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rance qui les rende pauvres , faibles, et par conséquent peu redoutables.
Ceux qui refusent au pouvoir la force nécessaire pour exister avec sécurité, connaissent bien peu l'intérêt général, et s'abusent étrangement sur Fart de constituer un État. Tout gouvernement inquiet sur son existence est ombrageux; l'usage le plus légitime de la liberté l'effraie; il emploie l'astuce, il recourt à la fraude; il aspire à l'arbitraire comme à son unique moyen de salut» A moins qu'on ne suppose dans un peuple uae pureté de mœurs et de caractère à laquelle ne sauraient prétendre nos peuples de l'Europe, il faut qu'un gouvernement soit fort pour que l'£tat puisse être heureux et libre. Mais c'est dans l'intérêt de tous que la force est donnée à ceux qui gouvernent; c'est pour qu'ils offrent l'exemple de l'accomplissement des devoirs, non pour qu'ils mettent en pratique la doctrine de l'oppression. Or, ce dernier résultat est le seul auquel on arrive par l'union de l'intensité du pouvoir et de l'ignorance des peuples.
Je ne crois pas à l'impossibilité de réaliser
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cette union dans la plupart des contrées de l'Europe, et de maintenir, pendant un espace dç temps plus ou moins considérable , le malheureux état de choses qui eh résulterait. Je l'avoue avec honte, j'ignore à quel point de dégradation il est impossible de faire descendre lep hommes. Deux fois nous avons vu la civilisation près de rétrograder : à l'époque où le fanatisme politique faisait ruisseler le sang sur les places publiques, à l'époque où l'on nous arrachait nos enfans pour les envoyer périr en ravageant l'Europe. Nous avons subi deux genres de despotisme , un troisième pourrait leur succéder. Ces terribles fléaux se déchaînent , sans que les médians soient nombreux* Même aux époques les plus affreuses, je n'ai vu qu'un petit nombre d'êtres pervers ; mais j'ai vu des multitudes de lâches. Peu d'hommes commettent des crimes , beaucoup en laissent commettre. Aussi longtemps que la doctrine des devoirs n'aura pas pénétré les âmes, la tyrannie trouvera facilement des agens , et se débarrassera sans peine de ses adversaires.
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Toutefois, l'union de l'intensité du pouvoir et de l'ignorance des peuples, n'offre pas plus la garantie du repos des empires que celle de leur bonheur. Les Etats où cette union est le mienx établie, les gouvernemens asiatiques, sont précisément les plus tourmentés de révolutions. Sinistres gouvernemens, où la révolte est le seul moyen de réclamer , où l'arbitraire répond à l'arbitraire, où le pouvoir du sabre limite. le pouvoir du lacet! En voyant les fureurs qui s'emparent des esclaves , aussitôt qu'ils trouvent à secouer leur joug un instant, il paraît que l'homme a nécessairement une dose de liberté : si elle n'est pas répandue sur chacun de ses jours, pour les animer et pour les embellir, elle se concentre sur quelques heures , et produit d'effroyables explosions.
Mais , supposons qu'abrutir les hommes soit un moyen de les faire vivre en repos, quels gens d'honneur ne voudraient, pour atteindre ce but , chercher d'autres moyens ? Il trahit son premier devoir, celui qui, dans une situation élevée, exerce l'oppression, et regarde l'igno-
rance des peuples comme un heureux moyen de les conduire.
En s'efforçant de gêner, d'étouffer l'intelligence, on fait languir ou Ton détruit l'industrie. La classe nombreuse est appelée à se procurer par le travail une nourriture abondante , des vêtemens commodes , des habitations saines. Le gouvernement qui la prive de ces avantages , soit en lui refusant l'instruction convenable , soit en ne lui laissant pas la liberté nécessaire, s'élève contre les vues de laTrovidence; il éloigne les hommes des jouissances innocentes qu'ils goûteraient sous des lois justes , sous des lois mieux d'accord avec les besoins de la- société.
La misère n'est pas seulement une privation de jouissances ; elle engendre des maladies, elle rend les contagions plus fréquentes et plus terribles» Une nourriture malsaine , ou trop peu abondante, abrège la vie d'une foule d'individus ; on souffre , on voit mourir ses enfans : des maux si cruels ne doivent-ils pas épouvanter la conscience de ceux qui les causent ?
Ces maux ne sont pas enrore les plus horribles.
La misère déprave ses victimes; elle est une source de prostitutions, de vols, d'assassinats. Répandre la misère, c'est devenir complice de tous les crimes qu'elle enfante.
