A MADEMOISELLE JODIN
Gbiz h. Jahbillirt, KiicHAirD selueb, lOl PoiTi-Bim,
i SOIDEIDX.
Je vais , mademoiselle , répondre à vos deoi dernières lettres. Je suis charme que tos dernières petites commissions aient été faites à votre gré. Je n'ai point traité votre oncle trop daremeot. Tout homme qui s'établira chezune ièmme, qui y boira, mangera, qni en sera bien accueilli, et qui , au moment oii cette femme ne se troovera plus en état de lui rendre les mêmes bons offices, la calomniera, la brouillera avec sa fille , et Fexposera à tomber dans l'indigence , est un indigne qui ne mérite aucun ménagement. Ajoutez à cela le mépris qu'il a dû m'inspirer par ses mensonges accumulés. Quand on est assez méchant pour faire une noirceur, il ne faut pas avoir la lâcheté de la nier. Votre mèté ne voit point, n'a point vu la dame Traas ; elle n'a reçu de compagnie que celle que votre oncle lui a donnée, et il est faux qu'elle soit raccommodée avec lui. M. Roger, qui vous est attaché, qui vous sert, qui ne demande pas mieux que d'être utile à votre mère, également maltraite' dans le libelle
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lie votre oncle, n'a eu que le ressentiment qu'il devait avoir, et ^ à son âge , ressentir et se venger, c'est presque la même chose. Bref, mademoiselle , je ne saurais soofFrir les gens à ton mielleux et à procèdes perfides. Si tous eussiez donné un peu plus d'attention à la lettre qu'il TOUS a écrite, tous y eussiez reconnu le tour platement ironique, qui Messe plus encore que l'injure. On a lait toutes les démarches nécessaires pour préparer à sa fille un avenir moins malheureux; il s'ycst opiniâtrement refusé. Ilamieux aimé la garder et la sacrifier à ses prétendus besoins domestiques. Vous voilà quitte de ce côté , envers vous-même et envers TOtre nièce. Vous avez un autre pauvre parent qui s'appelle Massé, qu'on dit honnête homme, et qui se recommande à Totre commisération. Le secours le plus léger lui servirait infiniment. Voyez si tous voulez faire quelque chose pour lui ; ce sera une Bonne action une fois faite. J'ai fait passer à votre oncle la dernière lettre que vous lui ayez écrite , mais il me reste entre les mains un gros paquet à son adresse, que j'ai retenu jusqu'à ce que vous fussiez instruite de ses procédés, et que tous m'apprissiez l'usage que j'en devais faire. Vous ne m'avez rien répondu sur ce point , et le paquet tout cacheté est encore sur ma table, tout prêt ou à vous retourner ou à aller à votre oncle , comme vous le jugerez à propos. Ne m'oubliez
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jamais auprès de M. le comte. Le meillenr moyien que j'aie de reccmnaître ses marques d'estime, c'est de vous prêcher son bcmheur. Faites tout, madnnoiseUe , pour un galant homme qui fait tout pour vous. Songes que tous êtes moins na^ tresse de Tous-méme que jamais, et qoe la tÏ^ Tacite la plus légère et la moins déplacée serait ou prendrait le caractère de l'ingratitude. Il sent trop délicatement pour déparer ses lûen- &it&; TOUS avez de votre côté un tact trop fin pour ne pas sentir combien votre positkm aotuelle exige de management. Une femme commune se croirait affranchie, et vous serez cette femme-Uk si vous ne concevee pas que c'est de cet instant tout juste que comm^M^'votre esclavage. U.pfeut y avoir des peines pour vx)iis, il ne doit plus y en 'avoir pour lui. 11 a acquis k droit de se plaindre , mèoie saiis en avoir de motif, vous avez perdu celui de lu^- répondre, même quand il a tort , parce qu'il vaut mieux souffiir que de soupçonner son cœur. Je n'oserais a|:^roaver vos tentatives au théâtre, je ne vois pas un grand avantage à réussir, et je vois un inccmvénient bien réel à manquer de succès. Ce que vous perdrez dans l'esprit de M. le comte par le défaut de succès, est bien au dessus de ce que vous y gagnerez par des applaudissements. Mademoiselle, ne TOUS y trompez pas; malgré qn'ii eo ait , un refus du public ou du tripot fera elfet sur
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CORRESPONDANCE.— 1768. SGy
lui. C'est ainsi que l'homme est bâti. Je ne suis point surpris de son emini dans une ville où il ya si peu de conTenances avec son cœur , son caractère et ses qualités personnelles. S'il m'offre l'occasion de lui être utile, tous ne doutez pas que je ne sois très-heureux de la saisir. Tout ce que vous prévoyez de son sort me parait bien pensé > et je ne le lui dissimulerai pas. Au resté , je garderai le silence sur tout ceci avec madame votre mère. Je n'insistais à placer sur sa tête et la vôtre que par une crainte qui nous aurait été commune » c'est son pitoyable état dans le cas où elle aurait eu le malheur de vous survivre ; mais , puisque vous lui vojnez une planche assurée dans ce naufirage, je n'ai plus rien à vous objecter, et les choses seront arrangées selon votre désir. Je vous salue et vous embrasse. L'ordre que vous coDUDeacez k mettre dans vos affaires, et le coup d'oeil, Iç premier peut-être que vous ayea jeté de " votre vie sur l'avenir, me donne bonne, meilleure opinion de votre tête ; soyez sage , et vous serez heureuse.
