PAR J. P. FLO*RIAN
a ta réccptioo à 1 académie française, le i4 mai 1788.
t)i rhonncur d'être admis parmi vous pénètre de reconnaissance 1 écrivain qui peut tous offrir les plus beaux titres de gloire, quels sentimens ne doit pas éprouver celui qui , jeune encore , se trouve assis au milieu de ses maîtres ! Les illusions de l'amour-propre seraient peut-être pardonnables dans ce jour; mais elles ne m'ëblouissent point, ma sensibilité m'en garantit. Je perdrais trop de mon bonheur y en imaginant le devoir à moi-même , et mon cœur jouit mieux d'un bienfait que ma vanité ne pourrait jouir d'un triomphe.
Non, messieurs, mes faibles essais n'auraient pas suffi pour me concilier vos suffrages ; mais ils étaient soutenus par Tiatécét
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dont m'honore le prince ' que tous rcyérez tous ; celui que soixante ans d'ume vie pure et sans tache ont rendu Tobjct de la vénération publique ; dont le nom , tant de fois béni pai le pauyre , n*a jamais été prononcé que pour rappeler une bonne action ; qui , né dans le sein des grandeurs, comblé de tous les dons de la fortune, ignore s'il est d'autres jouissances que celle d'être bienfaisant; celui dont l'aimable modestie souffre dans ce moment de m'entendre révéler ses secrets, et qui aura peine à me pardonner la douce émotion que je vous cause. 11 a daigné solliciter pour moi : son rang n'aurait pas captivé yos âmes fières et libres; mais ses vertus avaient tout pouvoir sur vos cœurs vertueux et sensibles.
Au dcsir de lui complaire, en m'adoptant, s'est joint sans doute le motif de donner aux jeunes littérateurs plus d'émulation et de courage. Vous avez voulu que je pusse leur dire : Travaillez , le prix vous attend ; consa-
' S. A. S. monseigneur le cîuc de Penthièvre. présent & cette séance.
A l*académxe française; Hij
erez à l'étude ce temps précieux de la jeunesse, perdu trop souvent dans de vaines erreurs. Vous j trouverez des jouissances pures, vous éviterez des repentirs amers en méditant sur la vertu , en cherchant toujours à la pein- 'dre. Votre cœur , épris pour elle , s enflammera du désir de pratiquer vos propres leçons. Votre talent prendra bientôt une nouvelle énergie (car le taleut s*élève avec Tàme); vous deviendrez à la fois meilleurs , plus ins^ truits, plus heureux; lestime publique récompensera vos mœurs ; et vos juges , qui compteront vos efforts, et non vos années, s'empresseront de récompenser vos plaisirs.
En effet, si l'amour du travail rend heureux dans tous les âges , il est surtout utile dans la jeunesse. C'est lorsque les passions fougueuses luttent sans cesse contre une raison faible, lorsque le cœur sans défense, et ouvert pour ainsi dire de toutes parts , s'offre de lui-même à toutes les séductions, que l'ame , avide d'émotions nouvelles , roUi aiLdévant de tout'^ ce qui peut l'affecter; c*êst alors qu'il est nécessaire de donner do l'ali**
liV DISCOURS
ment à cette activité inquiète , de diriger vers un but utile cette ardeur dont on doit profi* ter, et d*arracher.sa vie à l'ennui , après lequel marchent souvent les vices.
Yaincment , dann 1a monde , s'occupe-t-on sans cesse d'échapper à cet ennui : la peur qu'il j inspire prouve sa présence dans ces assemblées tumultueuses, où Ion s*est cherché sans désir, où Ton se quitte sans regret. L'homme capable de penser sent bientôt le vide qui Tenvironne ; il se trouve seul , sans être avec lui-même ; celui surtout que sa jeunesse soumet plus qu'un autre à ces vains dehors , à ces frivoles devoirs. La seule règle sur laquelle on le juge ne petit , sans un dan]ger extrême , déployer un moment son caractère :
s'il ose désapprouver ce qu'il blâme , sa franchise parait de l'orgueil; s'il attend d'être convaincu pour se rendre, son courage est opiniâtreté ; s'il garde le silence , on le dédaigi^j^S^ s'il parle , on l'humilie. Âhl qu'il reldnSnHpt l'asile où il a le ckoit de penser ! L'mRIiI «kl le préservant du tourment de dissimuler, ou du malheur de déplaire , lui don-
À L*ACÂD]SmiE fRAirçAlSE. 1t
nera cette paix du cœur , premier et seul bien de la vie ; abrégera les longues heures , charmera le moment présent par les plaisirs qu'elle procure, embellira d'avance les jours Riturs par les succès qu'elle promet , et fera revivre pour lui le passé par les fruits qu'il en re« > cueille sans cesse.