Reconnaissons - le , il est peu de ces êtres sans âme qui , dans leur profond égoïsme, condamnent leurs semblables au malheur, parce qu'ils croient en voir résulter pour eux plus de jouissances ou de sécurité. En général, ceux qui préconisent l'ignorance comme un moyen de rendre la multitude plus facile à conduire, voudraient éloigner d'elle les souffrances qui suivent la misère. Dans leur système, par exemple, les habitans des campagnes seront fort ignorans; ils ne sortiront point d'une lente routine qui fait languir l'industrie, ils seront pauvres; mais l'active charité de ceux mêmes qui les retiendront dans cet état, prendra soin de les secourir, veillera sur les besoins des malades , des enfans et des vieillards. L'imagination peut embellir un pareil système de tous les charmes que présente la bienfaisance exercée par des hommes opulens, par des femmes délicates qui conduisent leurs
jeunes filles sous la chaumière du pauvre, pour leur donner les premières leçons de vertu. Un tel système n'en est pas moins faux. On devrait être plus d'accord sur les théories, car il y a pour les juger des faits nombreux et bien constatés. On voyait autrefois, non loin de Paris, des seigneurs respectables, cités pour leur extrême bienfaisance ; ils prodiguaient à leurs vassaux d'abondantes aumônes, et payaient pour eux les impôts : • leurs villages étaient remarquables par la mauvaise culture des terres et par l'indigence des habitans. Lorsqu'on veut opérer lé bien , il faut suivre la marche tracée par l'éternel Auteur des choses. Fonder sur les aumônes l'espoir de bannir les vices et les souffrances qu'entraîne la pauvreté, c'est avoir une conception fausse. Les .aumônes, si dignes de respect en elles-mêmes, ne sont le plus souvent que1 des primes offertes à la paresse. Dieu voulut que la pauvreté fut combattue par le travail : excitons le travail , répanr dons l'industrie ;> et pour y parvenir , qu'une instruction élémentaire, sagement dirigée, développe les facultés des jeunes artisans. Alors nous
aurons employé les vrais moyens, les seuls efficaces pour chasser la misère et les fléaux qu'elle enfante. Voyez, en Ecosse et en Allemagne f ks contrées les plus heureuses; ce sont les contrées où le cultivateur sait lire, où l'instruction a développé l'industrie, où l'industrie a fait naître l'aisance et rendu les mœurs plus douces. La charité ne doit intervenir, dans un sage système, que pour remédier à des exceptions , à des besoins extraordinaires. Tel est Tordre qu'il faut suivre. Lorsque dans nos projets de réforme nous substituons nos vues à celles de l'Eternel , nous ne produisons rien d'utile , nous n'avons qu'une trompeuse et vaine apparence de sagesse.
Quelle haute considération s'élève contre l'ignorance! L'homme n'a des devoirs à remplir que parce qu'il est un être moral; il n'est un être moral que parce qu'il est un être intelligent. La brute n'a point de devoirs ; l'enfant au berceau n'en a pas encore, et le vieillard dans sa décrépitude n'en a plus. Nos devoirs naissent et meurent, pour ainsi dire, avec notre intelligence; ils sont suspendus pour l'insensé, ils
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renaissent au même instant que sa raison. Le plus noble privilège de l'homme est 'd'avoir sur la terre des devoirs à remplir ; c'est là le signe de sa céleste origine, la preuve de sa supériorité sur tous les êtres, le gage de son immortelle existence. Un certain développement de ses facultés est nécessaire pour qu'il connaisse ses devoirs, et pour qu'il puisse les accomplir. Sans ce développement , il ne peut ni donner à sa famille les plus utiles conseils, ni rendre à ses semblables tous les services qu'ils ont droit d'attendre de lui , ni même offrir à son Auteur un, véritable hommage. C'est donc commettre un grand crime que de s'opposer à ce facile développement. Nous voyons avec effroi le barbare qui brise les monumens du génie; quel sentiment doit inspirer celui qui dégrade l'homme , et mutile ainsi le chef-d'œuvre du Créateur ?
Le dépôt le plus respectable qui nous soit confié sur la terre , est celui de la dignité humaine. L'être qui la respecte en lui - même et dans les autres, est l'homme de bien. Ses conseils et ses exemples nous enseignent à ne point la profaner
par nos passions et nos vices; à la maintenir par ^accomplissement des devoirs. Les discours des philosophes sur cette dignité sont bien faibles , comparés aux révélations du christianisme. Voyez ces hommes couverts de lambeaux, chargés des métiers les plus durs , et que nous appelons vils, tous ces hommes sont rachetés du sang de Jésus- Christ.
