‹ ŒuvresChapitre 37 sur 59 · DES DOCTRINES POLITIQUES · texte numérisé non relu

DES DOCTRINES POLITIQUES

Il est difficile de se faire nettement concevoir en traitant les sujets qui m'occupent. Le lecteur a déjà des idées politiques ; elles se mêlent avec celles qu'on lui présente, elles les modifient, les altèrent ou même les 'dénaturent d'une manière étrange. Pour comprendre ce chapitre , oubliez ce que vous ont enseigné les partis , observez les faits, donnez aux mots une acception juste, et que votre raison vous apprenne à porter des jugemens nouveaux.

On peut distinguer trois doctrines politiques. L'une a souvent asservi les hommes, une autre les a souvent agités; la troisième n'existe, dans toute son étendue , que pour un très petit nombre de bons esprits ; elle est encore vague pour

la plupart de ceux qui seraient disposés à la préconiser. *

La doctrine que j'ai désignée d'abord, et que j'appellerai doctrine, de l'oppression , repose sur cette idée que le grand nombre est ici -bas pour satisfaire aux fantaisies du petit nombre. Cette doctrine est fort ancienne : elle m'apparaît dans ces républiques célèbres , dont on a tant de fois et si follement vanté les lois et la liberté. Voyez Sparte , qu'on aurait dû rougir de nommer vertueuse; Athènes., dont on admirera toujours le séduisant éclat ; Borne , dont les fatales victoires retentissent encore sur le globe * : quel spectacle présentent ces républiques? Une poignée de citoyens , une foule d'esclaves; et ceux-ci, courbés

* Un des évènemens les plus désastreux pour le genre humain fut la ruine de Carthage. Le peuple commerçant succomba sous le peuple guerrier ; s'il l'eût emporté , quelle influence différente s'exerçait sur la terre ! Les Carthaginois auraient propagé l'industrie , les arts , les sciences. ; les Romains n'enseignèrent que l'art de combattre , d'opprimer et de détruire. La civilisation eût avancé : elle fut arrêtée , et bientôt elle rétrograda.

sous le joug, travaillent, souffrent, périssait,] pour laisser à leurs maîtres le temps de se livrer à des jeux, de haranguer sur les places publiques ou de porter au loin la guerre. Sous le gouvernement féodal, l'oppression change de formes; le principe est le même, et les résultats sont pareils : c'est toujours la multitude livrée à quelques hommes. Dans les États féodaux, on voit les oppresseurs ignorans et grossiers , tandis que, dans les anciennes républiques, souvent ils se montrent sous un aspect brillant. Ce contraste ne prouve point un changement de principe. Qu'importe à l'esclave que son maître habite on édifice d'architecture grecque, ou vive dans un château gothique ? Citoyens et barons , esclaves et serfs présentent à l'œil affligé les résultats semblables d'une politique barbare qui méconnaît la dignité humaine. Chez les modernes, Toppression est à son plus haut degré d'intensité dans les colonies, où quelques blancs, le fouet à la main, conduisent un peuple de noirs : elle est à son plus faible degré dans les états où existe le despotisme d'un seul ou de plusieurs, mais où

tes abus du pouvoir sont tempérés par le progrès des richesses et des lumières.

La nature des choses veut que l'oppression amène des résistances. Fatigués d'obéir et las d'entendre toujours ceux qui forment le petit nombre parler de leurs droits, des opprimés s'écrient : L'homme aussi a des droits ! A ce cri, les âmes souffrantes et les âmes généreuses tressaillent. Si ce cri est poussé par un peuple nombreux et brave, l'esprit humain s'agite, l'univers ébranlé semble vouloir changer de forme. Que d'espérances enivrent les imaginations ardentes et les jeunes raisons ! Mais de vastes calamités, mais les crimes qu'entraînent de si grands et de si terribles efforts, les actions sanglantes suivies de sanglantes réactions , avertissent en&n les esprits sages d'examiner si la vraie doctrine politique est en effet la doctrine des droits.

Deux redoutables dangers l'accompagnent.

