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lib
|Nis leur mère. La œmiasse de Canillv s'éiait pour aiiiài dire eofuiedu monde sous son voile de mariée ; elfe était morte à la suite de la fièrre de toit, presque immédiatement après la naissance de sa fille. Gel événe* ment plaça Gasimire, dès le berceau, sous la tutelle absolue de son père, quîM confia à personne le soin de aonéducatiop ; il Youlot c«0imen60r, poilreui ets|ctRvei^i-mlne ceÊt A^vl^ di^cile. L*esprit èl SYStéiK, lÉbnt dp l'OTOur pi|ern^ lui aifi4|llé^t# déierminaio|£ À b#i- |Kupd*d|ard£'14ïpréf^ii,di se piise^aif : toiilà ravantageie la i^^ Casimire. D*aDord, il Vaiittait de Anirifense amour dont if Vc^il pu'' se désallérer avec sa femme, et toute éducation qui part de l'affection ets>n inspire à chaque pas peut s*égarer en roule, mais la route est toujours douce à relève. M. de Caniiîy, caractère original et sérieux h la fois, d'une sève remuante et bardie sous uiie écorœ sombre, aurait mérité, à une nuire époque, d'êtrB.un suict d'es^^isse pour le pinceau du cardinal de Ketz; ce qu'il lui fafliit, c éi ait 1*1 m rigu« |lirtoul et toujours; rien pour lui ne venait à bien sans rintrigue. mémo les choses les plus naturelles. Il eût intrigué pour que le soleil se levât.
Le cardinal de Richelieu avait lait éctile, en Europe, d*hororoes
ilitiques. Beaucoup d'opiilcns seigneurs , heureux et considérés . ibres de vivre en souverains au lond de leurs terres ou défaire figure à la cour, s'exposaient, pour être des hommes («olitiques, à l.< confiscation de leurs biens et à la perte même de leur vie. De ce nombre était M. de Canilly qui, riche à millions, sénéral par son titre, n'avait qu'à marcher lentement sur un si beau chemin de fortune et à ne s'occuper avec quelque souci que de l'avenir fort peu inquiétant de sa fille. Point... Ses joiirsv'ses nuits, se passaient i^iake et a défaire dans sa léte, ou dans la société de politiaues comme lui, le destin des couronnes, et à remonter et à démonter les royaumes, comme si la Providence ne les désorganisait pas assez vite et tout aussi habilement. Il faut croire qu'il existe des prédispositions phrénologiques pour la politique, comme il en est, dit-on, pour la pf>ésie et la mu^ique, et alors on s'explique comment autrefois les espriLs, conduits par ces prédispositions fatales. n'a}[ant pas le journalisme pour se manifester et se répand i*e, se repliaient sur eux-mêmes, se nourrissaient de leurs penchans et linissaien< Bar éclater, comme sous Louis XIII les grands conspirateurs Cinq-Mars et lontmorency.
Le comte de Canilly voulut créer sa fille à son image, la tailler à sa fantaisie, c'est-à-dire en faire une femme politique. L'éducation qu'il lui donna ne s'écarta pas un seul jour de la ligne despotique de cette intention. Il l'enferma a doubles tours dans l'histoire, lui fil lire et commenter les moralistes de tous les âges et de toutes les nations, de préiérence les plus subtils et dans un esprit tout-à-tait particulière ses vues. Ramenant tout à son système, il allait au succès, n'importe pair qoel chemin. Le succès ayant tout. U inoculait celte doctrine k sa fille, on lui taisant lire et expliquer les traités de paix , l'initiant à la connaissance exacte des iorces numériques de chaque nation, ainsi qu'on apprend aux autres enfans la danse et le dessm. Dire qu'il réussit du premier coup serait une erreur ; l'enfant s'obstina à rester enfant le plus possible. Elle quitta plus d'une fois Tiie-Live, les Commentaires de (.ésar, Machiavel, Oxenstieni, pour courir après un papiUori. Mais il n'est pas moins vrai de dire que ce qu'elle sot le mieux, fur, a« bout du compte, ce que son père lui avait enseigné, si œ n'ott pas absolument ce qu'elle aima d'abord le mieux.
Marine, sa nourrice, fut, comme nous venons de le dire, da voyage eo Pologne. C'était la fille d'un pécheur de Saint-Cloud et d'une meuaièie de Nanterre. Elle avait alors trente- deux ans environ. Comme toutes les filles de la campagne, elle paraissait son âge. Belle, elle l'était à souhait, et on va juger si l'opinion devait être unanime sur ce point. Mnrine, la
LE DRAGON BOUGE. S^9 é/
nourrice de Casimire, avait été choisie parmi les plus saines, les plus ^Ues femmes de France pour être la nourrice de Louis XY. Un roi do France avait bu de son lait, ce qui nous semble un titre de nobleœe aussi bien fondé qu'un autre. On verra Torgueil qu'elle avait retenu de cette position à la cour. Elle était brune, souple comme une syrène, et sa tête d^mazone se posait au milieu d'un buste sur lequel le médecin de Mo- 1i^, celui qui goûtait au lait des nourrices, n aurait pas voulu perdre ses droits. Un bonnet impertinent, dont la coiffe était petite et la dentelle longue de deux mains, flottait à tous vents sur ses cheveux, à la manière de Ninon en déshabillé. Elle avait causé Tamour et le désespoir de plus d'un courtisan afiriandé,mais elle était trop prudente pour gfltorsa position. Son mari, dont elle était séparée de corps et de biens,de biens surtout, car il avait mangé plus de trois fois ce qu'il avait apporté en une seule, arait consenti à la quitter, h condition qu'elle se conduirait honnêtement. Au premier bruit sur son compte, il reviendrait vivre avec elle. Le cher homme ne pouvait inventer un meilleur moyen de préserver la vertu de sa femme. Cette menace aurait suffi pour la rendre sourde à toutes les iaiblesses, si Marine eût aimé autre chose au monde que les deux enfans éoai elle avait été la nourrice : Louis XV et Casimire de CaniUy. Voilà les deux uniques objets de son attachement, et pour lesquels elle eût donné tous les maris de ce monde. On suppose que la cour ne l'avait pas Tomerciée sans la récompenser largement par des indemnités, des pensons, des cadeaux : Marine était assez riche pour acheter toutes les câlines de Saint-Goud. Elle ne restait donc au service de M. de Canilly que pour voir tous les jours sa chère Casimire. Casimire n'avait pas de mère, Marine n'avait pas d'enfans, n'était-il pas naturel Qu'elle passât sa Tie auprès d'elle? Elle l'appelait souvent sa fille, malgré les grimaces et les remontrances de M. de Canilly, dont elle ne tenait aucun compte.
-— Parbleu, comte, lui disait-elle, tu lui procures déjà tant de plaisir avec tes leçons, dont elle revient toujours le dos voûté, les doigts pleins d'encre et la figure je ne sais comment.
On voit par cette réponse assez familière que Marine tutovidt le comte. Marine tutoyait tout le monde à pleine bouche depuis qu'elle n'avait consenti à devenir la nourrice du pctit-fils du grand-dauphin, du futur roi Loois XV, au'à la condition de tutoyer son nourrisson. Sa prétention» jugée d'abord intolérable par les grandes dames gouvernantes, discutée sérieusement en conseil aes ministres et des princes, avait fini
rir passer. On aima mieux fermer les yeux sur une tache d'huile faite l'étiquette, que de perdre la plus belle nourrice de France; la femme qui tutoyait un futur souverain ne pouvait descendre de cette familiarité pour parler avec plus de respect aux autres. Elle disait lu aux parens du xoi, aux maréchaux, aux confesseurs, aux membres du parlement, aux archevêques, aux ambassadeurs, qui s'amusaient beaucoup de ceUe licence grammaticale fort unique dans son genre. Or, dans la route, die se prit un jour à dire :
— Ah ça 1 comte, oîi nous mcnes4u, depuis un mois que tu nous fais ciier ce parquet de glace ?
*- Tu le sais bien, on te l'a dit cent fois, à Varsovie, la capitale de la Pologne, répondit le comte de Canilly.
— Eh bien I j'aime mieux Saint-Qoud, la capitale du bois de Boulc^ne. On n'a pas besoin d'aller le chercher si loin. Qu'est-ce que tu as donc lait au régent pour qu'il fait envoyé ici ?
— - Mais sotte, tu ne comprends donc pas que c*cst un honneur insigne qu'il me fait en m'envoyant en Pologne ?
— Tu appelles cela de l'honneur! tu as déjà mwiqué perdre le nex pour l'avoir mis une fuis à la portière par ce froid qui avalerait le Montvalérien ; ces deux jeunes gens n'ont pas casé d'être bleus depuis huit jours; moi, je tousse comme celui qui tient l'encensoir, et œfte aière en-
fant sera comme moi enrhumée pour toute sa vie. Tu appelles cela un honneur I répéta Marine, dont la sortie burlesque n'était pas aussi dépourvue de sens qu'elle en avait Tair.
