tour et de l'ironie (2); et dans quel embarras doit être le successeur de l'autre académicien qui vient de mourir (3)? 11 aura bien gagné son jeton s'il s'en

(1) Le président de Ruffey était en correspondance avec Voltaire. Il s'était rencontré, en 4754, à Plombières avec lui. Lettre de Voltaire à Damilaville, du 26 juillet 4754. Le Recueil publié par Girault contient plusieurs lettres de Voltaire au président de Ruffey.

(2) Piron se trompait. Saint-Lambert n'essaya ni de supprimer ni de raccourcir le panégyrique de son prédécesseur. « Si l'abbé Trublet, disait Grimm, pouvait lire tout le bien que M. de Saint- Lambert dit de lui comme littérateur, il arriverait exprès de Saint-Malo, par les coquetiers, pour remercier son généreux successeur. »

(3) C'était le comte de Clermont (Louis de Bourbon-Conti),

tire bien. Quelle galère pour les ambitieux d'une fausse immortalité d'avoir à encenser les cendres d'un mortel qu'ils ont méprisé toute leur vie! Je ne me pardonnerais pas ces petites licences contre des compagnies titrées et si courues, si l'envie de rire avec raison n'en était pas toute seule. Crébillon, avant d'en être, et La Monnoye, quarante à cinquante ans avant qu'il en fût, ne firent autre chose que d'en rire et de m'inspirer cette envie plus constante et apparemment plus sincère que la leur. Songeons à faire l'éloge des vivants qui le méritent, et laissons les pauvres morts qui sont sourds en paix. Leurs œuvres font assez leur éloge, ou souvent ne les démentent que trop. Louons le citoyen actif et libéral qui brûle du zèle de la patrie , et qui prêche continuellement d'exemple, malgré la plate envie de ceux qui seraient bien fiers d'en avoir fait autant, mais qui s'en seraient bien gardés, quand ils auraient eu de quoi plus faire. Vous voyez bien de qui je parle. Les beaux phénomènes sont trop rares pour qu'on s'y trompe. Vivat in (sternum!...

» J'en allais bien plus dire, quand M. Thaurcy, porteur d'une première lettre, est entré, suivi de

mort le 4 5 juin 1770. Son éloge était, en effet, difficile à faire : car sa nomination à l'Académie, en 1754, avait attiré sur le corps une grêle d'épigrammes et de sarcasmes. Il perdit, en 1758, la bataille de Crevelt.

M. Jacquinot (1), porteur d'une deuxième, autre aimable compatriote. Je me suis senti tout Dijonnais à l'aspect de vous trois, et me suis remis à l'âge que j'avais il y a cinquante ans. Amour, gaieté, bavardage, patois, tout en était quand l'ouverture de la deuxième lettre a fermé la porte à la joie. Vous m'y demandez ce que je me refuse à moi-même. Mes barbouillages seront le jouet de mon curé ou de ma pauvre héritière (2). Je ne les aurai conservés que comme Esope, à la cour de Crésus, conservait ses guenilles d'esclave, ou Agathocle sa vaisselle de terre. M. Jacquinot à bien voulu se charger, par charité pour le malheureux aveugle, de vous répondre. Je lui ai bien recommandé surtout d'appuyer sur les tendres sentiments d'amitié, d'estime et d'admiration qu'emporte pour vous, dans l'autre monde, votre humble ami. »

(4) Avocat éminent du barreau de Dijon, professeur de droit, auteur d'un ouvrage intitulé Cornes juridicus. Il fut le père de M. Jacquinot de Pampelune, qui joua un rôle important sous la Restauration.

(2) Sa nièce. D'après Girault [Recueil de lettres inédites, p. 65), Piron avait promis à MM. Legoux Gerland, Richard de Ruffey et à Maret lui-même , de rendre l'académie de Dijon dépositaire de ses manuscrits. Si cela est, il se ravisa, car, comme il a été dit, il les légua, en totalité, à Rigoley, de même qu'il laissa tout son bien à sa nièce. Voir page 4 58, l'épitaphe que Bernard Piron fit pour son oncle, à ce sujet, dans un moment de dépit.

