‹ Œuvres. Le notaire de Chantilly. Le médecin du Pecq. Le dragon rougeChapitre 21 sur 21 · S. JJi> XJi.r · texte numérisé non relu

S. JJi> XJi.r

ïui a»: z^irid Id tEjrx^-îi*? ^siq:!'!.! f:!:d des y?ux. a5n de s'a?surer

-f ;»,u :- 1 1'^ .i.TJo.:? ;,-•■:> .itf #ij!rf-îi.:3 a-*ii d-^v^hiran'.e sur la ît^rre. «.'.ùt? i'ii ii,^ sfr». .^-^-l'».*! îf n-er* à h niarq-is^, celle qui «ait baiuiàt^ i i»f«:- .;irr >:•> -i^-^ ::z-.L-e5 niinrc-fie r"tî Ime, fut alarraée de j j f . i' . n vn; 1. . .; n . 1: c ; * T u*i >:c*irT'ia . M îrlce s 'a55 jra que la c n\ic- Ulq ;♦- u lur;..-^ rsbsfri Ji: î iiizr p?ur à la crDTÎciion contraire, et ^•4^. ..i^;'i r'.-f >.» ztîrs.j'ij.; ec T.-^ii: f•r^^•J3de^ aux autres que le v.vi!..!>w«w •*-'• 1. . :Lr: ■?'.i-: i--^ ^ -*.: -r-u>rmenî ôffeclée que si cUe .••.t.t .• il 'î'.f : ■ :•: ..-:. V tircii* ^-'il n'eiii: p!us.

:.i îÎM.-::.^e I j.^: r;pîi-e >a ri-îîiîii.c. Manne lui répondit avec effort, ■i\ .-iiiii.e -X *•!.. :ûu :'i i.-:»f :•:•-!> if p';:::b i^ur U langue :

— Iv iv ju.> pà;*> i..u-..:T ;-i .1 50.: €2.r':e *^^n vie, puisque tu parais si ,xu -'i.îLu».'. r* >a.> .-M ;i»? :- sdis; r>:i. ;e n'ùi soutenu mon dire que

— ,'u:. •^ r>ii> ."^ |!it; ^-i >i s* 1^-vivi la ir-arquise, laissant ainsi près- T<M. i" i M^r*:!'- ; 1 -i «^ t»? ur;-:ri.î p^is à lui confier des choses après la '•e'xioi:^»! i«.viitiie> ji i;i.:i zf s^m:: p^js permis. Et à moins que d'ê- !•. ».ùc. >o >:yfi.-^Le. ,e z-e Svuùçccrais pcs comme vrai ce qui au •.OiH4> >ti*Juû :aii.v.

~ Siii> Auj: •rid.^ sï^s d'iite, aSIxa Marine, d'un ton qu'elle chcr-

\ld Aiu^T^ Ma -n^. VI c< d-^ œcn avis par complaisance; tu ne sais jKtf* in «iijt . cv ^uc e •-•? i'^ i** le to s, ne t^? persuade pas.

— ^ •t.i*^•,»u^ cvts ^^^^-«l? Pourquoi nfaccuser amsiî Sans douta r:uiiii{.u> lUijiK ;m.* V cvœnacôî'-ir :ûi la près de nous , mais ce n'est |Ma ^hk' i j.>vi« A***r 3^ ?vis <i:rp.*ï?er... p«>ur ne pas imaginer... pour ne Ifue^ s^vav. . l\'us^.* «iicifZK^inci ce::e Icitre; il y a un quart d'heure que

je de? rais être partie , s'écria Marine en emportant la lettre et la fin d'une situation horriblement pénible pour elle à soutenir plus long* ' temps.

\ — Puisqu'elle veut être trompée... murmura Marine en quittant une seconde fois l'hôtel pour se rcnaro au couvent de Saint-Maur.

( Le reste de sa phrase mourut sur ses lèvres.

C'était la fin du jour ; la marquise de Courteiiav descendit à pas lents au salon, où ells trouva son mari très préoccupe de l'idée folle dont il avait fait part à Marine dans la matinée. Il s'était juché sur le bord d'un fauteuil , regardant furtivement à droite et h gauche , comme si un péril le menaçait. Ses yeux ronds biillaient dans les cavités de sa maigreur; il était triste et effrayé : c'était véritablement un hibou.

— Fermez bien la porte I s'écria -t-il dès qu'il vit entrer la marquise. Si quelque chat s'introduisait ici...

— Voilà rhomnie avec lequel je serais obligée de passer ma vis si je ne conservais encore l'espoir...

Elle alla vers lui avec 1 air de pitié mélancolique qu'il lui inspirait lorsqu'il était dans cet état, et, lui prenant la main comme à un enfant dont on n'obtient rien que par la douceur, elle lui dit pour le rassurer : Venez, jie craignez rien, monsieur le marquis, nous avons à nous entretenir de choses sérieuses. Asseyez-vous près de moi.

— Je n'ai rien à redouter, du moins?...

— Puisque votre excellent frère le commandeur est mort, reprit la marquise, iiesant sur chacune de ses paroles pour exaihiner l'effet produit sur celui dont l'attention lui importait tant, puisque le commandeur est mort, reprit-elle, il nous est imposé l'obligation de faire célébrer demain, dans la chapelle de l'hôtel, un service funèbre pour le repos de son âme. — S'il est faux qu'il soit mort, penca la marquise, il n'osera pas consentir à cette cérémonie, qui serait une profanation.

— Vous avez été prévenue, répondit le marquis sans hésiter et avec une plénitude qui accusait la plus coulante netteté d'esprit ; j'ai fait tendre de noir, la nuit dernière, la cliapclle de l'hôtel. Notre aumônier est averti qya la cérémonie aura lieu sans bruit demain, à sept heures, et rien qu en présence do notre famille et des domestiques de la maison, le

Senre de mort de mon malheureux frère étant assimilé au suicide par la ernière lettre pastorale de Mgr Tarchevôque de Paris. Voyez si ce que je TOUS dis est vrai, ajouta le marquis de Courtenay. Et, prenant h son tour sa femme par U main, il la conduisit à une grande croisée de l'appartement ; il tira les rideaux.

En ce moment les rôles étaient changés, l'esprit faible, abattu, nébuleux, désorganisé, c'était celui de la marquise.

— Tenez ! dit le marquis en étendant le bras et en désienant la galerie basse où se trouvait la chapelle; tenez, vous apercevez d'ici, à la lueur des bougies, les tentures noires, le catafalaue, et attachés aux piliers, les écussons aux armes de mon malheureux frère le commandeur.

Le cœur de la marquise dut devenir blanc à ce spectacle. Elle était venue pour effacer de son esprit un dernier doute, et son mari lui mettait un catafalque sous les yeux. Son mari, qui n'aurait pas osé, comme elle avait pris soin de le penser elle-môme, commettre un sacrilège en faisant célébrer un service funèbre pour un frère qui ne serait pas mort.

— Ah I oui, il est mort I dit-elle en appuyant, par un frémissement nerveux, son bras sur celui du marquis qui était resté tendu ; quelle fatalc illusion m'étais-je faite!...

— Hélas! il n'est que trop vrai, murmura le marqub après avoir tiré les rideaux et devenu pour un instant le personnage fort de l'entretien. Vous n*en doutez plus a présent ajouta-t-il; et si vous eussiez vu comme moil...

— Non! je ne doute plus maintenant, interrompit la marquise toute

360 LE DaACON ROL'GB.

ptle, presque indignée du ton parfait de certitude répandu dans les |a-

Sles ae son mari qu elle aurait voulu voir en ce monient frappé des sites les plus évidcns de la folie, afin de nier les paroles qu^il prononçait

— Si vousFeussicz vu comme moi, reprit-il, tooSberà terre, trappéaa cœur de la balle de son adversaire...

— II a été frappé au cœur 1 dites-vousT

— Au cœur ou au front, qu*imporle, continua le marquis, puisque devait mourir du coup.

— Et il n'a rien dit, il n'a |)as eu la force de vous faire ses adieu? s*informait la marquise, instruite pour la première fois des drconslances du duel.

— 11 est tombé pour ne jamais plus se relever. Ses yeux se sont fermés, son pouls ne battait plus. Cétait un cadavre.

— Comme il a toute sa raison en me disant ces affreux détails* pensait la marquise dans la désolation de son fime. Que n*eûl-e]le pas donné pour que tout à coup un accès de folie s*emparant de lui, elle pût au moiK mettre en doute ce qu^il lui racontait ? Elle a)la jusqu'à provoquer cette erreur dont elle avait besoin, — et c*est bien là le cœur ^humain, — dte porta à droite et à gauche ses regards, comme si elle eût craint le ridicule danger dont lui avait parlé son mari. Elle les plongeait avec affectation sous les fauteuils et les meubles afin de lui faire croire qu^il poolait bien s*y cacher un de ces animaux domestiques si redoutables aux oiseaux.

— A demain matin, sept heures, répéta la marquise. J*y serai.

La certitude des intérêts humains s'écroule avec une facilité dont de- Traient s'étonner ceux qui n'admettent que »les certitudes appuyées sur des causes matérielles, faisant bon marché des autres certitudes, de celles dont la religion est la base. Sur quoi reposait l'opinion où avait été jusqu'ici la marquise, que le commandeur avait survécu au duel? Sur ans indiscrétion qu'elle avait cru surprendre dans les propos de son mari, et son mari venait de lui prouver qu'il ne s'était nullement trahi dans sa première relation. Elle avait, il est vrai, une autre preuve, c'était la tache de sang imprimée au bas de sa lettre ; c'est-h-dire une bizarrerie explicable de cent manières, un tour de moine oisif et cruel aux mains duquel la lettre aurait pu tomber.

Celait la seule preuve qui lui restât.

Aussi se jeta-t-elle sur cette lettre avec l'avidité du désespoir en entrant chez elle, a Mais je ne suis pas une insensée, s'écna-l-elle, cette tache de sang existe, elle est là, dans cette lettre, je Tai vue, je l'ai touchée, i Elle ouvre la lettre, la tache de sang n'>^ était plus. La marquise fut fou- ^oyée sur place. L'endroit était estompe par le frottement de ses doigts, mais la marque qu'elle cherchait avait dispiru.Pour achever de lui enfoncer au cœur l'affreuse conviction qu'elle se trouvait mainte^autdansTimpuis<iance d*écarter. Marine, qu'elle savait être de retour à rhOicl depuis plusieurs heures, car la nuit était très avancée, n'était pas remontée lui dire le résultat de son voyage à Saint-Maur. Marine, pensa-t-elle, ne •voulait plus, sans doute, se prêter davantage à une comédie fantastique; porter des lettres à une personne enfermée dans le cercueil depuis trois jours. La marquise passa les heures qui la séparaient du moment où elle descendrait à la chapelle, dans l'hébétement, dans la pétrification inertû qu'éprouvent les condamnés à mort dans leur cellule. Elle rêva les yeux ouverts, veilla les yeux profondément fermés, se crut morte depuis long-temps ; mais la réalité était là et le soleil avait roarcbé. A sept heures, une de ses femmes de chambre vint lui dire que toute la maison, rassemblée dans les pièces basses, l'attendait pour se rendre à la chapelle. L'aumônier avait déjà commencé ses prières. «Je descends, répondit la marquise^ qui ne s'était pas déshabillée. Je descends, d Elle se sotk-

LB DBAGO?! BOUGE. tff

Tint de son père, si ferme et si grand à Theure de son supplice, et eU^ eut la force de se lever et de marcher.

