A SE^ CAMARADES DE L'ORCHESTRE
ËiiFiN, mes chers camarades, nous triomphons; les bouffons sont renvoyés : nous allons briller de nouveau dans les symphonies de monsieur de LuUi ; nous n aurons plus si chaud à lopéra , ni tant de fatigue à lorchestre. Convenez , messieurs , que ce toit un métier pénible que celui de jouer eette chienne de musique oii la mesure alloit sans miséricorde, etnattendoit jamais que nous pussions la suivre. Pour moi , quand je me sentois observé par quelqu'un de ces maudits habitants du coin de la reine , et qu'un reste de mauvaise honte m obligeoit de jouer à-peu-près ce qui étoit sur ma partie, je me trouvois le plus embarrassé du monde ; et au bout d une ligne ou deux, ne sachant plus où jen étois, je feignois de compter des pauses, ou bien je me tirois d affaire en sortant pour aller pisser.
Vous ne sauriez croire quel tort nous a fait cette musique qui va si vite, ni jusqu'où s'étendoit déjà la réputation d'ignorance que quelques
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prétendus connoisseurs osoient nous donner.
Pour ses quarante sous , le moindre polisson se croyoit en droit de murmurer lorsque nous jouions faux; ce qui troubloit très fréquemment lattention des spectateurs. Il n y avoit pas jusqu'à certaines gens quon appelle, je crois, des philosophes , qui , sans le moindre respect pour une académie royale, n eussent linsolence de critiquer effrontément des personnes de notre sorte. Enfin j ai vu le moment quenfreignant sans pudeur nos antiques et respectables privilèges on alloit obliger les officiers du roi à savoir la musique , et à jouer tout de bon de Imstrument pour lequel ils sont payés.
Hélas ! qu est devenu le temps heureux de notre gloire? Que sont devenus ces jours fortunés où, dune voix unanime, nous passions, parmi les anciens de la chambre des comptes et les meilleurs bourgeois de la rue Saint-Deny s , pour le premier orchestre de FEurope ; où Ion se pàmoit à cette célèbre ouverture dlsis , à cette belle tempête d'Alcyone , à cette brillante logistille de Roland , et où le bruit de notre premier coup darchet sélevoit jusqu'au ciel avec les acclamations du parterre? Maintenant chacun se mêle impudemment de contrôler notre exécution; et, parceque nous ne jouons pas trop juste et que nous n allons guère bien ensemble, on nous traite sans façon de racleurs de boyau, et Ion nous chasseroit volontiers du spectacle , si les sentinelles, qui sont ainsi que nous. au
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sevîcc du roi , et par.conséquem d'honnêtes gens et du bon parti , ne maintenoient un peu la subordination. Mais, mes chers camarades, quaije besoin, pour exciter votre juste colère, de vous rappeler notre antique splendeur , et les aflfronts qui nous en ont fait déchoir ? Ils sont tous présents à votre mémoire , ces affronts cruels , et vous avez montré , par votre ardeur à en éteindre lodieuse cause , combien vous êtes peu disposés à les endurer. Oui , messieurs , c'est cette dangereuse musique étrangère qui , sans autre secours que ses propres charmes , dans un pays où tout étoit contre elle , a failli détruire la nôtre qu'on joue si à son aise. C'est elle qui nous perd d'honneur, et c'est contre elle que nous devons tous rester unis jusqu'au dernier soupir.
Je me souviens qu'avertis du danger par les premiers succès de la Serva Padrona , et nous étant assemblés en secret pour chercher les moyens d'estropier cette musique enchanteresse , le plus qu'il seroit possible , l'un de nous , que j'ai reconnu depuis pour un faux frère (i) ,
(i) Il y a quelques jours que, polissonnant avec lui à l'opéra , comme nous avons tous accoutumé de faire , je surpris dans sa poche un papier qui contenoit cette scandaleuse épigramme :
O Pergolèse inimitable , Quand notre orchestre impitoyable Te fait crier sous son lourd violon , Je crois qu'au rebours de la fable Marsyas écorche Apollon.
