DU GOUVERNEMENT
Les vérités enfantent des vérités , ainsi que les erreurs engendrent des erreurs. En Rattachant à là vraie doctrine politique, on sent qu'il faut une base aux améliorations sociales; on juge que, pour nou$ mettre en état de remplir nos devoirs, il est nécessaire d'exercer de l'influence sur notre âme , et qu'il faut imprimer à nos facultés une sage direction. En suivant la doctrine des droits , au lieu de celle des devoirs, oh s'est mépris sur les moyens qui peuvent le plus efficacement concourir à rendre l'homme meilleur et plus heureux. Il suffît de la force pour établie l'oppression ; on s'est imaginé qu'il suffît de changer la force de place pour garantir les droits.
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Une des grandes folies de nos temps modernes , est celle de chercher quel est en théorie le gouvernement le plus convenable à la nature humaine , et de vouloir ensuite l'imposer à tous les peuples. Ce sont là des moyens, non d'avancer la civilisation , mais de porter partout le désordre et la tyrannie.
Il y a deux peuples très fiers de leurs gouvernemens : ce sont les Anglais et les Américains. Leurs gouvernemens que j'admire sont très différons. Transportez en Angleterre l'égalité américaine , vous bouleverserez l'état ; sa puissance et ses richesses périront, avec ses libertés, dans les horreurs d'une sanglante démagogie. Imposez à l'Amérique l'aristocratie anglaise ; sa population, son industrie languiront, et peut-être une partie de ses vieux habitans chercheront-ils un asife loin d'une terre devenue pour eux inhabitable. Ces vérités sont évidentes; mais quel mépris les faits et l'expérience inspirent aux rêveurs politiques ! Les philosophes sont traités par eux, comme les médecins par l'alchimiste qui croit avoir le remède universel.
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Persuadés qu'on peut assurer le bonheur des peuples par des moyens , pour ainsi dire mécaniques, nos publicistes ne se sont guères occupés que de la distribution matérielle du pouvoir. Ils ont fait des combinaisons vraiment ingénieuses ; et les formes de gouvernement qu'elles ont produites auraient sans doute été durables , si de belles coupoles pouvaient se soutenir en , l'air d'elles-mêmes.
Un jour, on remit le pouvoir législatif à deux conseils, et le pouvoir exécutif à cinq directeurs» Cette division et ces subdivisions semblaient offrir des garanties à l'ordre social. Un député en demandait une encore ; il voulait qu'un sénat fut chargé de surveiller les conseils et le directoire. Cette nouvelle garantie aurait -elle suffi? n'aurait-il pas fallu surveiller les surveillans?
C'est sur les âmes qu'il faut agir ; accordons moins d'importance à des moyens secondaires. Un vêtement élégant et noble ne peut rendre beau un être laid et difforme : sa taille , ses traits resteront les mêmes ; et peut-être son costume
les fera- 1- il paraître plus hideux ou plus ridicules. La plupart des constitutions données depuis trente an» à dififérens étata, ant-eQes été autre chose que des costumes que les peuples ont pris et quittés, comme ceux que déposent après le spectacle les gardes qui figurent dans nos tragédies?
Un gouvernement sans base disparaît aussi promptement qu'il s'élève. Ceux qui concevaient le fol espoir de l'établir , accusent de sa chute les résistances qu'ils ont éprouvées. Eh ! d'abord , n'y a-t-il pas beaucoup de niaiserie à se plaindre des résistances? N'est-ce pas dire en d'antres ternies : j'aurais fait ce que j'aurais voulu si personne ne m'en eût empêché; ou bien : je n'aurais pas trouvé de contradicteur, si chacun eût été de mon avis? Le politique sensé , de même que le mécanicien habile , ne doit-il pas prévoir les résistances , juger celles qu'on peut vaincre et celles qu'on ne peut surmonter? Mais , ensuite, pour briser un tel gouvernement, à défaut de ses adversaires , il suffirait de ses partisans* Ceuxci n'étant point imbus des principes du devoir,
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leurs intérêts sont bientôt divergen* ; leur* passions s'exaltent; qu'est-il besoin de les attaquer? ils se dévorent lea uns les autres. Les gouvernemens sans base, les gouvernemens créés a priori sont éphémères : leur emblème est une pyramide posée sur sa pointe.