Il est vrai, et le comte lui-même ne se faisait pas illusion, que le duc d'Orléans l'envoyait en Pologne comme il l'aurait envoyé au diable, s'il était d'usage qu'on eût des représentons auprès de cette puissance da premier ordre* 11 avait seulemeut coloré d'un titre honorable le demieiil du comte de Canilly dont il n'aimait ni l'esprit, ni le caractère, ni le visage. Le comte évita le plus possible, depuis ce jour-là, d'entrer en explication avec Marine sur les motifs et les prérogatives de sa mission.
Mais elle, chaque fois qu'elle entendait crier la nuit un loup dans les bois qu'on traversait, elle éveillait le comte pour lui dire :
— Comte, je crois que nous sommes arrivés, j'entends le cri des marchandes de plaisir de Varsovie.
— Âhl mon Dieu! mon Dieu! se reprenait-elle en appuyant sur son épaule la tête, de Casimire , ne serions-nous pas mieux dans notro bonne ville de Paris, à entendre sonner les heures au clocher de notre paroisse? Y a-t-il du bon-sens à venir se perdre au milieu des loups qui soni par milliers ici comme des goujons en Seino?
Les deux fils du marquis de Courtenay, qui étaient de quel(][ues années plus âgés que Casimire, s'attachèrent, pendant ce voyage, à rivaliser auprès d'elle de soins et de tendresse. L'aîné, qui ne prit aue plus lard, à la mort de leur père, le titre de marquis, emporta avoc lui, en Pologne, tout le faux esprit et la fade galanterie d^ premières aimées de la régence, et, au lieu de le rendre ridicule, ce travers le fit bien venir dans ce pays de dissipations , de fêtes et d'orgies aristocratiques, pays en tout temps copiste fidèle, par on ne sait quel mvstère de l'organisation nationale, des travers et des méchans usages de la France. On l'accepta comme un modèle à suivre, on le mit sur un socle en biscuit, et le modèle fit de son mieux pour mériter cette apothéose. Il fut l'âme de toutes les tHes qui se donnaient à Varsovie qu'il inonda d'une autre Vistule de parfoms à la reine, de madrigaux et de sonnets.
Son frère, moins âgé que lui de tiois ans, appelé le commandeur dans sa famille, n'envia pas ce genre de gloire. Il resta ce qu'il était, c'est-àdire un militaire studieux, s'occupant de sa profession avec l'austérité da devoir. Ses efforts secondèrent extraordinairement, dans sa mission, M. de Canilly qui, de son côté, la négligea beaucoup pour sonder, cequin'é- • tait pas sa mission, les prétentions de l'Autricne et de la Russie sur la Pologne, regardée déjà d un œil de convoitise par les aigles aux becs crochus de ces deux puissances. La Pologne dut, en quelques mois, au jeune commandeur, la iortification de plusieurs places importantes et la création de deux régimens d'infanterie d'après le système français.
Il est triste de dire que, des deux frères, le plus aimé, le plus reclitrché de la société polonaise, ne fut pas le jeune homme aux utiles travaux, aux dures veilles , à la vie simple et retirée; ce fut l'autre, le rimaillear musqué, le coureur d'aventures , le Boufflers des ruelles. On oublia même plus d'une fois d'inviter celui-ci aux fêtes dont l'autre était le héros: on le trouvait trop sévère; il ne dansait pas, ne jouait jamais. Qa'ètait-il venu faire en Pologne?
Ces différons accueils ne refroidirent pas l'amitié du commandeur pour son frère aine, le marquis de Courtenay. C'est que cette amitié , d'aborf innée au cœur noble , au cœur excellent du commandeur, s'augmratait en lui d'un respect pour ainsi dire fanatique envers son frère, et ceb tout simplement parce que son frère était l'aîné, le ffardien du nom, Phâritier du titre; Tatné 1 mot magique dont on ne sait plus aujourd'hui rimmeos^ ▼aleur. L'aîné voulait dire le père, qui voulait dire Dieu ; l'aîné voulttl dire, par conséquenti l'anneau le plus solide entro le passé de la née et
son avenir ; Taîné voulait enfin dire Thonneur de la maison. Chaque famille était une monarchie dont Taîno était le roi.
Et, comme autrefois on respectait le roi molgré ses écarts et ses fautes, voyant, à travers lui, lo principe monarchique qui ne variait pas, le commandeur aimait et vénérait son frère, malgré sa frivohté, ses dissipations et ses folies. Jamais il ne lui adressa le moindre reproche, et plus d'une fois, au contraire, il couvrit un défaut très grand chez son frère, impardonnable surtout chez un gentilhomme, avec un tact et une délicatesse qu*on pourrait appeler sublime.
Ils étaient installés depuis plusieurs mois à Varsovie.
Un soir d'hiver, entre autres, que la terre était alourdie d'un demipied de neige, le commandeur, après avoir, selon son habitude, veillé une partie de la nuit à tracer des plans de géométrie, jeui indifféremment les yeux sur les lettres qu'il avait reçues dans la journée. Parmi ces leUres, il trouva une invitation de la belle princesse Zymirska à une soirée qu'elle donnait. Il n'était guère que minuit. Le commandeur essuya ses pinceaux et ses plumes, jeta un manteau sur son habit d'uniforme, et, avec l'indulgence d'un homme d'esprit qui accepte un sacri- ÛC9 de complaisance, il sortit pour se rendre à la soirée de la princesse.
Quand il entra dans les salons de la princesse, il trouva la folle société dans une animation extraordinaire, et pourtant la musique et la danse avaient cessé. Avant qu'il se fût informé des motifs de cette trêve bruyante, plusieurs jeunes seigneurs, encore chauds de Tivresse du bal, vinrent lui dire en l'entourant : aVous ne devinez donc pas ce qui nous rend si préoccupés et ce moment? — Moi, je ne devine pas, messieurs, leur répondit le commandeur; je vous avoue que je ne me suis occupé depuis que je suis ici que de l'absence de mon frère. — C'est précisément do votre frère que nous nous occupons aussi, lui fut-il répondu, toujours avec la môme galté énigmalique. Sachez donc que depuis huit jours une louve vient chaque soir hurler jusqu'aux portes de Varsovie, et épouvanter nos vassaux. Aucun d'eux n'a osé se mesurer avec elle. Elle est énorme, elle a faim, on ne l'approche pas très facilement.
— Qu'à de commun mon frère et cette louve ? demanda le commandeur.
— n y a de commun, dit Casimire, en se levant de sa place et en venant, charmante enfant toute parce du bal, se mêler à la conversation, que ces messieurs, bien contre mon avis, oh I croyez-le bien, ont tiré au sort pour savoir celui d'entre eux qui, seulement armé d'une paire de pistolets et d'une épée, irait appeler en combat singulier cette louve furieuse, afin de la tuer et d'en apporter les quatre pattes et la tête à une demoiselle de l'assemblée.
— Je devine, interrompit le commandeur, dont le visage ne trahit pas la pénible contrariété qu'il éprouva, lo sort a désigné mon frère pour aller tuer la louve ou s en faire dévorer.
— C'est parfaitement cela, s'écrièrent les jeunes seigneurs polonais, race en tout temps de papillons héroïques, gens qui courent à la mort en dansant. A lui l'honneur de la victoire, reprirent-ils. 11 sera embrassé par la dame aux pieds de laquelle il déposera son sanglant trophée.
— Tai voulu m'opposer à cette imprudenc, dit Casimire, mais ces lames et ces messieurs m'ont blâmée de ma faiblesse, et d'ailleurs monsieur votre frère ne m'a pas écoutée; enfin il est sorti il y a deux heures [XHir aller tuer la louve.
— Vous auriez eu tort de le retenir, dit le commandeur. Mon frère est tyrave , et c'est un devoir de sortir avec honneur d'une telle partie une !6b qu'on y est engagé. Seulement , messieurs , ajouta le commandeur, )pp08ant le calme à la légèreté de ses auditeurs , vous avez oublié une aïooostance dont je dois vous faire part.
— Quelle est la circonstance ? serait-ce que tous craindricZ) monsieor
'232 l'^ DRAGON ROUGE.
lo commandeur , que la louve no parût pas ce soir, par ce beau froid qu'il fait et ce lapis de neige qui va do Varsovie au pôle ? N'ayei d» cette crainte, monsieur le commandeur. Dans la journée, nous avons bit jeter un cheval mort à Fendroit do la plaine où la louve a rhabitude4le se rendre, et son souper l'aitend, elle n'y manquera pas.
— Ce n'est pas cela, répliqua le commandeur. Mes travaux de stnlé- «ie m'obligent depuis un mois h me promener souvent autour de Vaah ▼le. Hier, attardé par mes observations, je me suis trouvé encore aan loin de la ville au moment où la nuit venait : elle était déjà sombre, lorsque j'ai entendu pousser à quelque vingt pas de moi des horlemeos affreux. , .
— C'était la louve ! c'était la louve I s'écrièrent les jeunes Polonais.
— C'était mieux aue cela , reprit le commandeur, toujours aTCC U même tranquillité, c'étaient un loup et une louve, tous deux d'une taille monstrueuse. Je les ai vus comme je vous vois , et je puis vous assurer que six de vos plus forts vassaux n'en viendraient ^a& à bout avec tam couteaux et leurs fourches.
