A MADEMOISELLE JODIN, 4 Varsovk
Mademoiselle , nous avons reçu toutes tqs lettres, mais il nous est tUificilç de deviner si vous avez reçu toutes les nôtres. Je suis satû&it dç la manière dont vous en usez avec madame votre mère. Conservez cette fiiçon d'agir et de penser. Vous en aurez d'autant plus de miiritfi à me^ y^x>
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CORRESPONDAnCE. — 1765. SSy
qu'obligée , par état, à simuler sur la scène toutes sortes de sentiments , il arrive souvent qu'on n'en conserve aucun , et qne toute la conduite de la vie ne devient qu'un jeu , qu'on ajuste comme on peut aux différentes circonstances où l'on se trouve. Mettez-vous en garde contre un ridicule qu'on prend imperceptiblement, et dont il est impossible dans la suite de se défaire ,■ c'est de garder, au sortir de la scène, je ne sais quel ton emphatique qui tient du rôle de princesse qu'on a fait. En déposant les habits de Mérope , d'Âlzire, de Zaïre ou de Zénobie, acci-ochez à votre portemanteau tout ce qui leur appartient. Reprenez le propos naturel de la société, le maintien simple et honnête d'ime femme bien née. Ne vous permettez à vous-même aucun propos libre , et, s'il arrive qu'on en hasarde en votre présence , ne les entendez jamais. Dans une société d'hommes, distinguez, adressez-vous de préférence k ceux qui ont de l'âge, du sens, de la raison et des mœurs. Après les soins que vous prendrez de vous faire un caractère estimable , donnez tous les autres à la per^tion de votre talent. Ne dédaignez les conseils de personne. Il platt quelquefois à la nature de placer une ame sensible et un cœur trèsdélicat dans un homme de la condition la plus commune. Occupez-vous surtout à avoir les mouvements doux, faciles, aisés et pleins de grâce. Ëtudiez là-dessus les femmes du grand monde , (KuTiia ixioms. 33
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celles da premier rang , qnand tous aurez le bonhenr de les approclier. Il est important, quand on se montre sur la scène, d'avoir le premier moment pour soi, et tous l'aurez toujours si tous TOUS présentez avec le maintien et le TÎsage de Totre situation. Ne tous laissez point distraire dans ia coulisse. Cest là surtout qu'il faut e'carter de soi et les galanteries, et les propos flatteurs, et tout ce qui tendrait à tous tirer de TOtre rôle. Modérez TOtre Toix, ménagez votre sensibilité, ne tous livrez que par gradation. Il faut que le système général de la déclamation entière d'une pièce corresponde au système général du poète qni Ta composée; feute de cette attention, on joue bien un endroit d'une scène, on joue même bien une scène, on joue mal tout le rôle. On a de la chaleur déplacée ; on transporte le spectateur par inter- Talles ; dans d'antres on le laisse languissant et ftoid, sans qu'on puisse quelquefois en accuser l'auteur. Vous saTez bien ce que j'entends par le hoquet tragique. Souvenez-Tous que c'est le vice le plus insupportable et le plus commun. Ezami' nez les'hommes dans leurs plus violents accès de fureur, et tous ne leur remarquerez rien de pareil. En dépit de l'emphase poétique , rapproches votre jeu de la nature le plus que vous pourrez; moquez-vous de l'harmonie, de la cadence et de l'hémistiche; ayez la prononciation claire, nette et distincte , et ne consultez sur le reste que le
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CORRESPONDANCE. — ijBS. SSg
sentiment et le sens. Si Tons avez le sentiment juste de la vraie dignité , vous ne serex jamais ni bassement familière, ni ridiculement ampoulée, surtout ayant à rendre dtA poètes qui ont chacun leur caractère et leur génie. N'affectez aucune iiunière, la manière est détestable dans tous les arts d'imitation. Saves-yons pourquoi on n'a jamais pu faire un bon tableau d'après une scène dramatique? c'est que l'action de l'acteur a je ne sais quoi d'apprêté et de ùiux. Si , quand TOUS êtes sur le théâtre , tous ne croyez pas être seule t tout est perdu. Mademoiselle , il n'y a rien de bien dans ce monde que ce qui est Trai; soyet donc vraie sur la scène , vraie hors de la scène. Lorsqu'il y aura dans les villes^ dans les palais, dans les maisons particulières, quelques beaux tableaox d'histoire, ne manquez pas de les aller Toir. Soyez spectatrice attexttive dans tontes les actions populaires ou domestiques. C'est là que vous verrez les visages, les moniTements, les actions réelles de l'amour, de la jalousie, de la colère, dfc désespoir. Que votre tète devienne un porte-feuille de ces images, et soyez sûre que, quand vous les exposerez sur la scène, tout le monde les reconnaîtra et vous applaudira. Un acteur qui n'a que du sens et du jugement est fr«id ; celai qui n'a que de la verre et de la sensibilité est fou. C'est on certain tempérament de Imi» sens et de «halenir qui fait l'homme su-
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blime; et sur la scène et dans le monde, celui qui montre plus qu'il ne sent fa\t rire au lieu de toucher. Ne cheit;liez donc jamais à aller au delà du sentiment que tous aurez ; tâchez de le rendre juste. J'avais envie de tous dire un mot sur le commerce des grands. On a toujours le prétexte ou la raison du respect qu'on leur doit pour se tenir loin d'eux et les arrêter loin de soi , et n'être point exposée aux gestes qui leur sont Êtmiliers. Tout se réduit k faire en sorte qu'ils TOUS traitent la centième fois comme la première. Fortez-rous bien, vous serez heureuse si vous êtes honnête.