Instruit de ces véritéa. dès mon enfance , l'espérance que j'en ai conçue m'a valu plus de bonheur que la fortune n'en peut donner.
Qu'il me soit permis de le dire , que le sévère censeur, prêt à me blâmer de ce que j'ose vons entretenir de moi, daigne réfléchir qu'à mon 4ge on n'a pu étudier l'homme que dans soimême. Et qui, oserait prétendre ici à me dire des choses nouvelles ? Vous avez tout pensé , vous avez tout écrit; les expressions répétées de mon inutile reconnaissance ne satisferaient que mon cœur. Plutôt que de vous fatiguer de ce que je vous dois aujourd'hui, souffrez, messieurs , que je vous rende 'con^j|||^e ce que je vous ai dit dians tous les U
Ce goût du travail , eet ameurj^é me forent inspirés par vos ébrits ; dès^mon en-
Ivî DISCOVAS
Êince ils étaient dans mes mains» Que de charmes cette douce occupation a répandus sur mes jours! Élevé chez le digne prince dont les bontés faisaient tout mon héritage, je contemplais de près la yertu ; elle s'offrait à moi dans tous ses charmes. Vos ouyrages , en m 'éclairant , m'apprenaient à la mieux sentir , h. la respecter davantage : je lisais chez vous le précepte ; le même jour je voyais l'exemple.
Forcé bientôt par mon état d'aller passer mes jeunes années dans ces villes jguerrières où l'homme sensible est si souvent seul, où les amis sont d'autant plus rares , que les compagnons sont plus nombreux, où le temps se partage sans cesse entre la fatigue et l'oisiveté, combien de fois j'ai trouvé dans vos écrits le délassement et la paix dont mon esprit avait besoin! combien de plaisirs vous m'avez valu ! Qu'il était doux pour moi , au sortir d'un exercice , d'aller relire sous un arbre les Géorgiques ou les Saisons ; ou bien ,
me.tnflik|iortant en idée àee théâtre dont j'étais- tfi loin y de verser des pleurs délicieux pour l'épouse de Ljncée [ Plus souvent médi-
À l'àCÀO^MIE FRASÇAIéE. Wij
Unt les deyoirs de rhomme , et cherchant à deyenir meilleur, j'écoutais le yieillard Bélisaire^ et je sentais mon ftme s élever en même temps que mon esprit sëclairait. Je relisais ses contes charmans , où la brillante imagination embellit les préceptes de la morale, les fait pénétrer dans le coeur en flattant sans cesse le goûit , et jette sur la yérîté un yoile riche et transparent qui augmente ses charmes.
Ainsi je vivais avec vous , messieurs , et je ne vous connaissais point encore ; vous étiez les bienfaiteurs de ma raison , et j.*étais ignoré de
vou's.
Kourri de-ces utiles lectures , je sentais déjà le besoin d'imiter ce que j'aimais , lorsque appelé par ma famille auprès de ce grand homme que les siècles auront tant de peine à reproduire , je connus Voltaire ; je vis ce vieillard courbé sous les lauriers et soua les années, rassasié de triomphes , et toujours prêt à ren^ trer dans la lice au seul cri de l'humanité ; fittirant dans sa retraite , des extrémitéi-'du monde , les princes , les vojageurs , et se pt^ saut davantage à donner un asile aux infor*
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tunés ; honoré de l'amitié , des bienfaits de pludeurs souverains ^ et parta^ant avec Tindigence le» biens que la fortune étonnée avait ladssé conquédr au génie.