— Un loup et une louve t dirent avec effroi les jeunes gens; mais nous avons donc envoyé votre frère à la mort! Ah! ceci no sera pas. Un homine pour une louve, c'est déjà beaucoup, c'est déjà assez téméraire; mais un nomme contre une louve et un loup, c'est un assassinat. Messieurs, dit celui qui avait parlé, je cours prêter assistance à M. lo marquis de Courtenay.
— Arrêtez, dit le commandeur, c'est moi qui vais au secours de mon frère; vous ne voudriez pas me priver de ce danger, et comme étranger, de cet honneur, si je sors avec lui de ce danger.
— Monsieur lo commandeur, prenez du moins mon cheval.
— Je l'accepte.
Le cheval que montait le commandeur piétinait déjà dans la neige.
Casimire était placée, à cet heureux commencement de la \ie, entre les frontières do l'enfanco et celles de la puberté. Son front, son ttOZ,se$ lèvres, tout l'arc de son visage d'une blancheur solide, offrait le renflement de la fleur près de passer de l'éiat de bouton à l'épanouissemeot. On sentait sous cette enveloppe fraîche grandir, travailler, fermenter k fferme de la ieunessect de la neauté. Les feuilles semblaient impatieotes de sortir, d'éclater. Un sourire pouvait faire entr'ouvrir cette boodie encore prise par les coins, un sentiment inconnu déchirer les tendres dernières de ces deux yeux noirs, dont Ja langueur n'était encore que de la curiosité, de la réflexion, de Tétonnement, faire palpiter les aOesde ce nez qui n'avaient frémi jusqu'ici qu'au contact d'un fruit aimé, et faire battre ce sein né d'hier comme les petits du ramier. La robe de soie blanche aux quadrilles bleus, dans laquelle Casimire était étroitement serrée par le haut, se ballonnait à la jupe, et sesgrandes manches flottaient* Ce costume, sérieux et pomponné a la fois, moitié Médicis, moitié Walteau, lui allait à ravir. Elle ressemblait, ainsi vêtue, à ces graves et jolies compositions de l'école espagnole, fiers portraits appelés par les peintres du titre symbolique de dame Tubéreuse, de demoiselle Anémone.
Arrivé, en quelques minutes d'un galop serré, à la plaine où se rendait chaque soir la louve, le commandeur entendit les cris lugubres, las déchiremens gutturaux, les aboiemens affamés do la bête.
Il poussa plus avant.
Sous un arbre et à deux ou trois cents pas du terrain sur lequel b louve était en train de dépecer le cheval mort, le commandeur aperçut comme un hommo qui tremblait, et l'ombre de cet homme tremblait sor la neige. Le commandeur alla vers cette ombre; l'homme était son frère ! Donnez-moi au plus vite, vos pistolets, lui dit-il, et prenez mon manteau. Le votre ne vous sufût pas ; vous avez froid : c'est le froid qui vou»
LE DRAGO!f BOUGE. 251
ter ; montez sur ce chevd, jo vous Tordonne, je vous en prie,
le nue sous le bras gauche, un pistolet armé dans la main droià sa ceinture, le commandeur alla droit à la louve. La béte pas tout de suite venir à elle, tant les os du cheval craquaieni , sous ses dents. Cependant elle unit par entendre ou par senprise ne fut pas de reffroi. Elle posa une patte sur le ventre à amé du dieval, tourna la tête sans tourner le corps ei darda ns rouges sur le visage du commandeur, cnandeur s'était arrêté à dix pas environ de la louve. L'animal ne plus, il regardait toujours. On l'entendait respirer; et sa respira- [e comme celle d'un cheval, au sortirdesesnaseaux, l'hiver, cou* ) et brune sur la couche mate de la neige. A travers ce brouillard , €^ passa la tête. Ce fut comme une auréole tout ensanglanronge de ses yeux, ronds comme deux cerises. On voyait luire luxquelles pendillaient des lambeaux du souper, tnandeur fit feu.
) du pistolet brisa toutes les dents de face de la louvoi qui hurla ssa norriblement sur ses pattes de derrière, itre était velu comme celui d'un ours, et ses neris qu'on voyait idus comme des cordes. Retombée sur elle-même, la louve -ois fois dans la neige ; au quatrième bond, elle faillit étouffer leine formidable le commandeur, qui, à bout portant, Ucha la I son second pistolet, ne fui pas mortel, d enfonça alc^ ses ongles dans l'épaule gauche du comman-
dans l'air un hurlement et un cri.
e avait poussé ce hurlement parce quo le commandeur, après
lé sa jambe droite en arrière et pris du champ avec son bras
it plongé son épée tout entière dans le gosier de la louve. Éle
nandeur courut aussitôt vers son frère ei lui dit :
à votre affaire; vous avez tué la louve, entends-vous ? Mar-
société deMme la princesse Zymirska nous attend. Une petite
fùus prie, sur la croupe du clieval. Après avoir attaché la lou-
leue du cheval, le commandeur et son frère rentrèrent dans
^nt en quelques minutes à l'hôtel de la princesse Zymirska,
eni attendus avec aniiéié.
âeurs, dit le commandeur en présentant son frère à l'assem-
eus ramène le vainaueur. VoUà la kmve. 11 la montra éten-
m1 iriein de neige ei cw sang, dans l'aniichambre. Je sub arri*
rd sur le champ de bataille. Mon brave frère avait iuélaloove,
était déjà parU.
fuis de Courtenay alla recevoir un baiser de Casimire, ainsi
ii exiflé Mme la princesse Zymirska.
cher le sang dont son épaule était rou^, le commandeur s'en»
ins son manteau. Une demi-heure après, il demanda la pwmis-
) retirer.
quis de Courtenay fui le héros de la soirée qui se prolongea
lour.
exemple et mille autres qu'on dtenâl, on voit que la vie du
eur était une perpéiuelle ei sitendeuse sorveillance exercée sur
• morale et physique de son frère atné, le marquis, beaucoup
Mé pour remarquer la beauté de cedévoûmeni.
iDii ai le commandeur n'avait pas d'autrt mofm do voiler h
254 LE DRAGOX &0U6E.
thsle individualité du marquis , que d*acGourir sans brait poor répanr SCS fautes ou l'empêcher d*en commettre, il n'usait pas de la même dé* créiion envers Mlle de Canilly. aux frises avec la bnllante cormplkiBdB la société où son père, trop absorbe par ses spécolaiioDS politiiiaes, m sentait pas le dan^r de la laisser. Quand M. de Caniliy Pavait gairiée pendant une journée entière, auprès de lui, dans son cabinet, lui mot lait lire sa correspondance avec toutes les fortes têtes pditiqiies dento- Tope, tas de brouillons, de mécontens, de dupes ou d*espions, il croyait sa tâche de père nobtement finie, et il ne s'inquiétait guère de sifoir dans quel sens se détendrait Tare qu'il avait si iong-4emps tendu. 1U> heureusement pour Casimire, elle comprenait, comme en se jooant, loi* tes les difficultés auxquelles son père f initiait. La jeunesse, fea dootrosenœ est de dévorer, fait passion de tout.
Casimire apporta d'abord de l'obéissance a ces Iravanx niëditatifc,fiiii de rhabitude, enfin elle y prit goût, de même qu'on prend goût an échecs après les avoir cent fois maudits et s'y être brisé la tête. Soo pke se servait de son style rapide et clair pour rédiger des mémoires sot toutes les questions qui lui passaient par la {èie;Rédu€tiam de VôfH, Balimee du crédit pubiic, Alliance avec les puissancet dm MidL Jf«|ft dauamenier la force det arméety et une foule d'autres écriis dont 1 inondait les cabinets des ministres qui ne les lisaient pas tonjouis, et fi n'ont jamais aimé du reste les fonctionnaires qui écrivenl.
Le comte de Caniliy pouvait avoir alors quarante-neuf ans. Sa figon rappelait celle du Donie. Calcinés pr les feux de Tambition, ses tnik portaient l'empreinte des macérations morales auxqndks cette passif »rrible soumet les âmes. Ses joues, son front, son coa, ses mains nst^ •euses« semblaient avoir jauni à la fumée des guerres dviles. C'était ai ie ces hommes qui brûlent noir. Le parchemin de son front tombait àm un dernier pli sur la double arcade de ses sourcils moitié noirs, moitié blancs, et ses yeux, toujours jeunes, illuminaient la voûte de ces dea corridors sombres. Ils étaient spiritueb et violens sous un brouillard taê' lancolique. Que de déceptions I que de mépris ! que de colère étouffée oi apercevait sous le globe de ces yeux d'origine italienne! Il y avait VmâBt du poète florentin, mais rien qui rappelât les ombres de son pargatoin» et surtout les placidités de son paradis. Comme le nez aquiiin du poèlB, celui du comîe s'abattait sur des lèvres fines et fermées, ainsi que to sont les petites lèvres de la couleuvre. Elles étaient d'un dessin sinMa et semblaient ne pas finir.
Sous ce masque vieux de fatigue, ënergiquede passion, s^allooçeait imeoii d'une maigreur cannelée et portant comme au bout d'une pique la léle dont il était surmonté. Le reste du corps rentrait dans l'harmonie do fisage. C'était le plus beau type de ces hommes hbtoriques oui apparussent au peuple le jour où le balcon du palais d'un duc ou d un roi s'oi- \Te au coup de vent d'une révolution et qu'il en tombe une voix qui dit :
-—Justice est faite!
