‹ ŒuvresChapitre 30 sur 41 · AU SUJET D^UN NOUVEAU MODE DE MUSIQUE INTENTE PAR M. BLAINYILLE · texte numérisé non relu

AU SUJET D^UN NOUVEAU MODE DE MUSIQUE INTENTE PAR M. BLAINYILLE

Paris, le 3o mai 17549 au sortir du consert.

Vous êtes bien aîse , monsieur, vous, le panégyriste et Fami des arts , de la tentative de M. Blainville pour Tintroduction d'un nouveau mode dans notre musique* Pour moi, comme mon sentiment là*dessus ne fait rien à TafFaire, je passe immédiatement au jugement que vous me demandez sur la découverte même.

Autant que j ai pu saisir les idées de M. Blainvîlle durant la rapidité de l'exécution du morceau que nous venons d'entendre , je trouve que le mode qu'il nous propose n a que deux cordes principales , au lieu de trois qu'ont chacun des deux modes usités. L'une de ces deux cordes est la tonique , l'autre est la quarte au-dessus de cette tonique; et cette quarte s'appellera, si Ion veut, dominante. L'auteur me paroît avoir eu de fort bonnes raisons pour préférer ici la quarte à la quinte; et celle de toutes ces raisons qui se présente la première , en parcourant sa gamme, est le danger de tomber dans les fausses relations.

Cette gamme est ordonnée de la manière suivante : il monte d abord d'un semi-ton majeur de la tonique sur la seconde note , puis d'un ton sur la troisième; et moqtant encore d'un ton, il arrive à sa dominante , sur laquelle il établit le repos , ou , s'il m'est permis de parler ainsi , l'hémistiche du mode. Puis , recommençant sa mar*> che un ton au-dessus de la dominante , il monte ensuite d'un semi-ton majeur , d'ui^ ton , et encore d'un ton; et l'octave est parcourue selon cet ordre de notes, mi y fa ^ sol, la, si^ ut^ ré, mi. Il redescend dç mem? sans aucune altération.

Si vous procédez diatoniquement, soit en montant, soit en descendant de la dominante d'un mode mineur à l'octave de cette dominante, sans dièses ni bémols accidentels , vous aurez précisément la gamme de M. Blainville : par où l'on voit, i^ que sa marche diatonique est directement opposée à la nôtre, oii, partant de la tonique , on doit monter d'un ton , ou descendre d'un semi-ton; 2^ qu'il a fallu substituer une autre harmonie à l'accord sensible usité dans nos modes , et qui se trouve exclus du sien ; 3^ trouver, pour cette nouvelle gamme , des accompagnements différents de ceux que l'on emploie dans la régie de l'octave; 4^ et par conséquent dautres progressions de basse fondamentale que celles qui sont admises.

La gamme de son mode est précisément semblable au diagramme des Grecs ; car si l'oni com-

A M. l'abbé RATNALc SîJ

mence par la corde hypate en. montant , ou par la note en descendant , à parcourir diatonique-ment deux tétracordes disjoints , on aura précisément la nouvelle gamme ; c est notre ancien mode piagal, qui subsiste encore dans le plain* chant. Gest proprement un mode mineur dpnt le diapason se prendroit non d'une tonique à son octave , en passant par la dominante , mais dune dominante à son octave, en passant parla tonique; et, en efiFet, la tierce majeure que Fauteur est obligé de donner à sa finale , jointe à la manière dy descendre par semi-ton, donne à cette tonique tout-à-fait lair d une dominante^ Ainsi, si Ion pouvoit, de ce côté-là, disputer à A}. Blainville le mérite de Tinvention , on ne pourroit du moins lui disputer celui d avoir osé braver en quelque chose la bonne opinion que notre siècle a de soi-même , et son mépris pour tous les autres âges en matière de sciences et de goût.

Mais 0e qui paroît appartenir incontestablement à M. Blainville , c est Tharnionie qu'il afl^ecte à un mode institué dans des temps oii nous avons tout lieu de croire qu on ne connoissoit point rharmonie , dans le sens que nous donnons aujourd'hui à ce mot. Personne ne lui disputera ni la science qui lui a suggéré de nouvelles progrès- 3ions fondamentales , ni Fart avec lequel il la su mettre en œuvre pour ménager nos oreilles, bien plus délicates sur les choses nouvelles que sur les mauvaises choses.

Dès qu on ne pourra plus lui reprocher de tkam voir pas trouvé ce quil nous propose, on lui reprochera de lavoir trouvé. On conviendra que sa découverte est honne s'il veut avouer qu'elle n est pas de lui ; s il prouve qu elle est de lui , on lui soutiendra qu elle est mauvaise : et il ne sera pas le premier contre lequel les artistes auront arg[uraenté de la sorte. On lui demandera sur quel fondement il prétend déroger aux lois établies , et en introduire d autres de son autorité.

On lui reprochera de vouloir ramener à 1 arbitraire les régies d'une science qu on a fait tant d efforts pour réduire en principes ; d'enfreindre dans ses progressions la liaison harmonique , qui est la loi la plus générale et l'épreuve la plus sûre de toute bonne harmonie.

On lui demandera ce qu'il prétend substituer à l'accord sensible , dont son mode n'est nullement susceptible , pour annoncer les changements de ton. Enfin on voudra savoir encore pourquoi, dans l'essai quil a donné ait public, il a tellement entremêlé son mode avec les deux autres, qu'il n'y a qu'un très petit nombre de connoisseurs dont l'oreille exercée et attentive ait démêlé ce qui appartient en propre à son nouveau Système.

Ses réponses , je croîs les prévoir à-peu-près. Il trouvera aisément en sa faveur des analogies du moins aussi bonnes que celles dont nous avons la bonté de nous contenter. Selon lui , le mode mineur n'aura pas de meilleurs fondements

A M. l'abbé RAYNAL. , 829

que le sien. Il nous soutiendra que loreille est notre premier maître d'harmonie , et que , pourvu que celui-là soit content, la raison doit se borner à chercher pourquoi il lest y et non à lui prouver qu'il a tort de l'être ; qu'il ne cherche ni à introduire dans les choses larbitraire qui n'y est point , ni à dissimuler celui qu'il y trouve. Or , cet arbitraire est si constant, que, même dans la régie de l'octave, il y a une faute contre les régies ; remarque qui ne sera pas , si l'on veut, de M. Blainville , mais que je prends sur mon compte.

Il dira encore que cette liaison harmonique qu'on lui objecte n'est rien mioins qu'indispensable dans l'harmonie , et il ne sera pas embarrassé de le prouver.

Il s'excusera d avoir entremêlé les trois modes, sur ce que nous sommes sans cesse dans le même cas avec les deux nôtres; sans compter que, par ce mélange adroit , il aura eu le plaisir , diroit Montaigne , de faire donner à nos modes des nasardes sur le nez du sien. Mais , quoi qu'il fasse, il faudra toujours qu'il ait tort , par deux raisons sans réplique : l'une, qu'il est inventeur; l'autre , qu'il a affaire à des musiciens.

Je suis., etc.

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