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CHAPITRE VIII

DE L'iNSTRUCTIO.

Une observation simple peut jeter un grand jour sur la question relative à l'instruction populaire. Lié à la doctrine des droits , l'enseignement n'a point sa véritable base ; il répand alors des idées incomplètes, violentes, propres à rendre un grand nombre d'hommes mécontens de leur sort et dangereux pour l'état. Unie à la doctrine des devoirs, l'instruction ne produira jamais que des effets salutaires. J'ajoute que cette doctrine , séparée de l'instruction , ne serait qu'un misérable leurre, imaginé pour nous soumettre à des devoirs factices, en nous dérobant la connaissance des obligations véritables.

Plus on réfléchira sur ces principes , mieux on jugera que la doctrine des devoirs et Pinstruc-

tion peuvent seules garantir l'espèce humaine des divers écarts qui la font tourner dans un cercle de révolutions. C'est en réunissant ces deux bienfaits du ciel qu'on amènerait la paix sur la terre.

Oui , avec la doctrine des devoirs et l'instruction , on pourrait opérer des prodiges; et si l'on demande ce que j'entends par prodiges , je répondrai que le plus grand serait de nous rendre heureux et bons. L'instruction sagement dirigée , répandue à divers degrés dans les différentes classes de la société 9 est indispensable pour les mettre toutes en état de connaître et d'accomplir leurs devoirs. 4

C'est, pour le père de famille, une obligation sacrée que de donner ou de faire donner à ses enfans les premières notions qui peuvent avoir sur leurs moyens d'existence et sur la sagesse de leur vie , une influence extrême. Ceux qui voudraient que la classe nombreuse croupît dans l'ignorance, sans doute ne voient pas que si leur système était juste, il faudrait regarder comme utiles à la prospérité publique, les moyens de

multiplier les gens misérables, stupides et grossiers; en d'autres termes., qu'il serait [avantageux d'avoir uue nombreuse populace dans l'Etat. Une pareille théorie se réfute d'elle-même. Que les hommes de bonne foi jettent un coup-d'œil sur l'Ecosse et sur l'Espagne , et disent quel est celui de ces deux pays auquel il est à désirer que tes autres ressemblent.

J'ai déjà fait voir combien il y a de confusion dans les idées que réveillent ces mots : Instruire les hommes, répandre les lumières. Lorsqu'on désire que les cultivateurs et les ouvriers sachent lire, ce ne doit pas être pour qu'ils lisent un grand nombre de livres : leur bons sens y perdrait autant que leurs travaux. Formons-nous des idées plus justes de l'instruction et de ses résultats. D'abord, les enfans pauvres sont garantis de l'oisiveté, du vagabondage, par les écoles élémentaires; ils y contractent des habitudes de piété, d'ordre et d'application. Ensuite, leurs facultés intellectuelles y prennent quelques développemens. Des hommes qui ont appris à lire, à écrire, à calculer, alors même qu'ils n'ouvri-

raient pas un seul livre dans le cours de leur vie. seraient en général plus intelligens, et par conséquent plus habiles ouvriers , que ceux, dont les facultés sont restées engourdies dans une épaisse ignorance. Enfin , il est des livres dont la lecture est indispensable. Les enfans qui suivent de bonnes écoles, sont ceux qui apprennent le mieux leur catéchisme. Devenus grands , ils sont en état de lire l'Évangile et quelques ouvrages à la portée du peuple. L'habitude de pareilles lectures influe sur les mœurs , et c'est une des plus propres à détourner des vices qu'entraînent le désœuvrement et l'ennui. Tels sont les résultats d'une première instruction sagement répandue.