PIRON

LETTRE a l'académie française,

à l'occasion de ce qui suit (1).

L'Académie, sensible à tout ce qui m'était arrivé au sujet de mon élection, joignit à l'honneur gratuit qu'elle avait bien voulu me faire, celui de m'envoyer quatre (2) députés d'entre eux pour me complimenter sur ces divers événements. Ces Messieurs eurent lieu de s'en retourner contents de ma recon-

(1) Cette lettre, qui contient le Testament littéraire de Piron, a été tronquée par Juvigny, qui n'en a donné qu'une sèche analyse. Pour la première fois, nous publions dans son intégrité ce curieux monument dont nous avons l'original.

(2) MM. Mairan, Mirabeau, du Resnel et Duclos. [Note de Piron.)

naissance et très-surpris de ma sérénité à tous égards. Elle n'était pas bien héroïque, le tout se terminant à une faveur royale que je n'avais pas plus sollicitée ni espérée que ma nomination, et que j'avais encore moins méritée que ma disgrâce. Je travaillais alors à l'édition de mes œuvres de théâtre; et quand elle fut publiée, des gens graves dont je respectais les avis me firent un devoir d'en offrir un exemplaire à MM. de l'Académie. Je m'en fis un plaisir. Peu de jours après, comme j'étais à table, on frappa à ma porte; mon domestique ouvrit et trouva un homme qui rangeait des bouteilles sur mon carré. Il m'appelle. Je cours. Je vois. J'interroge. Une voix crie du premier : — Ce sont quarante bouteilles du meilleur vin d'Espagne qu'il y ait en France. Porteur, achève et descends vite ! Je t'attends.— Mais, monsieur, de quelle part ? — Motus. Je m'adresse alors au porteur qui me dit qu'un monsieur, à la descente d'un fiacre, l'a pris au coin d'une rue ; puis, il reprend sa hotte et court encore.

Accoutumé, comme on le sait, à des présents anonymes de bien autre espèce (1), et dans l'habitude de soutenir stoïquement de pareils guet-à-pens, je me baisse, prends une bouteille, ordonne qu'on

(4) Allusion à la renie de 600 livres que le marquis de Lassay avait faite à Piron, sans se faire connaître.

la décoiffe, envoie le reste à la cave et vais me rasseoir. Me voilà à rêver sur cette heureuse aventure. Qui est-ce? celui-ci? celle-là? celle-ci? celui-là? Les oui, les non, les peut-être, tout se présentait et s'effaçait successivement. Quarante bouteilles! On en donne douze, vingt-quatre, cinquante ; mais ce nombre de quarante n'est pas ordinaire ni sans mystère.

J'achevais mon vin de Bourgogne dans cette consultation mentale, quand, enfin, je me crus éclairé d'un coup de lumière. Ah! j'y suis! C'est elle! c'est l'Académie! C'est une galanterie visible des Quarante. Je m'appuie sur cette illusion avec complaisance. Je ne me serais pas donné pour Montaigne honoré de ses lettres de citoyen romain, non pas même pour l'auteur du Siège de Calais, admis au rang des habitants de cette ville (1).

Entre autres conjectures qui concouraient à m'affermir dans cette idée, la plus victorieuse, à mon avis, c'est qu'il y avait une seule de ces bouteilles endommagée. Il lm manquait un goulot, si nettement cassé qu'elle n'avait pas perdu presque une goutte; et comme alors j'étais, au su du public, un peu plus qu'en fraîcheur avec leur confrère Pierre Maupertuis, président de l'académie naissante de Berlin, et que, dans ma perplexité, mon imagination se forgeait des conséquences dans les

(>!) Du Belloy.

plus petites choses, je crus fermement que ce quarantième vase ébréché désignait la quote-part de ce membre absent, et que tout le reste n'était plus douteux. Partant de là, et observant que ce jour en était un d'assemblée, je ne perdis pas un moment, et la serviette encore à la boutonnière, j'écrivis à ces Messieurs, et je commençai par ces vers du Paysan du Danube dans La Fontaine :

Romains, et vous Sénat assis pour m' écouter, Je supplie, avant tout, les Dieux de m* assister. Veuillent les immortels, conducteurs de ma langue, Que je ne dise rien qui doive être repris! Sans leur aide il ne peut entrer dans les esprits Rien qui ne gâte une harangue.