Uno lettre était sur sa table, où la femme de diambre l'avait déposée en entrant; la marauise la prit, Touvrit. Comme elle trembtoit t Cette lettre portait sur la suscriplion la marque distinctive affectée aux lettres qu'on appelait alors de la petite banlieue.

— Ma nicro . oh t ma mère t s'écria la marquise « dont les geo^^ui flé-^ chirent. c'est son nom ! le voilà I tout ce que je lui avais demandé : son nom ! Maintenant, que Dieu lui-môme descende et qu'il ose me dire qoa le commandeur n'existe pas! son nom est là, écrit de sa main , il vit, il a signé !

— Madame ne descend pas? revint dire la femme de chambre, qui attendait sur le pallier.

— Mais oui ! me voilà , répondit la marquise ; je vous suis , je àonum rni dernier coup d*Œil à ma toilette. Comme je suis détaite I Laissez-moi

8 lacer une mouche à la tempe , cela corrigera la pâleur de mon visage, ne faut pas luire peur au monde , laisser croire k M. l'anmAnicr (m c'est moi qu'on enterre I Mais quel beau temps il lait ! (^elle agréabla matinée I On respire, on renaît. On dirait une visite de prmtemps. Nous irons œtainement à la campagne cette année, n'est-ce pas ? dit U marquise à sa femme de chambre, en passant devant elle pour descendre à & chapelle.

— Qu'a donc madame la marquise, murmura la femmo de chambre^ pour être si gaie, elle qui a la mort sur le visage !

La marquise avait la résurrection dans la main, la lettre qu'elle venait de recevoir. '

Bientôt toutes les personnes de l'hôtel, maîtres, intendans, domestiques^ forent réunis autour du catafalque élevé au commandeur au milieu do la chapelle. Tendrement aimé de tous ceux qui l'avaient connu, il éveilla à ce moment pieux le souvenir de ses belles qualités, de ses généreusM actions. Chacun se rappelait au fond du cœur un trait de sa vie. Ce re* cueillement est la plus sainte des prières. A genoux sur le premier rang» Tristan et Léonore n'auraient pas été plus affligés de la mort de leur mère. Ils avaient perdu, en venant k cette cérémonie, l'innocent égcisnia de leur â^e ; la douleur les avait traités en grandes personnes. Leurs jreux cernes, leurs joues amincies, leurs fronts triâtes, leurattUude flctne» iémoignaient combien ils sentaient la perte de leur meilleur ami. Lear peine se voyait d'autant mieux qu'ils étaient agenouillés près de leur père, chétive créature dont ils ne devaient attendre ni appui ni protection, intelligence évanouie, grand nom livré d'abord à la pitié du monde» aujourd'hui au ridicule des salons. Que de moyens n'avait-il pas fallu prendre, que de ruses n'avait-on pas employées pour le décider à descendre à la chapelle? Il n'avait voulu y figurer qu'^ l'abri des barreaux d'une cage, excessivement logique dans sa peur d'éUe dévoré par les chats. Comment constniiro une cage asseï grande? Le marquis n'avait cédé que devant cette difOculté d'exécution. Mais comme il s'était fait entourer! comme on lisait sa peur sur son visago oflarél II regardail sans cesse autour de luil

C'est Marine, la forte tête de la maison, qui avait tout réglé en si psa de temps ; semblable à œs bonnes mères dont la souffrance agrandit la cœur et qui seraient capables, à l'heure de l'agonie, de se laver de leor lit pour se Uiller elles-mêmes leur hnceul de peur de causer trop de cha^ grin à leur fille.

Lm cérémonie funéraire se fit dans tous ses détails. Une seule personna restait calme au milieu de la consternation générale. C'était la marquise r an ne vit pas glisser une seule larme entre ses paupièns. Bile semblait an contraire sourire parfois à ce qui se passait sous ses yeux. Ella s'épa* — ' — 't intérieuremeot àoe jeune soleil, pmmenant ses chaaoasdfar sur

Ip manteaa du catafalque, teignant le pavé des gaies bigarrures des n» traux à travers lesquels ils passaient. Ni le chant des morts, ni la prière suppliante, ni la voix érnue de Tauniônier, qui prononça en chaire 1 éloge funèbre du commandeur, ne plissèrent une seule fois le front de la marquise. Elle chantait aussi, ^mais les vertes joies de Tespérance. Elle murmurait Thym ne de vie. quand on chantait à ses côtés l'hymne de mort. Tout lui paraissait heureux et riant. Il pleuvait pour elle des paillettes d'or ; le jour était rose, l'air était doux dans cette chapelle si noire, si humide, si lugubre pour les autres.

Aucun de ses mouvemens n'avait été perdu pour Marine.

La cérémonie achevée, chacun se retira en silence.

Dès qu'elle fut dans ses appartemens, la marquise se hâta de se débarrasser de ses habits de deuil, qui l'oppressaient ; elle nassa une robe claire comme ses idées et se plaça à son secrétaire. — Elle écrivit :

« Avoir lu votre nom, ce n est plus douter de votre existence, quoique je revienne à l'instant même d entendre réciter l'office des morts sur vous. J'ai poussé l'impiété jusqu'à être heureuse, quand tout le -monde à mes côtés fondait en larmes. Mais je savais que tous ces pleurs pouvaient s'arrêter sur un seul mot de moi, un seul mot toujours au bord de mes èvres. Si je l'eusse prononcé, toutes ces douleurs s'écoulaient autour de moi, les tentures noires disparaissaient comme un nuage ; mes enfans, voire frère, vos serviteurs, passaient de la désolation a la joie , de la mort à la vie, tout comme moi-même après avoir lu votre nom. 11 a fallu refouler dans mon cœur ce mot qui aurait produit ce miraculeux changement. C'est cruel ; mais cette cruauté , l'avouerai-je ? n'était ps sans charme pour moi. Que Dieu ! je l'imagine , doit se sentir jgnjia et consolé, — s'il éprouve à quelque titre nos satisfactions terrestres , ^ de savoir d'avance qu'il va faire, à telle minute donnée, le bonheur de ceux qui souflrentt J éprouvais quelque chose de cette satisfaction égoïste et divine.

» Je ne veux pas savoir si votre blessure est grave , mortelle ; elle ne peut pas l'être , n*est-ce pas ? Je ne veux pas savoir si vous garderez le lit encore long-temps ; je ne veux pas savoir si vous souffrez beaucoup; je ne veux pas savoir... je ne veux rien sayoir. — Vous vivez! que mes enfans sont heureux l

)> Il est temps de s'occuper des moyens de vous tirer des suites de cette mauvaise affaire. Elle n'est pas sans difficulté. A l'exemple de soi grand aïeul, Louis XIV, le jeune roi , prétend se montrer de la dernière sévérité contre les duellistes. Il ne veut pas imiter la faiblesse du réffent. Dans son conseil, l'abbé Fleury paraît l'emporter sur le duc de Elounion, qui ne voit pas avec la rigueur du vieux ministre ces combats singuli^ Jusqu'ici vous n'avez rien à craindre, puisqu'on vous croit mort ; mais , comme vous ne pouvez toujours rester renfermé dans le couvent, il laut prévoir le moment, très prochain, je l'espère, où vous en sortirez.

ï» Des trois combaltans qui ont pris part à ce duel , vous êtes le plus menacé, par la raison fort simple ^ue votre adversaire est en fuite et que AI. le marquis,volre frère, est censé avoir agi sans discernement et à votre instigation. Tout retomberait donc sur vous. L'abbé Fleury ne serait ~)as fâche de faire un exemple, et de le prendre surtout dans ma famille. 1 faut donc que j'obtienne votre grâce du roi lui-même, et que je la lui demande directement dans un moment où il sera seul. Il se présente une occasion. Le roi se marie dans huit jours; il y aura réception, hal h la cour. Je verrai sa majesté, et ma demande lui sera faite. Je ne doute pas de la réussite. Dans huit jours donc, vous po.urrez reparaître sjît la listé des vivans. Enfin, vous me devrez quelque chose t à moi qui suis la cause de tout ce qui a eu lieu ; je l'avoue en baissant la tête devant vous dont j'ai failli causer la mort.

> Je n'ai jamais tant souffert, sans doute, que ces jours derniers, mais

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j*ayoue aussi que les émotions que j*ai ressenties par intervalles m'ont paru d*une nature supérieure aux joies que j'ai goûtées jusqu'ici. Il y avait comme la main de Thomme dans celles-ci : j*ai reconnu une main autrement puissante dans les autres. Il me semble que ces deux félicités peuvent s'appeler. Tune le succès, le plaisir même; l'autre, le bonheur. Je connaissais le succès, je n'avais qu entrevu, sans doute, le bonheur. Gomment comparer la satislaction que j'ai eue dans le monde d'être connue, louée, applaudie, admirée, à ce que j'ai goûté de pures félicités en apprenant votre résurrection, en voyant le dévoûment de mes serviteurs, en sentant couler pour la première fois sur mes joues les pleurs versés pour vous par mes enfans I Peut-être les douleurs domestiques ont-elles ceia de bon, quand elles ont cessé, qu'elles deviennent un inexplicable motif de contentement ; tandis que les plaisirs que pYocure la vanité ne laissent dans la main que le vide et dans le cœur que le doute.

» Quoi qu'il en soit, j'ai toujours été punie jusqu'ici de mes succès du inonde, et ]e no voudrais pas, même au prix que je les ai achetés , ne pas avoir connu les consolations dont je me suis abreuvée.

» Mais j*oublie que, si je n'écris pas à un mort, j'écris du moins à un malade. Je ne veux pas vous fatiguer. Si vous pouviez, dans votre réponse, me dire que vous approuvez mon projet de parler au roi, vous m'encourageriez à cette démarche, dont le succès, du reste, me paraît certain.

