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CHAPITRE XX

Rapport des langues au gouvernement.

Ces progrès ne sont ni fortuits , ni arbitraires ; ils tiennent aux vicissitudes des choses. Les langues se forment naturellement sur les besoins des hommes ^ elles changent et s altèrent selon

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les changements de ces aèmes besoins. Dans les iDciens temps , où la persuasion tenoit lieu de foi5Qe publique, 1 éloquence étoit nécessaire. A quoi serviroit-elle aujourd'hui , que la force publique supplée à la persuasion ? L'on n'a besoin ni d'art ni de figure pour dire , tel est mon plaisir. Quels discours restent donc à faire au peuple assemblé? des sermons. Et qu'importe à ceux qui les font de persuader le peuple , puisque ce n'est pas lui qui nomme aux bénéfices ? Les langues populaires nous sont devenues aussi parfaitement inutiles que Féloquence. Les sociétés ont pris leur dernière forme : on n'y change plus rien qu'avec du canon et des écus; et comme on n'a ;^^as rien à dire au peuple , sinon , donnez de l'argent^ on le dit avec des placards au coin des rues , ou des soldats dans les maisons. Il ne faut assembler personne pour cela : au contraire^ il faut tenir les sujets épars ; c'est la première maxime de la politique moderne.

Il y a des langues favorables à la liberté ; ce sont les langues sonores , prosodiques , harmo« nieuses dont on distingue le discours de fort loin. Les nôtres sont feites pour le bourdonnement des divans. Nos prédicateurs se tourmentent , se mettent en sueur dans les temples , sans qu ou sache rien de ce qu'ils ont dit. Après s'être épuisés à crier pendant une heure , ils sortent de la chaire à demi morts. Assurément ce n'étoit pas la peine de prendre tant de fatigue.

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Chez les anciens on se faisoit entendre disé*^ ment au peuple sur la place publique ; , on y parloit tout un jour sans s*incommoder. Les généraux haranguoient leurs troupes; on les entendoit, et ils ne s'épui soient point. Les historiens modernes qui ont voulu mettre des ha-^ rangues dans leurs histoires se sont fait moquer deux. Qu on suppose un homme haranguant en françois le peuple de Paris dans la place de Ven^ dôme : qu il crie à pleine tête , on entendra qu il crie 9 on ne distinguera pas un mot. Hérodote lisoit son histoire aux peuples de la Grèce as" semblés en plein air , et tout retentissoit d applaudissements. Aujourd'hui , lacadémicien qui lit un mémoire , un jour dassemblée publique , est à peine entendu au bout de la salle. Si les charlatans des places abondent moins en France qu en Italie , ce n est pas qu en France ils soient moins écoutés , c est seulement qu'on ne les en* tend pas si bien. M. d'Alembert croit qu on pourroit débiter le récitatif françois à l'italienne ; il JPaudroit donc le débiter à loreille , autrement on n'entendroit rien du tout. Or , je dis que toute langue avec laquelle on ne peut pas se faire entendre au peuple' assemblé est urne langue ser-vile ; il est impossible qu'un peuple demeure libre et qull parle cette langue-là.

Je finirai ces réflexions superficielles , mais qui peuvent en fajre naître de plus profondes , par le passage qui me les a suggérées.

Ce serait la matière d'un examen assez phiio'

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sophique , que d! observer dans le fait y et de montrer par des exemples y combien le caractère , les mœurs et les intérêts d'un peuple influent sur sa tangue (i).

(i) Remarques sur la grammaire géaétale et raisonneci par M. Duclos , page a.

SUR

\jkL querelle excitée Tannée dernière à FOpéra n^ayant abouti qu'à des injures , dites , d'un côté , avec beaucoup d'esprit, et, de l'autre, avec beaucoup d'animosité , je n'y voulus prendre aucune part ; car cette espèce de ^erre ne me convenoit en aucun sens, et je sentois bien que ce n'étoit pas le temps de ne dire que des raisons. Maintenant que les bouffons sont congédiés , ou près de l'être, et qu'il n'est plus question de cabales, je crois pouvoir hasarder mon sentiment; et je le dirai avec ma franchise ordinaire , sans craindre en cela d'offenser personne : il me semble même que, sur un pareil sujet, toute précaution seroit injurieuse pour les lecteurs ; car j'avoue que j'aurois fort mauvaise opinion d'un peuple (i) qui donneroit à des chansons tme importance ridicule , qui feroit plus de cas de ses musiciens que de ses philosophes , et chez lequel il £audroit parler de musique avec plus de circonspection que des plus graves sujets de morale.

C'est par la raison que je viens d'exposer que, quoique quelques uns m'accusent, à ce qu'on dit, d'avoir manqué de respect à la musique françoise dans ma

(i) De peur que mes lecteurs ne prennent les dernières lignes de cet alinéa pour une satire ajoutée après coup, je dois les ayertir quVlles sont tirées exactement de la première édition de cette lettre \ tout ce qui suit fut ajouté dans la seconde.

première édition , le respect beaucoup plus grand et Testime que je dois à la nation m^empéchent de rien changer, à cet égard, dans celle-ci.

Une chose presque incroyable, si elle regardoit tout autre que moi^ c^est qu'on ose m'accuser d^avoir parlé de la langue ayec mépris dans un ouvrage où il n'en peut être question que par rapport à la musique. Je n'ai pas changé là-dessus un seul mot dans cette édition ; ainsi, en la parcourant de sang froid, le lecteur pourra voir si cette accusation est juste. Il est vrai que, quoique nous ayons eu d'excellents poètes et même quelques musiciens qui n'étoient pas sans génie, je crois notre langue peu propre à la poésie, et point du tout à la musique. Je ne crains pas de m'en rapporter sur ce point aux poètes mêmes; car, quant aux musiciens, chacun sait qu'on peut se dispenser de les consulter sur toute affaire de raisonnement. En revanche, la langue françoise me paroit celle des philosophes et des sages (i) : elle semble faite pour être l'organe de la vérité et de la raison. Malheur à quiconque offense l'une ou l'autre dans des écrits qui la déshonorent! Quant à moi, le plus digne hommage que je croie pouvoir rendre à cette belle et sage langue, dont j'ai le bonheur de &ire usage , est de tâcher de ne la point avilir.

Quoique je ne veuille et ne doive point changer de ton avec le public, que je n'attende rien de lui, et

(i) C'est le sentiment de Faateur de la Lettre sur les sourds «t les muets, sentiment qu'il soutient très bien dans l'addition à cet ouvrage , et qu'il prouve encore mieux, par tous ses écrits.

que je me soucie tout aussi peu de ses satires que de ses éloges , je crois le respecter beaucoup plus que cette foule d^écrivains mercenaires et dangereux qui le flattent pour leur intérêt. Ce respect, il est vrai, ne consiste pas dans de vains ménagements qui marquent Topinion qu'on a de la foiblesse de ses lecteurs, mais à rendre hommage à leur jugement, en appuyant, par des raisons solides , le sentiment qu'on leur propose ; et c'est ce que je me suis toujours efforcé de faire. Ainsi, de quelque sens qu'on veuille envisager les choses, en appréciant équitablement toutes les clameurs que cette lettre a excitées , j'ai bien peur qu'à la fin mon plus grand tort ne soit d'avoir raison ; car je sais trop que celui-là ne me sera jamais pardonné.

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