Elle est violente ; par conséquent plus en harmonie avec les passions qu'avec la raison ; elle équivaut à une déclaration de guerre ; aussi le plus souvent ne fait-elle que changer de mains

l'arbitraire , et pousser la multitude à exercer sur le petit nombre , le despotisme qu'un instant auparavant Lç petit nombre exerçait sur la multitude. Vainement prétendrait-on , avec des idées théoriques, réfuter ce que j'avance. Les faits prouvent que la doctrine des droits est violente; or, une doctrine violente exalte les esprits ; et les esprits . exaltés se jettent dans des écarts et des crimes. Au danger qu'entraîne sa violence, il s'en joint un second trop peu remarqué. Cette doctrine n'oblige point à conserver les biens qu'elle préconise ; et souvent ses défenseurs abandonnent avec lâcheté ces mêmes droits que d'abord ils réclamaient avec fureur. Nous verrons bientôt que tant de faiblesse ne doit pas être attribuée seulement au caractère de tels partisans de la théorie des droits , qu'elle résulte aussi d'un vice de cette théorie ; mais , pour éviter les répétitions , il est nécessaire , avant de porter plus loin cet examen , de jeter un coupd'oeil sur la véritable doctrine politique.

L'art social ne peut avoir d'autre but que de rendre les hommes meilleurs et plus heureux.

ÏMî LÀ SfOhALE À LA. POLITIQUE* ^89

Si , pour tracer une théorie juste de cet art , on observe la nature humaine en cherchant quels principes doivent la diriger, les vérités suivantes sont les premières dont on sera frappé. Il est des lois imposées à notre espèce par l'éternel Auteur desétres. Ces lois morales, sacrées, prescrivent des devoirs dont l'accomplissement peut seul produire un état de sagesse et de bonheur, que nous avons dit être le but de l'art social. De ces faits évidens, de ces idées simples naît cette conséquence , que la vraie doctrine est la doctrine des devoirs.

Nous voulons former des hommes: qui leur présenterons-nous pour modèle?Un sage sans doute. Quelle est sa pensée dominante? L'accomplissement de ses devoirs. Il aurait horreur d'abuser envers nous d'aucune supériorité; il ne nous fatigue pas en nous parlant de ses droits; son bonheur, ainsi que sa vertu, résulte d'une vigilance constante à s'acquitter des obligations que lui impose la Providence. Pour essayer de suivre ses traces, embrasions sa doctrine.

Lorsqu'un instituteur éclairé veut donner à son élève les premières notions de politique, il

1QO APPLICATIOHS

doit lui Êiire parcourir à peu prés cette série d'idées : « Dans votre éducation, mon but fut de vous rendre heureux. La condition indispensable du bonheur est la paix de l'âme, et cette paix résulte de la fidélité à remplir ses devoirs. Votre grande occupation parmi vos semblables doit donc être de les servir, d'éloigner d'eux, autant qu'il dépendra de vous , les vices et les douleurs* L'homme a des droits ; mais si vos droits sont l'objet dominant de votre pensée, vous aura une âme vulgaire , et peut-être vous verra-t-on tour-à-tour turbulent et lâche. L'État où régnerait Tordre le plus admirable serait celui dont tous les citoyens , ne s'occupant que de leurs devoirs, assureraient aux droits de chacun la plus solide et la plus complète garantie. Sans chercher à savoir si vous serez secondé, hâtez rétablissement d'un tel ordre, en donnant, par toutes vos actions, l'exemple de s'y conformer *. Il faut multiplier les hommes imbus de ces principes : c'est donc la doctrine des devoirs qu'il faut essayer de répandre.

Si jamais des jours plus heureux nous sont

DE LA MORALE A LA POLITIQUE. agi

accordés , c'est la doctrine des devoirs qui viendra consoler la terre. Espérons : elle est fille

des lumières et du malheur. Cette doctrine re-

pousse celle de l'oppression , puisqu'elle annonce que tous les hommes sont ici-bas pour s'entr aider; en même temps, elle n'a point, vers une égalité chimérique , cette tendance que la théorie des droits présente au moins à beaucoup d'esprits; elle respecte les inégalités naturelles ou sociales ; mais elle tend sans cesse à les empêcher de devenir oppressives, car elle établit ce principe , que nos obligations envers nos semblables croissent en raison des moyens qui nous sont donnés pour exercer sur eux de l'influence. Cette doctrine étrangère à la violence, amie de tous les sentimens affectueux, peut seule enseigner à résoudre le problême si difficile de rendre les caractères fermes sans âpreté et dou$ sans faiblesse. On ne conteste guère ses paii* fiques avantages; on l'accuse plutôt d'énerver 1© courage , d'ôter aux âmes leur vigueur ; et c'est ce reproche qu'il importe de réfuter.