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368 CORBESPOIfDAHCE.— 1769.
i5.— A MADEMOISELLE JODIN,
Je ne saurais tous dire combien je sais satisfait de la manière dont tous eu usez avec madame TOtre mère. Si vous étiez là, je vous embrasserais de tout mon cœur, car j'aime les en&nts qui ont de ta sensibilité et de l'honoétete. Vous la mettez au courant de ses affaires. Quinze cents francs nets sont plus que suffisants pour lui fitire une vie aisée. Je lui viens de déclarer ntéme avec un peu de dureté qu'elle n'obtiendra rioi ni de vous ni de moi au delà de cette somme, et que s'il arrive que par mauvais arrangement, esprit de dissipation, ou autrement, elle se constitue dans de nouTelles dettes, ce sera tant pis • pour elle; j'espère qu'elle y regardera. .
Votre oncle, permettez que je tous le dise, est un fieifé maroufle qai s'est mis en tête de la brouiller avec vous du moment oii on lui a déclaré qu'elle n'était plus en état de le nourrir. Il lui reproche des dépenses qu'elle n'a faites que pour lui, des sociétés ou qu'elle n'a point eues, ou qu'il lui a menées lai-même. J'ai été profondément indigné de la lettre qu'il vous a écrite; c'est un ingrat. Celle ou il vous fait juge de ses procédés et de ceux de votre mère, est un inso-
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lent persifflage qni ne mërite de votre part que le silencç ou la réponse la plus verte. 11 vint chez moi, il y a quelques jours; je lui reprochai la noirceur qu'il y avait à brontUer avec une Elle une mère qui l'avait comblé d'amitié. Il s'en défendit; il entassa mensonges sur mensonges; je lui mis votre lettre on plutôt celle qu'il vous avait écrite sous le nez; il resta confondu , il balbutia , et tandis qu'il balbutiait, je le pris par les épaules ; et le chassai comme un gueux.
Vons' eûtes pitié de sa fille votre nièce, et vous laissâtes des nippes, du linge et quelque aident pour faciliter son entrée dans un couvent.. L'argent a été mangé, les nippes vendues, et la pauvre créature est sans vêtements, sans pain, sans ressources, exposée à mourir de faim dans une chambre où on l'enferme toute seule. Cet état misérable et les suites t^'il peut amener me déchirent l'ame. Ce n'est pas le père, qu'il feut abandonner au sort qu'il mérite, ce n'est pas la mère, qui ferme cruellement les yeux sur la misère de son enl&tit, qu'il faudrait soulager; c'est cette enfant. Mademoiselle, Eûtes une bonne action, faites une action que vous puissiez vous rappeler toute votre vie avec satisfaction. Tendez la main à cette euËint. Il ne faut sacrifier ii cela que ce qu'un domino on peu orné pourrait vous coûter pour un bol de parade. Privez-vous d'une partie de {^aisir, d'tm aju^uent , d'ane &ntai-
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sie coûteuse, et votre nièce vous devra la vie,
rhoimeur, le bfmheur de sa vie.
Si vous joignez cette bonne action au bon procède' que TOUS avez- avec votre mère, vous serez vraiment respectable à mes yeux, plus respectable que bien des femmes fières de La- régularité de leurs moeurs, et qui croient avoir tout fait quand elles se sont sauvées de la galanterie.