On voyait en lui, dans des membres inquiets et pourtant délicats coiBme ceux des gentilshommes , toute la banale activité du peuple et toute la supériorité de l'aristocratie. Cétait l'aristocratie révolutionnaire. Sob moral s'était moulé sur son corps qui» ainsi que son moral, tenait detant par leffet d'un perpétuel artifice. C'était une ambition percée de deox yeux et montée sur deux jambes. Un grand costume noir , sillonné de vieilles broderies d'or , couvrait le comte sans l'habiller. Il n'avait pB plus d'habit que de corps. On apercevait des façons de vêlemens autoor d'une chose qui ne s'en doutait pas.
Tel était le père de C^isimire a» Caniliy.
U enfonçait sans pitié les jolis doigts roses de Casimire dans rendre, et il lui faisait notrcnr le plus pœ^ble de papier. H parvint donc, angr6 de ses vœux, à ToUer d*une ternie svrieuse les traits les plus gnaM
du monde, et à rétrécir un esprit facile, un cœur où il y avait place pour les plus belles qualités. Mais il avait voulu Télover lui-même, 1 ai^le 'voulait un aiglon, et reD)placer par les leçons de sa science profonde les enseignemens d'une mère ou d'une institutrice. M. do Canilly restait prcs(|ue toujours d'un degré au dessus ou au dessous de la ligne réelle de Tcducation. Cette différence , dont il ne s*apercevait pas , n'est pas moins que la confusion do toute harmonie , de tout ordre » de toute vé- Tité.
Ainsi, avec Tintenlion de rendre sa Gllo prudente, il la rendait fine, et il aboutissait à lui donner de la dissimulation au lieu de la prévoyance; de Fégoisroe au lieu de la réserve; de la dureté au lieu de la justice ; du calcul au lieu de la raison ; et à préférer le succès, que ne doivent jaoïais connaître les femmes, au bonheur même.
Pénétré de l'opinion que chaque créature est constamment entourée d'ennemis ardens à l'empèchcr de vivre , surtout dans Tordre social , il arait réduit en maximes toutes l'expérience dont il prétendait doter sa fille avant de la lancer , h Paris , sur la grande mer do la cour et du monde.
Un jour Marine entra dans le cabinet de M. de Canilly, et sans plus do liçon elle se carra dans un fauteuil, en face de celui du comte.
— Tu ne verrais pas, commença-t-elle par lui dire, non tu ne verrais jpas, monsieur le comte, avec toute ta science, la statue de saint Christophe entre les deux tours de Notre-Dame, la Samaritaine sur le Pont- Xfeuf, et un bœuf nageant dans ton bouillon.
— Ma chère Marine, répondit le comte, le temps est trop précieux pour le perdre en paraboles.
— Paraboles ou fariboles, tu t'occupes plus, reprit Marine, de ce qui se passe dans le ménage du Grand-Turc, que chez toi.
— Et que se passe-t-il donc chez moi ?
— Il se passe, monsieur le comte, que notre fille maigrit ; comme lorsque je la sevrai.
— Casimire n'est pourtant pas malade !
— » Tu crois donc que les jeunes filles ne sont malades que quand elles Hol la goutte. Elles ne sont pas malades de cette manière-là. Elles mangent et elles sont malades, elles dorment et elles sont très malades.
— Mais elle a encore été au bal cetto semaine, s'écria le comte ; ello doit y aller demain !
-— C'est que les jeunes filles dansent et qu'elles sont malades. La preuve, c*est que notre Casimire danso comme une Bohémienne, ei ^*dle maigrit, je le le répète, comme un oiseau après la mue, et qu'elle jaunit comme une feuille de vigne, un mois après les vendanges.
— Et quel est son mal? savant médecin, demanda M. de Canilly.
— Son mal, c'est d'avoir quinze ans ; son mal, c'est qu'elle est jolie à miracles ; son mal, c'est qu'elle ne soit pas son mal.
— » Quel diable de propos me tiens-tu là ?
«— J'ai eu quinze ans, monsieur le comte, reprit Marine, et, quand je lerenais du bal de Viroflay, où j'avais vu des vignerons d'une belle vene, des meuniers qui m'avaient dit des choses agréables en dansant, je 18 trouvais tout chose.
— Qu'est-ce que tu entends par tout chose?
— Mais oui, tout chose ; jo rêvassais encore du bal et des violons dans i lit; j*avais des épingles sous les talons, et il me semblait que j'allais
le seau et je salais jusqu'à douzo fois la soupe de mon père.
-^ Et qu*avais-tu, grosse folle?
•» J*ayais le mal de notre Casimire ?
— Mais, encore une fois, me diras-tu quel est ce mal ?
— No le sachant pas moi-même, je m'adressai à une de mes aniîs, à Rose, la batelière.
— Et qu'est-ce qu'elle te dit ?
«^ Elle me dit comme cela que cela prenait de la même mamèn ï tomes les jeunes filles. J'étais sur le point d'avoir de Tamour poorfi^ qu'un. Le feu n'avait pas encore pris au bois sec, mab cela oommàçHt a pétiller. C'est qu'elle ne se trompait pas d'un brin. Oui I et vrai enme j'ai donné le plus pur de mon lait a celui qui sera un jour DOln ka roi Louis XV, je n'étais pas à quatre enjambées de Tamour. Les Wsè l'arrière-saison revinrent, et, crac ! je fus prise an traouenard, tm pouvoir remuer ni pieds ni pattes : j'étais courbaturée d'amour. Ter mais. Rose, la batelière, avait raison, et moi, f ai raison aussi qouidje te dis que notre Casimire a quelque chose d'approchant.
» Casimire oserait aimer I elle si sérieuse et si froide, qnand éOe • tant d'occupations graves dans la tête!.. Tu déraisonnes. Marine.
— Oh ! notre bonne Dame de Nanterre i Tu te figures docc, monsinr le comte, qu'elle viendrait te demander la permission d'aimer un d» es gentils messieurs qui ont des yeux bleus comme des poissons.
— Voyons, voyons, disait le comte ; je n'admets pas qu'une Canitr éprouve une faiblesse coupable pour un étranger.
« — Bon 1 tu crois donc qu'elle demandera b un jeune homme de «i goût, avant de l'aimer, si son terroir produit du blé ou du sarrasin T
— Je me serais bien aperçu pourtant...
— Toi t t'apercevoir ! mais tu la laisses libre d*aller où il lui plàtt, k bal en bal, de fête en fête I Ce n'est pas moi, qu'on relègue dans Vuêêt chambre avec les pelisses et les manchons, qui peut voir dans lebilcftlui qui lui serre la main, ou celui qui, en dansant, lui parle de tonte Wr tre chose que de la danse.
— Oui, reprit soncieusement le comte de Caniny^ forcé, par tenoi bon -sens de la nourrice, à s'avouer qu'il avait ^u fort bien appnîÎÉeà sa iillo comment on se conduisait à la cour, mais non comment on éiitait une passion ; oui, je ne la surveille pas assez. Je crois que mescocn-
K liions m'ont trop empêché jusqu'ici do l'accompagner dans le noode. ais, s'interrompit-il aussitôt, il me semble que j'ai chargé WL i» Courtenay d'être ses cavaliers, de me remplacer enfin.
— Tiens ! c'est vrai, reprit la nourrice, avec un air de bonhomiei CB messieurs te remplacent ; je n'y pensais pas. Mais tu sais que le oobibiiddeur, n'ayant pas un penchant très décidé pour les bals, ne sert pas «nh Tent de cavalier à ta fille ; je crois même qu'il ne l'a jamais aecoofi-
gnée.
— Mais l'autre, interrompit vivement M. de Canilly, est un fn, od diable, qui a déjà bien du mal à se conduire lui-même.
— C'est mon avis, répondit Marine; mais je ne vois que lui qui» Je* qu'ici, l'ait accompagnée.
— Je n'en savais rien, murmura le comte, amené tout douœmeiit (v la nourrice à ouvrir enfin les yeux et l'entendement aux choses séfiews de sa maison ; il faudra que je parle à Casimire...
— Et que lui diras-tu?
*Que je veux qu'elle n'aille nulle part avec le marquis de Comte' nay, dont il m'est rovenu des histoires fort peu édifiantes depuis doUo séjour ici.
— Mais alors, s'ils cessent de se montrer ensemble , on dira dans le monde qu'il s'est passé, entre elle et lui, des choses qui ne sont pas.
— Que s'est-il passé?
r- Mais rien I rien! reprit Marine; c'est une supposition ; je la Us
uniqnement pour le dire, monsieur le comte, qu*il n*(»t pas toujours prudent d*empècher ce qu*on aurait dû défendre d'abord.
— Cela est profondément vrai en politique, reprit le comte surpris, au plus beau moment d*une question do famille, par sa manie do mêler la politiqpo à tout.
— Politique ou non, il n'importe, dit Marine. Toujours est-il vrai que monsieur le marquis est un fin pélcriu, dont les coquilles ne m'inspirent pas beaucoup de confiance.
— Est-ce qu'il y aurait quelque chose entre elle et lui ?... Te serais-ta aperçue?...
