‹ ŒuvresChapitre 12 sur 59 · SECTION PREMIERE · texte numérisé non relu

SECTION PREMIERE

Amour de soi. Désir du bonheur.

Un aveugle amour de soi enfanta les coupables doctrines dont les sophistes voulurent empoisonner la Grèce. Trop souvent leurs erreurs ont été reproduites chez les peuples modernes. Mandeville soutient Futilité du vice, et La Rochefoucauld ne croit pas à la vertu. Toutefois ce , dernier n'est pas flétri du même opprobre que les sophistes; sans doute parce qu'au lieu de donner des préceptes, il énonce des observations qui sont justes si Ton se borne à les appliquer aux hommes dépravés.

En commençant à s'éclairer, l'amour de soi fit

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naître ces riantes doctrine» du plaisir dont Ara~ tippe fut le chef dans Jes écoles de la Grèce, Parmi ceux qui donnèrent de nouveaux charmes â sa morale indulgente , s'il m'est permis de citer un poète, je rappellerai les aimables leçons d'Horace, Mais l'écrivain qui sut le mieux perfection' net cette philosophie , qui sut la rendre ausw douce que sage et non moins élevée qu'attrayante , c'est notre Montaigne,

On doit également rapporter à l'amour de soi une philosophie bien différente, qui dégrade l'homme en voulant le réduire au bonheur né* gatif, lliéronyme de Rhodes enseigna tristement, dans une école peu fréquentée, que le souverain bien est l'absence de la douleur.

Il est des systèmes qui participent a-la~Jois de ceux des sophistes et de ceux de» véritaLles moraliste». Leurs auteurs pensent que les calculs de l'amour de soi doivent nous déterminer k pratiquer la tempérance et la bienveillance; par conséquent ib s'éloignent des sophiste» : mais ils s'en rapprochent par les expressions qu'ils emploient, La nik>raled'Épicurereposesurlavcduptéfetcdie

d'Helvétius sur l'intérêt personnel. Leurs doctrines seront toujours susceptibles de recevoir deux interprétations; toujours elles auront des sectateurs méprisables et d'autres dignes d'estime, parce que les uns prendront les piots au sens propre et vulgaire , tandis que les autres les concevront dans un sens métaphorique et plus élevé. Épicure , Helvétius , appartiennent encore aux sophistes sous ce rapport qu'ils ont en vue seulement un bonheur terrestre, et qu'ils anéantissent l'homme au tombeau.

Gassendi perfectionna le système d'Épicure, dopt il se disait modestement l'interprète. Il définit les mots de manière à ne laisser aucun doute sur le sens qu'il leur donne; puis il complète , par des espérances religieuses , la philosophie de son maître.

Locke, puisant ses lumières dans l'expérience, et voyant que la nature nous dispose à fuir les sensations pénibles, à chercher les sensations agréables , jugea que ces deux véhicules déterminent toutes nos actions. Il n'a laissé sur la morale que des idées éparses ; mais ses travaux

en métaphysique le rendront l'éternel honneur de L'école où la philosophie prend pour guide l'amour de soi.

Jean Clarke ne voit en nous que des vertus intéressées. Considérant la vie présente et la vie h venir, il fait naître la morale de l'intérêt actuel et de l'intérêt futur de l'homme.

Plusieurs philosophes, sans prétendre que toutes nos actions dérivent de l'amour de soi t nous présentent le bonheur comme un but général. Aristote place d'une manière ingénieuse chaque vertu entre deux vices ; et nous conduit parla modération, à travers de doubles écueils, vers la félicité qui selon lui est le bien suprême, le bien [pour lequel nous recherchons tous les autres.

Shaftsbury est le moraliste qui me parait avoir le plus épuré l'amour de soi. Il se plaît à faire briller le bonheur à nos yeux ; les vertus auxquelles il nous invite sont intéressées ; c'est pour nous-mêmes qu'il nous presse de restreindre nos affections privées , et de développer nos affections sociales. Il est loin cependant de vouloir nous rabaisser à de froids cal-

culs; souvent ses pages nobles et touchantes semblent être animées d'une inspiration' divine. Dans cet exposé rapide des principaux systèmes produits par l'amour de soi , nous avons vu ce sentiment , d'abord aveugle et grossier, s'éclairer, s'épurer par degrés.

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