SUR LE LUXE
OoRS de la tombe, sors , ré veille-toi , Boileau!
Rembrunis tes couleurs, raffermis ton pinceau;
Mais laisse en paix Cottin , misérable victime
Immolée au bon goût, quelquefois à la rime.
Près des mauvaises mœurs , que font les mauvais vers ?
Laisse-là nos écrits , et combats nos travers ;
Viens , je veux à tes traits les livrer tous ensemble.
Le luxe , dans lui seul , ce monstre les rassemble.
— Quoi ! sur nos mœurs encor des sermons importuns ,
Des déclamations, de tristes lieux-communs?
— Des lieux-communs ! non , non. Si je disais : « Dorante
» Fait briller à son doigt deux mille écus de rente ;
» Ce commis , échappé de l'ombre des bureaux ,
» Fait courir deux valets devant ses six chevaux ;
(i) Cette pièce a été' composée en l'j^/^.M, Ddille s'y élève avec force contre les abus qui préparaient la révolution ; il attaquait des liommes puissants ; mais , lorsqu'ils ont été malheureux , il est devenu • leur généreux défenseur.
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» De répais D.orillaSy que Paris vit si mince ,
>^ Le salon coûte autant que. le palais d'un prince:
» Ce traitant, dans un jour , consume plus dix fois,
» QuMl ne faut pour nourrir son village six mois.»
Yoilà des lieux- communs, trop communs, jet ravoue.
Mais si je dis : <i Cetliomme , attendu sur la roue »
» Par un faste orgueilleux courbe tqut deyant luj ;
» Ce qui perdit Fouquet Fabsoudrait aujourd'hui :
» Ce vieux prélat sie plaint, dans Torgueil.qui Tenivrc,
» Qu^un n^illion par an n*est pas trop pour bien vivre ;
» Cette beauté véaale, émule de. Deschamps,
» Des débris de vingt ducs scandalise Lçngchamps ;
» De sa vile moitié ce trafiquant infiàme
» Étale impudemment For qui paya sa femme : »
Sont- ce des lieux-communs que de p^reib tableaux?
ISoQ ; grâce à vos excès mes vers seront nouveaux.
Mais n'outrons rien : je hais ceux dont le zèle extrême
Donne tort au bon droite et rend faux le vrai même.
Équitables censeurs , fuyons dans nos écrits
Les préjugés de Sparte et ceux de Sybaris.
Sur un petit état jugeant un grand royaume ,
Je ne viens point loger nos princes sous le chaume ,
Ravaler nos Crassus aux Romains du vieux temp». Des pois de Curtius régaler nos trailants; A nos jeunes-marquis, si foua de leur parure. Du vieux Cincinnatus faire endosser la bure ; A nos galâuits seigneurs citer le .dur Gaton. If on 9 je serais gothique; et le-mome baron > Fier du superbe hôtel qu^il vait que Ton admire , A de pareils discours se pàmeraitrderirei Il est un luxe utile et décent^ j'enrconviens» Permis aux ^andsétatSyauxgrandsnoms, aux grands biens Qui jusqu'au dernier rang.re£bulant la richesse , . Fait redesœndre Tor qui remonte sans- cesse.
Uest un autre luxe au vice consacré 9 De Tactive industrie enfant dénaturé.
L'orgueil seul éleva ce colosse fragile; Son simulacre est d'or, et ses pieds sont d'argile; La vanité le sert ; l'orgueil à ses genoux Immole sanspitié'^ filsyfenune, père, époux»
Squelette décharné , son étique figure Affecte un embonpoint qui n'est que bodOBssure ; Sous la pourpre brillante il cache dès lambeaux. Et son trône s'élève au milieu des tombeaux.
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Mais j'entends murmurer de graves politiques ,
Gens d'état, financiers, auteurs économiques.
De leurs discours subtils j'aime la profondeur ;
Mais enfin , avant tout , il s'agit du bonheur.
Voyons : d'un luxe adroit les savants artifices
Ont de nos jours , dit-on , varié les délices :
Malheureux qui se fie à ses prestiges vains !
De nos biens, de nos maux, les ressorts souverains,
Quels sont-ils? La nature , et surtout l'habitude.
En vain de ton bonheur tu te fais une étude :
Sous l'humble toit du sage, heureux sans tant de soins »
Le vrai plaisir se rit de tes pompeux besoins.
Dis-moi : quand l'air plus pur et la rose nouvelle ,
Loin de nos murs fameux dans nos champs te rappelle»
Si d'un riche parterre , orné de cent couleurs.