Ceux qui attribuent trop d'influence aux lois écrites, n'ont pas fait une observation qui doit frapper lès esprits justes. Bien que les hommes écrivent des constitutions , elles nç peuvent être que l'ouvrage du temps. Lorsqu'on vient de pu* blier les lois fondamentales d'un état, on ne sait point encore quel gouvernement aura eet état. Les lois ne parlent pas elles-mêmes; elles ont des organes qui les interprètent» U y a une interpré* tation plus favorable à l'autorité qu'à la liberté; une autre plus favorable à la liberté qu'à l'autorité; une troisième plus convenable que les deux premières à l'intérêt général. Peut-être le plus habile politique ne saurait-il prévoir dans quel excès on se jettera; peut-être passera-t-on plusieurs fois d'un excès à l'autre ; mais si les esprits n'qnt pas été sagement éclairés, si les âmes n'ont
pas été nourries à l'école du devoir , Fititerprétation sera certainement vicieuse.
Pour qu'on se borne à mal interpréter les lois, encore faut-il qu elles trouvent quelque appui dans les âmes; car autrement, des lois sages en elles-mêmes , des lois très bonnes considérées d'une manière abstraite , sont rejetées comme un poids importun par ceux auxquels on les impose. Trop ou trop peu de liberté gêne également les peuples. Des hommes médiocres ne goûtent que les institutions médiocres; et de belles institutions peuvent être frappées de mort par leur beauté même.
Sans doute une admirable forme de gouvernement serait celle d'une république, où les lois n'établiraient ni trop d'aristocratie , ni trop de démocratie. Qu'on nous la donne, nous n'aurons pas un jour de liberté; nous aurons deux jours de tyrannie , l'un sous la populace , l'autre sous quelque desposte. Nos républiques sont des monarchies où le trône est vacant.
La liberté politique est précieuse , parce qu'elle est la plus forte garantie de la liberté civile, et
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parce qu'elle répand dans les âmes un Utile sen-* timent de èerté. Mais on peut dire aux peuples : Si vous avez trop tôt cette liberté, si vous la possédez avant d'être en état d'en jouir, voua l'emploierez à vous combattre, à vous opprimer les uns les autres ; loin d'assurer votre liberté civile, elle la détruira; vos franchises seront sur le papier, et l'esclavage sera dans Vos maisons.
Croire que telle constitution politique est uii talisman qui porte le bonheur avec elle , est une insigne folie. La proposition contraire serait plus vraie : il n'y a pas de forme de gouvernement qui, par elle-même, voue un peuple au malheur. En effet, on distingue les diverses formes de gouvernement par la manière dont l'autorité est placée ou distribuée dans chacune d'elles. Quiconque possède l'autorité peut l'employer au bien de tous ; il n'est donc pas de gouvernement qui rende inévitablement malheureux le peuple soumis à son influence.
Des hommes bons rendraient bonnes les formes de gouvernement les plus défectueuses ; et les meilleures se corrompent avec des êtres
dégradés. L'autorité doit être bénie partout où ses vues se dirigent vers les deux grands moyens de civilisation, partout où cherchant à propager la morale et l'industrie, elle a pour but de rendre les mœurs plus douces et l'aisance plus générale.
Toutefois, la distribution du pouvoir dans la société ne saurait être indifférente. Les hommes passent , les institutions restent. Je viens de réfuter une erreur grave des publicistes rêveurs ; essayons maintenant d'offrir quelques idées justes sur l'influence des formes de gouvernement
Sans doute un homme investi du pouvoir absolu peut répandre le bonheur sur un empire; mais transmettra-t-il à son successeur ses vertus et ses lumières avec son despotisme? Trop d'exemples démontrent qu'une autorité sans limites f cause des vertige» à la plupart de ceux qui l'exercent. Les préceptes de la religion , les discours de quelques gens de biens , les murmures de l'opinion inquiètent peu les despotes; et pour limiter le pouvoir, il faut le diviser. Les gouyernemens mixtes sont les meilleurs : ceux
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qui s'obstinent à nier cette vérité, sont sourds aux leçons de l'histoire.