» Votre bien aimante belle- sœur, » Casimire. »

Un point reste à éclaircir parmi les événemens qui se sont passés :

3u'étail devenue la lettre écrite par la marquise de Courtenay au duc e Bourbon, le soir où elle revmt si agitée de la Comédie-Italienne; la lettre dans laquelle elle sollicitait avec tant d'instances la nomination de Raoul de Idarescreux comme capitaine dans la maison du roi? Une heure après l'avoir lue le duc avait envoyé la nomination à la marquise, quoiqu'il n'eût rien compris à sa conduite. Il n'avait pas oublié avec

3uelle indignation elle avait repoussé, dans le conseil, la demande u jeune dragon béarnais peu d'heures auparavant. Si de graves soucis ne l'eussent distrait, il eût, avec plus de raison quo tout autre, soupçonné quelque intrigue de cœur dans ce conflit de contradictions. Mais le duc se détachait du pouvoir, poussé du pied de plus en plus par l'astucieux abbé Fleury. La faction des vieux l'emportait. On pressentait le moment où la cour l'enverrait méditer sur l'instabilité des grandeurs humaines au fond des ombrages de Chantilly. Ce moment ap;prêchait. Le duc pouvait commander les chevaux de poste. 11 avait donc expédié le brevet de capitaine sans y attacher la moindre importance. Mais la marquise de Courtenay n'en avait fait aucun usage ; elle l'avait jeté au feu en apprenant la tournure qu'avait prise l'événement de la Comédie-Italienne. Ce qu'elle aurait accordé d'abord au prix d'une prudente faiblesse, il eût été infûme, à elle, de l'offrir alors pour empêcher un duel. Dans cette circonstance, elle aurait eu l'air, en tendant le brevet à l'homme mis à la porte de chez elle, de lui demander giâce pour son mari et pour son beau-frère. Cette pensée ne pouvait lui venir. Le brevet avait été détruit. Seulement, pour ne pas trop se compromettre d'abord, elle s'était hornblciBent compromise plus tara. Tous les e^ «ions placés par Tabbé Fleury dans les bureaux du duc de Bourbon , eurent connaissance de la pétition de la marquise de Courtenay en faveur du

i'eune dragon béarnais ; la manière pressante , la forme romanesque , 'heure singulière de la demande, furent portées à la connaissance de la cour, qui connut ainsi le fait et les détails avec une grande jubilation de scandale. Il plut des épigrammes et des chansons.

L'orage grondait fort, on le voit, autour de la marquise , en même temps que tous les appuis dont elle s'était entourée ployaient et mena-

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çèi'^ui de se briser. Deux aocre» seules réMsUieat ecserr? i ro ■est da coomt qoi remportât. Le ooaiiaaiidsvr. 4hs p2uidt 9 car qae restait- il de loi en rôti'«é? Excepté la iDan;iiise. qui : affinn^-r qu'il TÎTaît encore après tant de preoT«sde sa non? Le ] iinpéricax cbez tHe de croire à b fie da ccfnnundfiir. gnriçTic» jm-ductions mjslénru^ei dont le temps ne tarderait pas à dêdiirer le ^vif, aoffiâdKnt'ils pour le ccmpter encore au nombre des rirans* S^aaUrt consoUtiun résidait di^ns se< deux enfans« Tristan et LécDore. ESe letenaît â eux et s*j attachait a\ec une énergie désespérée. La d^ya^m les loi rendait. Elle aurai: roula maintenant leur parer 'no: â b fc îs FaaMV dont elle les arait prirés jusqae-4à. La mm réclairaii ks draiis négâséi par b Cemme. Uais ces 5ort» d'oubli àe réparent-ils ?

Toutes les caresses qu'elle jetait dans cet abîme pour le combler rêCiblissaienl-enes le niveau ? Ils allaient entrer dans b rie eux 9usd ; a\aitelle préparé leur sort? Elle courait compter les heures 011 eîle aratt sacrifie les a^îialions du monde et de b cour aux soins de leur éducafn. Tristan n'était c|u*un jeune homme, un enbnt aimable d'un caractm léger et facile, qu elle n'osait pas élever comme eTe arait été élerte pr non père, de peur de recommencer une tradition fatale; d'ailleurs, i n'arail en lui aucune des qualités sérieuses de M. le comte de QnSIr. Il aimait le pbisir, courait les îèies et ne soupirait qu'après le moiKSt où il aurait un emploi d'honneur à b cour.

Le sort de Léonore occupait plus sérieusement b marquise : elle ne sa souvenait pas sans effroi de b prétention menaçante da dmiroa roo^ fl arait osé demander la main de Léonore, Pexiger. Ce ieune hi >nuBe arat montré tout ce qu'il serait capable de tenter pour l'obtenir. Il était M16, mais b menace était restée suspendue. S'il reparaissait on jour: s'fl renaît une seconde fois et plus impérif'usement encore redemander Léonora à la marquise, comment celle-ci défendrait-elle sa fille? Le commandear serait-il la pour Is [.rotéger? La terreur des mères est propliéti-iue. Ce jeune lK>mnie reviendrait un jour; la marquise en était sûre: il n'était pas loin de Paris; il n'avait pas touché le prix de sa vengeance, si niysiéneusa et si bien calculée. L(;onore était ce prix. A qui dire toutes ces craintes? à qui les confier utilement? Habituée à U défiance, elle voyait dans chacun de ses domer^liques un complice qui ouvrirait piiur de l'or, quelque nuit, les porles de son hôtel à Raoul de Marescreux, et Léonore serait enlevée.

Pari«î, dès ce moment, ne lui parut pins un lieu assez sûr pour mettre sa fille à Tabri d'une pareille lenlative. S^crèlement elle écrivît ao duc de Bnurbon de faire nommer Tristan secrétaire auprès de l'ambassadeur de France à Madrid, et de lui permettre de se faire accomfwgmer de sa sœur Léonore. Son fils étant d'àj^e à entrer dans les fonctions diplomatiques, elle sollicitait pour lui cet emploi» dont il était digne par sa naissance.

Tel fut le projet auquel la marquise de Courtenay s'arrêta, et le seu! qui panV. offrir à sa sollicitude maternelle de suffls'antes garanties contre les poursuites de Raoul de Marescreux. La réponse du duc de Bourbon fut sa propre oraison fu''2bre. En accordant h la marquise ce qu'elle lui demandait pour son fils, il ajoutait que c'était la dernière faveur qu'il faisait. Le roi venait de le remerci»T de ses services en l'exihnt en Bretagne. La cabale de Tabbé Fleury avait pris le dessus, ce à quoi il s'attendait depuis long -temps, les Condé ayant succombé à la cour tontes te fois qu'ils se sont trouves aux prises avec les prêtres , leurs étemels pcrliécuteurs. Du reste, il se félicitait de fermer son règne de ministre par une faveur qu*une heure plus tard il n'aurait pas pu accorder.

Cette di«<çrâce était une immenc** perle pour la marquise de Omrte- Qiji mois file ne devait en sentir tout le poids qu'après avoir épnisé ùt

LE DRAGON EOUGE. 365

feîe qu'elle éprouvait de pouvoir envoyer et cacher en Espagne son fib Tristan et sa fille Léonore.

Une heure après et la nuit ëtant venue, une chaise d9 poste fut attelée sans bruit sous la voûte de Thôtel.

La marquise fit ensuite venir dans ses appartemcns ses deux eoDans, et elle leur dit en faisant voir toute son émotion.

— Vous allpz partir.

— Avec vous, sans doute, ma mère ? s'écria Tristan.

— Seuls. La voilure vous attend.

— El pour aller où? demanda Léonore.

— Voire voyage est un secret ; un homme qui a toute ma confianca va vous conduire en Espagne. Je voulais d'aboixl vous taire la ville où ît est chargé de vous conduire, mais je n'ai pas le courage de vous la laisser ignorer ; votre fuite, déjh si cruelle, ressemblerait trop à un exil, chers en fans. On vous mène à Madrid. Voilà où vous allez.

Léonore se jrta aussitôt en pleurant dans les bras de sa mère. Pendant quelques minutes la marquise confondit ses larmes avec celles de Léonore.

— E?l-cc que nous no nous reverrons plus, ma mère? murmura la fille de la marquise. Est-ce pour toujours?

— Pour toujours! Est-ce que cela serait possible? ne suis- je donc plus votre mère?

— Tribtan, reprit-elle, je mets votre sœur Léonore sous votre protec* tioo.

— Ma sœur court-elle quelque danger? faut-il la défendre? Ah ! parlez! parlez!

— Voire scrur, continua la marquise en essuyant ses larmes, ne court aucun danger réel ; mais vous allez tous les deux daAs un pays où voUe union lora votre force, où si un bras doit la protéger, c'est le vôtre, mon fils bien-ainr)é, mon Tristan. Je n'ai pas voulu vous dire autre chose. .Vous n'êtes plus un enfant.

— Non ma mère.

En parlant ainsi, la marauise admirait avec une douce pitié l'énergie qu'elle avait éveillée dans Tame de son fils, taudis qu*elle ne pouvait renoncer à voir en lui ce qu'il n'était que trop, an enfant délicat dont Téloignement la remplissait déjà de crainte

— Vous êtes si peu un enfant que j'ai obtenu pour vous, Tristan, de la bonté de monseigneur le duc de Bourbon l'emploi de secrétaire d*ambassade.

*- Ah ! ma mère, s'écria Tristan avec enthousiasme, laissez-moi aller le remercier.

— M. le duc est exilé.

— Exilé I

— C'est la vie, reprit la marquise. Votre protecteur cherdie peut-Otrc lui-mOroe en ce moment une protection.

De sombres pressentimens travenèrent l'esprit de la marquise au souvenir de cette grande déchéance.

Un homme ouvrit à ce moment la porte du salon ; il avait un manteau de voyage.

— Encore un instant ! lui dit la marquise. Laissez-nous.

— Mes enfans, reprit -elle en s'emparant de la main do Tristan et do Léonore, écoutez mes paroles comme si Dieu lui-même vous les disait.

Pénétrés de l'émotion de leur mère, les deux enfans s'agenouillèrent sur le tapis.

La marquise n'osa pas les relever. Elle se pencha sur eux, la visage inondé de larmes, et elle leur dit à Toix basse :

— Votre mère vous demande pardon à tous deux, non pas de n^ pas Tousavoir aimés, car ellen'a ps ce cruel reproche b s'adresser, maisd'aToir

366 LE DnAcoN nouûE.

néglige de veiller autant qu'elle Tauraildû sur votre éducation. AuUea'l» vivre pour vous, de former votre caractère, de vous préparer au bonheur par ses soins, elle a livré sa vie à des occupations aévorantesqm ne lui ont rapporté que des doutes, des soucis , de l'amertume, sans parler de ce qu'elles lui réservent encore. Elle vous a oublié...

— Ma mère I s'écria Léonore, qui souleva doucement sa tôte, je sois sûre que vous nous avez toujours aimés.

— Chère enfant, vous dites vrai ; mais cet amour d'une mère pour ses enfans ne suffit pas à leur bonheur. Je vous devais plus que de Famour; * je vous devais mes soins, mes veilles, mon temps, mon exemple, ma ' vie... Il est trop tard. Je n'ai plus qu'une prière à vous faire. C'est d'être Fun et l'autre conûans et bons dans la vie ; de parler sans feinte, et d'agir comme vous parlez. Gardez-vous de la dissimulation comme d'une grave faute, et du mensonge comme vous éviteriez un crinie. Soyez simples et vrais comme Dieu vous a faits. C'est déshonorer Fâme,. crojezen votre mère, emi)oisonner le cœur, corrompre la vie, que de ne voir jamais autour de soi que des trompeurs, des fourbes, des méchans, des êtres intéressés à vous nuire. On finit par être comme eux. Tristan! croyez à l'amitié des hommes, à leur sincérité; c'est beau, c'est bien, dûton se tromper quelquefois ; c'est le charme , c'est la dignité de la vie. Aimez-les, ils vous aimeront. Vous m'écoutez, mon ûls?