J'ai vu des personnes qui cependant ne manquaient ni de sens , ni d'esprit , craindre, par un singulier motif, l'enseignement populaire. Donnez de l'éducation , disaient-elles , au fils d'un laboureur ou d'un artisan, il laisse la profession de son père; ainsi, quand l'instruction sera générale , nul ne voudra plus exercer les métiers pénibles. Comment quelques esprits sont-ils assez

légers pour être frappés d'une objection si futile? Qu'un homme riche appelle dans son château l'enfant d'un cultivateur , l'élève avec son fils , lui fasse enseigner les langues et les arts d'agrément , bientôt l'enfant dédaignera la vie des pâtres, il ne sera plus leur égal, et quelque jour sans doute il voudra des emplois. Mais supposez que Thomme riche ait une générosité plus éclairée, qu'au lieu de donner au fils de son fermier une éducation brillante et dangereuse, il établisse pour le village une école élémentaire. Là , il ne s'agira point d'études superflues , et pour ainsi dire de luxe ; tous les enfans recevront des principes religieux et des idées morales, tous apprendront à lire, à écrire, à compter; on ne les excitera point à sortir de l'état de leurs pères, on les formera pour l'exercer ; l'égalité existera comme auparavant dans le village; seulement, ses habitans seront plus occupés et plus intelligens; ils vaudront mieux : voilà tout.

Pour répandre l'instruction , il est nécessaire d'avoir de bonnes méthodes d'enseignement; et ceux qui en inventent sont au nombre des bien-

faitéurs de l'humanité. Cependant, le perfectionnement des méthodes a des improbateurs , non-seulement sous le rapport politique, mais, ce qui est plus étrange , sous le rapport littéraire. Bien des gens répètent encore d'un air profond, cette espèce d'adage : On ne sait bien que ce qu'on a appris difficilement. Si ce principe est exact, disait un homme d'esprit, il faut croire que les plus mauvais maîtres sont les meilleurs. Ce qui est vrai , c'est qu'on ne s'instruit qu'en donnant son attention. Les bonnes méthodes sont celles qui sollicitent avec succès l'attention des élèves; et qui n'ajoutent pas aux difficultés inhérentes à la nature des études , les difficultés plus grandes que font naître l'ignorance et l'inhabileté des pédans. Il est à désirer que de telles méthodes existent pour tous les genres d'instruction. Yh quoi! depuis un siècle , nos travaux dans les arts ont fait d'immenses progrès, nos manufactures , nos fabriques ont reçu des perfectionnemens admirables ; et l'art d'instruire les hommes reste soumis aux inconvéniens d'une absurde routine ! Triste preuve qu'en Europe , les pères

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songent plus à leur fortune qu'à leurs enfans. Combien, dans ces derniers temps, n'a-t-on pas déraisonné sur les méthodes élémentaires ! Prononcer sans examiner est le fait des partis,. Une espèce de proscription pèse sur l'enseignement mutuel, qui fut vanté d'abord avec exagération. Cette méthode ne transmet point les premières connaissances avec l'extrême rapidité que des enthousiastes lui attribuent ; encore moins dispense-t-elle d'avoir des maîtres habiles, comme on Fa prétendu. Je crois, cependant, que ce mode d'enseignement est le meilleur , parce que c'est celui qui captive le plus constamment l'attention, sans la fatiguer. Si l'on examine pourquoi il inspire des préventions à beaucoup de personnes, on verra que ces préventions naissent, en grande partie, de ce qu'il fut introduit en France par un arrêté de Carnot. Si ce motif est raisonnable, soyons conséquent : le même Carnot a écrit sur l'art militaire ; refusons d'employer pour la défense de nos places les moyens dont il se montre le partisan. Ne conviendrait-il pas aussi de solliciter une enquête pour rechercher quelles furent

les opinions et les mœurs de tous les hommes li auxquels nous devons des découvertes utiles, afin de juger s'il est convenable d'employer leurs machines dans nos fabriques, et leurs remèdes dans nos pharmacies ? Les sottises de l'esprit de parti ne donnent que trop souvent occasion de gémir, il est bon de noter celles qui prêtent au ridicule. A l'époque où la guerre fut allumée entre l'Angleterre et l'Amérique, des Anglais contestèrent l'importance des belles découvertes de Franklin sur l'électricité. Une espèce de charlatan se chargea de prouver publiquement, à Londres, que les conducteurs à pointe n'attirent pas la foudre; et ce qu'il y a de plus curieux, c'est qu'en haine de Franklin , les paratonnères furent enlevés d'une maison royale.