La doctrine des droits excite upe fougue po3«

gagère ; la doctrine des devoirs inspire une fier* meté constante. Comment ces deux doctrines ne produiraient-elles pas des effets si différons? Oo est libre d'abandonner un droit ; le devoir sed est obligatoire. Et quoi l me dira-t-on , n'estât pas des droits inaliénables ? Je n'en connais pas qui soient tels par eux-mêmes i c'est le devoir qui , en se mêldnt avec eux , leur communique ce caractère. Le droit , dans toute sa plénitude , peut être défendu , modifié , rejeté au gré de celui qui le possède. Ce caractère d'inaliénabilité qui paraît d'abord rendre si imposons quelques-uns de nos droits, ne fait en réalité que restreindre notre puissance ; et la restriction que nous acceptons serait onéreuse , si nous n'étions dédommagés par le sentiment de ce qu'il y a de plus noble dans l'homme , la soumission volontaire à la sainteté du devoir.

Un droit pur et simple , c'est-à-dire sans mélange de devoir, n'est qu'un avantage , et l'on est libre de ne point le conserver. Qu'un homme ait pris un engagement avec moi, je puis exiger qu'il le tienne; mais je puis y renoncer. Si mon

DE LA MORALE A LA POLITIQUE. ag3

droit n'est qu'un droit, je puis l'abandonner. Dans quels cas cette liberté cesse-t-elle ? Dans tous les cas où l'idée de devoir vient se mêler, se Substituer à celle de droit. Si mes semblables sont intéressés à ce que je maintienne l'avantage que j'allais céder, je vois naître , en moi et autour de moi , un nouvel ordre de sentimens et d'idées ; je conserve mon droit , parce qu'ainsi l'exige le devoir, le devoir qui seul est sacré. Alors même que les autres hommes ne sont pas directement intéressés à notre détermination , nous sommes obligés de conserver les avantages essentiels à notre nature d'êtres libres et raisonnables. Le devoir me prescrit de ne pas m'avilir à mes propres yeux ; le devoir me commande ' de ne point laisser dégrader en moi l'être sorti des mains du Créateur. Pour exprimer ces idées, essayez de substituer le mot droit au mot devoir: vous n'y parviendrez pas ; vous parlerez un langage inintelligible , ou du moins bien subtil/

* Pufendorf mérite une Haute estime , pour avoir, plus que tout autre publicité , fondé la politique sur les devoirs.

Souvent les droits sont périlleux à soutenir ;

on le voit dans Tordre civil et dans Tordre politique; il est donc naturel qu'on examine s'il ne serait pas plus avantageux d'abandonner ses droits que de les défendre. Cest ce calcul qui , tant de fois , a rendu les partisans de la doctrine des droits si lâches dans les débats politiques. Le devoir ne favorise pas ainsi les illusions de Tintérét ou de la crainte ; ïï n'admet que l'examen nécessaire pour savoir ce qu'il prescrit ; il

commande, et les âmes qu'il a formées obéissent. Qa'un homme puissant , un ministre , m'ait rendu victime d'un acte arbitraire , assurément j'ai le droit de poursuivre ce délit par tous les moyens que pourront me donner les lois et mon courage. Mais combien de difficultés, d'obstacles à surmonter ! Combien de démarches , peut-être infructueuses , deviennent nécessaires ! Ma famille s'alarme à l'idée de me voir tenter une lutte inégale. Des gens officieux me représentent

Son petit ouvrage intitulé : Les Devoirs de r homme et du citoyen , est un des plus utiles à étudier.