— Ma mère ! je vous écoute de toute mon âme.

— Et vous, Léonore, abandonnez- vous h la même franchise, vous aurez les mêmes récompenses. Nous no valons , nous autres femmes , sachez-le avant qu'une dure expérienco ne vous Fapprenne, que par la bonté du cœur , et nous nous perdons souvent , toujours , peut-être^ par la supériorité de Fintelligence. Pendant le plus ou le moins de temps que vous allez vivre loin de moi , vous deviendrez belle, ainsi crue vous le promettez déjh. Vous serez entourée d'hommages , repoussez-les doucement : la vérité dans l'amour est encore le meilleur guide que doive prendre une femme. Ce que je vous dis est au dessus do votre âge, mais non au dessus de l'iroporieuso nécessité de vous donner en quelques minutes tous les bons conseils d'une mère qui no les a pas reçus, elle , qui les a achetés bien cher pour ne les avoir pas reçus. On vous aimera • Léonore, et si vous aimez à votre tour, eh bien ! aimez ; portez au front votre amour : ne craignez pas d'éprouver ce sentiment , ni de le dire. Votre franchise vous sauvera de tous les tourmens du doute et de toutes les hontes de la contrainte. Enfin, ne cachez rien à vous ni k personne.

— Ma mère, je ferai comme vous, interrompit Lé<»nore.

— Je n'ai pas fait ainsi, moi ! et c'est pour cela que je veux que vous soyez heureuse.

C'est que je n'ai pas eu de mère , voyez vous , se reprit vivement la marquise, je n'ai pas eu de mère qui m'ait conseillée. Vous serez donc pour moi, dans vos lettres, d'une absolue franchise. Entendez-vous, Léonore? Vous ne me cacherez rien, ni vos pensées, ni vos sentimens ; enfin, vous me traiterez comme tout le monde, et je ne vous abandonne qu'avea la promesse de voire part, la promesse sacrée, que vous vivrez avec la simplicité d'une enfant et la candeur d'un ange.

— Je vous le jure, ma mère I et je vous tiendrai d'autant" plus fidèlement mon serment qu'il m'a semblé, pendant que vous me (Mirlîcz avec cette bonté, avec cette tendresse, que j'entendais la voix chérie de notre oncle, de mon cher oncle le commandeur.

La marquise , en poussant un cri de douleur , éleva jusqu'à ses lèvres palpitantes ses deux chers enfans, qui la soutenaient elle-même.

Elle ne sentit pas qu'on les lui enlevait ; elle n'entendit pas la chaise do poste qui roula sur le pavé de la cour ; elle ne revint de sa léthargie qae long-temps après leur départ , et ayant une lettre dans sa main a demi ouverte.

Li nuit était bien avancée lorsqu'elle se pencha pour la lire.

« Madame, % Puisque vous paraissez tenir , par l'effet d*une curiosité dont je ne

> m'explique pas la cause, à vous assurer de mon retour à la vie, j*em-

> ploierai les premiers instans de ma convalescence à répondre aux let-

> très que vous m'avez écrites. Je me croyais deux fois mort pour vous

> cependant ; mais je cède à vos instances , j'obéis aux cris de votre in-

> quiétude, je vous rends la pitié que vous m'avez montrée. Ma gêné*

> rosité répond à la vôtre. »

-— Quel langage! murmiura la marquise , est-ce bien lui qui parle ? 11 B'a vu que la générosité de ma conduite? Il ne comprend pas , dit-il , la cause de l'intérêt que je lui porte. Mais , que dit-il ? Une explication t Mon Dieu ! une explication.

c Vous avez pleuré sur ma mort, dites-vous , mais que vous importait

> ma vie puisque vous savez l'avoir à jamais troublée par une action

> dont j'aurais emporté le secret au tribunal de Dieu, si Dieu eût daigné

> m'appeler h lui. »

— Une action I quelle action ai-je commise? Ah! cette nuit est fatale. Haletante, la marquise reprit :

c Le dernier objet que j'ai vu dans ce monde, au moment où je parais-

> sais devoir le quitter pour toujours , — c'est votre portrait ,dans les >- mains de M. Raoul de Marescreux. »

— Mon portrait ! s'écria la marquise, mon portrait! I ! Àhl oui, mon * portrait I... Mon père ! ajoula-t-eUe en s'adressant à la pâle efGgie de son père : c'était bien mon portrait qu'il a vu dans les mains de ce Raoul de Marescreux.

Puis reprenant encore sa lecture :

c Et la dernière parole que j*ai entendue de la bouche de mon kcu-

> leux adversaire est que vous lui aviez donné vous-môme ce portrait. » -— ph! l'infâme ! s'écria la marquise. En sorte qu'il aurait été , qu'il

sarait'mon amant, n'est-ce pas?

La marquise lut enûn cette demi-ligne.

« Vous aimez cet homme.

» Adieu, madame, » Commandeur de Courte^av. »

— Moi je l'aime I Moi ! Ah I cet homme se venge trop , mon père ! — - Est-ce qu'il ne lui arrivera pas malheur comme à vous, mon père?

— Moi. jeTaimoI répéta -t-elle, et il le lui a dit le pistolet sur lo eœurt Et sile commandeur était mort, ses jeux, sa bouche, se seraient fermés pour toujours sur cette calomnie. Quelle épouvantable mort ! Il loi a dit cela! Mais j*y pense , il le lui a dit dit devant des témoins , de> ▼ant mon mari! Ah! tout se dévoile! Je suis, h cette heure , la fable de Paris, la moquerie dessalons; et je ne savais rien ! Je devine à présent, je prévois à présent, je sais tout a présent. Ce jeune homme, ce Marescreux m'a déshonorée en un jour , il m'a enlevé en un jour l'amour du commandeur. Mon père ! mon père ! Vous m'avez laissé sur les bras uu terrible héritage.

« Moi, vous avoir traUi ! revint la marquise, et comme » elle eût parlé au commandeur ; et vous avez pu le croire? De tous mes maux, celui-là est bien le plus horrible. Quelle affreuse agonie il me doit I quel affreux retour à la vie ! Je connais la susceptibilité de soq âme. Cette conviction l'a mortellement frappé. 11 se plaint à peine, il no m'accable pas, il no ne maudit pas. Je sais ce qu'il aura souffert, ce qu'il souffre encore. Mourir pour moi, et apprendre au moment de mourir que je ne Taimais fM6, que j*en aimais un autre, celui qui va le tuer ; et ne rien dire, el mourir* Cette résignation est sublime ! mon Dieu ! jo ne vaux pas cela, non, je ne vaux pas cela. Quelle femme mérite tant d'amour et tant de dévoument ? Cependant, vous le savez, mon Dieu, j*ai pleuré sur lui tou-

3w^ LE onAGON noiruE.

i€> !.s br:n»<f7ue j'avai? dnn>le cœur; «?t je le pTeure encore. Pourquoi m < 'jn «n^ ne 5^n:-il> plus li? Quo je suis malheureuse! Personne, poscnn? p-ur r.e ronsoler.

s J-? Tab lui ?cr:re. il faut que je lui écrive... Je vais écrire au cornr^2r. i 'ur jù^ ce que !ui a dit ce Raoul de Marescreux est une abomin»iU ;»îv?r.:'»n à 'a;uelîe il a eu recours pour se venger de ce que je lui ai rf.f^ !a m.^ia iJe ma Q!le. Je vais lui dire que ce portrait fut envoyé ï >. Ti :V r?. M. de Mare?creux aîné, lorsque mon père eut la fatale pensés èr m'ur.ir à \:i'\. afm de lui prouver qu'il l'ait indissolublement sa d>^im À t> lo de sd famille, lors ae la conspiration contre le régent. MnisThomraa^ ^^'j-e j-? luî fi:>a-s moî-m»*me de ce portrait? eh bi«?n ! je dirai la Térilé; je cirji qu-? m n ç<^? me força à ^rire de ma main les mois tracésau bas <ie œ pv;r:n:\ Me croira-l-i( ? Oh ! en suis-jc arrivée à ce que lui aoss n'ii: a jcuft respect pour ma part)le ? mais je le lui jurerai. Croira-t-il k ieulS s^Tmt^ns ? On ne croit k rien dans le monde ou j'ai vécu et duqnel il a V :ii*.a ce* l îjis m'arracher. et où je suis encore. II m'a vu si souvent iriVi-ratT à ili-simuler avfc adresse ma pensée, à revêtir de formes â sub;:l s mos op.nïjns et mes réponse^, qu'il sourira k ma justification et qu'il n:e prnira en pitié après m'avoir eu^ en mépris. — N-m ! je n*écrv> rii pjs. li s..'r.ira de la relraire où il se cache, et il m'entendra ; oui. il L-iVi î^rr ir3 î je mourrai k ses pieds ou il ne me relèvera que comprise, j'is;:'.!*^ et fiartî-xinée. Je veux qu'il ait sa grâce ; c'r^t bien le moins q'i\ a Acccrir» Ij priK** de celui qu'on a cru mort. Tout Paris,' toute U Frar-.'e se s.^'^^'^orail. s'il était un tribunal assez inique. asiez;Tuel pour frjp>.r j >:>.:.!!•» quand le meurtrier est libre. U me faut sa grâce. Cest la K- ;•:?:?■? ;•-:•? ;e v jis dommder.

« A q il m'jdresstT ? >e dit la marquise, arrêtée tout à coup par la lit!e\- a. L^r duc ie B^-^rb^n n'est plus ministre. Il est dans l'exil. »

i" < à\:r<;w: U nurquise mesura toute rimmcnsiié de la perte quello 3v .1 : « i* v-r x ch\i-,c d'.\ djc de B.>urbi>n. La stnirce de son crédit s'éi « ■ • : ; :. j! d i d ;o -V Bjjrb n, >cm ennemi l'avait renverse: Tab- N- V "> ^ .vT:\r: U Fran:o. E-i-ce à ce ministre hyptxrri(e qu'e/Jo J r i j^rà.e du co:r.m.ind«*ur de Cjurlenay, à' celui d'^nt les ji .> ■ • ; . j:1< jjv»r*jir>>> se reuni?siii-'nt deux fois par semaine c\\<^ e -.*. :-■:> ?«.< -a ':>"? O''**^'»!^ faiblesse d'y n^courirî quoi abaissement d'y o :'■: . •"! ; « e ' js-.^ n d en esférer un heureux n^ultal ! L'abbe Reu- 'I .!.; 'i ô-:î-. r- p».r> nne de France k laquelle il fal!akl penser pouc ■ J ^-j •• y.\'\ ^vr'.e du commandeur, et. la pn*mière, à coup sûr, 'j .i .u. :r': - r ie ^ :ir sVpp'^s r à cet acte de la clémence royale.

