‹ ŒuvresChapitre 13 sur 59 · SECTION IL · texte numérisé non relu

SECTION IL

Sociabilité. Désir d'être utile à nos semblables.

Un philosophe très peu lu de nos jours , mais dont les écrits ont avancé en Europe la civilisation, Pufendorff, pense que l'homme n'est un être moral que parce qu'il est un être sociable ; et que ses devoirs ne pouvant s'accomplir, ni même exister que dans la société, ils dérivent tous d'un seul, de celui qui nous prescrit de conserver, d'améliorer, d'embellir la vie sociale, Pufendorff donne *en conséquence ce précepte fondamental : Travaillez autant qu'il est en votre pouvoir à procurer, à maintenir le bien de la so*

ciété humaine en général. La direction de cette il. 3

sage doctrine fit désigner sous le nom de socialistes , les disciples de son auteur.

Cumberland établit que le bien commun est la suprême loi ; puis il fait naître de cette loi son précepte moral : Exercez une bienveillance universelle envers tous les êtres raisonnables. Ce philosophe s'élève contre ceux qui donnent le bonheur individuel pour but à nos efforts, tandis que selon lui nous devons être uniquement occupés du bien général. Appartenant à un tout, nous participons aux avantages qu'il obtient : voilà, dans les idées de Cumberland, le seul point de vue sous lequel il nous soit permis de considérer notre félicité ; c'est pour le tout que nous devons agir, parler, penser, en un mot exister.

Une philosophie puisée dans l'amour de nos semblables est , en général , celle des moralistes anglais ; mais aucun d'eux n'offrit une théorie plus désintéressée que celle de Hutcheson. C'est lui qui , plein d'enthousiasme pour la vertu et la beauté, ne put concevoir qu'elles nous fussent révélées par des sens grossiers, et soutint qu'il existe un sens moral, une faculté de recon-

naître immédiatement le juste et l'injuste, le beau et le difforme. Selon lui , la vertu consiste dans Famour de nos semblables. Plus nos affections embrassent d êtres in tell i gens, plus elles sont vertueuses; ce caractère s'affaiblit en elles, à mesure qu'elles se restreignent, et passent du genre humain à la patrie ou de la patrie à la famille; leur mérite est à son plus faible degré lorsqu'elles se concentrent sur un seul individu , par exemple , sur un fils ou sur un ami. Quant à Famour de soi , jamais il ne saurait devenir vertueux, il peut seulement être innocent. Hutcheson exige que la bienveillance soit désintéressée , et pense même qu'elle s'altère si l'on agit en vue du témoignage heureux que rend une bonne conscience.

Un des plus attrayans systèmes est celui de Samuel Clarke. Le précepte moral de ce philosophe nous prescrit d'agir avec tous les êtres d'une manière conforme à leur nature , c'est-àdire propre à leur faire atteindre leur destination. Les effets de ce précepte s'étendent aux trois espèces de créatures, inertes, sensibles, raisonnables. Le disciple fidèle de cette morale bien-

faisante traite un arbre comme un être destiné à croître, à porter des fleurs , à donner de l'ombre et des fruits , à se multiplier ; il prend soin dans l'occasion de redresser sa tige, de le rendre plus utile, plus beau, de confier à la terre les germes qui le reproduiront. U traite l'animal comme un être vivant et sensible ; il se garde de le frapper sans nécessité , veille à sa conservation , et s'interdit d'en exiger des services pour lesquels ne l'a pas formé la nature. Enfin , avec un homme , il se conduit comme avec un être moral : il ne le soumet point à des volontés arbitraires, il agit sur lui par des moyens conformes à la raison; et s'occupe non-seulement de son existence physique, mais encore de son intelligence qu'il doit éclairer et de son caractère qu'il doit ennoblir. Cette admirable et touchante morale eût jeté plus d'éclat, si l'auteur n'eût pris peine à l'envelopper d'une aride et froide métaphysique.

On peut rapporter au principe de sociabilité le système qu'Adam Smith développe dans un ouvrage remarquable par une foule d'aperçus

ingénieux et d'observations profondes. Tout homme par sa nature a la faculté de se mettre, jusqu'à un certain point , à la place des autres hommes , et de sentir ce qu'ils éprouvent. Dans cette situation , il voit ce qui se passe en eux ; il connaît leurs désirs, et n'en étant pas troublé comme eux, il les juge avec impartialité. S'il ressent de la sympathie pour ceux à la place desquels il se met ainsi, leurs actions sont justes, leurs vœux sont légitimes ; au contraire , ces actions et ces vœux sont coupables ou du moins répréhensibles, si la sympathie ne s'éveille point d^ns l'âme du témoin désintéressé. Le précepte qui nait des observations de Smith est celui-ci : Agis toujours de manière à ce qu'un spectateur impartial de tes actions sympathise avec toi , cest-à- dire se plaise à t' approuver.

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