DE LA MORALE A LA POLITIQUE. *g5

que je m'exposerais à des persécutions nouvelles;*

tandis que , si je veux être prudent, il est facile

de me réconcilier avec l'homme puissant qui

déjà s'apprête à récompenser mon silence. Si je

ne calcule que mon intérêt personnel, s'il est

juste que mes droits soient le premier objet de

ma pensée, je cède; et j ai raison de ne pas sa**

crifier mon repos à mon ambur-propre. Dans

une théorie plus élevée, plus vraie , est-ce de

moi, est-ce de mes droits qu'il s'agit? Non, le

devoir m'annonce qu'il s'agit de l'intérêt de la

société entière. C'est un ftialheur pôiir ïnoi que

d'avoir subi fîiiiqttité d'un acte arbitraire, et c'en

est un plus grand peut-être que d'avoir à courir

les d&ngers , à supporter les ennuis auxquels on

s'expose , en demandant ici-bas la réparation

d'une injustice. N'importe, ma destinée Fa voufct;

le ciel , dans sa rigueur, m'a choisi pour défendre

la société lésée dans ma personne. L'inflexible

devoir Vefct que je hasarde ma tranquillité, pottr

prévenir les actes arbitraires qui frapperaient

d'autres hommes ; j'entre , sans hésitation et sans

murmure, dans la route qu'il me montre. Le

296 APPLICATIOK5

droit ne sait pas se défendre lui-même; soi ■( seul gardien , son seul appui , sa providence» c'est le devoir.

Voyez , dans les situations difficiles , les élèves de la théorie des droits. Us étaient cinq cents à Saint-Cloud : une compagnie de grenadiers ou le bruit du tambour les mit en fuite. Est-il probable que si ces hommes eussent été nourris de la religion du devoir, quelques-uns au moins n'eussent pas préféré des dangers à l'opprobre de jouer un rôle si plat dans cette parade politique ? A une époque tout autrement périlleuse, lorsque des brigands en fureur avaient envahi la salle de la Convention , un homme s'assit avec calme au fauteuil du président; et pendant une heure, entouré de scélérats, dont les uns le menaçaient de leurs armes, dont les autres lui présentaient la tête sanglante d'un de ses collègues massacré, il refusa constamment démettre aux voix de prétendus décrets , dans une assemblée qui ne pouvait délibérer. Boissy d'Anglas! est-ce à vos droits ou à vos devoirs que vous pensiez sous le poignard des assassins?

Sans doute, faibles par notre nature, nous pouvons devenir infidèles à la théorie la plus juste; mais que faut-il conclure de cette triste vérité? La théorie des devoirs n'en reste pas moins celle qui, par elle-même, a le plus de force; et qui, par conséquent, peut le plus en communiquer aux âmes.

Ou je m'abuse étrangement, ou la politique fondée sur les droits dénature des institutions sages, Corrompt des principes vrais; tandis que la politique établie sur les devoirs se trouve dans une heureuse harmonie avec ces institutions et ces principes. Par exemple , il est utile que les fonctions publiques soient accessibles à quiconque est digne de les remplir. Mais , dans un état où ce principe est reconnu, si la théorie des droits échauffe les têtes, quelle multitude d'individus vont s'agiter ! Que de gens feront valoir leurs droits aux places , surtout à celles qui sont lucratives! Le principe dont je parle n'aurait tous ses avantages que dans un État où les hommes seraient formés par la doctrine des devoirs. Ces hommes, nourris dans la modestie et

P*Q& APPLlCATfOKS

la défiance d'eux-mêmes , reconnaissant les obligations qu'imposent les dignités , sentiraient quel admirable instinct fit donner aux fonctions publiques le nom de charges.

Citons encore un exemple. La liberté de la presse est la gardienne de beaucoup d'autres libertés : mais combien de dangers et d'abus l'accompagnent chez des hommes qui écrivent tout ce qu'ils ont ou croient avoir le droit d'écrire! Si, formés par une autre doctrine, ils ne livraient à la presse que les pensées et les faits dont leur devoir les oblige à nous instruire, ils écriraient moins , avec plus de sagesse , et surtout ils ne diraient jamais d'injures.

L'homme assurément a des droits ainsi que des devoirs. Comment chacun de nous aurait-il des devoirs envers tous ses semblables, si tous les êtres intelligens n'avaient pas des droits? Les deux doctrines , exposées par deux hommes qui veulent le bien et qui cherchent le vrai , différeraient moins, au premier côup-d'œil, par les idées qu'elles renfermeraient, que par Tordre dans lequel ces idées seraient présentées. Cepen-

fiant, il y aurait toujours entre les deux doctrines une opposition grave, fondamentale. Le système des droits repose sur une vérité , mais sur une vérité secondaire; lorsqu'on la transforme en vérité principale, les passions s'agitent, les erreurs naissent en foule , et les orages menacent de bouleverser l'ordre social. Dans un sage système, le droit ne peut être qu'un corollaire du devoir.

