CHAPITRE XVIII
Que le système musical des Grecs n'avoit aucun rapport
au nôtre.
Comment ces changements sont-ils arrivés? Par un changement naturel du caractère des langues. Ou sait que notre harmonie est une in-^
SUR l'origine des langues. 23r vention gothique. Ceux qui prétendent trouver le système des Grecs dans le nôtre se moquent de nous. Le système des Grecs n avoit absolument d'harmonique dans notre sens que ce qu il falloit pour fixer laccord des instruments sur des consonnances parfaites. Tous les peuples qui ont des instruments à cordes sont forcés de les accorder par des consonnances ; mais ceux qui n en ont pas ont dans leurs chants des inflexions que nous nommons fausses parcequ elles n entrent pas dans notre système et que nous ne pouvons les noter. C'est ce qu'on a remarqué sur les chants des sauvages de l'Amérique, et c'est ce qu'on auroit dû remarquer aussi sur divers intervalles de la musique des Grecs, si Ton eût étudié cette musique avec moins de prévention pour la nôtre.
Les Grecs divisoient leur diagramme par tétracordes, comme nous divisons notre clavier par octaves; et les mêmes divisions se répétoient exactement chezeuxàchaque tétracorde, comme elles se répètent chez nous à chaque octave ; simil itude qu on n'eût pu conserver dans l'unité du mode harmonique et qu'on n'auroit pas même imaginée. Mais comme on passe par des intervalles moins grands quand on parle que quand on chante, il fut naturel qu'ils regardassent la répétition des tétracordes, dans leur mélodie orale , comme nous regardons la répétition des octaves dans notre mélodie harmonique.
Ils n'ont reconnu pourconsonnances que celles
<i32 ESSAI
que nous appelons consonnances parfaites; lia ont rejeté de ce nombre les tierces et les sixtes^ Pourquoi cela? G est que lintervalle du ton mineur étant ignoré d eux , ou du moins proscrit de la pratique , et leurs consonnances n étant point tempérées , toutes leurs tierces majeures étoient trop fortes d un comma, leurs tierces mineures trop foibles dautant, et par conséquent leurs sixtes majeures et mineures réciproque-* ment altérées de même. Qu on s'imagine miaintenant quelles notions d'harmonie on peut avoir et quels modes harmoniques on peut établir en bannissant les tierces et les sixtes du nombre des consonnances. Si les consonnances mêmes qu'ils admettoient leur eussent été connues par un vrai sentiment d'harmonie , ils le^ auroient au moins sous - entendues au-dessous de leurs chants , la consonnance tacite des marches fon^ damentales eut prêté son nom ams, marches dia^ toniques qu'elles leur suggéroient. Loin d'avoir moinsde consonnances que nous, ils en auroient eu davantage; et^ préoccupés, par exemple, de la basse utsol^ ils eussent donné le nom de con-« sonnance à la seconde ut re.
Mais , dira-t-on , pourquoi donc des marches diatoniques ?Par un instinct qui dans une langue accentuée et chantante nous porte à choisir les inflexions les plus commodes : car entre les mo-> difications trop fortes qu'il faut donner à la glotte pour entonner continuellement les grands intervalles des consonnances , et la difficulté de régler
SUR l'origine des langues. 233 Fintonation dans les rapports très composés des moindres intervalles , l'organe prit un milieu et tomba naturellement sur des intervalles plus petits que les consonnances , et plus simples que les comma ; ce qui n empêcha pas que die moin-* dres intervalles n eussent aussi leur emploi dans des genres plus pathétiques.