Ce beau spectacle m'enflamma; je me livrai satts résistance au charme qui m entraînait ^ sans examiner si j'avais reçu de la nature une étincelle de ce feu sacré dont vous seuls , messieurs, conservez le dépét. Je pris mon ardeur pour de la force /et mon attrait pour du talent; j'écrivis. Dès ce moment, toutes mes jouissance^ furent doublées; toutes les
-' facultés de mon âme s'augmentèrent, toutes mes sensations devinrent plus vives, rien ne fut plus indifférent à mes jeux. L'aspect d'une
' campagne riante me transporta : le chant des oiseaux , le murmure de l'onde y le tranquille silence des bois, tout me parla, tout me ût éprouver des émotions qui m'étaient inconnues. L'arbre que je n'avais pas daigné regarder m'arrêta sous son ombrage , me fit rêver délicieusement. La solitaire fontaine, que je n'avais cherchée autrefois que pour m'jr désaltértt, je la cherchai pour m'j plaire |
À L*ACADÉMIE PAA5ÇAISE. UH
pour «coûter le bruît de ses eaux. Les déserts mêmes , les monts escarpés , les lieux incultes et sauvages , eurent des charmes pour moi ; tout s'embellit à mes regards. Chaque objet , devenu modèle , me ûï méditer un nouveau tableau ; je sentis enfin la nature , premier bienfait de l'amour des ai*ts.
Animé par les encouragemens que l'indulgence accorde toujours aux premiers efforts , j'osai me présenter dans la lice où vous seuls , messieurs, donnez la couronne. Vous me sûtcé gré de mon émulation , voius sourîtes à mon ardeur , et votre bonté la récompensa bientôt. Plusieurs d'entre vous , amis , élèves , compagnons de gloire de Voltaire , voulurent s'acquitter envers moi de ce qu'ils pensaient lui devoir. €eiui surtout que vous pieurez^ncore , quoique si dignement remplacé ; celui qui fit tant d'honneur aux sciences , aux lettres , a l'humanité ; dont le nom , respecté de tous les savans de l'Europe, était encore chéri de l'indigent; d'Alembert m'honora de son amitié. Celui que l'élite de la capitale court applaudir avec transport, lorsqu'il révèle
Is Discomus
dans 4e Ijrcée les secrets de cet art sublime qui lui inspira Warwick , Philoctéte et Mélanie ; l'infaillible interprète du goût daigna me donner des leçons. Le chantre heureux des plai* sirs champêtres , l'harmonieux traducteur de Théocrite et de Pindare , le sage historien du fbi j>ère des lettres , et le noble guerrier qui , couronné de la main ^es Muses , comblé des > honneurs militaires , quitte envers sa patrie et
son nom , libre de jouir désormais d'un repos et d'une gloire achetés par des succès , abandonna ce repos, son pays, ses a^nis, ses goûts, pour aller s'associer aux dangers des Wft* shington et des La Fayette ; tous ceux pour qui Voltaire yiyait encore me tendirent la main ,
soutinrent mes pas chancela];iSj et^ m'en traînant malgré ma faiblesse , ils m'ont conduit à . leur suite jusque dans ce sanctuaire. Ainsi quelquefois de yaillans capitaines élèvent aux honneurs un jeuùe soldat , parce qu'ils l'ont vu servir enfant sous les tentes de leur général.
Quels devoirs vous m'avez imposés, messieurs! quelles obligations je contracte 1 Ce
À LACkntMït FRANÇAISE Ixj
n'est point ma yaine reconnaissance qui peut justifier yotre adoption; ce n'est point cet ^our du beau que j'ai puisé dans yos ouycages , ni ce stérile désir d'approcher de ce que j'admire. Il faut d'autres titres sans doute pour oser s'asseoir sans effroi à cette place que tant de grands hommes ont occu-' pée ; pour oser porter mes regards sur ces murs sacrés où les ombres illustres de l'immortel Richelieu, du vertuJeux Séguier, dû plus magnanime de nos rois y toujours atten<tiyeSy jugèrent séyèrement chacun de yos choix. Que dis-je? al-je besoin de porter si loin ma yue ? Cette pla^e yide , ce triste deuil qui doit si long-temps obscurcir yos fêtes, yotre douleur muette et . profonde ," tout me dit assez que yos pertes sont irréparables. Il yient de vous être ravi ce génie vaste et profond qui, embrassant l'immensité de la nature , trouva dans son imagination autant de trésors que dans son modèle; se lança d'un vol rapide par-delà les bornes de notre univers ; et, non content d'avoir pénétré tous le« secrets du présent , voulut encore arracher le
Uij DISCOURS
Toile qui couvre le présent et le passé ; à qui toutes les nations éclairées venaient soumettre leurs doutes , et apporter en tribut leurs decouvertes nouvelles , comme au seul homme^ qui pût interpréter l'immortel écrivain , dont la vie peut être comptée au nombre des époques de la nature.