Je doute qu'il y ait des esprits assez superficiels pour prétendre que ma théorie anéantit les droits, tandis qu'elle fait connaître le seul moyen de les garantir. Mais on pourrait me faire un argument spécieux, puisé dans mes propres écrits ; on pourrait me dire : en traitant de la philosophie morale , considérée dans ses rapports avec l'homme , vous avez établi que tous les systèmes complets sont utiles ; vous avez laissé voir qu'il vous importe peu qu'on nous conduise par le bonheur à la vertu, ou par la vertu au bonheur, pourvu que leur double empire exerce son influence; et vous pensez qae chaque système complet offre des avantages qui peuvent le

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rendre préférable aux autres, dans telles circonstances, et pour des hommes de tel caractère. Soyez conséquent. Toute doctrine politique, à moins qu'elle ne soit incomplète, renfermera deux idées; il doit vous être indifférent qu'on nous mène par la connaissance des devoirs à celle des droits, ou par la connaissance des droits à celle des devoirs : chacune de ces deux manières de procéder doit être à vos yeux préférable à l'autre, selon les circonstances dans lesquelles on apporte des lumières, et le caractère des hommes qu'on veut éclairer.

Je crois facile de répondre nettement. Les systèmes philosophiques sur la morale ne sont enseignés que dans de hautes écoles , à l'élite de la jeunesse, à des hommes d'un esprit exercé; il n'est donc pas fort important de leur présenter d'abord telle ou telle idée, pourvu que chaque système renferme toutes les idées qui peuvent nous éclairer sur nos devoirs, et nous porter à les accomplir. La variété des systèmes, ainsi que le prouve l'expérience, est ici nécessaire pour s'emparer de tous les esprits, et les diriger vers

DE LA ttOAÀLE A LA POLITIQUE. 3oî

le bien. Mais une doctrine politique est proclamée pour un peuple entier, pour les diverses classés de la société , son influence s'exerce déjà sur les premières écoles; il ile peut plus être indifférent de commencer par telle ou telle idée. I>es hommes raisonnables S'effraieront toujours d'un système politique où le devoiir ne sera qu'Un corollaire du droit. Si vous voulez soulever les flots de là multitude, frappez-la d'abofd par l'idée de ses droits ; si vous voulez au ton- ' traire établit* la paix et la liberté , inspirez d'à-» bord le saint respect du devoir.

Mais, objectera-t-on sans doute, les Américains ont prospéré ; et c'est sous là bannière des droits qu'ils ont marché. Oui , et leur succès était infaillible ; car là doctrine des devoirs se trouvait dans leurs moeurs simples , dans leur sages habitudes, et dans les grandes âmes de tous les chefs de leur révolution.

L'histoire atteste qu'il est des jours orageux où les peuples sont 'comme inévitablement poussés vers la doctrine des droits ; alors d'imminens dangers les menacent. Si les devoirs se trouvent

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garantis par les habitudes, comme on Ta vu chez les Américains, la pureté des mœurs prévient ou tempère les excès d'une doctrine violente; et les calamités sont passagères. Si le respect du devoir n'existe point, comme on l'a vu récemment chez différens peuples, les hommes s'égarent de folie en folie, se précipitent de crime en crime ; heureux encore s'ils ne finissent point par se voir enlever le peu de liberté qu'ils espéraient accroître. Tant de périls, de fautes, de malheurs, désilleront enfin les yeux des princes et des peuples, et feront sentir à tous qu'il faut cultiver avec zèle, pratiquer avec fidélité cette paisible doctrine des devoirs qui

peut épargner à la terre les vices de la doctrine de l'oppression et les fureurs de celle des droits.

A la manière dont je soutiens la doctrine des devoirs , il est évident que je la veux pleiae, entière, complète. Chacun exige que les antres remplissent leurs devoirs envers lui, et souvent se dispense de remplir les siens envers eux. Tous les hommes veulent êtres libres ; la seule dififé-

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rence entre eux sous ce rapport, c'est que les uns veulent la liberté pour tous, tandis que les autres ne la veulent que pour eux-mêmes. Il est une théorie incomplète des devoirs qui n'est que la théorie de l'oppression déguisée. Pour qu'un État recueille les fruits de la véritable doctrine des devoirs , il faut que les principes en soient répandus dans toutes les classes de la société , à commencer par les plus hautes.