Rarement un parti commet-il une faute , sans qu'on puisse trouver dans le parti contraire l'exemple d'une faute analogue ou même toute semblable. Tandis que les uns attaquent avec violence l'enseignement mutuel, d'autres censurent avec amertume l'enseignement simultané. Une foule de personnes ignorent que les frères

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de la doctrine chrétienne sont les disciples d,'un des hommes les plus remarquables que l'Europe ait vu naître. L'abbé Delasalle est à mes yeux le type du grand homme modeste. L'utilité de son but, l'enchaînement de ses idées , la persévérance de son dévoûment, tout concourt à le rendre un des plus dignes modèles à présenter aux amis de l'humanité. Convaincu que, pour plaire à Dieu, il faut être utile aux hommes , le vertueux Delasalle examina comment il pourrait acquitter sa dette ici-bas. Il reconnut bientôt qu'un des plus grands services à rendre à la société, serait d'améliorer les mœurs des classes pauvres. Il jugea que , pour y parvenir , il fallait rassembler les enfans dans des écoles ; et les préparer , par l'instruction , à devenir des chrétiens , des ou-

vriers, des pères de famille. Alors il se donna ce problème à résoudre : Par quels procédés nouveaux serait-il possible d'instruire un grand nombre d'enfans à-la-fois ? Ses méditations assidues et la force de son génie lui firent inventer l'enseignement simultané , qui sera dans tous les temps une des plus utiles et, par conséquent, des

plus belles découvertes de l'esprit humain. Il fallait des instituteurs pour appliquer cette méthode , pour la répandre et la perpétuer ; l'abbé Delasalle fonda une société religieuse vouée à l'enseignement élémentaire. On croirait ses travaux terminés ; les plus pçnibles allaient commencer : ne lui restait-il pas à faire accepter ses bienfaits ? Des obstacles de tous les genres furent opposés à l'établissement de ses écoles ; on le calomnia, on lui suscita des procès; ses frères étaient insultés , assaillis dans les rues ; il eut , pendant vingt ans, à lutter contre tous les obstacles par lesquels l'intérêt , l'ignorance et la mauvaise foi font payer à l'homme de génie les , services qu'il rend à ses semblables. Tel fut cet ami de l'humanité dont la statue devrait être érigée par la France reconnaissante *. Oh! vien-

* Ceux qui se plaignent des obstacles qu'ils rencontrent es essayant de faire le bien , devraient souvent se rappeler l'histoire de leurs prédécesseurs ; elle leur apprendrait à supporter ce qu'on souffert des hommes qui les surpassaient en vertus. Quand Vincent de Paul voulut fonder ces respectables associations de femmes qui se consacrent à servir les

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dra-t-il une époque où les hommes voudront connaître avant déjuger? Alors, peut-être, sentiront-ils combien il faut chérir tout ce qui est utile , sans se laisser prévenir soit par des mots, soit par des costumes , soit par d'autres causes

de vaines illusions.

Lorsque , dans un Etat , il existe un bon enseignement élémentaire, on peut conjecturer que les autres parties de l'instruction publique seront bientôt améliorées. En effet, les esprits sont alors dirigés vers le perfectionnement des méthodes, et l'autorité protège leurs efforts : puis, les classes pauvres sortant d'une honteuse ignorance , les classes riches veulent s'éclairer de plus en plus , afin de garder toute leur supério-

pauvres et les malades, on cria au scandale contre le projet d'avoir des religieuses dont Tunique occupation ne serait pas de prier. Tandis que l'autorité opposait de la résistance à cette innovation , une partie du public se livrait à d'amères railleries sur ces filles de charité qui n'auraient ni cloître, ni grille, ni voiles. « Elles auront, répondit Vincent de Paul, « elles auront pour cloître les rues habitées par les pauvres , « pour grille la crainte de Dieu, et pour voile la modestie. »

rite. Noble concours vers le bien ! Spectacle tout opposé à celui que présentent ces Etats malheureux où les puissans abrutissent leurs inférieurs pour se dispenser de s'instruire! C'est empêcher des hommes^ de remplir leurs devoirs , afin de n'avoir point à remplir les siens.