lU sont comme cela deux ou trois dans l'orchestre
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S avisa de dire d un ton moitié goguenard tpie nous n avions que faire de tant délibérer , et qu il falloit hardiment la jouer tout de notre mieux : jugez de ce qu il en seroit arrivé si nous eussions eu la maladroite modestie de suivre cet avis, puisque tous nos soins , joints à nos grands talents pour laisser aux ouvrages que nous exécutons tout le mérite du plaisir quils peuvent donneï*, ont eu peine à empêcher le public de sentir les beautés de la musique italienne livrée à nos archets. Nous avons donc écorché et cette musique et les oreilles des spectateurs avec une intrépidité sans exemple et capable de rebuter les plus déterminés bouffonnistes. II est vrai que 1 entreprise étoit hasardeuse, et que par- tout ailleurs la moitié de notre bande se seroit fait mettre vingt fois au cachot ; mais nous connoissons nos droits, et nous en usons : c est le public, s il se plaint , qui sera mis au cachot.
Non contents de cela , nous avons joint Tintrigue à Fignorance et à la mauvaise volonté : nous n avons pas oublié de dire autant de mal des acteurs que nous en faisions à leur musique; et le bruit du traitement qu ils ont reçu de nous
qui s'avisent de blâmer vos cabales, qui osent publiquement approuver la musique italienne, et qui, sans égard .pour le corps, veulent se mêler de faire leur devoir et d'être honnêtes gens; mais nous comptons les faire bientôt déguerpir à force d'avanies , et nous ne voulons souffrir que des camarades qui fassent cause commune avec nou6.
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a opéré un très bon effet en dégoûtant de venir à Paris , pour y recevoir des affronts , tous les bons sujets que Bambini a tâché d attirer. Réunis par un puissant intérêt commun et par le désir de venger la gloire de notre archet , il ne nous a pas été difficile d'écraser de pauvres étrangers qui , ignorant les mystères de la boutique , n'avoient d'autres protecteurs que leurs talents, d'autres partisans que les oreilles sensibles et équitables , ni d'autre cabale que le plaisir qu'ils s'efforçoient de faire aux spectateurs. Us ne savoient pas , les bonnes gens , que ce plaisir même aggravoit leur crime et accéléroit leilr punition. Us sont prêts à la recevoir enfin , sans même qu'ils s'en doutent; car, pour qu'ils la sentent davantage , nous aurons la satisfaction de les voir cou* gédiés brusquement , sans être avertis ni payés , et sans qu'ils aient eu le temps de chercher quelque asile où il leur soit permis de plaire impunément au public.
Nous espérons aussi , pour la consolation des vrais citoyens , et ^ur-tout des gens de goût qui fréquentent notre théâtre, que les comédiens f rançois , délaissés de tout le monde et surchargés d'affronts , seront bientôt obligés à fermer le leur; ce qui nous fera d'autant plus de plaisir que le coin de la reine est composé de leurs plus ardents partisans , dignes admirateurs des farces de Corneille, Racine, et Voltaire, ainsi que de celles des intermèdes. C'est ainsi que les étrangers , qui ont tous la grossièreté de rechercher la comédie fran*
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^oise et Fopéra italien , ne trouvant plus à Paris que la comédie italienne et Topera François , monuments précieux du goût de la nation , cesseront dy accourir avec tant d empressement ; ce qui sera un grand avantage pour le royaume, attendu qu'il y fera meilleur vivre, et que les loyers n'y seront plus si chers.
Tout ce que nous avons fait est quelque chose, et ce n est pas encore assez. J ai découvert un £adt sur lequel il est bon que vous soyez tous prévenus , afin de concerter la conduite qu'il faut tenir en cette occasion : c est que le sieur Bambini , en- Courage p£flr le succès de la Bohémienne , prépare un nouvel intermède qui pourroit bien paroftre encore avant son départ. Je ne puis comprendre où diable il prend tant dlntermédes , car nous assurions tous qu'il ny en avoit que trois ou quatre dans toute l'Italie. Je crois , pour moi , que ces maudits intermèdes tombent du ciel tout &its parles anges, exprès pour nous faire damner.
