‹ ŒuvresChapitre 16 sur 41 · CHAPITRE XL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL

Réflexions sur ces difFérences.

Voila, selon mon opinion, les causes physiques les plus générales de la différence caractéristique des primitives langues. Celles du midi durent être vives , sonores , accentuées, éloquentes, et souvent obscures à force d'énergie ; celles du nord durent être sourdes , rudes , articulées ,

SUR l'origine des langues. 209

criardes ^ monotones , claires à force de mots plutôt que par une bonne construction. Les langues modernes, cent fois mêlées et refondues, gardent encore quelque chose de ces différences 3 le françois, langlois, lallemand, sont le langage privé des hommes qui s entr aident, qui raisonnent entre eux dé sang froid , ou de gens empor-* tés qui se fâchent ; mais les ministres des dieux annonçai^t les mystères sacrés, les sages donnant des lois au peuple , les chefs entraînant la multitude, doivent parler arabe ou persan (1). Nos langues valent mieux écrites que parlées , et Ion nous lit avec plus de plaisir qu on ne nous écoute. Au contraire , les langues orientales écrites perdent leur vie et leur chaleur : le sens n'est qu à moitié dans ^es maux , toute sa force est dans les accents ; juger du génie des Orientaux par leurs livres , c'est vouloir peindre un homme sur son cadavre.

Pour bien apprécier les actions des hommes il faut les prendre dans tous leurs rapports , et c'est ce qu^n ne nous apprend point à fairef : quand nous nous mettons à la place des autres ^ nous nous y mettons toujours tels que nous som^ mes modifiés , non tels qu'ils doivent l'être; et, quand nous pensons les juger sur la raison, nous ne faisons que comparer leurs préjugés aux nô^ très. Tel , pour savoir lire un peu d'arabe , sourit en feuilletant l'Alcoran , qui , s'il eût entendu

(i) Le turc est une langue septentrionale^ 9. 14

Mahomet Fannoncer en personne dans cette langue éloquente et cadencée, avec cette voix sonore et persuasive qui séduisoit Foreille avant le cœur , et sans cesse animant ses sentences de Faccent de Fenthousiasme , se fut prosterné contre terre en criant : Grand prophète , envoyé de Dieu, menez-nous à la gloire, au martyre ; nous voulons vaincre ou mourir pour vous. Le fenatisme nous paroit toujours risible , parcequ il n a point de voix parmi nous pour se faire entendre : nos fanatiques mêmes ne sont pas de vrais fanatiques : ce ne sont que des fripons ou lies fous. Nos langues, au lieu d'inflexions pour des inspirés , n ont que des cris pour des possédés du diable.

Page 1