Remarquons aussi que les peuples ont des besoins intellectuels qu'on ne peut méconnaître, ou refuser de satisfaire, sans jeter les hommes dans un état da souffrance qui corrompt leurs mœurs et fait languir leur industrie. On peut distinguer , sous le point de vue que je considère , trois degrés de civilisation. Il .est pour les peuples un état d'enfance, où ils sont complètement sous la tutelle de leurs chefs; on ne peut alors désirer pour eux que la liberté civile. Quand les facultés des hommes sont plus développées, ils peuvent discuter, surveiller des intérêts locaux; la liberté administrative leur devient nécessaire; et des assemblées municipales, des assemblées provinciales concourent puissamment à la prospérité publique. Enfin, il arrive une époque où une nation est digne de la liberté politique.
Loin qu'il faille chercher un gouvernement unique , convenable à tous {es peuples , le grand art des hommes qui exercent de l'influence sur
la destinée des états, doit être de bien pbsener les besoins intellectuels de la société, et «on degré de civilisation. Une grande variété peut
être nécessaire dans les lois des diverses nations pour rendre ces lois conformes à la situation de chacune d'elles. Ainsi, la manière d'élire et de composer les assemblées provinciales ou nationales , l'étendue des attributions de ces assemblées peuvent mettre des différences essentielles entre plusieurs gouvernemens de même nature. Si l'on fait trop peu, ou si l'on fait trop pour la liberté administrative et politique, on gêne ou Ton trouble les peuples.
Les faiseurs de constitutions et les rédacteurs de lois sont plus nombreux parmi nous que les improvisateurs chez les Italiens. L'assurance avec laquelle les partis annoncent que telle disposition législative aura tel résultat, est vraiment curieuse. L'homme éclairé ne sait point décider avec cette altière promptitude. Les nombreuses combinaisons qui forment des gouvernemens mixtes, peuvent toutes avoir une bonté relative; et pour choisir , l'expérience offre
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peu de lumières. Où trouver des exemples? dans l'histoire et chez les peuples de notre âge. Se-? cours incertains! Lorsqu'on étudie les temps passés ou les peuples contemporains, on aperçoit un effet, on l'attribue à telle cause; mais d'autrçs causes qui nous échappent n'ont-elles pas contribué à produire cet effet? Avant tout, ne faudrait-il pas demander si les effets , bien qu'ils soient plus sensibles que les causes, ne sont pas, en partie, de fantastiques produits de notre imagination? Supposons les causes et les effets bien constatés : les circonstances varient tellement d'un siècle à un autre, d'un peuple à un autre, qu'il n'y a jamais entre eux parité .complète ; et que souvent on fait de grandes erreurs en croyant saisir des analogies. Ainsi, nos polir tiques de tous les partis vont puiser chez le$ Anglais des exemples qu'ils appliquent presque toujours fort mal. Ceut qui voudraient que, parmi nous, l'opposition eût tousi les droits qu'elle exerce en Angleterre , n'aperçoivent pas" que notre gouvernement serait brisé par des secousses qui n'offrent pas même une ombre
de péril à ce gouvernement insulaire, défendu par l'aristocratie la plus puissante de l'Europe, et par un vieux respect des lois dont toutes le* âmes sont imbues. Ceux qui voudraient transporter parmi nous cette même aristocratie, n'a- 1\ perçoivent pas que l'Angleterre, forte de séi institutions et de ses habitudes, peut porter légèrement un poids sous lequel s'écrouleraient toutes nos libertés. Les exemples sont souvent trompeurs; l'application en est toujours difficile, et quelquefois périlleuse. Pour que des institntions soieht appropriées à la situation d'un peuple, il est nécessaire qu'elles aient quelque chose de particulier, de spécial, par conséquent de nouveau; mais, alors , l'expérience si importante pour nous diriger, pour nous aider à prévoir , l'expérience nous manque. Au milieu de tant d'obstacles et d'incertitudes, l'homme éclairé médite long-temps, et n'offre qu'avec crainte le résultat de ses réflexions.
