‹ ŒuvresChapitre 7 sur 41 · II · texte numérisé non relu

II

i6a ESSAI

sans quoi le genre humain se fut entassé dân»

un coin du monde , et tout le reste fut demeuré

désert.

De cela seul il suit avec évidence que lorigine des langues n est point due aux premiers besoins des hommes; il seroit absurde que de la cause qui les écarte vint le moyen qui les unit. D où peut donc venir cette origine ? Des besoins moraux , des passions. Toutes les passions rapprochent les hommes que la nécessité de chercher à vivre force à se fuir. Ce n est ni la faim , ni la soif; mais Famour , la haine , la pitié , la colère, qui leur ont arraché les premières voix. Les fruits ne se dérobent point à nos mains , on peut s en nourrir sans parler; on poursuit en silence la proie dont on veut se repaître : mais pour émouvoir un jeune cœur , pour repousser un agresseur injuste , la nature dicte des accents , des cris , des plaintes. Voilà les plus anciens mots inventés , et voilà pourquoi les premières langues furent chantantes et passionnées avant d'être simples et méthodiques. Tout ceci nVst pas vrai sans distinction ; mais j y reviendrai ciaprès.

SUR l'origine des langues. i63 CHAPITRE III.

Que le premier langage dut être figurée

Comme les premiers motifs qui firent parler rhomme furent des passions , ses premières ex-» pressions furent des tropes. Le langage figuré fut le premier à naître, le sens propre fut trouvé le dernier. On n appela les choses de leur vrai nom que quand on les vit sous leur véritable fonne. D abord on ne parla qu'en poésie ; on n^ s avisa de raisonner que long-temps après.

Or , je sens bien qu'ici le lecteur m arrête , et me demande comment une expression peut être figurée avant d'avoir un sens propre, puisque ce n est que dans la translation du sens que consiste la figure. Je conviens de cela ; mais pour m'entendre il faut substituer l'idée que la passion nous présente au mot que nous transposons ; car on ne transpose les mots que parcequ'on transpose aussi les idées : autrement le langage figuré ne signifieroit rien. Je réponds donc par un exemple.

Un homme sauvage en rencontrant d'autreë se sera d'abord effrayé. Sa frayeur lui aura fait voir ces hommes plus grands et plus forts* que lui-même ; il leur aura donné le nom de géantsi Après beaucoup d'expériences , il aura reconnu que ces prétendus géants n'étant ni plus grande

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ni plus forts que lui , leur stature ne convenoit point à ridée qu il avoit d abord attachée au mot de géant. 11 inventera donc un autre nom commun à eux et à lui , tel par exemple que le nom di homme , et laissera celui de géant à lohjet (bux qui la voit frappé durant son illusion. Voilà comment le mot figuré naît avant le mot propre, lorsque la passion nous fascine les yeux , et que la première idée quelle nous offre n est pas celle djB la vérité. Ce que j'ai dit des mots et des noms est sans difficulté pour les tours de phrases. L'image illusoire offerte par la passion se montrant la première , le langage qui lui répondoit fut aussi le premier inventé ; il devînt ensuite métaphorique , quand lesprit écflairé , reconnoissânt sa premîèt*e erreur, n'en employa les expressions que dans leîs mêmes passions qni lavoient produite.

CfiAPlTïlE IV.

l>es caractères distirictife de la première langue, et des chaiigeBiaatfi qu^eUe dut éprouver.

Les simples sons sortent naturellement du gosier, la bouche est naturellement plus c^ moins ouverte ; mais les modifications de la langue et du palais, qui font articuler, exigent de l'attention ^ de lexercice ; on ne les feit point sans vouloir les faire ; tous lès enfants ont besoin d^

SUR l'origine des langues. 16b les apprendre, et plusieurs ny parviennent pas aisément Dans toutes les langues^ les exclama** tions les plus vives sont inarticulées ; les cris , les gémissements sont de simples voix ; les muets , c est-à-dire les sourds, ne poussent que des sons inarticulés. Le père Lami ne conçoit pas même que les hommes en eussent pu jamais inveirter d autres^ si Dieu ne leur eût expressément{appri9 à parler. Les articulations sont en petit nombre; les sons sont en nombre infini 9 les accents qui les marquent peuvent se multiplier de même. Toutes les notes de la musique sont autant d accents. Nous n en avons ^ il est vrai , que trois ou quatre dans la parole ; mais les Chinois en ont beaucoup davantage : en revanche ils ont moins de consonnes. A cette source de combinaisons ajoutes celle des temps ou de la quantité , et vous aurez non seulement plus de mots , mais plus de syllabes diverûfiées que la plus riche des langues n en a besoin»

Je ne doute point qu'indépendamment du vo* cabulaire et de la syntaxe , la première langue , si elle existoit encore , n eût gardé des caractères originaux qui la distingueroient de toutes les autres. Non seulement tous les tours de cette langue dévoient être en images , en sentiments , en figures ; mais dans sa partie mécanique elle devroit répondre à son premier oldjet , et présenter aux sen0 , ainsi qu à lentendement , les impressions presque inévitables de la passion qui cherche à se communiquer.

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Comme les voix naturelles sont inarticulées , les mots auroient peu d'articulations ; quelques consonnes interposées , effaçant Thiat us des voyelles , suffiroient pour les rendre coulantes et £air ciles à prononcer. En revanche les sons seroient très variés , et la diversité des accents multiplieroit les mêmes voix ; la quantité , le rhy thme ^ seroient de nouvelles sources de combinaisons ; en* sorte que les voix , les sons , laccent , le nombre, qui sont de la nature, laissant peu de chose à faire aux articulations , qui sont de convention , Ton chanteroit au lieu de parler ; la plupart des mots radicaux seroient des sons imitatifs ou de laccent des passions, ou deTefiet des objets sensibles : lonomatopée s y feroit sentir continuellement.

' Cette lan^e auroit beaucoup de synonymes pour exprimer le même être par ses différents rapports (i); elle auroit peu d^adwrbes et de mots abstraits pour exprimer ces mêmes rapports. Elle auroit beaucoup daugmentatii^ , de diminutif , de mots composés , de particules explétives pour donner de la cadence aux périodes et de la rondeur aux phrases; elle auroit beaucoup d'irrégularités et d anomalies; elle négligeroit lanalogie grammaticale pour s attacher à leuphonie, au nombre, à Tharmonie, et à la beauté des sons. Au lieu d arguments elle auroit

(i) On dit; que Farabe a plus de mille mots différents pour dire un chameau , plus de cent pour dire un glaive , etc.

SUR l'origine des langues. 167 des sentences ; elle persuaderoit sans convaincre^ et peindroit sans raisonner ; elle ressembleroit à la langue chinoise à certains égards ; à la grecque , à d'autres; ^ larabe , à d autres. Étendez ces idées dans toutes leurs branches, et vous trouverez que le Cratyle de Platon n est pas si ridicule qu il paroît Têtre.

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