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Œuvres inédites: Le neveu de Rameau. Voyage de Hollande

L'oavrage curieux qui porte ce titre, et dont j'ai soumis récemment ( en i8o5 ) la traduction au public allemand, est, à mon avis, une des productions les plus remarquables de son auteur.

Les aristarques français , en reconnaissant que Diderot possédait au plus haut point l'énergie de la pensée, l'ëclat de l'expression, et que ses œuvres étincelaient de détails et de pages admirables , ont prétendu qu'il n'était pas doué au méiLe degré da talent delà composition, et qu'il était incapable d'ordonner toutes les parties d'un ouvrage bien conçu , bien exécuté , et parfait dans sou ensemble.

Il y a dans ce monde si peu de voix et tant Séchos, (fue , sans cesse reproduites , les accusations banales finissent par prendre de la consistance. Ceux qui , p]us éclairés, devraient le moins être dupes, s'en laissent imposer par le préjugé général ; ils répètent à

* Ce morceau eat traduit d'un ouvrage de Goëtbe , publié A Leipsick en i8o5, sous ce titre (en nllemand) : Des Hommes célèbres de la Frtause au XTiii*. siècle, et de F État de la Littératare et des Arts à la même époque. Nous ations eu le projet de faire précéder le roman de Diderot d'un aTerti»einent ; mai* le fragment de Goethe est raT<rU»ement le plus naturel que noni m donner ici. Ëoit*.

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force d'enteodre répéter ; les propos des sots passent dans la bouche des gens d'esprit. Par complaisance pour l'errenr accréditée, on croit découvrir dans des écrits les fautes qui n'y sont point ; on avoue les torts imaginaires d'un auteur k qui , s'il était né dans un autre temps et dans un autre pays, le monde littéraire eût décerné pendant sa vie tous les triomphes du talent, et eût élevé après sa mort des statues et des autels.

Je ne parlerai point de V Encyclopédie , de cet édifice intellectuel dontlasavaate ordonnance prouve à quel point toutes les connaissances humaines étaient liées et ordonnées dans le vaste entendement de Diderot; je ne m'occupe ici que de ses productions littéraires. Ceux qui ont méconnu en lui ie talent de la composition, et qui ont porté sur ce grand homme un jugement aussi superficiel , n'avaient donc pas lu son Jacques le Fataliste j ou ne l'avaient lu que des yeux P Son Neveu de Rameau leur donne un démenti non moins formel. Quel autre écrivain eût marqué cet ouvrage du sceau d'un génie original et inimitable? mais surtout quel autre, sur un fonds si léger , et qui ne semble d'abord qu'un caprice de l'imagination , eût tracé l'ensemble imaginaire d'une composition si savamment ordonnée , et l'ensemble réel d'un tableau si complet , si ressemblant de la société humaine toute entière P , ^

Une vérité généralement réconnue , et sur laquelle ses amis comme ses ennemis sont d'accord , c'est que Diderot était , dans sa conversation , l'homme le plus étonnant de son siècle. Les discours étudiés, tra-

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vailles , des plus éloquents orateurs auraieot pAli devant ses brillantes improvisations : s'ënonçant avec une chaleur entraînante , trait&at à fond et rapidement tous les sujets , et passant de l'un à l'autre par des transitions inattendues et pourtant naturelles , naïf sans trivialité , sublime sans effort , plein de grâce sans afféterie, et d'énergie sans rudesse; qu'il fit entendre la voix de la raison , de la sensibilité ou de l'imagination, le génie avait toujours la parole. L'homme du monde lui devait des lumières; l'artiste, des inspirations". Mul n'est entré plus avant dans l'esprit de ceux qui l'écoutaieut ; nul n'a plus

' n nous serait facile de dter un grand nombre de faiti qui confirmeraient l'éloge que H. Goethe donne ici i Diderot. Haà, «ntre autrei , l'imecdote suivante mérite d'être conuae :

Gritrj, travulUnt à la partition de Zémtre et Âtor, était fort embarrassé de tronrer un chant digne de la belle litoation où Zémire voit sa famille en pleurs dam la glace magique , et entend les plaintes de son p^ désespéré de l'avoir perdue. U consulta Diderot, qui lui l'épondit : » Le modèle du musicien, c'ait

■ le cri de l'bomoie passionné : entrez dans le sentiment de votre

■ personnage ; cherchez quel doit £tre l'accent de ses paroles dans m une situation déchirante , et tous aurez votre air. n

■ J'avais fait ce morceau deux fois, dit Grétry; Diderot n'en « fut pas content , sans doute ; car , sans approuver , ni bUmer , « il se mit à déclamer :

■ Âh'. Imù - sez - moi , lais - tôt - moi la pieu ~ rer.

■ Je substitoEd des ums au bruit déclamé de ce début , et le reste a alla de suite.

■ n ne fallait pas toujours écouter Diderot, ni l'abbé Arnaud, .