Toutes ces difficultés doivent faire sentir combien il importe d'agir sur les âmes, d'essayer d'améliorer les hommes, afin que leurs qualités
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maintiennent ce que les lois ont de sage, et remédient à ce qu'elles ont d'imparfait. Pour concourir efficacement à notre bonheur , je le répète, il faut rendre les mœurs douces et l'aisance générale. Je parlerai des moyens de remplir ce double devoir; mais j'ai besoin de combattre encore des erreurs : avant de répandre le grain sur un champ, on enlève les épines qui le rendent infertile.
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cide qu'aucune situation de la société ne peut autoriser une révolution. Toutefois , on ne saurait mettre en doute qu'un homme a le droit de sa propre défense. Comment un grand nombre d'hommes réunis n'auraient-ils pas ce droit? Pouvons-nous abolir la loi de la nature qui (ait courir aux armes des hommes désespérés? Quand la tyrannie ravage un État au point que les propriétés ne sont plus respectées, que l'honneur est outragé, que le sang coule sur les échafauds, Tordre social est dissout ; je conçois qu'un moyen violent puisse seul le rétablir.
Mais , il était réservé à notre siècle imbu de fausses doctrines, d'exciter aux révolutions sous des gouvernemens paisibles , de considérer ces bouleverscmens effroyables comme de simples moyens de civilisation. Dans les temps ordinaires, ceux qui méditent sur les moyens de nous rendre meilleurs, se nourrissent d'idées sereines, de sentimens affectueux; ils désirent le bonheur de tous, et ne sauraient concevoir un bien produit par la violence. Alors, si quelques hommes atrabilaires parlent d'opérer une révolution , on
les tourne en ridicule ou on les repousse avec horreur. Dans les temps agités, la scène change. Non-seulement des intrigans et des monstres viennent spéculer sur les désordres publics ; mais des geûs probes , ardens zélateurs de l'intérêt général, cessent de s'alarmer à l'idée de grands bouleversemens dont ils espèrent voir sortir le bonheur universel, comme à la naissance du monde la lumière jaillit du chaos.
Il est trop vrai de dire qu'aujourd'hui en Europe , les hommes qui tentent d'améliorer le sort de leurs semblables , peuvent se diviser en deux classes. Les uns redoutent les révolutions , les autres les appellent. Quand elles éclatent , c'est pour tous une terrible calamité. Ceux qui ' voulaient des améliorations successives, toujours conformes à la morale, sont traités d'ignorans , d'ennemis de leur patrie ; on se prive
de leurs lumières ,. on rend leur sagesse inutile ; on les proscrit. Ceux que n'effrayait point la violence, exaltés qu'ils sont par le succès, goûtent d'abord de vives jouissances; mais je
les ai supposés probes, amis sincères de linaï.
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térèt public ; leurs vertus seront bientôt des crimes.
Dès qu'une révolution est commencée, on ne doit plus dire : Il est impossible d'arriver à tel excès. Souvent on le dit , parce qu'entre le point où Ton est et celui dont on parle, la distance est immense. L'esprit cherchant à rapprocher ces deux points , et mesurant tout l'intervalle qui les sépare, décide qu'ils ne peuvent se toucher. Oui, mais on arriverait à l'extrémité du monde en avançant chaque jour d'un point vers un autre ; et l'on va vite en révolution.
S'il est un peuple' bienveillant que ses qualités, et même ses défauts, éloignent des passions haineuses, c'est celui dont l'active industrie embellit le sol de la France. Que de voix répétaient, lors de nos premiers changemens politiques : Cette révolution est V ouvrage de la philosophie; elle n'a pas coûté une seule goutte de sang! Quatre ans après cette époque d'enivrement général , les camps, leurs privations, leurs fatigues et toutes les horreurs de la guerre, offraient moins de dangers que le séjour de nos villes.
