CHAPITRE PREMIER
^Ma naissance. Fortune de mon père y sa position. Mon éducation. Accident de mon frère.
Je suis né le 6 mars i755, à Gogollos , petite ville du royaume de Grenade. Mon père était le huitième cadet d'un gentilhomme qui dissipait son bien avec les femmes et les maçons. Une seule de ces deux passions suffît pour ruiner Thomme le plus opulent; mais mon grand-père les possédait toutes deux ; elles l'absorbaient si entièrement, qu'il s'occupa peu de sa nombreuse famille; mes tantes furent mises au couvent, mes loncles au service ; mon père fut cornette au régiment d'Alcantara, cavalerie ; il fit la guerre sou8 le- fameux duc d'Albe, assista à trois de ses victoires; et,
a MÉMOIRES
après onze ans de service, et beaucoup de bkssures, il quitta la carrière de la gloire, qui n'est trop souvent que celle des désagrémens. Il devint amoureux de ma mère , et après quelques difficultés , causées par la différence des religions (ma mère était protestante) , il l'obtint et Tépousa. Le père de ma mère lui donna tout son bien, mais en s'en réservant l'usufruit ; et mon père, qui ne possédait rien et devait posséder fort peu de chose , crut encore faire un fort bon mariage : il Rit heureux au moins ; ils s'adoraient, réciproquement, ,et ils passèrent les premiers temps de leur union à Gogollos, où ils vivaient fort à l'étroit; m^^s ils s'aimaient; et quand on s'aime, on a bien moins de besoins.
Je -^s le premier fruit de cet amour. Un an après , ma mère accoucha d'un second fils, et mourut des suites de cette couche. Mon père fut inconsolable; il perdait sa compagne et son amie; il résolut de n'en prendre jamais d'autre et de ne plus penser qu'à l'éducation de ses enfans , et à leUr faire une petite fortune.
La terre de INiaflor était tout ce qui restait à mon grand- père du patrimoine considérable qu'ii avait dissipé . encore était-elle chargée d« beaucoup de dettes. Mon père alla
l'habiter, la cultiva, la laboura, "pour ainsi dire , et se fit donner par ses autres frèrea la cession de leurs droits à cette terre, à condition qu'il en acquitterait les dettes. Mon grand-père , que ces soins auraient dû regarder, était à Murcie, oc^^upé à plaider; car la passion des procès avait succédé chez lui à celle des femmes. Tandis qu'il consumait son temps et le peu qui lui restait à courir après les mauvais marchés qu'il avait faits, mon père nous élevait , et , malgré la modicité de 6a fortune, il ne négligeait rien pour notre éducation. A quatre ans nous fûmes mis en pension à Priégo , petite ville peu éloignée , chez une demoiselle qui tenait des pensionnaires : Ik nous apprîmes à lire et k écrire , et ce fiit cette même année qu'il, aniva un événement qui coûta depuis bien des larmes à mon père.
Le jour de la Saint-Jean i y5g , mon père vint nous voir à Priégo; il était à cheval, suivi d'un domestique , et nous avait apporté beaucoup de finiits , dont mon frère mangea sans ménagement. Lorsque mon père voulut partir pour retourner à Niaflor, je le priai de me prendre sur son cheval , et de me conduire ainsi hors de la ville ; il y consentit; jamais il n'a su me rien refuser. Il me prit donc sur
Tarçonde sa selle, et mon frère fîît placé de même entre les bras du domestique. Ce malheureux valet , craignant de laisser tomber la fils de son maître , le serra si fort sur lestomac, que Ion rapporta mon frère mourant.
On crut d'abord que ce n était qu'une indigestion; mais le mal -dey in t plus sérieux; il se forma une tumeur et ensuite un olcÀre , qui ne s'est cicatrisé que bien des années après. Mon malheureux frère ne grandit pins; sa santé ne fit qu'empirer, et il devint tout contrefait. Mon père le rappela près de lui, lui prodigua les soins les plus tendres , le fit voir à tous les médecins de la faculté de Grenade; mais le mal fut déclaré sans remède :
alors mon père se décida à le garder à Niaflor, et je restai seul en pension.
J'eus à peu près, dans ce temps-là, une maladie assez sérieuse, qui cependant m'épura le sang, et a sûrement beaucoup contribué à la bonne santé dont j'ai joui depuis :
c'était la petite-vérole volante; j'en fus guéri au bout de quelques mois, et je ne quittai pas pour cela Pr^égo. Je n'avais guère que six ans lorsque la milice qui j était en garnison reçut ordre de partir; et on fit monter la garde aux bourgeois. Le gouverneur de la ville, ami de mon père, fit ses, deux fils offî-
ciers de cette bourgeoisie , et me fit moi-même sous-lieutenant. Jeus cix>nc un unHbrme, je montai la garde , et je commençais à me croire un petit être important, lorsque Ion nous congédia, et je perdis mon emploi. Je conti^ nuai k rester dans ma pension à Priégo jusqu'à rage de sept ans. A cette époque , je fis nnjyojage dont le récit exige que je reprenne les choses de plus haut.
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