— Mon Dîeut non. Tantôt, monsieur le comte, tu n'allais pas du tout, maintenant tu Tas trop vite ; tu es comme le bateau de mon oncle le passeur.
— Mais enfin, si Gasimire aime...
— Je crois cela, par exemple, reprit Marine.
— Ah ! ta le crois t Alors tu sais qui elle aime ?
— Non!
— Tu le sais...
— Non ! mais je le saurai.
— Moi, je le sais, s'écria le comte, par un de ces revireraens qui lui étaient familiers, je sais qui elle aime.
— Et qui est-ce donc?
— Ah I tête romanesque , se reprit-il , imagination que je croyais avoir domptée I
— Mais qui aim&^trelie, enfin ?
— C'est mon secret, répondit le comte, en se frottant les mains. C'est moo secret 1
— Puisque cela est ainsi, dit Marine, je n'ai plus rien à te dire. C'est bieu. Mais que vas-tu faire ? Tcnipêcher d'aller dans le monde avec le marquis de Courtenay?
— Dieu m'en garde! laissons-la aller avec lui. Ne dérangons rien. Va, repose-toi sur moi.
— A la bonne heure, dit Marine en s'en allant, a la bonne heure!
— Qui m'eût dit, s'écria le comte, le bras en l'air, que Casimire aimât M. de Marescreux sur la simple peinture que je lui ai faite de sa personne
Cn heureux contrepoids à tant de faux principes professés par le comte de Canilly, c'était la confiance affectueuse de Casimire, dans les conseils da jeune commandeur de Courtenay. Elle oubliait les enseisnemens do flon père, elle se raréfiait des qu'elle écoutait les paroles franches de cette âme saine comme l'air de la mer. Le commandeur n'approuvait pas qu'on m de la vie un antre où chacun cherche k égor^r son ennemi. Ce mot d'ennemi lui était à peine connu ; il ne consentait à voir que des adver- ^ saires dans les hommes dont les intérêts différaient des siens; aussi n'ai- * maii-il [kas M. de Canilly, quoiqu'il reconnût en lui une srande science de pàiétration, malheureusement poussée trop loin. Il souffrait beaucoup de lui Toir prendre tant d'ascendant sur l'esprit de Casimire; il craignait oue M Tie entière ne se ressentît des effets de celte tutelle. « Non, disait-u à Casimire, dans leurs charmans entretiens qui prenaient de jour en jour une couleur plus tendre ; non, le monde n'est pas, comme on voudrait vous le persuader, une société de trompeurs et de trompés j il existe peut-^re des âmes malhenrenscs tourmentées du désir de mal faire, mais elles forment le petit nombre, et le meilleur moyen de déjouer leurs embûches, c'est encore d'être bon; il faut l'être constamment, è tout prix, ne s'éclairer que de la bonté dans tous les actes de la vie. Cette bonté que vous saurez avoir, Casimire, car vous en portez en vous les précieux germes, vous fera plus heureuse que toutes les yictoires remportées par les calculs de l'adresse dAUd^ance.»
Comme il n*aimaii pas plus h débiter des maximes morales qfu^à écoater des maximes poliiiques, le jeune commandeur Ixn'nait à ces btères observations les conseils qu*il croyait devoir à rinexpérience de Casimire. Û préférait Tarracher brusquement, à certaines heures du jour, à Taimosphère pernicieuse dans laquelle son père Tétouffait, et rentraloer, pour opérer une vive diversion, au fond des vertes solitudes des campagnes de Varsovie. Us allaient se promener à cheval dans les bois, eli dans ces courses salutaires, Casimire renouvelait son sang et ses pensées; elles étaient son plaisir favori. D'ailleurs, quelle jeune personne polooai» n'excellait pas dans l'exercice du cheval? Le cx)mmandeur était son maltie d'é<]uitaiion : les leçons se prenaient en secret, parce qu*à rexempfe des grands hommes, Casimire, toujours de Tavis de son père, ne voulait pis qu'on aperçût la moindre trace d'étude dans les talens dont on la kniait, mystère qui grandit le personnage aux yeux du monde, ami du merveilleux.
A certain jour convenu entre eux, Casimire par un chemin, le oommandeur par un autre, se rencontraient dans la campagne à quelque distance de la ville. Une fois, entre autres, le commandeur arait fait tenir à sa disposition un jeune cheval de l'Ukraine dont il voubit connaître les défauts et les qualités avant de le laisser monter par Cs^mire.
— Je le monterai la première, s'écria Casimire, en le voyant ; c'est on honneur que je dois à sa rare beauté.
— Après moi, s'il vous plaît, mon élève. Le premier péni m'appartient.
— Que craignez-vous, mon cher maître, dit Casimire, et die coulait sa jolie main dans la noire et luisante crinière du cheval. S*U se cahre, je le relèverai ; s'il m'emporte, je le laisserai courir, il faudra bien qu'il s'arrête ; s'il rue, je m'élancerai à son cou, et nous bondirons ensemble. D'ailleurs, ne serez-vous pas h mes côtés?
Le commandeur hocha la tête.
Comme Casimire insistait : — Eh bien I nous le monterons tous les deux, dit-il ; nous le dresserons ensemble.
Le traité fut accepté. A côté de la selle, un coussin fut placé sur la croupe du cheval, qui partit aussitôt qu'il sentit le poids des deux cavaliers. Il flairait sans doute au loin les gras pâturages de l'Ukraine, car il galopait avec une frénésie telle, que les arbres passaient cx)mme des visions. Quoique rapide à l'excès, le mouvement était si doux que le commandeur s'occupait à peine des rênes. Casimire, assise derrière lui, arait appuyé la main sur son épaule droite; de l'autre elle agitait une petite cravache. Ils couraient dans le fond d'un ravin dontils n'apercevaient pas le bout. Le vent de la course et le vent dans les branches de boukani leur faisaient une harmonie délicieuse à entendre. En s'évasant tout à coup vers leur droite, le ravin leur laissa voir, au bas d'un terrain incliné, un torrent qui coulait à deux cent pas devant eux. Deoi cents pas pour ce démon de cheval, qui avait des ailes, qu'était-ce? Le commandeur tend les rênes pour arrêter; le cheval continue à courir comme s'il était seul, nu, en liberté. Le torrent était effroyablement large, ce que les deux cavaliers voyaient en s'en approchant! Soatvelle contraction des rênes, même insensibihié du cheval.
— Nous sommes perdus, dit le commandeur à Casimire. Franchir le torrent à cheval, c'est un danger affreux ; nous laisser glisser à terre, c'est nous briser. •
— En ce cas, dit Casimire, je saute à terre.
— Mais c'est la mort, vous dis-je.
— Je préfère celle-ci.
Casinure allait sauter.
Le commandeur la retient contre lui, en l'entourant de son braa gatt-
LE DBAGOn ROUOE. 259
che, tandis aue sa main droite saisissait désespérément la crinière da cheval arrivé au bord du torrent.
Le cheval s'élance.
Un instant on put voir en Pair Casimire coulant le long du cheval, la pointe de ses pieds rayant IVau, retenue seulement par le bras du commandeur. Deux figures pâles, de Técume au dessous. Le cheval tomba dans l'eau, car aucune force possible ne Teût fait s'élancer jusqu'à l'autre bord. Il enfonça dans un sable doux. Il resta étourdi, mais debout ; il n'était pas blesse.
Casimire et le commandeur gagnèrent facilement le rivage en tirant le cheval derrière eux.
— Pourquoi vouliez-vous sauter à bas du cheval î demanda le commandeur à Casimire ; vous vous vous seriez brisée en tombant.
— Parce que, si l'on eût trouvé nos deux cadavres dans le torrent, répondit-elle, on eût dit que c'était un suicide par amour ; que nous nous aimions.
— Et mieux vaut se briser le crâne, n'est-ce pas? dit le commandeur. Casimire ne répondit pas. Assise sur le sable près du commandeur, qui
se tenait debout, elle s'occupait à réparer le désordre de sa toilette.
Le commandeur entrait dans sa aix-huitième année. Un beau front couronnait son visage d'une gravité naturelle. Ses traits étaient un peu pointus, fins sans maigreur. Très rapprochés, ses yeux, d'un bleu décicfô, avaient un mouvement tranquille et long : ils exprimaient le penchant à la réflexion plutôt qu'à la mélancolie. Son nez hardi était celui ^es Condé» Une liffne franche dessinait ses lèvres légèrement rebondies, comme chez toutes les personnes dont la bonté résulte de Tintelligence. Sa tête tournait avec aisance sur des épaules bien attachées. Le commandeur était de la taille déliée des chevaliers, mot qui dessine et qui peint.
Ce fut dans l'intervalle intime qui succéda à l'animation du danj^er qu'ils avaient couru que le commandeur parla à Casimire de ses projets prochains. La paix de la France avec les autres nations laissait peu pressentir qu'il pourrait un jour appliquer à sa défense ses études stratégiques. Dans cette persuasion, il avait arrêté d'aller offrir ses services à rempereur d'Allemagne dont les armées attendaient la fonte des neiges pour marcher contre la Turquie, et assiéger Belgrade, réputé imprenable.