J'ai vu Paris dans ces jours de crimes et de deuil. A la stupeur qui couvrait les figures , on eût dit une ville désolée par une maladie contagieuse. Les vociférations ou les rires de quelques cannibales interrompaient seuls le silence de mort dont on était environné. La dignité humaine n'était plus soutenue que par les victime^ qui * partant un front serein sur l'échafaud, semblaient s'exiler sans regret d'une terre deshonorée.
Le calme est nécessaire pour examiner ; proposer et répandre les idées utiles. Commencer une révolution , et prétendre discuter ensuite avec sagesse, c'est enivrer les hommes et vouloir leur parler raison.
Quelle influence peut exercer le sage au milieu de ces vastes bouleversemens? Il apporte des lumières, et ce sont des passions qu'on demaiide: La plupart des vérités politiques sont complexes, et la multitude ne saisit que les idées simples; Pour montrer par quels moyens on peut ne donner trop ni à l'autorité, ni à la liberté, afin que toutes deux s'unissent et soient durables, il *
faut exposer une suite de faits et de raisonnemens. Tandis que le sage essaie d'expliquer ses vues, un factieux pousse un cri de ralliement, la foule le répète , et suit le chef qui s'est fait corn* prendre. Une révolution nouvelle est opérée en moins de temps qu'il n'en faut pour développer une théorie juste et profonde.
Nos pères étaient dans la véritable route de la civilisation. Quel enchantement et quels regrets on éprouve , quand la pensée se reporte vers le milieu du siècle dernier 1 L'amour du bien était alors général. Humanité, patrie, bonheur de tous, étaient des mots qu'on prononçait avec sincérité 9 et qui faisaient tressaillir les âmes. Oh! qui nous rendra les sentimens si doux, si bienveUlans, dont nos pères étaient animés!
Pour avancer la civilisation, il importe surtout de répandre ces -sentimens paisibles, humains, généreux. La civilisation sera près de son plus haut degré, si jamais les hommes sont unis par les liens d'une morale fraternelle. Un brusque changement dans l'État, une révolution excite les passions haineuses , produit le décou-
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ragement , et 'mène à l'égoïsme. Je ne fais point une vaine accumulation de mots , j'insisterai sur chacune de ces idées.
Il faudrait unir les hommes : une tempête politique les sépare, et pour ainsi dire les disperse/ Loin de songer au bien général dans ces temps malheureux, trop souvent on oublie ses propres intérêts , pour ne songer qu'à nuire à ceux des autres. Chaque parti arrive au point de chercher, non ce qui lui serait le plus utile, mais ce qui sefa le plus odieux au parti contraire. On ne demande plus si l'homme à qui l'on va confier ses intérêts, est probe, éclairé; il a tous les titres, s'il est en horreur au parti qu'on abhorre. Après de cruels débats , quand la paix est proclamée, les ressentimens sont lents à s'éteindre, parce que les causes en ont été terribles. Les différentes classes de la société qui se sont trouvées en présence dans des luttes sanglantes, n'osent plus s'entraider; chacune d'elles craint de rendrç des forces à celles qui lui furent opposées; et parce que beaucoup de mal a été fait, on en fait beaucoup encore:
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Le découragement des gens de bien est un effet trop ordinaire des révolutions. Tant d'idées justes ont été dénaturées par les divers partis, que des âmes pures croient qu'il faut garder le silence sur une terre où les plus saintes pensées peuvent être empoisonnées, où des paroles de paix peuvent enfanter la guerre. Il est aussi des âmes généreuses, mais imprudentes, qui portèrent de l'exagération dans leurs projets, de la folie dans leurs espérances; cruellement déçues, elles embrassent un excès contraire. La vérité semble n'être pas du domaine de l'homme; en général, il ne quitte une erreur que pour une autre erreur. Celui qui commence par nous supposer assez sages pour être guidés uniquement par la raison, finit presque toujours par nous regarder comme des êtres pervers, nés pour exercer la tyrannie ou pour subir l'esclavage.
