DE LA LIBERTÉ QUI DOIT EXISTER SOUS TOUTES LES FORMES DE GOUVERNEMENT
L'autorité a des devoirs à remplir : un des plus importans est de laisser à chaque individu la liberté qui lui est nécessaire. Alors les âmes prennent un juste sentiment de leur dignité; les mœurs et l'industrie se ressentent de l'état de bien-être que produit la sagesse du pouvoir.
Tai vu sous des bannières opposées, des hommes qui criaient, les uns qu'ils voulaient Y ordre , les autres qu'ils voulaient la liberté. Ils s'injuriaient , se provoquaient , s'attaquaient avec violence. Eh quoi! me disais-je, les roots ordre et liberté réveillent-ils des idées qui s'excluent? L'ordre est banni des lieux qu'habite la tyrannie, la liberté s'exile des contrées où régne
le désordre; ces deux biens cessent d'exister alors qu'on les sépare. Que dis-je? l'ordre et la liberté ne sont qu'un même bien considéré sous différens rapports.
Quelle que soit la forme du gouvernement, les hommes sont libres lorsque l'autorité, loin de froisser leurs intérêts , les protège. Les intérêts de l'homme peuvent se rapporter à sa conscience, à sa personne, à ses propriétés. Protéger ces intérêts est le devoir des rois, de leurs ministres, de tous les dépositaires du pouvoir, de tous les hommes qui par leur naissance, ou leur fortune, ou leurs talens, exercent de l'influence sur leurs semblables. Ainsi la doctrine des devoirs enlace tous les êtres , quel que soit leur rang dans l'ordre social.
Je ne ferai que jeter des notes rapides en parcourant les trois genres d'intérêts que je viens d'indiquer; chacun d'eux pourrait être le sujet d'un ouvrage.
Le devoir le plus sacré pour l'être intelligent, est d'honorer Dieu de la manière qui lui est prescrite par sa conscience. Le mot tolérance est
impropre ; ce qu'on tolère on a le droit de le défendre. Pour que les consciences soient libres, ce n'est pas assez que les temples dès différons cultes soient debout ; il faut que , dans l'ordre social , les partisans des diverses croyances supportent les mêmes charges et jouissent des mêmes avantages. Autrement, on impose telle peine à telle croyance, ce qui est injuste; on place ses disciples entre leurs devoirs religieux et leurs intérêts humains, ce qui est immoral. La société entière souffre de pareilles dispositions, puisqu'elles sont des causes de désunion , de troubles; et que, pour avancer le bonheur général, la civilisation , il est besoin de répandre les sentimens bienveillans et fraternels. Si des sectaires méritent que le gouvernement sévisse contre eux, c'est parce qu'ils commettent tels délits politiques, non parce qu'ils ont' telles erreurs religieuses ; ces erreurs sont hors du domaine terrestre.
Ici je rappellerai deux vérités. L'une, c'est que les lois , les formes de gouvernement, tous ces moyens que j'appelle mécaniques, ne suffisent
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point pour assurer le bonheur de la société. Dans un Etat où la liberté de conscience existe légalement , si les esprits ne sont pas éclairés, on peut se trouver, pour sa croyance, en butte aux invectives., au tracasseries, aux injustices; une guerre sourde sera toujours près d'éclater; on ne sera pas traîné devant les tribunaux , mais on verra peut-être assaillir sa maison. L'autre vérite, c'est que toutes les questions politiques sont complexes. Je viens de montrer que des lois pacifiques ne suffisent pas pour donner la paix. C'est sur les âmes et par l'instruction qu'il faut agir; mais on commettrait une funeste erreur si l'on voulait en conclure que les dispositions légales sont inutiles et vaines. Au milieu des horreurs du fanatisme, c'est beaucoup que l'autorité refuse d'en être complice.