l j 'M-; . >»* 'J^ J- pa-^ Ica'iv^up d'au:ros protecteurs à irvuqueraavi'.-w..^ - . • . \' -J'd > r:rarîi< cl:èn-:s tt.mticnl, rien n'est a>sez îorlaiiî. u- I u\ .. .V i.' '.:r 'Kl >u^p»^u.ire i*»iir chute. Elle pensa nauireUe- • . .u a > j: ^ t ja cune rvi, L- uis \Y. ainsi qu'ell.» l'avait dejj pro- . i',-. Ni » -■• >.L.> luî à-? sa Jeriiièr» le.lre au commandeur. Elle était, ^ >^». .i'e il- o"^. -^^e Jo !.ï jrJi:e. Maini'^mni la marqîiise était unpea -i . -> x.\-'. ;- .•; .0 !■'.* !:Mr*»^e du roi iùt iixé au îendi-main. et quelle

0 ny ul > ' .'• -i-' "-r S.V j- ur =A.i!onnol où un roi ne refuse rien. Cest ^^a ..le ^a. •..»- -••■ s.* deui .»i:lraii. avtC la brutale conviciion de Tinlérét .vi^iurvi. Nj UvJvie .-i -u net Io^s^îu'll asit sur lui-même, que la disgrâco iv xw ;ivi.\^vur. :e du< de Bourbon, élait aussi une disgrâce pour elle, r» lu J 'j "^ "« 'vrs ^^'n-i lomtes sont morts. La cour ne fait pas de privo.iii-<^ fc*' e ïc s'jiîoNJil pas sur ce roint : mais elle exceptait le roi jii ie.i.j4** ie >i> ^Mjutaiis. Le ri de France n'est l'ennomi de personner»u>i»u;-^ • 'S :o p.'â a^iit dat^nè parler d'elle avec une haute bienveil- \i.io' i I *K »''''J*^ V*> 1 •'^'^ "****"' qu'elle avait sur IVspiii du duc de btiaiAii iaii> :*? rrijrierr^ït dis afïain^; il n'avait ja niais manqué de

1 »uMWi i •<* Di'i.Jî^î^ i^ft-^s de Versailles et de Marly. Aucune raison

. LE DftAGO.X RODGE. m9

•érieuse ne pouvait donc taire entrevoir à la marquise un refus possible de la part du roi.

La marquise n*avait plus qu*un jour h attendre pour tenter Touverture, pins que deux jours au plus, par conséquent, h patienter pour confondre aux jeux ducommandcurrimposture de Raoul de Marescrcux. Les preuves «entent complètes, irrécusabh's, éclalantes-Oue dirait le commandeur? Le commandeur se rendrait à la lumière, à la vérité. 11 n*élait ni do ceux qui accusent vite ni de ceux qui reviennent lentement. Quel beau retour à It

, Tie on lui préparait ! Mais c*étaient deux jours à aUendre.

Ainsi ballottée, que la marquise était bien Timage de tous ceux qw, comme elle, ont aventuré leur pauvre rie sur cette mer sans rive ni fond ^u*on appelle la politique I Une vague lui avait arraché deux enfans, ane anlre vague avait démâté sa fortune ^ la cour en emportant dans ses plis son protecteur, le duc de Bourbon. Elle allait poser le pied sur im appui, sur ce commandeur qu*elle semblait avoir ressuscité de son propre souf* Ile, et le commandeur croulait sous elle. Ce rocher était un banc de sable. Tonjours la grande mer. Enfin elle apercevait un phare à Thorizon. %)n •ahit dépendait de cette deniière lueur. D lui restait le roi, mais rien que le roi.

La nuit que la marquise venait de passer entre les regrets donnés à ses «nfans et les reproches qu'elle avait endurés du commandour, allait finir. Avant de prendre un repos qu*ello avait mérité, elle fit appeler Marine povr lui ordonner de consacrer sa journée aux préparatifs de sa grande toilette de cour. Elle avait à lui dire sur quelle parure de diamans ella avait fixé son choix, et mille autres choses de cette importance. Un domestigue vint lui apprendre que, malade depuis la veille d*une fluxion de poitrine. Marine s*éiait niise au lit. 11 fallait donc que la marquise remit ses ordres à une autre dame do compagnie, contre-temps qui affligea doublement la marquise parce que personne ne savait aussi adroitement rhabiller que Marine et parce que, d'année en année, elle avait aimé davantage cette excellente créature, dont elle avait fini par faire à force de confidence et d*affection, quelque chose do grave et do familier entre la mère et Tamie.

La marquise ne sortit du sommeil faible et agité auquel elle s'était li- TTée pendant quelques heures que pour goûter du bout des lèvres au dîner, et se livrer ensuite au long et tortueux poème de sa grande toilette. Il serait faux de dire qu'elle chercha à être belle de sa simplicité, qu'elle Toalnt se distinguer par son élégante simplicité ; on n*étail pas reçu avec de la simplicité seule à la cour de Louis XV, le jour de son nuiriage. Tout était neuf et magnifique chez la marquise. L'équipage et les che^ ▼aux, la livrée et la toilette, la soie et les diamans. Par un bonheur inouï, elle échappait au supplice de la description, en lui opposant une monotonie do somptuosité à emousser la tentative. Autant vaudrait entreprendre de décrire le fond de la mer ou la voie lactée. Qiiànd elle entra dans sa voiture, à huit heures, le soir, aux rouaes lueurs des tor-

. €lHB résineuses portées par ses gens à cheval, et qu'elle s'assit sur le satîD aurore de sa voiture a quatre chevaux, elle ressembla ài ces apothéoses

• de Rubens où les reines sont des déesses, où les déesses sont des reines.

' nie aooriait sur son passage. Pourtant son cœur saignait. Ses enfans étaient partis de la veille, et que ne lui avait pas dit le commandeur!

La marquise avait déjà franchi le grand escalier du château, traversé les premiers salons, elle mettait le pied sur le seuil de la longue galerie €Ù étaient le roi, la cour, les ambassadeurs, lorsque le matlre dos cérémonies, arrêtant par le bras le valet qui allait annoncer, sahia la niarqnâe, et la força, par ses saluts même, à reculer de quelques pas.

Surprise de cette démonstration inusitée, la marquise le fut plus encore en entendant le maître des cérémonies lui dire, avec b politesse impertinente de sa profession, qu'il la suppliait de ne pas lui demander

370 LE IttAGON EOCGE.

les motHs quH élaii diargé de faire valoir auprès d^eDe poar la dôpsser d'aller plus km.

— rinsistp, dit-elle en se relevant superbement, quoique plus pUe^ le TeLoars blanc de son corsage, pour que vous me disiez pourquoi tmb me parlez ainsi.

— Vadjme la marquis, reprit alors le maître des cérémonies, fati le regret de vous rapprendre.

— Parie?, monsieur et dispensez-moi des regrets.

— Une triste aventure qui s*esi passée ces jours derniers à h Conéifie-Italienne, a fourni aux propos de la cour uii sujet de scandale.

— De scandale!

— V'us avez tout vouhi savoir, madame la marquise. ^ Ouj. monsieur, tout, jusqu'au mensonge, jusqu'à la calomnie. Poor* «uivez!

— On a cité votre nom à cOté de celui d'un certain jeune homme, fui dragi}n« d'une façKm de dueDiste...

• — Aiî?i?z, monsi-ur, interrompit la marquise. On me chasse de la cour. Je me retire. Ah î Ton nae chasse ! Elle envoya au visage du maître d« cérémonies un de ces inqualifiables sourires qui s*échappent des lèvres et du regard de ceux qui ne doivent plus jamais sourire. Elle sortit.

La marquise se fît ramener chez elle : elle étouffait de colère, de doth leur: ette arrachait un à un tous les diamans de sa toilette pour dooncr un passage à cette mortelle colère qui bouillonnait dans ses veines, qui tordait ses lèvres, agitait ses mains, flamboyait dans ses regards.

Entln eQe arriva chez cDe en répétant, sans pouvoir contenir cette Cfdamaiion : — Chassée de la cour! chassée delà cour ! moi ! chassée I

— Oue voukz-vous? demanda-t-ello au domestique qui la suivait de salon en salon. Pour^ioi me suivez- vous ainsi a

— tVest que...

— 0«> a-t-tlî

— ^3nne est mabde.

— Je le sais.

— TK*s nîalade.

— t>i:o veut-on que j'y fasse ? Qu'y puis-je?

— Kl le ^a mourir.

— Ilourir!

Iji Tiiarquise s'arrêta.

— N^n mal a augmenté depuis votre départ. Le médecin d»i qu'il n'y plus d^espoir.

la v^ 1ère de la marquise tomba tout à coup en apprenant la positioo

d'.':ii<'stvn?e de sa nourrice.

— Oi'oduisez-moi sur-le-champ auprès d'elle, dit-elle.

^ Ah ! ^ous lui forez bien plaisir, madame la marquise, car elle n'a v\*>>tf do vous demander dans son agonie.

— \ ener ! venez î

Vuvvre toute raree, toute étincelante, la marquise entra dans la chambiv \ie Manne, s assit près de son lit, et lui prenant la main, elle lui dit :

— Me voiU, ma bonne Marine.

^ Te V otl^. murmura faiblement Marine en s'efforcent de tourner U tv*o du cO;e où èuit la marquise. Je suis contente que tu sois venue, k vratjjnais...

— V?^** vT3igoais-tu î

-- tV ne plu< te voir. Dieu m'a fait la grâce que je lui demandaii. ^ V iVxofèfv pas ton mal, ma bonne Marine. >- ru sais si je suis dure au mal et s'il me fait peur... Je ne passerai 1^ :*t nuit. La mort me galope.

— V>wUe penser*! Mais non... tu no mourras pas, que deviendrais -je,

lUVA?

-— PauTre enfant I j'y songeais. Tes enCans sont partis...

— Hier au soir.

— Moi, je m'en vais aussi.

-^ Tu vois bien que je ne puis rester seule.

— C'est ce que je me disais, et pourtant, mignonne, je me sens tirer les draps par la faucheuse.

— No me désespère pas. Je vais appeler les meilleurs médecins de Paris; nous aurons oette nuit même une consultation. Nous te sauverons, puisque tu crois être en danger. Tu seras du moins plus rassurée quand tu connaîtras ton mal- La marquise se leva.

«— Reste. C'est le moins pressé; encore une fois je n'ai pas peur, et mon mal, je le connais. C'est uno fluxion avec point de côté, lièvre au cerveau. Ça me bat dans la tête comme le bourdon de Notre-Dame.

— On en revient souvent, toujours...

— Soit! mais laissons mon corps. Je te le donnerai tout à llieure, et tu en feras tout ce quo tu voudras. Je suis bien plus inquiète, bien plus tourmentée pour mon âme.

— Toi ! ma bonne Marine î mais tu es une sainte.

— li y en a de plus saintes dans le calendrier.

— Est-ce que je ne sais pas, minute par minute, toute ta vie, quo tu m'as donnée?

— Tu ne sais pas tout.

— La fièvre qui l'agite en ce moment te fait exagérer quelques petites fautes. Est-ce c«la qui te tourmente? Nous sommes à deux pas des Carmélites, veux-tu que j'envoie chercher au cloUre le père Thadée ? Un brave homme.

— Pas de père Thadée.

— Un autre ?..

— C'est à loi qu'il faut que je confesse la faute qui me pèse sur la poitrine comme une meule de foin. Ecoute-moi. Cela m'étouffe.