Les sentimens haineux laissent dans les âmes quelque énergie, le découragement peut y laisser quelques vertus , l'égolsme n'y laisse que lui seul; et les révolutions sont de fatales écoles d'égoïsme. On apprend bientôt que des hommes
dont les principes semblent tout opposés, veu* lent la même chose : le pouvoir pour eux et leurs amis. Au milieu des tempêtes politiques , où conduisent l'amour du bien, le dévoûment, l'héroïsme? A la misère, à l'échafaud; tandis que la bassesse a , près de tous les vainqueurs, un salaire assuré . On entend des gens probes qui disent : si j'avais à recommencer , je m'y prendrais autrement. Non, hommes de bien , vous seriez encore victimes , parce qu'il vous faut avant tout l'estime de vous-même. Mais quels ravages ces spectacles' d'iniquité ne doivent-ils pas causer. dans les âmes vulgaires; et presque toutes les âmes ne sont-elles pas vulgaires? Quand on a vu tant de partis se combattre f et successivement triompher, succomber et renaître, tant de vérités évidentes niées avec assurance et bonne foi, tant d'erreurs grossières devenues plausibles par l'assentiment que leur donnaient des multitudes d'hommes; quand on a vu tant de vertus repoussées par d'autres vertus y et de crimes pu-r nis par des crimes, la confusion s'empare des idées, le scepticisme remplace la morale, une
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foule de gens ne trouvent plus rien d'utile que l'or, de juste que la force, et de sage que Fégoïsme.
Lorsque je songe aux passions que la révolutions a déchaînées, lorsque je rappelle à mon esprit les cruautés du règne de la terreur et les séductions du régime impérial, je suis tenté de ne plus gémir de voir un si grand nombre de gens violens, cupides, lâches, et d'admirer qu'il existe encore quelques hommes calmes, désintéressés et courageux.
Un redoutable danger des révolutions, c'est qu'elles peuvent amener des contre-révolutions. Une contre-révolution est absurde, à moins qu'elle ne succède immédiatement à la révolution , car alors il est naturel que les choses se retrouvent dans l'état où elles étaient la veille. Mais, si l'on a vu s'écouler un temps suffisant pour apporter de grands changemens dans les mœurs ,et dans les habitudes, on serait insensé de vouloir retourner au vieil ordre de choses. L'opinion contraire ne peut appartenir qu'à des gens très égoïstes ou fort ignorons. Plus le sou-
veraîn est éclairé, plus il s'oppose à leurs vœux* parce qu'il sait que le principe d'un législateur est de prendre les hommes au point où ils sont arrivés, et d'avancer leur civilisation, par des lois conformes aux besoins de tous. Une contrerévolution est encore une révolution. Toutes deux livrent aux passions l'empire qui devrait appartenir à la raison. Dans le second mouvement politique, de même que dans le premier, l'orateur le plus véhément domine , en attendant qu'un plus fou l'emporte sur lui ; et jamais on ne peut dire : C'est à tel point qu'on s'arrêtera.
Lorsqu'une révolution est proclamée au nom de la liberté , les vives espérances qu'elle fait briller entraînent beaucoup d'amis sincères du bien public. Si une contre-révolution vient à les moissonner, à les condamner à l'exil ou au silence, l'Etat sera privé d'une partie de ses plus fermes soutiens. Quand les hommes opposés à la révolution triomphent, les plus éclairés doivent se hâter de protéger ceux de leurs adversaires qui
méritent l'estime. Ce n'est point parce qu'il est
beau d'être un vainqueur généreux qu'ils doi-
vent agir ainsi, c'est parce qu'il faut toujours être juste et ne voir que l'intérêt général. S'ils ont la faiblesse de suivre d'autres conseils, ils en seront punis par l'ascendant qu'ils laisseront prendre aux énergumènes de leur parti, et qui pourra bientôt les opprimer à leur tour. Il y a , certes , une grande différence entre des hommes dont les uns servent une révolution et dont les autres la combattent: si, cependant, ils sont tous de bonne foi, s'ils sont tous animés par le désir du bonheur public, je vois entre eux bien moins de différence qu'il n'en existe entre gens parés des mêmes couleurs, mais dont les uns songent aux intérêts de leur patrie , et dont les autres spéculent pour eux-mêmes.