Dans toutes les écoles, depuis les plus élémentaires jusqu'aux plus élevées, le grand but doit toujours être de pénétrer les âmes du double principe de l'Évangile. Si l'on inspire l'amour de Dieu et qu'on néglige l'amour des Hommes, on fera des mystiques, des êtres inutiles ou dangereux ; si l'on inspire l'amour des hommes et qu'on néglige l'amour de Dieu , on donnera des vertus incomplètes qui laisseront leurs disciples sans force au milieu des obstacles et des revers.

Il est un âge où la raison est encore assoupie; mais déjà l'enfant a des affections, et c'est par elles qu'il faut le diriger vers le bien. Le bien, c'est tout ce qu'inspire de juste l'amour de ses proches, de ses maîtres, de ses jeunes amis, et le désir d'apaiser un chagrin ou de causer un

plaisir. La faculté d'aimer est celle qu'il faut surtout développer dans l'homme, depuis l'époque où il n'offre à ses instituteurs que des affections confuses, jusqu'à celle où il porte, dans les hautes écoles de philosophie , une raison exercée.

Je ne répéterai pas ce que j'ai dit, dans un autre ouvrage, sur l'importance que pourraient avoir ces écoles. On n'a pas assez de leçons sur la morale. En effet, quels sont nos moyens de l'enseigner? le catéchisme, les sermons et les cours de philosophie. Le catéchisme produit sur la terre d'incalculables biens, par l'exercice qu'il donne à l'intelligence et par les vérités qu'il répand; mais c'est fort jeune qu'on l'étudié ou qu'on l'apprend par cœur; et il serait nécessaire de revenir plus tard sur les études morales , principalement si l'on appartient à une classe d'hommes dont les devoirs sont plus compliqués, plus difficiles à connaître et à pratiquer que ceux

de la multitude. Les sermons ont le grand avantage de nous obliger à écouter des idées morales, et à réfléchir avec plus ou moins d'attention sur

ces idées. Toutefois, les sermons s adressant à une foule de personnes qui diffèrent d'âge , d'état et de caractère, ne peuvent offrir que des vérités générales et connues, peu propres, par conséquent, à saisir chacun des auditeurs. Nos cours de philosophie ne sont guère que des leçons de métaphysique , dont le résultat est plus souvent de répandre le goût de l'argumentation que de propager l'amour de la vertu. En quittant le collège, les jeunes gens se séparent , et chacun d'eux fait, les études spéciales qu'exige l'état qu'il teut embrasser. Quelle que soit la diversité de leurs travaux et de leurs projets, tous ont besoin d'être des hommes, tous devraient donc se réunir à des cours de philosophie morale. Si des professeurs éclairés y développaient avec talent les préceptes et les secrets de la science de la vie, on verrait bientôt quel intérêt cette noble science exciterait dans la jeunesse. Je voudrais même aussi des cours spéciaux de morale. On ne sait pas quel attrait pourraient offrir aux jeunes gens des leçons peu nombreuses et bien faites, sur la morale applt-

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quée à la profession de médecin , à celle d'avocat, etc. Mais nous enseignons tout, excepté ce qui serait le plus nécessaire.

Heureux l'empire où l'on verrait un vaste ensemble d'écoles, fondées, les unes' par le gouvernement, d'autres par la bienfaisance, d'autres par l'intérêt éclairé, qui toutes emploieraieijt les meilleures méthodes, et répandraient, à différens degrés, l'instruction dans les diverses

classes de la société! Toutes ces écoles où l'on

puiserait la connaissance et l'amour des devoirs, offrir aient de sûrs moyens pour donner des hommes aux familles , au prince et à l'Etat.

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