L'agitation intérieure éprouvée par Marine raccourcit sa voix au point que la marquise fut obligée do se lever et de se pencher sur le lit pour entendre.

Les diamans effleuraient le visage de la mourante.

— Ecoute, répéta Marine.

— J'écoule.

— Tous ces jours derniers tu m'as envoyée porter tes lettres au couyent de Saint-Maur.

— Oui, au commandeur qui m'a enfln répondu par une lettre hier au soir, par uno lettre que j'ai trouvée dans ma main après le long évanouissement dont jo fus frappée au moment du départ de mes enfans.

— Tu te souviens, reprit Marine, dont la sueur coulait par gouttes à ses tempes, que je te dis, d*accord avec tout le monde, que le commandeur avait été tué dans son duel au bois de Vincennes.

*- Oui, ce n'est pas vrai, répliqua la marauise, je te convainquis toimême, et depuis lors tu n'as plus persisté dans ton idée. Nous savAns bien maintenant, toi et moi, qu'il est vivant. Voilà d'ailleurs sa lettre, celle d'hier.

La marquise mit la lettre dans la main flévreuse de Marine.

— Jo me tus, c'est vrai, reprit Marine; je fus de ton avis contre celui do tout le monde.

*- Tu continuas à porter mes lettres au couvent de Saint-Maur.

— Ouil je continuai à porter tes lettres au commandeur.

Ici Marine jeta sur le visage de la marquise un coup d'œil de repentir, comme les mourans seuls en trouvent entre la terre et le ciel.

— Oui, Doursuivit Marine qui recueillait toutes ses forces, oui je lui portais tes lettres; mais les réponses du commandeur...

372 LE DBAGOTC BOUGE.

— Les trois'qae j*ai reçues de lui, interrompit sooâaineineiit la ms^ quise : celle où était une tache de sang, la première lettre, celte qm m renfermait que sa signature, et enfin la dernière, ceUe d^hier soir, m^oot été portées par un moine, par quelque jardinier, par (quelque employédn couvent. Je sais qu'elles n'ont pas été portées par toi.

— Mon enfant, ce n'est pas ce que j'ai à te dire et ce que je ne l'aurais jamais dit probablement si je n'avais été, comme ce soir, sur le pomt de rendre mon âme à Dieu.

Toujours penchée sur le visage de Marine, la marquise brûlait de ift* cueillir le mol suprême de celte confession.

— Je l'ai Tue, continua Marine, si désolée de cette mort du commin- (leur, si obstinée d*un autre côté à ne pas y croire, et puis je t'aime tast...

— Et puis? demanda la marquise. *

— Pardonne-moi, mon enfant, pardonne-moi ; oh! pardonne-mml..

— Marine, qu'as-iu fait?

— J'ai prié un moine de Saint-Maur de m'aider h te tromper. Cest !ui, c'est un moine qui a taché avec du sang la première lettre, c^est loi qui a contrefait, dans la seconde lettre, la signature du commandeur, c'est ce moine qui Ta écrit la lettre que tuas reçue hier au soir. Leoonh mandeur est bien mort.

— Est-ce bien vrai? s'écria la marquise en souleyant Marine, en U mettant sur son séant, en opposant pâleur à pâleur.

Et sans attendre la réponse de Marine , la marquise la laissa tomber sur son oreiller, poussa un cri d'aigle blessé à mort, et sortit comme une folle de ia chambre qui avait entendu cette étrange, cette éponvastable confession.

Peu d'instans après, la voiture qui avait ramené la marquise du balda la cour passa encore sous la double porte de l'hôtel et partit au galop.

La marquise de Courtenay avait quitté Paris.

Une des belles qualités qu'il importe de reconnaître k Paris, c'est l'absence totale de mémoire. 11 oublie avec une égale facilité le bienfait et h crime, le héros et l'assassin, le bonheur et la calamité. Il donne h diacun son jour ou son heure, puis il passe à un autre objet d'attention.

Au bout d'un mois, il ne s occupa pas plus de l'expulsion de la marquise de Courtenay, de sa disparition et de celle de son mari , f^ae s'il n'eût jamais été question d'eux. Propos, anecdotes , chansons, épigrtmmes, tout fut mis dans le même tombeau.

La marquise avait pris , dans un moment de délire , le parti le plus sage ; elle avait quitté Paris , elle était sortie de la France , laisaut sa maison à la discrétion de ses gens. On avait signalé son passage à Boulogne , puis sa résidence de quelques jours à Londres , mais on avait ensuite perdu sa trace. Etait-elle allée en Ecosse , s'était-elle embardée pour r Amérique? Nul ne pouvait le dire. EnÛn, on ne sut ce qu'elle était devenue ; et personne ne chercha à le savoir. De tous cesmleureux amis qui se pressaient à sa table et affluaient dans ses salons, aocim nç s'inquiéta de son sort. Un autre minisire était en faveur, d'autres protecteurs étaient en crédit, d'autres hôtels s'étaient ouverts aux manèges des ambitieux. Celui de la marquise restait silencieux et vide ; l'herbe croissait dans la cour. Oh l'aurait pillé impunément sans l'active clainrc^anos de Marine, qui, abandonnée des m^ecins, durement délaissée par la marquise, était revenue à la santé par Feffet de sa bonne constitution. Marine ne perdit pas la tôle ; elle prit les rônes de la maison, qu'elle se dmaa l'autorité de gouverner jusqu'à ce qu'il plût à Dieu de ramener sa maltresse. Elle mettait de côté par ordre de dates toutes les lettres qui, de loin en loin, arrivaient de Madrid, et qui, sans nul doute, étaient adressées par Tristan et Léonore à leur mère. Au retour, la marquise les retrouverait.

Six mois s'écoulèrent, et aucnno nouvelle de la marquise ne parnntà

LE DBACO.N HOIJGB» ' S75

- rhôtel ; Marine commença à s'alarmer. Dans quel état devait se trouver le moral de la marquise pour qu*cile restât si long-temps sans s'occuper du sort de ses deux enfans dont les lettres demeuraient forcement sans ré-

* ponse? Des remords venaient alors agiter Marine : elle aurait dû, so disait-elle, laisser toujours croire à sa maîtresse Terreur qu'elle chérissait,

• Tefreur qui Taurait fait vivre. Elle maudissait les scrupules religieux qui ^ Tavaient entraînée à dévoiler la vérité, une vérité fatale. Le délire de la

fièvre avait grossi dans sa conscience Tobligation de parler ; et de ceito confession étaient résultés tous les maux domestiques sur lesquels ello s'accusait et se lamentait dans les vastes salons déserts de rhotel.

Un an allait être bientôt écoulé depuis ce malheureux départ, lorsqu'un matin, de très bonne heure, une voiture de voyage s'arrcta toute poudreuse à la porte de Thôlel. Le suisse courut ouvrir, et la voiture entra.

Marine, encore couchée, levait la tête pour s'expliquer le bruit inaccoutumé qu'elle entendait dans la cour, habituellement si paisible : tout à coup Ht porte de sa chambre s'ouvrit et deux bras 1 etreignircnt.

Les premiers mots de la marquise furent :

—Et mesenfans?

— Tiens ! lui dit Marine, en ouvrant le tiroir du secrétaire placé près d'elle, voilà toutes leuxs lettres. II y a bien long-temps que je n'en ai reçu. Quand ils ont vu que tu ne leur répondais pas, ils ont cessé d'écrire.

La marquise posa ses lèvres sur tous ces plis rangés en ordre par I» soigneuse Marine , et se plut a savourer pendant quelques minutes les bonnes choses filiales qu'ils renfermaient.

Bile décacheta ensuite la première lettre, Tristan l'avait commencée, LéoDore l'avait finie.

<t Chère maman,

« Nous sommes à Madrid depuis huit jours et installés, Léonore et

> moi, dans un très joli appartement de l'ambassade. C'est un petit pa-

> lais dans un grand , mais nous auriez-vous envoyés au fond de la

> Chine, nous n'aurions pas été plus dépaysés qu*ici. Nous sommes peut- 9 être en Chine; personne ne nous connaît et nous no connaissons per- 9 aomie, ce qui ne nous permet pas beaucoup, comme vous l'imaginez, » de nous informer avec quelque raison do la santé de ceux qui nous 9 Umi rhonneur de nous recevoir. Tout le monde s*est bien porto pour

> nous.

» Du reste, tout le monde est ici d*un sérieux glacial. Est-on dans un

> salon, on voit entrer des hommes qui ont de longs chapeaux , do 9 longs cheveux, de longues moustaches, de longs manteaux, par-

> dessus lesquels passe un long nez, et ils vont gravement tirer uno 9 longue révérence h la maîtresse de la maison. Ils rtsti nt debout sans » parler jusqu'à onze heures; à onze heures ils vont faire uno seconde

> révérence dans lo goût de la première, et ils se retirent : la soirée est • finie.

» JusquMd, je n'ai pas trop de regret d'ignorer la langue espagnole, 9 puisqu'on paraît ne parler dans la société de Madrid aucune langue*

> Et nous qui quittons à peine Paria, où Ton cause tant, mémo lorsqu'on

> n'a rien à dire 1

» A Madrid, règle générale, toutes les femmes sont vieilles : Léonnro

> soutient qu'elles nV)nt que cinquante ans ; moi, je vous assure, chèro

> maman, qu'elles naissent à soixante ans révolus. Elles s*enveloppent

> dans d'immenses mantilles noires qu'il conviendrait bien mieux, à mon

> avis, d'appeler des bastilles. On ne leur voit ni le bout des doigts, ni

> la poinle.des pieds. Quel est donc le poète gascon qui a prétendu que 9 les Espagnoles avaient les plus belles épaules du monde? Si jamais » j'ea Tois poindre deux» je yeux, pour mo punir de les avoir niées, K*^

> embrasser, fût-ce devant le roi. Il n'y a de belles épaules qa*à Paris, » et s'il y en a ailleurs, c'est qu'on les a fabriquées à Paris.

)» Or, ces vieilles femmes parlent un peu plus que les hommes, mais

> c'est si bas, si souterrainement, qu'elles ont toujours l'air de se dire : » Priez, je vous prie, pour le repos de mon âme.

)» Pour égayer un peu la nôirc, son excellence notre ambassadeur nous )• a lait conduire au Théâtre-Royal. C'est la plus belle grange que j'aie

> vue de ma vie. J'ai retrouvé là ma société noire et silencieuse. Elle )» semblait s'amuser à mourir. On jouait ce soir- là au Théâtre- Royal

> le drame d'un célèbre poète espagnol ; car en Espagne, chère maman,

> tout est célèbre. Tous les capitaines sont célèbres, toutes les victoires

> sont célèbres, tous les monumens sont célèbres ; il n'est pas jusqu'au

> chocolat qui ne partage ce privilège. On vous offre du cnocolat célè-

> bre. Franchement il est bon. J'avoue qu'il est meilleur qu'à Paris.

» Quel est donc celte longue diablesse de pièce qu'on nous a donnée ?

> Au premier acte, nous avons vu des moines; au second, des moines;

> au troisième... Enfin, jusqu'au dixième acte, des moines. Impatientée.