« Messieurs,

» Depuis que, de votre propre mouvement, vous daignâtes m'honorer de vos suffrages et que, sur vos officieuses représentations, il plut au Roi, qu'on avait indisposé contre moi, de substituer à l'honneur peu mérité que vous m'aviez fait des bontés encore moins méritées, je vous dois des remercîments qui devraient durer autant que ma reconnaissance, c'est-à-dire ne finir qu'à mon dernier soupir. Je les médite, et les laissant là pour un autre temps, j'en viens à cette heure à ce qui me fait prendre la liberté de vous écrire.

» Je reçois en ce moment quarante bouteilles de vin d'Espagne, sans avoir pu me procurer la satisfaction de savoir à qui je dois un cadeau si galant et si fort de mon goût. Je suis, comme on sait, dans la singulière habitude de cette espèce de torture. En bon philosophe, je tâche de m'y faire et je m'y fais. Mais ici, un peu fondé sur les circonstances et sur les bontés que vous m'avez témoignées, je m'avise et je me fais un plaisir de croire que c'est vous, Messieurs, qui vous êtes divertis à faire cette galanterie espagnole à une muse bourguignonne. Une modestie en place me laisse pourtant en quelque incertitude. D'un autre côté, les présents de bouche, quand ils sont anonymes, sont dans le malheureux cas de devoir être un peu suspects ; et comme mon remercîment est hasardé, de même bien des friands de l'avidité la plus déterminée iraient ici bride en main. Je suis plus courageux : j'y vais aller à bride avalée. Et en conséquence, permettez-moi, Messieurs, que je boive une rasade de cette bouteille décoiffée à votre santé, au hasard de la mienne. La voilà versée. Patience ; avant de la boire, je fais mon testament, et j'ai l'honneur de vous l'adresser. Le voici :

» Je laisse mes œuvres en proie à tous nos pauvres journalistes , depuis l'encyclopédiste Pierre Rousseau, jusqu'au petit ex-jésuite Catherine Fréuon, sauf l'hypothèque des plagiaires, collecteurs,

compilateurs, critiques et satiriques. Le grand Corneille ne leur ayant pas échappé, il y aurait de l'indécence et du ridicule à moi de ne pas me laisser fouiller et saisir par ces baragers.

» Je lègue aux jeunes insensés qui auraient la démangeaison de se signaler en écrits licencieux, je leur laisse, dis-je, mon exemple, ma punition et mon repentir sincère et public. Je laisse enfin mon cœur à l'immortelle Académie Française, et la supplie de vouloir bien recevoir en gré ce petit diamant assez précieux par sa rareté, n'y ayant chez le Mogol même aucun joyau qui vaille un cœur vraiment reconnaissant.

«Voilà, Dieu merci, mes grandes affaires faites. Buvons à cette heure à tout événement. En cas de malheur, j'aurai du moins en le plaisir définir aussi délicieusement que ce drôle demilord qui, ayant le choix du genre de sa mort, aima mieux se noyer dans une tonne de Malvoisie que de se faire couper les veines comme fit Sénèque. J'aurai de plus eu le bonheur de finir en vous assurant qu'on ne saurait être, avec un plus profond respect que je le suis, Messieurs,

» Votre très-humble serviteur et admirateur,

» PIRON

P. S. Je sus de ces Messieurs que je m'étais trompé. Après quoi, tout ce que je pus entrevoir, c'est que ce mauvais tour-là venait de M. le comte de M*** (1), à qui j'ai dédié. Est-ce lui? ne Test-ce pas? Je souhaite que ce soit ce seigneur plutôt qu'un autre. Enfin, las d'aller vainement à la découverte, je me conformai à l'intention du donateur. Je ne fis plus de recherches ; je bus et jetai mes grâces en l'air.

(1) Le comte de Maurepas, auquel Piron avait dédié la Métromanie, pièce que les comédiens refusèrent et que le comte de Maurepas fit jouer d'autorité. Voyez les Queues, vision de Binbin, page 103, tome ix, note. Œuvres complètes.

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