‹ Œuvres inédites: Le neveu de Rameau. Voyage de HollandeChapitre 22 sur 78 · A MADEMOISELLE JODIN, a Varsovie · texte numérisé non relu

A MADEMOISELLE JODIN, a Varsovie

Je ne laisserai point aller cette lettre de madame votre mère^ mademoiselle ^ sans y ajouter une petite pincée d'amitié , de conseil et de raison. Premièrement; ne laissez pas ici cette bonoe femme, elle n'a pas l'ombre d'arrangement, elle TOUS fera une dépense enragée et n'en sera que plus mal. Appelez-la auprès de vous , elle vous coûtera moins , elle sera mieux, ne vous ôtera aucune liberté et mettra même dans votre position quelque décence, surtout si vous vous conduisez bien. Si vous voyez des grands , redoublez d'égards pour leur naissance, leur rang et tous leurs autres avantages , c'est la seule Êiçon honnête et

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CORRESPONDANCE.— 1765. 34l

sdre de les tenir à la distance qui convient. Point d'airsde priocessequi feraient rire là-<ba$ comme ici, car le ridicule se sent partout, mais toujours l'air de la politesse , de la décence et du respect de soi-même. Ce respect qu'on a pour soi en donne l'eiemple aux autres. Quand les hommes manquent à ime femme , c'est assez communément qu'elle s'est oubliée la première. Plus votre état invite à Fiasolence, plus vous devez être en garde. Etudiez sans cesse , point de hoquets , point de cris, de la dignité Vraie, un jeu ferme, sensé, raisonné, juste, mâle; la plus grande sobriété de gestes. C'est de la contenance , c'est du maintien qu'il faut déclamer les trois quarts du temps.. Variez vos tons et vos accents , non selon les mots, mais selon les choses et les positions. Donnez de l'ouvrage k votre raison , à votre ame , à vos entrailles, et épargnez-en beaucoup à vos bras. Sachez regarder,, sachez écouter surtout; peu de comédiens savent écouter. Ne veuillez pas vous sacrifier votre interlocuteur. Vous y gagnerez quelque chose pent-étre| mais la pièce, la troupe,, le poète et le public y perdront. Que le théâtre n'ait pour vous ni fond ni devant, que ce soit rigoureusement un lieuoii et d'oii personne ne vous voie. Il faut avoir lecourage quelquefois détourner le dos au spectateur, il ne fautjamais se souvenir de lui. Toute actrice quis' adresse à lui mériterait qu'il s'élevât une voix du parterre qui lui dît :

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Mademoiselle, je n'y suis pas ; et puis le meilleur amseil même pour le succès du talent, c'est d'avoir des mœurs. Tâchez dimc d'avoir des mœurs. Comme il y a une différence infinie entre l'éloquence d'un honnête hmnmeet celle d'un rhéteur quidit ce qu'il ne sent pas, il doit y avoir la même différence eutre le jeu d'une honnête femme et celui d'une femme avilie, dégradée par le vice qui jase des maximes de vertu. Et puis croyezvous qu'il n'y en ait aucune pour le spectateur à entendre une femme d'honneur ou une femme perdue. Encore une fois , ne votk en laissez point imposer par des succès; à votre place je m'occuperais à faire des essais, à tenter des choses hardies , à me faire un jeu qui fût mien. Tant que votre action théâtrale ne sera qu'un tissu de petites réminiscences, vous ne serez rien. Quand l'ame inspire,' <hi ne sait jamais ce qu'on fera, comment on dira, c'est le moment, la situation de l'ame qui dicte, voilà les seuls bons maîtres, les seuls bons souffleurs. Adieu, mademoiselle, portez-vous bien, risquez d'eonuyer quelquefijb les Allemands pour apprendre à nous amuser.

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