> Léonore m'a dit tout bas un mot charmant : a Que ne donnerais-je pas,

> mon cher Tristan, pourvoir un tout petit sacristain! »

» Quelques jours après, nous avons été invités à entendre un célèbre

> prédicateur qui fait en ce moment les délices delà grandesse espagnole.

> L'orateur est un fort bel homme, comme tous les prédicateurs espa-

> gnols, du reste ; car s'ils n'étaient pas beaux, on ne les écouterait pas.

> 11 ressemble beaucoup à l'Hercule qu'on voit dans notre salon d'été à

> la campagne. Seulement, il est plus gros que notre Hercule. Son suc-

> ces fut prodigieux : j'en juge par le grand nombre de gens qui ont

> couru baiser sa soutane lorsqu'il est descendu de la chaire. Je ne pns

> vous parler que de sa voix, n'ayant pas compris une seule de ses pnra-

> SCS. Avec cette voix tonnante, il a imité le coq de saint Pierre, le » bœuf do saint Luc, le chien de saint Roch, l'âne de Balaam, et le cri

> de tous les animaux qui jouent un pieux rôle dans l'Ancien elle Nou-

> veau Testament. Notre Bossuet est une fourmi à côté.

» Nous nous portons aussi bien , chère maman , qu'on peut se porter y» dans une ville où Ton s'amuse tant. Croyez que nous n'^ resterions pas >» le temps de danser une sarabande si ce n'était par obéissance à voire » volonté, qui sera toujours notre plaisir.

» Mes respects affociueux à mon père , un gros baiser à Marine et le » plus cher de mes souhaits à vous. .^

» TnMÏAN DE COURTENAY. »

Venait ensuite le paragraphe écrit de la inaiî\ de Léonore. a Chère maman , ^ v • •

» Tristan n'est pas juste : il vous a dit la vônf^mais il ne vous l'a

> ps dite tout entière. Si nous nous sommes parfaw^ent ennuyés chez

> la grandcs?c castillane, h la cour et au sermon, nol^ avons enfin de » quoi nous consoler et de quoi espérer. Au sortir du ffmon , de cefa-

> mcux sermon dont vous a parlé Tristan, rous avons^ abordés à la. )) portière de noire chaise par un jeune seigneur espagnol 'P'^ ^^^ "° » goût charmant. Il tenait a la main son chapeau à pi u rn e Jt*^ prenâiila

> liberté de nous plaindre , a-t-il dit , avec un(^ spirituelle cJ'^^^*

» ce que nous avion? eu si peu de niotifs de nous intéresser }^^^'

> Il avait lu noire ennui sur notre visage. Il venait, au nom Ir^J^^ ^) Espagne, ajouta-t-il, faire des excuses h deux hôiesau^si disti/^Çf » nouspourla fatigue que nousavions dû éprouver pendant cet lo ^i!^

> rcmonie.Mais, se reprit-il avec un ion mode<^le et avamagoiix !«« >» tous les Espagnols ne sont pas taillés sur le modèle de coux qii^ » avez connus depuis votre arrivée à Madrid; et si hors do l'é^/isej- » a pas de salut, on peut du moins trouvor, hors de l'église j^^de

> sèment , du plaisir, de la jcun-r-c cl de la gaî'é.

LE DAAGOff &ODGI. '975

1» Voulez- VOUS me permettre, a-t-il dit, s'adressant plus partkulière-

> ment h Tristan, de vous faire partager mon opinioni Vous ne pour- 9 riez, sans dureté envers l'Espagne, lui refuser les moyens de se justi- » fier. Tristan a fait ce quo j*auTuis fait à sa place ; il a ré^iondu gracieu- » sèment aux politesses de ce jeune étranger, et il a accepté do renoncer » bien volontiers à son opinion sur l'Espagne, qui lui paraiissait ioÛni- » ment changée; a-t-il ajouté, depuis le peu d*insians qu'il avait le plai- » sir de connaître et d'entendre un si parfait gentilhomme.

» Vous n'auriez pas douté un instant qu*il est gentilhomme, chère » maman, rien qu*h la manière fière et simple dont il jette son manteau,

> qui le drape et ne le cache pas. D'ailleurs, il nous a dit son nom. C'est » le comte don Âlvarès de Tulèdc. Une chose qui m'a encore plus sur- » prise que l'élégance de son costume, la délicatesse de ses manières et » l'expression de son regard, c'est la facilité avec laquelle il parle le » français. A peine sent-on, lorqu'il s'anime, un léger accent, qui D*âte » rien* je vous jure, au plaisir infmi de Tentendre. Enfin, Tristan et moi » sommes enchantés de cette rencontre. Nous nous regardons comme » sauvés. De son côté, il se dit très heureux de nous avoir ooonus et » d'avoir eu Thonneur de nous faire accepter ses services.

» Vous voyez, chère maman, que nous no vous cachons, Tristan et » mei, aucune des impressions que nous recevons en Espagne. Vous » Doos avez recommandé la franchise : je ne saurais vous en montrer » davantage qu'en vous disant à cœur ouvert qu'après mon oncle le 9 commandeur, dont nous parlons sans cesse Tristan et moi, pour le le- 9 gretier et le pleurer, aucun homme ne m*a p^ru jusqu'ici, permettez- » moi l'aveu, aussi complètement aimable que don Âlvarès.

» Hier au soir, il faut que vous sachiez tout, par une galanterie exqui- .» se, don Alvarès nous a envoyé h profusion des sorbets glacés, des fruits » des Indes et des fleurs magnifiques. Nous étions occupés , Tristan et » moi, h nous extasier sur ces gracieux présens, lorsqu'à minnit le bruit ■9 d'une sérénade nous a attirés à la croisée. La sérénade était pour nous. » Je me suis endormie aux doux sons de la viole d*amour , de la guitare V et des castagnettes. En vérité , ce don Alvarès , convenez-en, est diartê roant. Il est à peine jour dans nos appartemens , et voilà qu'un petit ^9 domestique indien, jaune comme une orange, nous apporte de la part 9 de son miatre, don Alvarès encore , un billet où il nous prie d'assister » à une fête qui se donne à la Grotte de CafypêOy et qui durera trois » jours. Trois jours de fête! Ce soir la première lete. Tristan accepte, et

> je vais songer à mes trois toilettes. Soyez de moitié par la pensée, 9 chère maman, dans tous les plaisirs que nous {routerons, et au milieu » desquels nous ne cesserons de nous entretenir de vous. Jo ne man- » querai pas de vous écrire si don Alvarès a tenu sa promesse; s'il est » panenu à effacer la triste opinion que nous avions conçue d*abord de » l'Espagne et des Espagnols.

» Votre fille sincère et obéissante,

» LiONORB.»

Si la marquise fut contente de la franchiss de ses deux enfans , elle le

fut beaucoup moins do la joie qu'ils éprouvaient d'avoir fait si fortuito-

oent la connaissance do (km Alvarès ; elle s'inquiéta de leur facilité à so

•^cunÛer à un inconnu , à uu étranger , rencontré par hasard au milieu

^Tune rue de Madrid.

- -Ea pensant au caractère un peu soudain do cette liaison, elle décachetait la leUre oui venait la troisième par ordre do date. Mais el'.esoriit ^4<mi-fe-coup GO sa réflexion, a J oublie, dit-elle. qu*il y a bientôt un an » tour lettre est écrite^ et que les suivantes m*apprcndront tout ce que n'ai pas besoin d'imaginer. »

La troisième lettre n'était pas de récriture de ses enfans. Elle était MAa«lttS. tt

976 Le DRAGO!l ROUGE.

sans dësignalion do pays : « Qui donc m'écrit? » Ole court h la sîgca-

ture. Point de signature : rien que ces mots : « Pourquoi vous êtes- vous séparée de vos enfans? » — Je me suis séparée d'eux, s'écria la marquise , comme si une voix

du ciel l'interrogeait, pour que ma fille ne fût pas enlevée par ce... Mais

continuons, s'interrompit-elle. Je vais savoir quel est co jeune homme,

cet Âlvarès.

Elle rompit vivement le cachet de la quatrième lettre, et elle lut : a La première des trois fêtes, chère maman, n'est pas rt^tée au des-

> sous du plaisir que nous en attendions, Léonore et moi. Comment so- 9 ront donc les deux autres ? Décidément, je reviens de mon premier

> jugement sur l'Espagne. L'Espagne est un jardin, l'Espagne est une » fêle, l'Espagne est le paradis. Je vous avais dit, je crois, que toutes les

> femmes naissent h soixante ans , en Espagne ; quel blasphème I elles

> ne dépassent jamais quinze ans. Celles que j'ai vues, et qui avaient

> produit en moi une si fâcheuse impression , étaient de fausses Espa-

> gnôles, des Portugaises probablement. La Grotte de Calypso est tout

> simplement le plus beau jardin du monde, planté d'acacias, de pla-

> tanes et de roses. De distance en distance s'élèvent des pavillons

> faits d'un tissu léger, sous lesquels on danse toute la nuit. Comme on

> danse en Espagne 1 Les femmes ont une grâce particulière en dansant: » leurs mains vous enlacent, leurs yeux sont près de vos yeux, leur soo-

> rire est sur vos lèvres ; on n'est plus sur la terre. Elles feraient dan- » ser les morts. Je m'en suis donné comme un fou. Après le bal, la mu- » sique; après la musique, les sorbets glacés; puis le souper, puis encore /

> le bal.

» Tout vous raconter serait une entreprise chimérique, et pourtant je

> craindrais de vous cacher quelque chose, de peur de manquer à la

> promesse que je vous ai faite de ne rien laisser ignorer de mes aeiions. » Vous m'avez conseillé, chère maman, d*aimer tous les hommes; j'ai )> un peu étendu le privilège, car j^aime maintenant toutes les femmes. » Est-ce mal? J'ai encore suivi vos conseils, en disant franchement à » toutes qu'elles me plaisaient, qu'elles me ravissaient.

» Une d'elles m'ayant prié do jouer à sa place; je me suis prêté à cciie D complaisance qui lui a porié bonheur. En une heure j'ava/s devant » moi deux mille piastres, c'esi-à-dirc dix mille livres. Elle les a convcr- 3) ties en or, et cet or est passé dans une des longues et étroites poches » qu'elles portent sous leur jupe de salin noir. Je lui ai seulement de- » mandé la permission de remplir les fondions de caissier. Mes appoin-

> temens ont été un baiser espagnol, que je convertis, comme je l'ai fait 9 pour les piastres, en un baiser français que je vous envoie.

» Voilà à peu près l'histoire de ma première nuit. Je passe la plume

> à Léonore, qui va vous raconter sans doute ses impressions avec la y» même franchise.

» Votre fils, Tristan. •

Grâce au cîell s'écria la marquise, il ne m'a pas dit un mot de cet Alvarès. Il n'était pas à cette fêle où Tristan aurait prudemment fait de ne pas conduire sa sœur. J'ai eu une fausse teiTCur. Que me dit Léonoret voyons.