Simple volontaire, le commandeur bornait son ambition à voir se réaliser sur le champ de bataille les calculs médités par lui dans l'ombre du cabinet. Que les autres entrent l'épée à la main dans la forteresse con«]uise; que les populations les implorent sur leur passage I moi, dit-il, je dois me contenter de l'unique satisfaction d'avoir indiqué avec mon compas l'endroit où la bombe s*est abattue. Peut-être deviendrai-je sous-officier dans cette campagne, ajouta-t-il, si les généraux de sa majesté impériale daignent faire attention à moi. J*irai ensuite demander du service à la Suède qui n'en a pas fini, dit-on , avec le Danemarck. Je pourrai bien avoir alors vinet-huit ans. Après cela...
— Apres cela ? reprit Casimire , ne trouvant pas apparemment que le commandeur étendait assez loin les prévisions.
— Eh bien ! répondit le commanaeur, je me retirerai dans la terre de Courtenay, dans le vieux château de notre famille , et j*obticndrai , je l'espère, de mon frère aîné , la jouissance d'une aile tranquille. Là , je travaillerai, tout le reste de ma vie , à mon grand système de fortifications.
— Vous ne vous marierez donc jamais?
— Me marier I répondit, d*un air doux et résigné , le commandeur, et ommeTeût fuit un prisonnier à qui l'on eût dit en passant sous sa croi-
comme reût fuit un prisonnier à qui l'on eût dit en passant
sée grillée : Pourquoi ne vou ' ''
beau I Mon frèic, le marquis,
grillée : Pourquoi ne vous promenez-vous pas lorsc^ue le temps est si [uis, est l'atné ; il a tous les biens. Je suis aussi
{)ui$sam(nent pauvre qu'il est puissamment riche. A quelle femme yooez-vous que je propose d'associer sa vie à la miemie, dans ces temps où la richesse est si recherchée , où briller est tout ?
— Mais je suis riche , moi I je suis très riche , s*écria Gasimire en se levant, et qui, dans ce cri qui Im échappa, découvrit tout Tamour qu'eUe ressentait pour le jeune commandeur.
— Ah I loué soit Dieu I Finterrompit celui-ci, M. de Ganilly, votre père, n'a pas encore flétri votre âme par sa politique. Vous êtes généreuse^ vous êtes bonne; il n'osa pas ajouter : et vous ne craignez pas d'avouar que vous m'aimez.
pression de visage de M. Canilly.
D'un mouvement rapide, elle s'élança sur le cheval ; elle attendit que le commandeur y repnt sa place, ils partirent de nouveui, mais celte fois il n'y avait rien a craindre. Les chevaux sont comme les hommei; rien ne les dompte comme une chute.
Bouleversé par les dernières paroles qu'il venait d'entendre, le oom* mandeur ne croyait pas ramener la même personne. Il ne lemaïqnail pas qu'en allant Gasimire avait seulement posé la maki sur son épaule, et qu'au retour il était entouré par les bras de Gasimire.
Sons l'influence de M. de Canilly, cette belle fleur qui s'IappdBÎt Gasimire, serait parvenue, gi^ce à l'appui du sage c^immandeur, à la (dus riche éclosion. L'amour la rendait déjà rêveuse et réfléchie^ un jéme homme avait surpris son aven, et, de son côté, elle ne doutait jias de IV mour de ce jeune homme pour elle. Malheureusement, phis sa raison se développait, plus son père cherchait à s'en emparer. 11 la retenait de plus longues heures auprès de lui. Persuasif, sophiste habile sans croire l'etie, causeur entrahianr, comme le sont presque toutes les personnes de cour» il s'insinuait dans son âme par toutes les voies. Aux endroits résôstans ^ il faisait entrer les coins de fer de l'ambition. Puis il se mettait lui-même en scène. Pouvait-il vieillir dans le poste lointain où on l'avait relégué comme pour masquer une disgrâce? Se croyant indispensable, il s'imaçnait avoir beaucoup d'ennemis à la cour, auprès du r^ent ; orgueil de tous les ambitieux, qui ne voient pas que leur plus adiaméennemi ^est eux-mêmes. 11 attaquait de nouveau sa fiOe par la vanité, et cette vanité, lui seul la lui avait donnée, imitant ces soldats d'artillerie qni, dans les loisirs des tamisons, élèvent la nuit des redoutes qu'ils prennent eux-mêmes le lendemain. H lui montrait autour d'elle de jeunes filles fyolonaises presque toutes qualifiées de princesses. Qu'était-elle en comparaison avec son titre de vicomtesse qui la rendait tout au plus digne d'épouser na jour
Quelque comte ruiné? Et encore, lui disait-n, nous sommes ici dans ool ésert; que serions-nous, jugez-en vous-même, si nous figurions dans une cour d'Allemagne, ou en Espagne, au sein de la grandeur castUIanet Je ne sais pas , en vérité, ce que nous deviendrions. Je veux donner une poussée à ma race qui n'a pas marché depuis un siècle. Je veux être grand pour éblouir un gendre, et mettre ensuite, par une stdisëialion dont on ne peut me refuser le droit, toutes les dignités ^e f aurai acquises sur la tête de votre futur fils ahié. Je sais que j'ai beaucou^^ d'ennemis, — toujours ses ennemis I — mais nous les vaincrons, si vous m'aidez. Pourquoi ne m'aideriez-vous pas? N'est-ce pas à votfe bonheur que je travaille?
— Le moment est à la fin venu, dit-il un jour ï Gasimhre, en Tentiatnant mystérieusement dans l'endroit le plus retiré de son cabinet, de vous révéler l'œuvre immense à laquelle ma sollicitude pour tous ae fait travailler sans relâche depuis un an.
LE DEAGON AOUGE. 261
Le comte s'était assuré que personne ne viendrait les déranger pendant le grave entretien qu'il aUait avoir avec sa fille.
Il ferma la porte à double tour, et. après avoir fait asseoir Casimire près d'une table sur laquelle étaient des monceaux de vieux parchemins» plusieurs liasses de papier, ç ueloues médailles d'argent et de cuivie, uo cachet et un antique nobiliaire, u lui dit :
— J'ai besoin de vous recommander avant toutes choses la plus in* Tîiolable discrétion.
— Mon père, répondit Casimire, comme vous êtes ému!
— C'est que la confiance que je place en vous, Casimire, est au dessus ée tout. S'il transpirait un mot de ta confidence que je vais vous faire, je serais exposé aux plus grands dangers.
— Au nom du dd, mon père, ne me dites rien de plus ; ne me confiez pas de secret. J*ai peur de vous entendre*
— Rassurez-vous, lui dit le comte de Canilly, comme il s'agit aussi et avant tout de votre intérêt, j'ai foi ratière en votre discrétion.
Le bon père laissait paraître le bout de l'oreille de Machiavel.
— Ecoutez, Casimire ! Vous savez que je suis depuis deux ans en correspondance suivie avec M. de Marescreux?
— Oui, mon père; ce riche négociant du Béam, un marchand ée laines...
M. de Canilly alla tker sur la porte, quoique dé|à fermée, la portière de gros lampas.
— Oui, mon père, vous vous écrivez an sujet de certaines marchandises de contrebande, qu'il fait passer, pour votjrê compte, du Béam en Espagne, et de certaines autres marchandises pareillement prohibées, dont û facilite le passage d'Espagne en France. Vous êtes associés enfin.
— Oui, nous sommes associés, ainsi que vous le dites; mais ce fue Tons avez ignoré jusqu'ici, continua le comte de Canilly, c'est ^e ces ignobles termes de marchandises dont nous affectons de nous semr dans BM lettres, offrent un sens tout différent dans nos pensées. Us nous per- -nettont de nous entretenir, à l'abri de tout soupçon, d'un vaste projet foiitkrae dont lui et moi sommes les principaux mstrunens.
— C'est peut-être une conspiration ? demanda Casimire , dont HoBil dafda*
-— Nous aHottS faire de l'histoire, ma fille!
€iaiffiire frémissait de curiosité.
Mois de lldstoire à la manière des anciens. Il s'agit de rois , deroyaunés, dechuigemens de dynastie.
•^Ds rois, de royaumes, de changemens de dynastie ! murmurait Casimire, traversée par le courant éleorique qui sortait de tous les pores de son père ^and elle Técoutait.
— Quel roi Toidez-vous changer? denumda-t-elle.
— Vous savez, répondit M. de Canillv, que le doc d^Orléans a usurpé la régence sur le due du Maine à qui elle revenait de droit par le testament du feu roi Louis XIV. Des partis se sont formés à l'occasion de cette usurpation. Je suis, je n'ai pas besoin de vous rapprendre , pour le duc du Maine , appui constent de notre Camine, mon protecteur, prêt à faire pour nous...
— Mais, mon père, interrompit naï>ement Casimire, c'est le légent qui vous a envoyé en Pologne ; vous avez prêté serment...
— Aussi, reprit M. de Canilly avec un embarras mal déguisé, lui serai- ]e fidèle en Pologne. Mais vous ne connaissez encore que la moitié de mon secret. Il prit la main émue de sa fille : —Casimire, quoi çueje tous dise, n'oubliez pas que c'est mon amour pour vous , mon désir de vous assurer un avenir, grand comme vous êtes befie et intelligente, ma fiDe, qui m'a fait prendre part à cette immense aibiie.