■ lorsqu'ils donnaient carrière ileur imagination : mais le premier « élan de ces deux hommes brûlants était d'inspiration divine, a ( GacTiT , Essais sur la Musique, tome i , page 3a5. ) Ëon*.

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subjugue les âmes par la puissance de ses discours. Dans ce genre de triomphe , il n'avait point de modèles, et n'a point laissé de-successeurs.

On conçoit , d'après cela , qu'en adoptant pour le Neveu de Rameau la forme d'une conversation libre et animée, Diderot s'est placé sur le terrain le plus avantageai pour lui ; il s'est choisi le cadre qui convenait le mieux an caractère de son talent ; tout a coulé de source , et de l'aceord heureux d'une conception originale et d'une exécution habile , est résultée une production que je regarde comme un des che&-d'œuvre de son auteur ; production instructive praurle philosophe, utile à l'honnête homme , et qui, dans quelques endroits , ne paraît immorale qu'à celui qui réfléchit sur ses lectures la teinte de sa propre immoralité , et qui , rougissant de voir son portrait dans le tableau du vice , se rend par sa colère son propre accusateur.

Telle est eu eOètla fidélité de ce miroir vivant, que tout ce qu'il retrace , on se souvient de l'avoir TU en réalité. On reconnaît en Diderot le philosophe, l'honnête homme dont on a quelquefois rencontré les rares modèles : on reconnaît en Rameau les malheureux et les fripons , qu'on trouve en si grande majorité sur la terre. Tons les tableaux tracés par ce grand peintre portent on cachet qui lui est particulier ; ses aperçus sont profonds et rapides ; ils nous conduisent à la connaissance des hommes et des choses , comme si l'on eût passé cent années & les étudier.

Son but, plus important qu'il ne le paraît d'abord.

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embrasse toutes les questions qui intéressent l'homme dans l'ordre social : il s'étend , il insiste sur les vérités neuves et peu connues ; il passe avec la rapidité de l'éclair sur les vérités que tout le monde sait; et sur celles que tout le monde n'est pas appelé à connaître , et qu'il ne veut pas qu'on sache aussi bien que lui , de peur qu'on en fasse un mauvais usage : discrétion digne d'éloges, et qui caractérise le vrai philosophe. Dès le commencement de ce dialogue , son esprit ouvre sa carrière, s'y précipite avec impétuosité ; son cadre se peuple à l'instant ; il y fait paraître en foule les parasites , les protégés , lés bouffons, les bas flatteurs , cortège du rich.e et du puissant , qui les méprisent et les payent. L'hypocrite, l'écrivain vénal , tour à tour adulateur raïupant et mordant satirique , ne lui échappent point : il les ménage d'autant moins qu'il reconnaît en eux ses Zoïles et ceux de la philosophie. Ce n'aurait été que par un effort surnaturel , qu'ayant à peindre les détracteurs du génie , un homme de génie eût oublié ses détracteurs. Diderot ne les oublie point ; il se souvient et se venge ; il inflige à ses ennemis le plus terrible des châtiments , la vérité.

Plus loin il expose ses vues aussi neuves que fécondes en résultats sur la théorie de la musique.

Il semble d'abord qu'il aurait pu se dispenser d'introduire cet élément hétérogène dans sa composition, et que cette partie est en dehors du tout; les vérités morales foraient ce qu'il y a de plus essentiel dans son livre; mais eu y réfléchissant, on voit que ses digressions musicales ne sont point an hors-d'œuvre.

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et que c'est au contraire le principal ressort de l'onyrage, celui qui met eu jeu toutes ses parties. Dans l'ordre de l'importance des idées , le premier raog appartient sans doute aux vérités morales que l'auteur développe ; mais dans Tordre de la compositioD , la partie musicale est le fond de cet écrit ; tout le reste s'y rattache, et c'est à propos d'analyses sur les sons et de Xaccent des passions en musique que toutes les réflexions sur les mœurs sont amenées. D'après le caractère attribué au principal 'personnage, cela n'a pas dû être autrement. L'auteur peint dans Rameau un homme profondément corrompu par l'éducation et par l'exemple, mais en même temps doué de talents supérieurs pour un art d'imitation qui exprime tous les sentiments , tous les penchants ( tes meilleurs comme les plus dépravés ) que peut Receler le cœur humain. Dès lors toute discussion sur la mu* sique imitatrice des passions amène des digressions soit sur ces passions mêmes , soit sur les penchants videux dont tout homme bien né sait ëtoufier le germe ou réprimer l'essor dans son ame , mais que Rameau se garde bien de détruire ou d'enchaîner dans la sienne; soit, par contraste, sur ces passions généreuses dont les grands cœurs se nourrissent, et que Rameau est assez malheureux pour ne pas connaître. Ainsi ces digressions sur la partie théorique des arts , quelques charmes , quelque intérêt que l'auteur se plaise à y répandre, ne sont point pour lui un but, mais uniquement un moyen. Il ne s'y engage que pour arriver à des résultats plus importants \ ce ne sont pour lui que des chemins de fleurs qui conduisent

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