Œuvres La jeunesse de Florian
L'ouvrage que nous donnons ici sous le titre de Mémoires d'un jeune Espagnol^ forme l'histoire des dix-huit premières années de la vie de Florian, et il y a lieu de croire que c'est tout ce qu'il at écrit de ses Mémoires; car ces sortes de confessions, ordinairement sans conséquen<;e lorsqu'il s'agit des premières années, auraient pu acquérir, en trait^int de la seconde partie de sa vie , un tout autre caractère, soit par la nature des événemens , soit par le rôle des personnages qu'il" eût fallu mettre en scène.
Quel est en eflFet le littérateur, etmême l'honune du monde un peu répandu, qui, en traçant son histoire, ait le droitde tout dire sur les autres? Quel est Fhomme délicat qui osera disposer du secret des fe-
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milles avec lesquelles Te sort Ta lié, et cela sur le frivx)le espoir d'être lu lorsqu'il ne sera plus , et d'occuper quelques iiistans l'oisive malignité? J. J. Rousseau a succombé à cette tentation ; mais ses plus sincères admirateurs mêmes seraient fort embarrassés pour justifier en tout cette entreprise ; et il n'est personne qui ne convienne que si un homme connu a le droit de mettre au grand jour ses faiblesses pour llnstruction de tous , quand ce tableau ne blesse point les mœurs , il n'a pas du moins celui de dévoiler celles des autrçs^et toute défense de laisser paraître de tels écrits de son vivant ne peut être considérée comme un acte de délicatesse qui excuse l^iistorien , mais comme une précaution personnelle, un moyen de se soustraire aux loix sociales qui laissent un recours contre la diffamation.
Ces réflexions ont sans doute empêché Florian de tracer 1 histoire d'une époque où ses actions, acquérant plus d'importance , liaient aux événemens la réputation d'hommes et de femmes que les lois
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de la société lui ordonnaient de ne point troubler : le caractère de ses ouvrages nous est un sûr garant de ses principes à cet égard; et on a pu voir, dans la notice sur sa vie,' que sa conduite fut toujours d'accoii avec la morale de sespastorales; de ses poèmes et de ses fables.
Peut-être aussi Florian a-t-ilpenséque la vie dW homme de lettres offre peu de diversité dans les événemens , parce que le littérateur ayant presque toujours un but unique, les moyens de l'atteindre sont , à peu de chose près , les mêmes pour tous; d'ailleurs ceux de ces événemens qui ont quelque éclat, tels que les grands succès ou les grandes chutes , ont toujours eu trop de témoins pour pouvoir entrer dans un récit qui n'offre plus Thitérêt de la nouveauté. Enfin quelque opinion que Ton conçoive sur l'objet que Florian avait en vue en écrivant ces Mémoires, et sur son intention en les bornant à rhistoire de ses premières années , on peut du moins assurer qu'il n'a jamais
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eu rintention de les continuer jusquau moment où il a cessé de vivre; car il ne leur eût pas conservé un titre écrit plusieurs fois de sa main : Mémoires d'un jeune Espagnol.
Quant au style, le public jugera sans doute qu'il a les caractères ordinaires de celui de cet auteur, c est- à -dire, de la simplicité, de la naïveté, et une sorte de négligence qui convient à des mémoires de ce genre plus qu'à tout antre ouvrage.
Florian, toujours plein de la littérature espagnole , a donné à des personnages réels des noms et des titres espagnols':
quelques-uns , peu importans , sont totalement déguisés , et c'est un voile qu^il eût été facile de lever, si on Pavait cru utile; d'autres sont de simples imitations, des anagrammes de noms français, et ce léger déguisement prouve qu'il ne tenait pas à ce que ces noms restassent inconnus ; ainsi , dès la seconde page , il fait mention de la terre de Niaflor, seule propriété de son grand-père ; et il n^est per-
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sonne qui ne voie que ce nom est une espèce d'anagramme de celui de Florian, que poiiait la terre que sa famille possédait dans les Basses-Cévennes.