Casimîre montait sur cette mer ambitieuse gonflée par le souffle de son père, comme s*élève un petit bateau quand vient la marée.
— Le régent, continua M. de Caniily, est peu aimé...
— De vous particulièrement.
— Est-ce que Ton conspire pour les autres ? Nous allons le renverser, entendez-vous î
Une décoloration foudroyante indiqua Temotion dont fut saisi M. de Canilly en prononçant ces paroles. Ce bronze frissonna; deux j;ouite8 de sueur froide se formèrent à ses tempes. U répéta :
— Nous allons lo renverser.
Casimire,
son père, puisqpie ^
tiens sur un projet qu'elle aurait repoussé si elle n eût pas été élevée à se jouer avec ces couleuvres appelées questions politiques.
— Ce qui me reviendra ? répliqua le comte ; tout ce que je voudrai. Ecoutez-moi bien I Au sortir du spectacle, à minuit, dix hommes animeront le régent ; ils sont décidés, us sont prêts.
— Ils sont prêts I L'affaire est donc...
— Tout est prêt, vous dis-ie, continua le comte. Hs le mettent dans une voiture et te roulent vers l'Espagne.
— Ils traverseront toute la France, et vous croyez ?...
— Chère enfant, lui dit M. de Canilly, il sera plus diffldle de lui fairs traverser le boulevart et le faubourg Samt-Jacques que la France entière. C'est le moins qui est difûcile en politique, le plus n'est rien. Retenez cela.
— Et oui sera régent en France, quand vous aurez conduit en Espagne le duc d'Orléans ?
— Vous y voilai Mais le roi d'Espagne, qui sera forcé de reconnaître nos services de deux manières, et comme régent de France, et comme roi d'Espagne. C'est immense; c'est incalculable de récompense. C'est la mer.
— Mais il me semble, répliqua Casimire, que vous oubliez Louis XV, qui sera roi dans quelques années. Tenez, ce monsieur de Marescreox TOUS a peut-être compromis...
— Vous vous trompez, c'est moi qui, connaissant M. de Marescreix,' l'ai désigné comme l'homme le plus capable par sa position entre la France et l'Espagne, de compléter l'enlèvement du régent au moment décisif de l'aflaire. Eveillés trop tard pour le défendre à Paris, les anus da régent courront aux frontières pour le délivrer; ils se rendront tous à l'entrée de l'Espagne, aux limites des deux pays. Là un homme de résolution nous était indispensable ; un homme assez délibéré pour ne pas donner aux défenseurs du régent le temps de déjouer l'entreprise. Je l'ai trouvé : c'est M. de Marescreux, un ambitieux subalterne.
— Mais, mon père, si cet homme vous trahit?
— Lui 1 si nous réussissons, il devient duc du Béam et de la Navarre. Et savez- vous qui le fera duc de Navarre ?
M. de Canilly regarda sa fille dans les yeux.
— Apparemment le roi d'Espagne devenu régent de France.
— Ce sera le roi de Navarre lui-môme.
— Mais, depuis Henri IV, il n'y a d'autres rois de Navarre, mon père, que les rois de France, il me semble.
— On fera un nouveau roi pour un nouveau royaume de Navarre, et ce nouveau roi fera sa dlle reine, car elle pourra alors monter sur tous les trônes, puisque Henri IV est bien monte sur celui de France.
— Mon père I mon père I s'écria Casimire moitié ivre d'orgueil et moitié courbée sous la peur du dan^r auquel s'exposait son père, songez, encore une fois, qu'il y a un roi de France à Paris.
ut DRAGON H0U6B. 263
— Eh ! mon Dieu ! qui veut rerapêcber d'arriver î
— Mais si jamais le roi d'Espagne devient régent, croyex-vous, mon père, qu*à la majorité du jeune roi, il consente a descendre du trône où on Taura provisoirement appelé?
— Eh bien ! si cela arrivait, nous conspirerions contre lui, répondit M. de CaniUy, qu'une consoiration de plus n'arrêtait pas, et nous aurions la gloire de replacer Louis aV sur le trône de ses aïeux. Autres conspirations, autres honneurs. Les choses se passent de roi à roi. Le monde politique , continua-t-il avec emphase , est porté sur cette grande mer toujours pleine de triomphes et ae naufrages. Mais rassurez-vous , ma fille, sur mon compte ; jamais conspiration ne se sera mieux passée : ce n'est qu'un simple coup de main. Dans trois mois, dans trois mois I vous pouvez être la nlle du roi de Navarre, ce qui n'est , après tout, qu'un grand honneur, et non absolument uncoupde foudre à étonner l'univers, car les Ganilly ont été comtes souverains en Italie, avant Othon.
M. de Canilly dénoua aussitôt les papiers et déroula les parchemins posés sur la table.
— Voilà qui prouve, clair, comme la lumière du jour, nos droits souverains depuis le huitième siècle. Les Canilly ont régné en Italie, à titre de roi ou même d'emperenr, jusqu'à l'usurpation d'Othon-le-Grand, arrivée en 951. Lisez ce passage de l'historien Luitprand; lisez encore celui-ci de la Chronique de Frodoard. Que dites-vous de ce témoignage de Muratori?
Les papiers et les parchemins passaient sous les yeux fascinés de Casijnire, toute bouleversée de cet excès de grandeur dont elle ne soupçoni liait pas sa race. Les leçons du commandeur étaient déjà bien loin I
— Je ne vous ai pas tout montré : des années, continua le comte, n'y suffiraient pas. Mais jetez un coup d'œil sur ces titres tous divers, tous irrécusables, prouvant notre gloneuse ascendance à travers les siècles. Auprès de nous, comme aniiquité,que sont les Rohan, les Montmorency? Des Bourbons, je ne vous en parle pas. Mais lisez toujours I Voilà un traité d'alliance passé entre les ducs de Ferrare et les Canilly, au troisième siècle. Hem ? Examinez encore cette médaille, qui fut une monnaie au onzième siècle, n'y voyez-vous pas un C ? ce C, c'est Canilly. Nous battions monnaie. La souveraineté des Canilly est empreinte partout.
Le cœur de Casimire grossissait à chacune des paroles ambitieuses de son père, dont la pantomime vraiment admirable se réglait sur la vivacité de ses propres paroles. Elle se voyait reine, revêtue du manteau de irelours, parlant à ses sujets, la couronne en tête.
— Comprenez-vous, comprenez-vous maintenant, dit-il en croisant ses bras, si je dois entrer, si je puis ne pas entrer dans cette conspiration, y prendre une part de lion et attendre d'immenses proûU»; C est un roi qui va conspirer avec un roi contre un régent. Quelle partie I Le moins qu'il
Suisse m'en revenir, c'est une couronne. Celle de Navarre est petite, moeste, je le sais, mais je la veux pour votre tête Qu'elle fera jolie et précieuse, mignonne et royale comme relie de Marguerite de Navarre. Etes- vous contente, ma souveraine? dit ensuite le comte de Canilly, en
Erenant dans ses deux mains la tête de sa flUe, et en l'embrassant avec I royale familiarité de Priam ou d'Henri IV.
— Si je suis contente, mon père» mais vous me rendrez folle!
— Gardez au contraire toute votre raison , reprit M. de Canillv, gardez tout votre sang-froid pour m'aider à frapper le grand coup , le coup de Charles Martel. Je vais m'cxpliquer : Vous sentez, d'après tout ce que je viens de vous apprendre, combien mon éloignement des frontières de l'Espasne et de la France nuirait à l'exécution de nos projets.
— Vous partiriez?
— Secrètement.
9g4 . U MAOOlf BOVGB.
— Je tremble, mon père ; cedéparU...
— Pourouoieéla? Âvez-vous pensé ou'on cueillait une courone oom* me on soulèye de terre un panier de fraises? Foint de faiblesse, leyvtirai demain pour la France. Je vais à Paris. Mes amis sont préfeaœ. Je les vois; nous nous entendons ; je lais route aussitôt pour k frootièie. Tout calculé avec eux, j'aoriTerai dans le Béam le jow oik le régent sm enlevé à Paris. Pendant les dix iours qu'il mettra à fûrè son ToyaM,j»
S^reraL nos amis des frontières li Inen le lecevoîr. Dès qu'iiaui nchi les dernières limites de la France» dès qu'il secaen BsjMigoe, j» regarde la b^ogne comme finie pour nous. Le reste est l'afiaire da ni Philippe V. On proclame bientôt sa régence, et je n'ai plus ^'à attesdre le pnx de ma coopération à ce grand acte politique, le plus hardi de iliiitoire moderne. J'estime que dans quelques mois je seoû roi de Nanm, et installé avec vous dans ma nouvelle cour.
— Ohl alors, s'écria Casimire, vous songerez à MM. deCourtenay fn nous sont attachés, mon père, avec tant de xèle, tant d*aIfection«
— On fera quelque chose pour eux , répondit M. de Gatnlly, avec h dignité discrète d'un nouvean souverain , jaloux de ne pas ttip se oonpromettre par des promesses inopportunes. Il se croyait armé ; il anît déjà comme un besoin d'ingratitude.