« Ce don Alvarès, dont je vous ai parlé dans ma dernière lettre, m'a 9 avoué, et je vous l'avoue à mon tour, chère maman, que la fête à la » Grotte de Calypso était donnée pour moi. »

Ah I je m'étais trop tôt rassurée,— s'écria la marquise. Voilà cet Alvarès qui reparaît, et auprès de ma fille I Mes craintes recommencent.

a Aussi, tandis que chacun se livrait aux plaisirs bruyans de la fête, n lui ne m'a pas quittée un seul instant. 11 médisait que toutes ces fem- » mes ne valaient pas mon ombre ; qu'à leur folle gaîté il préférait un dO )» mes sourires; enfin, il m'a dit qu'il m'aimait beaucoup, d

te DnAcoN norcc* TT7

Atec quelle naïveté elle parle de son danger ! s*inlerrompit eu frémissant la marquise.

£lle reprit :

« Vous m'avez recoronandé la plus grando franchise envers tout le .9 monde, chère maman. Aussi est-ce avec franchise que je lui ai rcpon- » du que ses complimens me flattaient beaucoup, et que, s*il m*aimai(, 1» j'avais pour lui, de mon côté, des sentimens affectueux dont je ne me » cachais pas. »

La marquise murmura ; Mon Dieu! dans quel piège va-t-elle tomber? Elle y va seule I

» Je me suis conduite, chère maman, comme vous me Tavez cod- » seillé. J'ai dit ce que j'éprouvais, et je ne veux pas être moins sincère » en vous avouant que, si je trouve don Alvarès un jeune homme accom*

> pli, pétillant de grâce, plein d'attentions pour moi, je ne le mets pas au

> dessus do mon oncle bien-aimé, le commandeur, j^uand je les cora- » pare tous les deux aux autres hemmes. Don Alvarès m'a éblouie, éton-

> née, troublée, mais il me semble qu'il n'a pas en lui le charme tran-

> quille et continu du seul homme avec lequel mon inexpérience a pu le

> mettre en parallèle. La femme dé don Alvarès serait brillante, enviée,

> maîà celle qui serait devenue la compagne de mon oncle eût été assu-

> rément très heureuse. »

D*oii lui viennent toutes ces pensées I dit la marquise, sur qui retombait le poids de la périlleuse simplicité de son enfant. Elle avait publié qu'on n'imposait pas une conduite sans connaître toutes les faces d'un caractère, et que les maximes tombent toujours à côté sans cette étude. Son père, le comte deCanilly, lui avaitdit: «Sois fdusse,dissimulée, subtile,» et pour n'avoir pu l'être complètement, elle s'était perdue. Elle avait dit à son tour à sa fille Léonore : « Sois franche, » et pour ne pas lui avoir indiqué le point où devait s'orrêter la franchise, sa fille s'abandonnait aux séductions peut-être criminelles du premier corrupteur venu.

Sachons tout reprit-elle tristement.

« Si ce mot mariage est venu sous ma plume, c'est que don Alvarez

> m'a priée de lui accorder la permission de vous écrire ou d'aller bien- B tdt à Paris pour vous demander ma main. Je n'ai pas refusé , et il a » paru bien heureux do ce consentement. Pourquoi, chère maman, n*ai-

> je pas été élevée à le connaître, à le voir souvent, à l'apprécier, à l'aimer » d'obord d'amitié tendre, comme j'aime mon oncle, avant de l'ai- }» mer coromo on doit aimer quand on se marie î vous déciderez do

> son sort et du mien. 11 dit qu'il mourra si vous rejetez sa de-

> mande, et comme il pleurait en n\e disant cela, j'ai pleuré aussi. Jo )» vous ai montré, chère maman, le fond de mon cœur; il ne s'y est

> glissé ni une pensée, ni un sentiment que vous ne puissiez y voir. Je

> pense que vous serez contente de la docilité de votre fille, qui vous a

> gardé sa plus vraie, sa plus énergique pensée pour la fin de sa confi-

> dence. Je suis effrayée d'être si loin do vous. Je suis heureuse, mais

> j'ai peur, ah I bien peur.

\ > Votre fille bien aimante et bien aimée,

» LiONORB. »

^ -* Marine, dit la marquise, je suis menacée de quelque épouvantablo malheur. Je n'ose pas ouvrir ces trois autres dernières lettres. Ma vio «stlà.

—Aïe confiance, reprit Marine.

— Confiance en quoi? répondit la marquise en jetant à la face du ciel le mépris silencieux des athées.

Enfin, elle ouvrit une des trois dernières lettres. Celle-lh était encore ocrite de la même main inconnue, et se renfermait dans la même brio yelé :

-^ d Fafles reyeuir au plus vite vos enfan?. »

378 LE DRAGON BODGB**

— Mais comment t mais comment? dit la marquise épOQTantée de ces avertissemcns mystérieux. Puis elle ajouta : huit mois se soot passés depuis que cet avertissement m*est donné ; huit mois I

Finissons-en, se reprit la marquise, en affrontant le contenu des deux i dernières lettres. Celle-là est de Leonore. Lisons : \ « Chère maman,

/ » La seconde fête eût été avssi attrayarte pour nous que la pretnière,

> si mon frère Tristan n*eût pas joué toute la nuit avec don Alvarès, qui

> lui a (çagné sur parole huit cent mille livres. »

— Huit cent mille livres 1 s'écrièrent la marquise et Marine.

« Tristan est désespéré. 11 faut qu'il paie, et il n*ose vous avouer sa

> perte. CVst donc moi, chère maman, qui me charge de vous anmiiH » cer ce m ulheur. Prenez sur mes biens, s'il le faut, pour acquitter au plus 9 vite cette dette, car l'on dit b l'ambassade que l'honneur de notre mai- 9 son s'y trouve engagé. Ce n'est pas que don Alvarès exige crtte som*

> me ; au contraire, il m'a dit avec beaucoup de courtoisie qu'il ne sa

> souviendrait de la dette démon frère que le jour où il aurait i honneur » de demander ma main, car il est décidé à aller à Paris. C'est un compla

> qu*il prétend régler avec vous, ajouta4-îl en souriant , et son suonie

> me rassura. Dans votre réponse vous m'enverrez, n'est-ce pas, le par*

> don de Tristan. Ne le Dûtes pas trop attendre» mais écrivez-nous, ecri*

> vez-nousl

« LioXOttE. »

—Où éfais-jedonc? dit la marquise en éclatant ; je serais partie, je se* raià allée à Madrid. J'aurais vu ce don Alvarez. Ah I je ne voudrais pas avoir la pensée que j'ai en ce moment sur cet Alvarès!

— Et la pensée, à toi. Marine, quelle est-elle ?

Marine baissa la tête ; puis la relevant avec un éclair do salut, elto dit:

— Mais quelqu'un veille auprès d'eux. Ces deux lettres d'une personne inconnue...

— Eh bitn ! dis I de qui crois-tu qu'elles sont?

— N'est-ce pas leur père, n'est-ce pas ton mari qui te les aurait écrites ?

— Monsieur le marquis de Courtenay est mort depuis long-temps , murmura la marquise.

— Encore cette lettre à lire , ajouta-t-cUc, et nous n'aurons plus rien à savoir. Elle est de Tristan.

« Du courage, ma mère, l'homme qui m'a gagné huit cent mille livres

> au jeu, ce don Alvarès vient de m^enlever ma sœur Léonore pendant

> la nuit de la dernière fêle. J'ai su trop tard qu'Alvarès n'était pas son 3» nom, que son industrie était le jeu et qu'il était méprisé à Madrid pour » avoir doserlé un jour de combat dans la dernière guerre des Espagnols

> et des Poriufçnis. Je ne reparaîtrai devant vous, ma mère, qu'après » avoir vengé l'honneur do ma sœur. tristan. »

— Crois-iu qu'il y ait un Dieu? dit la marquise en regardant Marine.

— Maman I marnant ! cria une voix qui fit frémir jusqu'à la moelle des os la marquise et Marine.

— Suis-je folle?

— Non, c'est sa voix ; c'est la voix do ta fille.

Les di'ux femmes n'avaient pas la force de se mouvoir.

— La voix de ma ûlle l

— Maman I maman t

— Léonore I répondit la marquise sans pouvoir bouger. Ma lînaf ma ûllelah! mafiUel

Deux bouches se collèrent et ne parlèrent pas. Le drngon rouge était adossé contre la porte et il regardait» U atteiilit que ces deux statues se fussent disjointes.

LB DRAOON ROUGB. Jt9

La marquise ne l'aperçut que lorsqu'elle entendit sa voix.

— Madame la marquise, lui dit-il avec une ironie grave, j'ai obtenu ce que vous m'avez refusé.

La marquise pressait sa fille entre ses bras, comme si celui qui lui parlait avait voulu la lui arracher.

—Votre père, M. le comte de Ganilly, a ruiné le mien, et j'ai repris sur vous huit cent mille livres dont l'honneur de votre fille me répond. Je les aurai. Vous avez tué ma famille et j'entre dans la vôtre en épousant votre fille, qui est à moi.

— Jamais I cria d'une voix étouffée la marc[uise.

— Vous ne pouvez plus me la retuser, repnt Raoul de Marescreux.

— Misérable I

— Vous ne pouvez plus me la refuser, vous dis-je. H y a plus, c'est maintenant à vous à me l'offrir, madame la marquise. Vous ne voulez pas que je parle, n'est-ce pas?

— Tu ne parleras pas I s'écria une voix qui fit blanchir le visage de tous les acteurs de cette terrible scène.

Cette voix était celle du commandeur.

Il entra dans la chambre tel qu'il s'était montré autrefois au dragon rouge dans l'allée de Vincennes. Il tenait son pistolet à la main.

— Nos conditions étaient, dit-il à Raoul de Marescreux, qui recula contre le mur à la présence, à la voix, devant les pas de ce fantôme, nos conditions étaient, a que celui qui aura essuyé le feu de l'adversaire pour- » ra faire feu à son tour, quelle que soit la gravité de sa blessure, sans V qu'il soit apporté aucun empêchement. Debout, assis, couché, il pourra » tirer sur son adversaire. » vous m'avez cru mort, je suis debout, mon arme est encore chargée. C'est h moi à tirer.

Le commandeur appuya son pistolet sur le cœur de Raoul de Marescreux.

—Vous êtes plus qu'un lâche, lui dit-il encore, vous êtes l'homme qui n*a ea au'un duel.

Raoul de Marescreux reçut la balle dans le cœur; il ne poussa pas même un cri en tombant.

— Mon ami, lui dit la marquise, qui n'avait plus la conscience de ce qu'elle voyait ni de ce qu'elle entendait, vous avez rendu la vie à la mèie, et elle ajouta en mettant Léonore dans les bras du commandeur : Maintenant rendez llionneur h la fille. Faites pour moi ce que je fis pour vous en épousant votre frère, sacnfiez-vous.

— Voulez-vous de moi pour votre femme; dit Léonore en relevant la tête.

— Et pour mon enfant, dit le commandeur.

Avant qu'ils ne sortissent tous de cette chambre où venait de se dénouer ce grand drame de famille, le commandeur se tourna vers Marine et lui dit : — Le prétendu moine qui imitait mon écriture, c'était moi.

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