Solitaire dans Paris, préoccupé du bien de mes semblables, je porte autour de moi mes regarnis : une satisfaction mêlée de fierté vient m'émouvoir quand j'aperçois quelque établissement, quelque usage, souvent bien ignoré, qui peut améliorer les mœurs , en exerçant , en éclairant la raison. Un soir, j'entrai dans l'église de Saint-Germainl'Auxerrois : un vieil ecclésiastique était en chaire; un autre, fort jeune, lui adressait des questions sur les devoirs que la probité impose aux domestiques envers leurs maîtres. Après chaque réponse, le jeune homme exposait les objections que l'intérêt ne manque pas de suggérer aux consciences peu délicates; le vieillard les réfutait d'une manière simple et quel*
quefois touchante. L'auditoire assez nombreux était en grande partie composé de femmes , pour lesquelles cette conférence me parut avoir lieu. Quels progrès de la civilisation , disais-je en moimême! Jamais les anciens n'ont connu de pareilles instructions, jamais les individus qui servaient Démosthène ou Périclès n'ont entendu des leçons de morale; la forcé seule les faisait obéir. L'exercice de l'intelligence dans toutes les classes de la société, et le noble résultat de cet exercice, l'adhésion raisonnée aux devoirs, sont de bienfaisantes innovations du christianisme. Gomment serait-elle vraie la prétendue philosophie qui s'élève contre lui? elle fait des ingrats. Trop souvent, dans le cours de mes observations, je remarque des usages anciens ou nouveaux qui produisent des effets tout? contraires à ceux dont je viens de parler ; et je souffre en voyant dégrader l'espèce humaine. Quelquefois, dans les jours de réjouissances publiques, j'ai traversé des places au moment où l'on y faisait une distribution de vivres. Quel dégoût inspire la vue de ce hidçux spectacle ! de tous ces misé-
rables qui se foulent, s'écrasent, et vont ensuite s'enivrer ! Il me semble voir fabriquer de la canaille. Les hommes ainsi formés sont ceux qui9 dans les émeutes, courent avec des piques sur les honnêtes gens. Mais, sans noircir son imagination par des tableaux encore plus effroyables, ne suffît-il pas de songer que la plupart de ces gens ivres, en rentrant chez eux, injurient, frappent leurs femmes , leurs enfans , et leur donnent les plus honteux exemples? Conçoiton que de telles orgies soient tolérées, commandées par des magistrats , par des magistrats chrétiens? Oh! respectez la dignité humaine! tremblez de dégrader l'homme , car c'est le dépraver !
Il paraît quelquefois bien étrange qu'on ait pu nier l'avantage de donner à tous les hommes une première instruction, qui contribue puissamment à rendre la vie plus douce, puisqu'elle sert à-la-fois la morale et l'industrie. D'abord, il y a des esprits faux ; et je ne connais pas de vérité si évidente , qu'elle n ait été niée par beaucoup d'entre eux. Ensuite, des préventions inévitables
ont été inspirées par les horribles écarts, dans lesquels se sont jetés des gens qui s'annonçaient pour répandre les lumières. Etrange abus de mots ! Répandre les lumières , c'est donner à un plos grand nombre d'hommes , les idées qu'exigent l'accomplissement de leurs devoirs , et le soin de leurs travaux. Ah! sans doute, ce n'est pas ainsi que l'entendaient des êtres insensés et pervers. C'est avec des écrits joù l'obscénité se mêle à l'impiété qu'ils prétendaient réformer le genre humain; semblables à des brigands qui, pour éclairer la maison qu'ils vont livrer au pillage, y jetteraient des torches enflammées.
Cependant, c'est une preuve d'ignorance ou de faiblesse que de répousser des idées justes , parce que les mots qui les réveillent ont été profanés. La religion invoquée par des fanatiques est outragée, mais non pas altérée; la patrie en péril a besoin de plus d'amour , quand des factieux se disent patriotes ; et les vraies lumières conservent leur pureté, alors qu'on essaie de leur en substituer de fausses. Il est des hommes qui méditent sur l'art de guérir dans le silence
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de la retraite, puis au chevet des malades, et dont la science apporte quelques soulagemens à nos maux; il en est d'autres qui, sur les places publiques , réunissent autour d'eux la multitude, pour lui vendre leurs drogues souvent dangereuses et quelquefois mortelles : parce qu'il y a des charlatans, ne voudrez -vous plus de médecins?
Aspirer à fonder la paix des Etats sur l'abrutissement des peuples, c'est employer un moyen inique , coupable devant Dieu et devant les hommes. Un tel moyen ne saurait produire que des calamités. Admettons que, dans certaines circonstances, il puisse retarder les révolutions; loin de les prévenir à jamais , il doit les rendre un jour plus terribles : il ressemble à ces remèdes qui suspendent les douleurs , et les font renaître plus aiguës. Pour garantir le repos des peuples, cherchons des moyens plus sûrs, cherchonsles dans une autre doctrine que celle de l'oppression.