Les êtres modérés , quel que soit leur parti , sont utiles ; et leurs violens adversaires sont toujours dangereux. Quand une révolution éclate, une partie de ceux qui la redoutaient , voyant qu'elle triomphe, cessent de la combattre et s'efforcent de la diriger. D'autres qui la provaquaient avec ardeur, épouvantés des troubles qu'ils viennent d'exciter, repoussent leurs pro-
près idées , et se jettent parmi les plus fougueux opposans. Les premiers m'intéressent, |)arce que dans les diverses situations où je les vois , ils sont modérés. Que les seconds soient pour ou contre telle opinion, leur violence m'effraie : il y a des gens qui semblent nés pour faire le mal partout où ils passent.
Les esprits que la modération inspire, sont par cela même en rapport avec la vérité, avec le bien général; tandis que les esprits exaltés s'éloignent nécessairement de l'utile et du vrai. Dans les orages qu'il nous a fallu traverser, j'ai toujours plus considéré le caractère que les opinions des hommes; et je puis voir maintenant que j'ai été plus juste et moins trompé que si j'eusse pris pour mes jugemens une autre base.
Un grand malheur pour la société, c'est qu'iL nous est très difficile de juger la modération et l'exaltation , indépendamment des idées auxquelles nous les trouvons unies. Cependant , l'exaltation est par elle-même un vice , la modération est par elle-même une vertu. Quand .nous
saurons ces vérités , nous commencerons à nous instruire.
Les révolutions laissent après elles un moyen puissant de réparer les désastres qu'elles ont enfantés. Ces grands mouvemens donnent aux esprits une prodigieuse activité. Si l'on sait la diriger vers les arts utiles, vers les arts de la paix, elle peut produire des résultats de la plus haute importance. C'est elle qui doit rappeler , dans l'Etat bouleversé , les élémens de la civilisation. D'une part, cette activité des esprits répand l'industrie et l'aisance; et de l'autre, elle fait cesser le découragement des gens de bien en leur montrant , par ces heureux prodiges des arts , qu il ne faut pas désespérer du sort des hommes. Mais, si l'on ne voit pas dans cette activité qui survit aux tempêtes, un bienfait réparateur, si par inhabileté ou par ignorance, on méconnaît les moyens de la diriger, et qu'on veuille l'éteindre , on l'empêche seulement de se porter vers de nobles objets; elle se glisse dans des routes honteuses; les hommes deviennent habiles en intrigues, 1rs passions viles fermentent , et les genres
de dépravation les plus bas envahissent l'État. Au .milieu même des orages, l'activité des esprits peut enrichir les arts de découvertes nombreuses. Ces utiles conquêtes ont été plus d'une fois citées en faveur des révolutions; mais cette apologie ne peut séduire que des imaginations jeunes. L'avancement des arts, payé d'un tel prix , est trop chèrement acheté. Combien on doit préférer les succès plus lents, qui naissent de paisibles progrès dans la science d'ajouter au bon* heur des hommes! Nos armées, en couvrant l'Europe , ont rendu quelquefois des services à l'industrie , dans les contrées qu'elles opprimaient. Ce fait ne prouve rien en faveur de la guerre et des conquêtes. Les mêmes perfectionnemens pouvaient avoir lieu par les relations éclairées des gouvernemens , des savans et des commerçans de ces diverses contrées avec la France, Alors ils auraient été plus durables , alors ils auraient été suivis d'une multitude d'autres. Ah! les bienfaits de la morale et des arts ne sont destinés à se répandre ni par la force des armes, ni par la violence des tempêtes politiques.
Il est une révolution paisible, lente, mais sûre, que le temps opère, et qui conduit le genre humain vers de meilleures destinées *. Tout homme de bien seconde cette révolution chaque fois qu'il contribue , soit à propager les principes de la morale, soit à répandre les procédés de l'industrie. Mais les brusques révolutions que font éclater les passions des hommes, retardent, arrétent les changemens qu'amenaient le temps et la sagesse, et précipitent les Etats dans des flots de calamité.
Pour opposer des barrières aux révolutions , pour prévenir ces terribles crises, deux systèmes se présentent : nous les examinerons dans les deux chapitres suivans.
J'ai prouvé cette assertion dans la Philosophie morale, chap. 19.
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