Observez avec justesse les trois théories sur lesquelles nous venons de jeter un coup-d'œil, vous trouverez les résultats suivans. La doctrine de l'oppression promet le repos et donne la souffrance; la doctrine des droits annonce le bonheur et répand les calamités ; la doctrine des devoirs peut seule réaliser les promesses des deux autres. *

* Plusieurs étrangers , hommes d'un esprit distingué, commencent à propager une quatrième doctrine qu'ils nomment doctrine des intérêts. Ou je l'ai mal comprise , ou elle est peu distincte des trois autres ; c'est une espèce de théorie scientifique qui rentre dans les précédentes qu'on pourrait appeler naturelles. Si elle est préchée avec violence, dans

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. Les deux fausses théories ont sur la véritable tin immense avantage; elles parlent aux pas* sions, tandis que celle-ci ne s'adresse qu'au sentiment et à la raison. Ainsi, cette doctrine a peu de moyens pour enflammer lès âmes vulgaires; ainsi, elle est difficile à propager. Que faut-il conclure de ces aveux? Fera-t-On le mal parce qu'on aura découvert qu'il est plus facile à Élire que le bien? Pense*t-ôn qu'il soit aisé de déterminer les peuplés à pratiquer là morale de l'Évangile ? Combien de gens l'outragent ! combien d'autres la dénaturent! et que d'obstacles les passions lui suscitent dans le cœur même des gens de bien! Toutefois, les êtres les meil-

l'intérêt du grand nombre, c'est la doctrine des droits, dont la dénomination est changée. Si elle dégénère de manière à concentrer les affections sur l'intérêt exclusif de la patrie on de soi-même , de la corporation ou de la famille dont on est membre , c'est la doctrine de l'oppression , observée dans ses causes plus que dans ses effets. Si , mieux conçue , elie dirige nos méditations vers l'intérêt universel , on la troure pleine de philanthropie; c'est la doctrine des devoirs qui

reçoit un autre nom f parce qu'elle est considérée sous un

autre point de vue.

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leurs et les plus éclairés chercheront toujours à propager cette morale née de l'amour d'un Dieu de paix pour les hommes. Un de ses résultats immédiats serait de porter dans la politique la doctrine des devoirs, la complète doctrine des devoirs.

Tout change autour de moi, les mœurs, les arts , les empires'; et j'ai peine à concevoir quelque chose de durable sur la terre. Cependant, si les hommes goûtent un jour les fruits de la doctrine des devoirs , tant de bonheur se répandra sur eux, ils trouveront leur destinée si douce, qu'il est impossible de croire que jamais ils veuillent en changer , et que leur situation prospère ne soit pas indéfiniment prolongée.

11 est une marche du temps, une force des choses à laquelle il faut se soumettre *. Peut*

* Gardons-nous de confondre la force des choses avec la fatalité. Un esprit raisonnable ne peut nier l'une ^et ne saurait admettre l'autre. La fatalité serait une puissance qui nous jetterait tantôt vers le mal , tantôt vers le bien , toujours indépendamment de notre volonté. L'idée d'un tel IL 30

3o6 APPLICATIONS

être était-il inévitable que des peuples fissent l'essai de la doctrine des droits, avant que les hommes s'élevassent à la doctrine des devoirs. On a' vu des écrivains répandre les demi-connaissances qui excitent l'enthousiasme pour la théorie des droits ; on en verra d'autres Cadre jaillir les vives lumières qui pénètrent les âmes d'amour pour la théorie des devoirs. Un jour cette doctrine, presque ignorée, sera celle de tous les esprits justes* Comment la verrionsnous déjà répandue? elle est en harmonie avec le plus haut degré de civilisation.

pouvoir est repoussée par notre conscience et par notre expérience. La force des choses émane de la Divinité. Cest elle qui unit les effets à leurs causes ; c'est elle qui nous courbe sous la main du temps, et qui détruit nos monumens et nos lois; c'est «lie qui dissipe enfin les douleurs «mères » et qui fait tôt ou tard triompher la vérité. La force des choses est visible par ses résultats ; et c'est surtout en l'observant avec sagacité que nous acquérons de sages lumières.

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