Dans l'ordre de leur importance, la liberté de la personne vient après celle de la conscience. Tous les individus puissans ou par leurs emplois , ou par leurs richesses etc. , ont à leur disposition des forces dont ils peuvent abuser. Un des plus touchans et des plus beaux effets de la
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civilisation , est de leur inspirer de l'éloignement pour l'usage arbitraire de ces forces, et de leur enseigner à se plaire dans le respect des lois et de l'humanité. Un sentiment très doux pénètre lame lorsque , jugeant qu'on pourrait employer la force, on préfère de suivre l'équité. La civilisation tend à faire goûter ce sentiment aux puissans du monde; mais, comme il n'agirait pas sur toutes les âmes dans toutes les circonstances, la civilisation tend aussi à perfectionner les lois de manière à prévenir ou à réprimer les abus de la force. Pour obtenir ces garanties si nécessaires , malheur à qui recourt aux révolutions ! Il veut l'indépendance , il ouvre des écoles de tyrannie. Dans ces temps de tumulte , de périls et de crimes, les hommes sont inévitablement poussés vers l'arbitraire , ils en contractent l'habitude, ils n'apprennent qu'à bannir la morale de la politique. Un temps calme, où les sentimens bienveillans disposent à chercher les moyens de prévenir les injustices, est le pins favorable pour s'occuper , avec succès , de cette belle partie de la législation qui détermine dans
quels cas, avec quelles formalités up homme peut être arrêté, règle le court espace de temps 'dans lequel il doit être interrogé , l'admet à don-
ner caution s'il n'est pas indispensable de retenir sa personne, le garantit de toute rigueur inutile, facilite sa défense; et lui assure un juste recours contre tout acte arbitraire qu'auraient commis envers lui l'autorité ou ses agerçs.
Ce dernier point est frès important : c'est beaucoup , en apparence , que d'avoir confié des lois justes à des magistrats; c'est peu si l'on n'ose faire punir ceux de ces magistrats qui les enfreignent. En France, les vastes théories ont trop squvent fait oublier les vérités pratiques. On est libre dans un ptat, quand un acte arbitraire indigne tous ceux qui le connaissent , et qu'il est poursuivi, condamné par tous; m^js, au lieu de juger cet acte en lui-même, si l'on veut savoir par qui et contre qui il a été commis? on est esclave et l'on mérite de l'être. L'Angleterre est encore le pays de l'Europe où il y a Je plus de lois à étudier et d'exemples à suivre, quand on veut garantir la liberté personnelle.
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Il est facile en théorie de montrer les vices de la constitution des Anglais : mais ce qui assure leur prospérité, ce sont quelques principes qui maintiennent leurs franchises , parce qu'ils sont inculqués dans toutes les têtes, dans celles des lords et dans celles des ouvriers, et qu'ils se confondent pour un Anglais avec le sentiment de son existence. Chez les Français , rien n'est plus
rare que de trouver un véritable respect pour la liberté individuelle. L'arbitraire existait sous l'ancien régime, alors il était généralement doux; il devint sanguinaire et féroce dans la révolution; il changea de forme sous l'empire , mais il garda son activité et devint inflexible : or, où trouver des hommes dont l'éducation politique n'ait pas été faite sous l'ancien régime, ou dans la révolution , ou sous l'empire ?
En général, dans les états de l'Europe, la liberté personnelle est moins bien garantie que la propriété *. C'est une preuve frappante que notre civilisation est peu avancée.
* Cela est vrai , relativement du moins à la propriété territoriale.
L'ordre social repose en grande partie sur la propriété: C'est ce qui légitime la rigueur des lois contre de petits vols, que pourrait tenter d?excuser une philanthropie rêveuse. Si les vols considérables étaient seuls réprimés , il serait permis de dérober aux pauvres. La sévérité des lois est donc ici nécessaire; mais pour ce genre de délits, elle ne doit jamais aller jusqu'à prononcer la peine de mort ; car il est profondér ment immoral d'assimiler la vie à la propriété. Je sais qu'une monstrueuse' justice qui' se flatte d'être expéditive , trouve plus facile et plus commode de tuer les hommes que de les corriger; je sais encore qu'on fournit des argumens spéT cieux k cette prétendue justice , quand on laisse les prisons se transformer en écoles de vices et de crimes; mais, au lieu de rendre les lois sanguinaires, il faut rendre les prisons utiles à l'humanité. D'admirables modèles existent, surtout chez les Américains; et pour les imiter, il suffit de le vouloir. *