Le nom de Lope de Véga, qui est celui d'un célèbre auteur espagnol , ne déguise pas mieux celui de Voltaire dan»
son habitation de Femey , que Florian nomme Femixo; et Ton sait que la tante de notre auteur était , ainsi qu'il le dit dans ces Mémoires , propre nièce de Voltaire 5 dont l'autre nièce , sœur de cette tante, était madame Denis, que Florian nomme en espagnol Vona Nisa ; Tabbé Marianno , frère de cette tante , est l'abbé Mignot; mais la difficulté de donner un nom étranger à mademoiselle Clairon , qui se trouvait à Femey lors du premier voyage de Florian , lui a fait conserver celui de cette actrice fameuse (i).
Il est aussi facile de reconnaître dans
( I ) Voltaire désignait le jeune Florian par le nonï de Florianet, U parait que le vieil ermite de Femej fut fort content de notre aimable adolescent. On lit
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la petite-fille du grand Caldéron , autre célèbre auteur espagnol^ la nièce de notre grand Corneille , que Voltaire avait en effet mariée.
Il n^est pas moins aisé de soulever le voile qui cache , sous le titre des nièces dupoëte Tegrés^au chap.VIU du liv. I.), les nièces de Gresset. Enfin les personnes qui ont lu quelques traits de la vie de Florian ne peuvent méconnaître dans don Juan ce prince , modèle de piété et de bienfaisance, qui ne cessa de le protéger et de Faimer : le duc de Penthièvrc une fois reconnu dans ce digne protecteur, les noms des princesses de sa maison , non moins célèbres par leurs vertus et leurs malheurs , nesont plus un mystère
dans une de ses lettres, datée du i4 janvie^r 1767, et adressée au marquis de Florian :
<c Florianet a écrit une lettre charmante, en latin, « à Père Adam. Je vous prie de le baiser pour moi fc des deux côtés. J'embrasse de tout mon cœur la « mère et le fils. »
Et dans une autre lettre adressée au même , le i*' avril 1 7 7 1 . — « Vous avei un neveu cpû est charmant , etc. »
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pour les lecteurs , qui les auraient sans doute reconnues au portrait simple et touchant de leur caractère (chap. X du liv. I. ). Qui pourrait , en effet , méconnaître rinfortunée duchesse d'Orléans à ce portrait naïf qu'il termine par cette phrase prophétique : « Et Ton pouvait « prévoir dès - lors qu'elle deviendrait « chère à toute lEspagne ».
La scène de tous les événemens racontés dans ces Mémoires étant transportée en Espagne, on sent bien que Madrid est là pour Paris , et rEscurial pour Versailles (il). Durango, où se tenait l'école d'artillerie, désigne Bapaume. Les autres noms peuvent conserver le voile qui les couvre sans les cacher entièrement, ce demi -jour n'ôtant rien à l'intérêt de la narration ; d^ailleurs ce serait ne pas seconder les intentions de Florian que, de cherchera soulever celui dont il a couvert les objets de ses premières amourettes.
( I ) Florian , tout entier h la vérité de son récit , a pu oublier le lieu fictif de la scène , et on lit queU quefois dans son manuscrit Paris au lieu de Madrid.
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Les dates sont exactes, si nous en jugeons par celles que nous avons été à portée de vérifier ; Florian a même eu l'attention de noter en marge les noms des mois , ce qui nous a paru peu impor- .
tant pour le lecteur.
On peut voir dans la vie de Florian un abrégé des événemens qui remplirent la dernière moitié Je sa carrière : c'est rhomme de lettres surtout que cette notice retrace , tandis que les Mémoires que nous publions font connaître l'adolescent et le jeune homme , dont les désirs flottent encore , et dont les goûts cher" chent 4 se fixer. La peinture naïve des premières années d'un homme dont tous les ouvrages ont un caractère qui les distingue offre toujours quelque intérêt et une étude qui n'est peut-être pas sans fruit; telle est du moins Topinion qui nous a engagé à publier un petit ouvrage qui est en quelque sorte le complément des écrits d'un auteur pour lequel le public a montré tant de bienveillance.