Yotre présence , messieurs , peut seule adoucir nos regrets. Redoutable - pour moi seul , elle est rassurante pour la nation. Comme Français, je m'enorgueillis en regardant ceux qui nous restent ; comme votre confrère , je tremble en contemplant ceux qui m'adoptent^ Là , c*est le rival de Shakespear ; ici , Témule de Tacite; ici, 1 éloquent défenseur de l'humanité soûffirante , à qui les sciences doivent des lumières, à qui le pauvre devra des asiles; là , ce confident de la nature , qui sut aous tracer de la même main les amours naïfs de la jeune Rose , et Tadorable caractère du Philosophe sans le savoir ; à qui son âme seule apprit l'art d émouvoir les cœurs , et qui possède ce talent si sûr , comme son Philosophe possède ses vertus sans effort et sans vantte'.
A l*acad£mis fkakçaise. Ixiij
Partout je vois des titres de gloire, et chacun de TOUS me fait mesurer avec e£troi rinteryallc qui me sépare de lui.
Mais c'est au milieu ^e ces frayeurs mêmes que j'éprouye de nouveaux bienfaits de mon amour pour le travail. Oui^ je redoublerai d'efforts : oui , je prends ici l'engagement de consacrer ma vie entière à mériter ce beau jour, de tout employer, de tout tenter pour me rendre digne du titre dont vous m'avez honoré. £n sortant de ce triomphe , je rentre dans la carrière; et, la couronne sur le front, je vais combattre avec plus d'ardeur que s'il fallait encore l'obtenir.
Guidé par vous , messieurs , je le trouverai peut-être ce naturel aimable, cette simplicité touchante, cette délicatesse de senti mens que j'ai toujours non pas cherchée, mais désiré de rencontrer. Vous remplacez le maître qui devait m'apprendre ces heureux secrets, celui qui daigna sourire aux faibles sons de ma flûte pastorale , et diriger mes premiers pas dans la carrière qu'il avait parcourue avec tant de gloire. Par quelle fatalité mVt-il fallu dépio-
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. rer sa perte ,'au moment même où votre bienfait répandait la joie dans mon âme ? Le bon-; heùr n'est jamais sans mélange : j'ai perdu Gessner quand vous m'adoptiez. Les félicitations de mes amis ont été troublées par les plaintes dont retentissent les monts helvétiques , par les regrets de tous les cœurs sensibles , qui redemandent Gessner à ces plaines , à ces vallons qu'il a dépeints tant de fois ; à ce printemps qui renait sans lui , et qu'il ne chantera plus. Ah ! quoiqu'il ne £àt pas Français, quoiqu'il ne tint à cette académie que par ses talens et ses vertus , qu'il me soit permis , au milieu de vous , de lui offrir mon tribut de respect , d'admiration. Que mes nouveaux bienfaiteurs me pardonnent la reconnaissance et me laissent jeter de loin quelquei fleurs sur le tombeau de mon ami , sur ce tombeau où la piété filiale, la tendresse patei* nelle , la discrète amitié , l'amour pur et ti^ mi de , pleurent ensemble leur poëte , le chantre â.'Abel , de Daphnis , le peintre aimable des mœurs antiques. Celui dont les IdjUes touchantes laissent toujours au fond de l'âme ou
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une tendi-e mélancolie , ou le désir de faire une bonne action , ne peut être étranger pour TOUS : en quelque lieu que le hasard les ait placés, tous les grands talens , tous les cœurs vertueux sont frères; ils ressemblent à ces fleurs brillantes qui , dispersées dans tout l'univers , ne forment pourtant qu une seule famille.