Il s'agit donc , messieurs , de nous bien réunir dans ce moment pour empêcher que celui-ci ne soit mis au théâtre , ou du moins pour Ty faire tomber avec éclat , sur*tout s'il est bon , afin que les bouffons s'en aillent chargés de la haine publique , et que tout Paris apprenne , par cet exemple , à craindre notre autorité et à respecter nos décisions. Dans cette vue , je me suis adroitement insinué chez le sieur Bambini, sous prétexte d^axnitié; et comme le bonhomme ne se déficit de grien, car il n'a pas seulement l'esprit de voir les
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tours que nous lui jouons, il m'a sans mystère montré son intermède. Le titre en est l'Oise" leuse anglaise, et Fauteur de la musique est un certain Jommelli. Or, vous saurez que ce Jomrmelli est un de ces ignorants dltàliens qui ne savent rien , et qui font , on ne sait comment , de la musique ravissante que nous avons quelquefois beaucoup de peine à défigurer. Pour en méditer à loisir les moyens , j ai examiné la partition avec autant de soin qu'il m'a été possible : malheureusement je ne suis pas , non plus que les autres, fort habile à déchiffrer, mais j'en ai vu suffisamment pour connoitre que cette symphonie semble faite exprès pour favoriser nos projets; elle est^fort coupée, fort variée, pleine de petits jours , de petites réponses de divers instruments qui entrent les uns après les autres; en un mot , elle demande une précision singulière dans l'exécution. Jugez de la facilité que nous aurons à brouiller tout cela sans affectation et d'un air tout-à-fait naturel : pour peu que nous voulions nous entendre , nous allons faire un charivari de tous les diables; cela sera délicieux. Voici donc un projet de règlement que nous avons médité avec nos illustres chefs , et entre autres avec monsieur l'Abbé et monsieur Caraffe , qui en toute occasion ont si bien mérité du bon parti et fait tant de mal à la bonne musique.
I. On ne suivra point en cette occasion la méthode ordinaire ^ employée avec succès dans les
autres iatermédes : mais avant que de mal parler de celui-ci on attendra de le connoitre dans les répétitions. Si la musique en est médiocre , nous en parlerons avec admiration ; nous affecterons tous unanimement de 1 élever jusqu'aux nues, afin qu on attende des prodiges et qu on se trouiie plus loin de compte à la première représentation. Si malheureusement la musique se troa^e bonne , comme il n y a que trop lieu de le craindre, nous en parlerons avec dédain, avec un mépris outré, comme de la plus misérable chose qui ait été faite; notre jugement séduira les sots, qui ne se rétractent jamais que quand ils ont eu raison , et le plus grand nombre sera pour nous.
II. Il faudra jouer de notre mieux aux répétitions pour disculper les chefs , à qui Ton repro* cheroit sans cela de n avoir pas réitéré les répétitions jusqu'à ce que le tout allât bien. Ces répétitions ne seront pas pour cela à pure perte, car c est là que nous concerterons entre nous les moyens detre, aux représentations, le plus discordants qu'il sera possible.
III. L accord se prendra, selon la régie, sur lavis du premier violon , attendu qu il est sourd.
IV. Les violons se distribueront en trois bandes , dont la première jouera un quart de ton trop haut , la deuxième un quart de ton trop bas, et la troisième jouera le plus juste qu'il ta sera possible. Cette cacophonie se pratiquera facilement , en haussant ou baissant subtilemei^^
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le ton de Imstrument durant lexécution. A Tégard des hautbois , il n y a rien à leur dire , et deux-mèmes ils iront à souhait.
V. On en usera pour la mesure à-peu-près comme pour le ton : un tiers la suivra , un tiers Tanticipera , et un autre tiers ira après tous les autres. Dans toutes les entrées , les violons se garderont sur-tout d être ensemble ; mais partant successivement , et les uns après les autres , ils feront des manières de petites fugues ou d'imitati<His qui produiront un très grand effet. A regard des violoncelles , ils sont exhortés dimiter 1 exemple édifiant de lun d entre eux, qui se pique avec une juste fierté de n avoir jamais accompagné un intermède italien dans le ton , et déjouer toujours majeur quand le mode est mineur , et mineur quand il est inajeur.
VI. On aura grand soin d'^oucir les fort et de renforcer les doux , principalement sous le chant ; il faudra sur-^tout racler à tour de bras quand la Tonelli chantera , car il est sur^tout dune grande importance d empêcher qu elle ne soit entendue.
VII. Une autre précaution quil ne faut pas oublier, cest de forcer les seconds autant quil sera possible, et dadoucir les premiers, afin qu on n entende par-tout que la mélodie du second dessus. Il faudra aussi engager Durand à ne pas se donner la peine de copier les parties de quintes toutes les fois qu elles sont à loctave de la basse , afin que ce défaut de liaison entre
les basses et les dessus rende rbdnnonie plas sèche.