Mille vases brillants ne contiennent les fleurs ,
Si l'oiseau n'est captif dans de vastes treillages ,
Si l'eau ne rejaillit parmi des coquillages,
En retrouves-tu moins le murmm^e des eaux ,
Le doux baume des fleurs, le doux chant des oiseaux?
L'art se tourmente en vain : la fraise que le verre.
Par de fausses chaleurs , couve au fond d'une serre,
A-t-elle plus de goût? Faut-il ijue ces poids verts. Pour flatter ton palais 9 insultent aux hivers? Ce melon avancé par l'apprêt d'une couche ^ D'un jus plus savoureux parfume-t-il la bouche? Heureuse pauvreté ! je n'ai pas les moyens D'altérer la nature et de gâter ses biens.
L'art te donne à grands frais d'imparfaites prémices : Des fruits, dans leurs saisons, je goûte les délices. Ces dons prématurés sont moins piquants pour toi , Que ceux que la nature assaisonne pour moi.
Va, rassemble ces fruits que méconnaît Pomone, Joins l'hiver à l'été, le printemps à l'automne; Transporte , pour languir dans l'uniformité , La cité dans les champs , les champs dans la cité ; Qu'enfin le jour en nuit, la nuit en jour se change : De tous ces attentats la nature se venge , Et ne laisse , en fuyant , que des sens émoussés , Un cerveau vaporeux et des nerfs kgacés.
Puis, vante-nous le luxe et ses recherches vaines ! Stérile en vrais plaisirs , adoùcit-il nos peines ? Charme- t-il nos douleurs? Ce monde de valets A-t-il du fier Chry ses chassé les maux secrets 7
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D^importnns tiutemenU frappent-ils moms Foreille Où pend d*un gros brillant la flottante merreille ? Demande au vieux Narcis si sa bague une fois ' Calma le dur accès qui vint tordre ses doigts? Non 9*dans de vains dfehors le bonheur ne peut être. Et dansTart de jouir Torgueil est mauvais maître. Mais rhomme fastueux chertehe-t-il à jouir 7 Prétend-il vivre? Non, il ne veut qu^éblouir. Dans les discours publics il met sa jouissance* Dé rëclat ruineux de sa folle dépense Yeut-on le corriger? Le moyen n^est pas loin ; Ordonnez seulement quUl soit fou sans témoin* Faites quMncognito samaitresse soit bel le, Et je veux , dès demain, le voir époux fidèle ; ' Que pour son cuisinier il ne soit plus cité , Et je me fais garant de sa frugalité.
Uor, pauvre genre humain , vous fht donné ^ je pense» Pour être le hochet de Votre vieille -enfance. L*un , n^osant y toucher, l'enterre tristement ; L'autre , au lieu d'en user , le jette follement. Dis-moi, de ces deux fous , lequel l'est davantage, Ou l'avare opulent qui s'en défend l'usage.
FUGITIVES. m
Qu'Ie sot fastaeux qui , fier d'un vain fracat , '' Le dépense en objets dont il ne jotnt pas? lie chef dé ses cbncerts hû choiisit sa musique. Des peintres -ses tableaux » des antenrs sa criti<|u6 , Un ciiîsinier ses mets. Jouissant par autrui , II né voit, il nVnterid^ ni ne mange pour lui. Heureux encwe; lietœetix ; si les airsaqu^il se donne Font rire à ses dépénr^ ^àns ruiner personne ! Car nong. soîiimes bien loin de ce siècle grossier. Où Ton croyait encor qu*acheter est payer.
0« quels j^l^éurs verserait im nouvi^l Heraclite ! Que dé bon cœur rirait un nouveau Démocritè ! ' S'il voyait ëhaque état d*ùn vain f dste s'enfler , Jusc^u'à Fhohitnel opulent le paitvrese gonfler. Lé seigneur aux commis disputer Télégance , Le duc des'tràitafaits même affectier latl^nises. Et debit-cî dânsr un ynsk hasarder sans effroi
Plùà^qû^èii six tnois entiers ils ne rendent au roi ! TôlKêfois âàn^ le* luxe il est nn^ trait qiie j'aime :
CesC'qtl^Àti ttioiiiGf it nous venge et se dét;*uit lui-même
Et loujàîir6 son' désastre est près xle ses succès ;
Car diins un temps fécond en monstrueux excès ,
iM POESIES
En yain yods m'étalez des sottises yuJ^dres:
Yite 9 engloutissez moi tout le bien de yos pères ; Ou dans votre quartier , obscurément fameux , Dans vos salons bourgeois yé^étez donc comme eux. Mondor de cet avis sentit bien Timportance.
Déployant dans son faste une noble insolence, Mondor se ruinait ayec un goût exquis.
