AUTRE DIVISION
Que les sophistes attaquent les philosophes, et se combattent les uns les autres, rien n'est moins étonnant ; mais comment les philosophes ne sont-ils pas d'accord entre eux? Tous essaient de répandre la tempérance et la bienveillance : comment l'unité d'intention n'a-t-elle pas amené l'unité de doctrine ? Puisqu'en ayant un même but, il* se divisent et créent différens systèmes, il faut nécessairement que plusieurs routes conduisent ou paraissent conduire à ce but.
En effet, il existe dans l'homme plusieurs mobiles , plusieurs principes d'actions qui peuvent le déterminer et diriger sa vie. Un moraliste nous ouvre telle ou telle route, selon qu'il fait naître sa doctrine de tel ou tel mobile qui, à ses
yeux , est le meilleur ou le seul pour nous guider avec sagesse.
Il y a peu de mobiles d'actions capables de dominer la vie entière et de nous diriger vers le bien; aussi l'intelligence humaine n'est -elle destinée à concevoir qu'un petit nombre d'idées fécondes d'où l'on puisse tirer des systèmes de morale. Ces idées premières se modifient , se combinent de diverses manières ; mais les nuances des couleurs se multiplient au gré de nos .caprices, sans augmenter le nombre des couleurs primitives.
Selon plusieurs moralistes, le principe d'actions qui domine nécessairement en nous est l'amour de soi , le désir du bien-être. Selon d'autres moralistes , aussitôt qu'on veut améliorer l'homme , il faut chercher dans le ciel un appui pour sa faiblesse; et le désir de plaire à la Divinité est le premier véhicule de leurs doctrines. Beaucoup de philosophes ne croient pas sans danger de prendre, pour éveiller les idées morales, un de ces deux principes d'actions; ils craignent que l'un ne conduise aux calculs de l'égoïsme ,
a 6 DE LA PHILOSOPHIE
et que l'autre n'entraîne à des rêveries, à la superstition , au fanatisme. Ces philosophes se divisent , et choisissent pour premier mobile ou le désir d'être utile à nos semblables, ou le désir de se conformer à l'idée abstraite des lois morales , ou enfin le désir de se perfectionner. Toutes les doctrines morales peuvent se rattacher à ces divers principes d'actions ; il en est un qui domine dans chaque système , soit que l'auteur ait été conduit à le préférer par des raisonnemens profonds , soit qu'il le suive par une sorte d'instinct et réellement à son insu.
Observons que les différens mobiles dont je viens de parler peuvent et doivent exister à-lafois dans notre âme , qu'aucun d'eux pour se développer n a besoin que d'autres s'anéantissent. Le principe d'actions auquel se rapporte un système est celui qui donne l'impulsion aux pensées de l'auteur, et qui vient éveiller, exciter tous les autres mobiles.
Lorsqu'on jette un coup-d'oeil sur les points de départ des philosophes , on les trouve opposés entre eux. Mais, comme les moralistes s'a-
dressent toujours à des hommes , et qu'ils veuvent toujours les conduire au bien, des idées pratiques à-peu-près semblables existent dans toutes les doctrines .Voilà pourquoi, si l'on juge par leurs résultats la plupart des systèmes, on reconnaît que leur diversité est bien moins réelle qu'apparente. Souvent je compare les moralistes aux peintres réunis autour d'un modèle ; les dessins de ceux-ci représentent la même figure observée sous des» points de vue différens.
L'amour de soi, le désir d'être utile à ses semblables , et celui d'obéir à la Divinité , sont des mobiles d'actions que je nomme naturels , parce qu'ils conduisent le plus grand nombre d'hommes , et qu'ils s'offrent d'eux-mêmes aux premiers regards de l'observateur. Le désir de se conformer à des idées morales abstraites, supposant un esprit exercé et formé par l'étude , je l'appellerai principe scientifique. Enfin le désir de se perfectionner me semble participer , de tous les autres , et je le nommerai principe philosophique.
Chacun de ces mobiles peut' être plus ou