VIII. On recommande aux jeunes racleurs de ne pas manquer de prendre Foctave, de miauler sur le chevalet, et de doubler et défigurer leur partie, sur-tout lorsqu'ils ne pourront pas jouer le simple , afin de donner le change sur leur maladresse , de barbouiller toute la musique , et de montrer qu'ils sont au-dessus des lois de tous les orchestres du monde.
IX. Comme le public pourroit à la fin s'impatienter de tout ce charivari, si nous nous apercevons qu'il nous observe de trop près il faudra changer de méthode pour prévenir les caquets : alors, tandis que trois ou quatre violons joueront comme ^Is savent , tous les autres se mettront à s'accorder durant les airs , et auront soin de racler de toute leur force et de faire un bruit de diable avec leurs cordes à vide, précisément dans les endroits les plus doux. Par ce moyen nous gâterons la plus belle musique sans qu'on ait rien à nous dire ; car encore iàu(* il bien s'accorder. Que si l'on nous reprenoit làdessus, nous aurions le plus beau prétexte du monde de jouer aussi faux qu'il nous plairoit. Ainsi , soit qu'on nous permette d'accorder, soit quon nous en empêche, nous trouverons toujours le moyen de n'être jamais d'accord.
X. Nous continuerons de crier tous au scandale et à la profanation : nous nous plaindrons hautement qu'on déshonore le séjour. des dieui
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par des bateleurs; nous tâcherons de prouver que DOS acteurs ne sont pas des bateleurs comme les autres , s^ttendu quils chantent et gesticulent tout au plus j mais qu ils ne jouent point ; que la petite Tonelli se sert de ses bras pour faire son rôle avec une intelligence et une gentillesse igno* minieuse, au lieu que Fillustre mademoiselle Chevalier ne se sert des siens que pour aider à reifort de ses poumons , ce qui est beaucoup plus décent ; qu au surplus il n y a que le talent qui déroge, et que nos acteurs nont jamais dé-^ i*ogé. Nous ferons voir aussi que la musique ita^^ lienne déshonore notre théâtre, par la raison qiiune académie royale de musique doit se sou*teûir avec la seule pompe de son titre et son privilège , et qu'il n'est pas de sa dignité d'avoir besoin pour cela de bonne musique.
*XI. La plus essentielle précaution que nous avons à prendre en cette occasion est de tenir nos délibérations secrètes : de si grands intérêts ne doivent point être exposés aux yeux d'un vulgaire stupide, qui s'imagine follement que nous sommes payés pojar le servir. Les spectateurs sont d*une telle arrogance , que si cette lettre venoit à se divulguer par l'indiscrétion de quelqu'un de vous, ils se croiroient en droit d'observer de plus près notre conduite , ce qui ne laisseroit pas d'avoir son incommodité : car enfin , quelque supérieur qu'on puisse être au public , il n est point agréable d'en essuyer les clabauderies.
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' Voilà , messieurs , quelques articles préliminaires sur lesquels il nous paroit convenable de se concerter d avance : à Tégard des discours particuliers que nous tiendrons quand louvrage en question sera en train, comme ils doivent être modifiés sur la manière dont on le recevra, il est à propos de réserver à ce temps-là den convenir. Chacun de nous, à quelques uns près, 8 est jusqu'ici comporté si convenablement à rintérèt commun, qu'il ny a pas dapparence que nul se démente là-dessus au moment de couronner Tœuvre; et nous espérons que si Ion nous reproche de manquer de talent, ce ne sera pas au moins de celui de bien cabaler.
G est ainsi qu après avoir expulsé avec ignominie toute cette engeance italienne nous allons nous établir en tribunal redoutable; bientôt le succès ou du moins la chute des pièces dépendit i de nous seuls ; les auteurs , saisis dune juste crainte , viendront en tremblant rendre homma^ à larchet qui peut les écorcher ; et d'.une bande de miséraUes racleurs , pour laquelle on nous prend maintenant , nous deviendrons un ]0^ les juges suprêmes de lopéra François , et lee a^' bitres souverains de, la chaconne et du rigaudoO'
J'ai rhonneur d être avec un très profond res* pect, mes chers camarades, etc.
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