Boucher lui vendait cher ses élégants croquis : Géliote chantait dans ses fêtes superbes , Préyille et Dugazon lui jouaient des proyeihes. Sa Lajs , à prix d'or , lui vendant son amour. Traitait aux frais du sot et la yille et la cour. Enfin , son bilaii yint. Plus d'amis : sa maîtresse D'avance avait ailleurs su placer sa tendresse. Lui 9 sans pain , sans asile , et d'un fatal orgueil , En habit jadis noir ^ portant le triste deuil , Dans quelque vieux grenier va cacher sa misère ,
Et pour comble de maux il est époux et père.
Damis vous soutiendra Q qui l'eut pu soupçonner ? ) Que 9 pour faire fortune , il faut se ruiner. Je le veux : toutefois, peut-être est-il peu sage , De risquer ce qu'on a pour avoir davantage.
FUGITIVES. ii3
Il a beau répéter , prodigue intéressé :
« Le roi sait qu^aux Etats j'ai seul tout éclipsé.
» Au dernier camp, la cour en doit être informée ,
» J'ai tenu table ouverte, et j'ai traité l'armée. »
Le roi , la cour , malgré des services ^i beaux ,
Laissent en pleine rue arrêter ses chevaux.
Trop heureux le mortel , dont la sage balance
Donne un juste équilibre à sa noble dépense ,
Qui sait avec l'éclat joindre l'utilité,
L'abondance au bon goût , au plaisir la santé,
Sans prodigalité comme sans avarice !
Qui l'eut cru , que le luxe unît ce double vice!
Tout est plein cependant d'avares fkstneux.
Voyez le fier Orgon, bourgeois présomptueux ,
Il pouvait rendre heureux sa famille et lui-même;
Sa fille eut épousé le jeune amant qu'elle aime;
Un bon mattre eut instruit ses enfants; ses amis
A sa table, à leur tour, se seraient vus admis;
Et d'un bon vin d'Aï l'influence féconde
Eût fait courir les ris et la joie à la ronde.
Mais^ placé par le sort, près d'un riche voisin ,
Sur sa magnificence il veut monter son train ;
Et 9 pour Tair d^étre heureux » perdant le droit de Tétref
Il 8*est fait indigent de peur de le paraître ;
ï^our son leste équipage il fondit ses contrats } '
Le foin de ses chevaux est pris sur ses repas*
En faveur des rubis dont sa femme étincelle #
Hier chez Tosurier on porta sa vaisselle.
Son cocher coûte cher; en revanche, à son fils^
Il achète , au hasard , un pédant à bas prix ;
Et le cruel enfin , condamne dans sa rage ,
Sa fille au célibat , et sa femme au veuvage.
Eh! mon ami , crois-moi, ton éclat fait pitié :.
Le bonheiu* suit souvent un bon bom^geois à pié.
Et ton ch|u: fastueux promène la misère.
i< En effet, me répond ce gros millionnaire,
» Ce discours que j*£^prouve est bon ponr un faquin
» Dont Faisance éphémère expirera demain.
» Avoir du goût chez lui serait une insolence;
» Mais moi, chargé du poids d*une fortune immense,
» Je dois m'en délivrer avec le noble éclat
» Que demande mon nom , qu'impose mon état. »
Quoi ! ton or t'importune? O richesse imprudente!
Pourquoi donc près de toi cette veuve indigente»
Ces enfants dans leur fleur desséches par ]a faim. Et ces filles sans dot ; et ces vieillards saiis pain ? Ton or te pèse y ingrat ! connais la bienfaisance , Sois pour les malheureux une autre providence. Aux mains d^un bon pasteur cours déposer le prix Des magots qu'attendait le boudoir de Laîs* Dote les hôpitaux; qu une aumône secrète Surprenne Tindigent au fond àe sa retraite^ Du moins si tes bienfaits n'osent rester obscurs , Encourage nos arts^ et décore nos mu/rs.
La peinture à tes soins remet ce jeune élève; Ce chef-d'œuvre important demande qu'on ^achève ; Ce monument gothique offense les regards. «.. Mais que parlé-je ici de chef-d'œuvre de l'art ! Vois-tu près de tes paires 9 sous ton château superbe. Ces spectres affamés qui se disputent Therbe? Vois-tu tous ces vassaux , filles $ femmes, enfants , De ton domaine ingrat abandonner les champs?
Sois homme : par tes dons retiens ce peuple utile ^ Laisse-lui quelque épi du champ qu'il rend fertile ; Et que ses humbles toits, réparés à tes frais. Pardonnent à l'orgueil de tes riches palais.
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ÉPITRE