Présentez mon respect à M. le comte, faites son bonheur, puisqu'il veut bien se charger de feire le vôtre. Je vous salue et vous embrasse de tout mon cœur. Nous nous réjouirons toujours ' de vos succès.
i6.~A MADEMOISELLE JODIN.
10 férriei 176g.
Vous voilai^ mademoiselle, suffisamment ^rantie contre tous les événements fâcheux de la vie. Vous êtes en jouissance d'un revenu honnête dont rien ne peut vous priver. Je sais très-bien quelle est la vie que le bonheur et la raison devraient vous dicter, mais je doute qu'il soit dans vos vues et votre caractère de vous y soumettre. Plus de spectacles, plus de théâtre, plus de dissipations , plus de folies. Un petit appartement en bon air et en quelque recoin tranquille de la
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C0RHE5P0NDANGE. —1769. S?'
ville, un régime sobre et sain, quelques amis d'un commerce sûr, un peu de lecture, un peu de musique, beaucoup d'eiereice et de promenade; voilà ce que tous voudriez avoir fait lorsqu'il n'en sera plus temps. Mais laissons cela; nous sommes tous sous la- main du destin qui nous promène à son gre, qui vous a déjà bien ballotee, et qui n'a pas l'air de vous accorder sitôt le repos. Vous êtes malheureusement un être énergique, turbulent, et l'on ne sait jamais où est la sépulture de ces êtres-là. Qui vous eût dit, à l'âge de quatorze ans, tous les biens et tous les maux que vous avez éprouvés jusqu'à présent, vous n'en auriez rien cru. Le reste de votre horoscope, si on pouvait vous l'annoncer, vous serablerait tout aussi incroyable, et cela vous est commun avec ' beaucoup d'autres. Une petite fille allait régulièrement à la messe en cornettes plates, en mince et légère siamoise ; elle était jolie comme un ange, elle joignait aux pieds des autels les deux plus belles menotes du monde. Cependant un homme puissant la lorgnait, en devenait fou, en. faisait sa femme^ la voilà riche, la voilà honorée; la voilà entourée de tout ce qu'il y a de grand à la ville, à la cour, dans les sciences, dans les lettres, dans les arts;' un roi la reçoit chez lui et l'appelle maman. Une autre, ea petit juste, en cotillon court, faisait frire des poissons dans une auberge; de jeunes liber-
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573 CORRESPONDANCE.— i^.
tins releraient son cotillon court par derri^, et la cai^ssaient très-libremest. Elle sort de là; elle circule dans la société ^ et subit toutes sortes de métamorphoses jusqu'il ce qu'elle arrive k la cour d'un souverain. Alors toute une capitale retentit de saa nom; toute une cour se divise pour et contre elle; elle menace les ministres d'une chute joYtcliaine, elle met presque l'Europe en mouvement. Et qui sait tons les autres ridicules passe-temps du sort? Il fait tout ce qu'il lui plaît. C'est bien dommage qu'il lui plaise si niremeot de &ire des heureux.
Si vous êtes sage, vous laisserez au soil le moins de lisières que vous pourrez, vous songerez de bonne heure k vivre comme vous voudriez avoir vécu. A quoi servent toutes les leçons sévères que. vous avea reçues, si vous n'en profites pas? Vous êtes si* peu maîtresse de vous-même; en^ toutes les mari<»]nettes de la Providence, vous êtes une de celles dont elle secoue )e fil d'archal qui l'accroche, d'une manière si bizarre que je ne vous croirai jamais qu'où vous êtes, et vons n'êtes pas à Paris, et vous n'y serez peut-être pas sitôt.
11 est bien honnête k vous de me proposer de me foire graver, presque aussi honnête qu'il serait vain à moi de l'accepter; mais c'est une affaire iâite. Un artiste que j'avais oblige' et qui m'estimait, me dessina, me fît graver et graver
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CORRESPONDANCE. — 1769. S^rS
supérieurement, et m'envoya la planche avec une cinquantaine d'épreuves. Ainsi l'on vous a coupé l'herbe sous les pieds.
Bonjour, mademoiselle, portez-vous bien, ùseis. de circonspection, ne corrompez pas vous-même votre propre bonheur, et croyez que la vraie récompense de celui qui mérite de nous obliger, est dans les petits services mêmes qu'il nous rend.