— Venons, reprit-il, à ce que j'attends de tous. Yoos écrivez étibment bien le français et l'espagnol. Prenez toute la anii poor rémfer dans ces deux langues un manifeste que je répandru aux frontières m que le régent les anra passées. Distinguez-vous; c'est «ne eravre historique, une pièce qui restera. Je compte sur l'élévation 4a vetra style, fëgnez avec chaleur, avec force, brièvement, à la Tadle, Fétat nviUssement où était la Franoe sous le sceptre du régent, et la prospérité dont elle jouira sous celui si beau, si légitime, du roi d'Espagne. Vebre phne TOUS vaut cette fois une couronne. Âvonez enfin que lédncatien qne mm avez reçue, que les leçons qne votre père vous a deimées ont porté d'admirables fruits. Que sertez-vous sans moi? répondez I La IHle #éd oomtet Par moi, vous êtes la fille d'un roi de Navarre. Mais vnediflailé reste encore à vaincre, et cdle-là vous reganle.
— Moi?
— Vous-même; vans me demandiez, il n'y a qnTnn instant, si M. lo Marescreux ne pouvait pas me trahir en conspirant avec moi pour mverser le régent; moi, je ne crains rien, vous ai-je répondu; masltti, je dois vous le dire à présent, exige de ma part de bonnes garanties éà complicité. Il se méfie de moi, c'est trop juste. Gonnrâsant le grosée l'humanité, il veut me lier è lui , il veut se lier à moi d'une maniera in liissoluble. Soupçonnez-vous par quel moyen?
«^ Mais pas encore, mon père.
— Vous ne devinez donc pas à qui je desfine ce diarmant portnK i dTone si parfaite ressembbnce ? demanda le comte en montrant à CasH mire le portrait qu'avait fait d'elle , il y avait à peine qu^^ies niois,fe commandeur de Courtenay.
— Mon portrait! vous fe destineriez à quelqu'un?
— Je l'emporte dans le Béam pour le donner au fUs éné de H. delbrescreux, ce beau jeune homme dont je vous ai tant parlé, et q[ue vos épouserez afin d'unir à jamais nos deux familles. Sco père vent ce mariage, et moL..
«-Tous ne le voudrez pas, mon paie, le n'ai jamais vu, je neamnab pas le fils de M. de Marescreux...
— Qulraoorfe? dit M. deCanilly.
— Je ne 1 aime pas.
— Est-ce qu'on exige que vous Taimiez? Cest une alfianœ poUti^.
— Mais si je l'épouse sans l'aimer, je serai malheureose...
— Est-ce <)ue les princesses se marient par amour? Où en seraientelles? S'agit-il d'un roman, ou d'une affaire?
— Allons I allons I prenez une plume, et écrivez au bas de ce portrait, comme le désire H. de Marescreux, offert par moi, Casimire de Canilly, à M. de Marescreux. Puis, laissez, je vous le répète, s'accomplir les évéoeroens, et tous verrez à quoi engasent les événemens une fois accomplis. Je croyais n'avoir pas besoin de vous apprendre ces choses-lè.
— Ah ! mon fjère, que je vous remercie ! s'écria Casimire sans s'arrêter à la grave inconséquence d'un tel procédé, ne voyant que la joie de ne pas se marier avec le fils de M. de Marescreux.
— A Tavenir, ne tombez plus dans de semblables fautes, reprit M. de Ganilly. Songez toujoars que ce qu'on dit doit cacher ce quon ne dit pas, et que ce qu'on ne dit pas apprend, bien souvent, à œlui qui sait écouter, l'objet dont on veut lui faire un mystère*
— Mon père.**
— Vous aimez I reprit M. de Ganilly, sans paraître attacher la moindre importanee à cette accusation, tant il voyait lui, homme sérieux, peu de gravité aux caprices du cœur. Voilà ce que vous ne m'avez pas dit. Me suisse tromi>é?
— Est-on jamais bien sûr, mon père, de ne pas se tromper dans les sentimens qu'on croit éprouver?
— Vous êtes enfin dans le vrai maintenant, répondit le père de Casi* mire, qui recevait en bonne monnaie d'hypocrisie ce qu'il avait donnb en lingots d*hypocnsie.
— Quoi qu'il eu soit, acheva-t-il, écrivez au bas de ce portrait les mois dont nous sommes convenus*
Casimire obéit.
— Adieu, ma fiDe, travaillez à voire manifeste. Je vous laisse à vos grandes ins^iratioiis.
M. de CaniUy sortit du cabinet, où il laissa Casinnret le feu dans la tête, l'ambition dans le cœur, la plume à la main.
Abandonnée à elle-même, la jeune fille posa la plume sur la table et pensa à celui sans lequel elle ne voulait pas être heureuse^ au jeuue commandeur de Courteni^* Quelle fête pour elle le jour de la réussite des projets de son père 1 Qu'elle est impatiente déjà de voir arriver ce jour ! quoiaue son père l'annonce comme si prochain ; car elle ira dire au commandeur : Oui je lus ambitieuse, mais je ne l'ai été que pour vous. Cela m*a valu des titres, des provinces, une souveraineté. Prenez 1 prenez I partageons ! ou plutôt ne me laissez rien, ne me conservez que votre amour et quelque reconnaissance* Elle aurait souhaité que le commandeur fût enoffe plus eflaoé, plus modeste, pour aller le chercher dans fiOB humiUté et le conduire, elle, les mains sur ses yeux, jusqu'à l'endroit le plus haut, le plus lumineux de la prospérité ; et Teblouir alors, l'inonder de la grande clarté de la fortune, tandis qu'elle serait aux pieds de son roi, de son cher o2)hgé.
BUe était au fond de ces beaux pays de lèves que parcourt tout évdllée la jeunesse , lorsque la portière fut doucement soulevée. Casimir» n'avait rien entendu* Le commandeur s'avança jusqu'à deux pas de la table, on, les comtes appuyés, ayant soos ses jeoi le manifeste ooflouttenoé, Casimire pensait a celui fui était derrière elle. A sa voix, efle sortit brusquement de ses réflexionsy et cacha avec son mouchoir la feuUe de pi^r à moitié écrite*
«— La porte était donc ouverte?
«- ' Vous vouliez donc qu'elle iùi fermée pour tout le monde?
«- Mais non , restée! dit Casimire. C'est que je pensais que mon père m'avait enfermée : il m'avait dit... il voulait...
— Enfermée 1 redit le jeune commandeur, comme une prisonoiènf
— Ohl non, mais comme un secrétaire, dont le maître ne veut pas que les pensées soient troublées.
— Je me retire donc.
— Vous savez bien que la défense ne peut s'étendre jusqu'à vous.
— C'est donc un secret ?
— Pas le moins du monde, dit Casimire en rougissant. Mais d*oîi vient, demanda- t-elle à son tour, que vous avez pris ce costume sous lequel je ne vous ai jamais vu 7
— Ce costume est celui que portent les soldats au corps royal des mineurs de Tarmée allemande. Dès aujourd'hui, j'appartiens à l'Autricfae.
— Dès aujourd'hui? reprit Casimire, qui sentait faiblir son cœur; mais vous n'aviez, il me semble que le simple projet d'offrir vos services à cette puissance. Je n'avais vu dans cette intention qu'un... qu'un projet, enfin.
C'était une résolution sérieuse, dit le commandeur. Depuis que je me suis ouvert à vous, j'ai sollicité à la cour de Vienne, et ma demande a été favorablement accueillie. J'ai reçu l'ordre de partir sur-le-champ pour le corps d'armée rassemblé en Hongrie , et destiné à flaire le siège de Belgrade, sous les ordres du fameux prince Eugène.
— Sitôt I s'écria Casimire en froissant le mouchoir jeté sur Le manifeste. Sitôt I
— Oui, j'ai été heureux, mademoiselle.
— Quel bonheur I dit Casimire; celui d'aller se faire tuer par les Turcs I
— Par les Turcs ou par les Russes, peu importe, au fond, pourvu que ce soit bravement et pour la défense du prince.
— Monsieur le commandeur, reprit Casimire après on assez long repos, j'ai de tristes pressentimens.
— Pourquoi celaT dit le commandeur en s'assevant près de Casimire.
— Ils me viennent en vous voyant si décourage. Si vous voyiez comme vous êtes pâlel
— J'aurais tort de vous le cacher, dit M. de Courtenay, j'éprouve en ce moment deux douleurs bien vives ; l'une... il s'arrêta.
— L'une ? demanda Casimire à voix basse.
— Vous la connaissez, puisque je viens vous faire mes adieux.
— Oh 1 monsieur de Courtenay, ne partez pasi ne partez pas! Casimire avait tendu la main au commandeur.
Celui-ci s'agenouilla et approcha de ses lèvres , avec autant de respea que d'amour, la main de Casimire.
— Et après cette preuve d'affection, me direz-vous encore de ne pas partir? De quel titre, songez-y, aurais-je jamais le droit de roe prévaloir, si je ne m'efforçais d'acquérir la réputation d'un brave militaire? Je ne puis être que militaire. Et qu'est-ce qu'un soldat qui n'a pas couru les dangers de sa profession. Quelle opinion auriez-vous, vous-même, Casimiie, de ma personne, si je n'allais chercher dans le feu mon grade d'offider?
— Mais sans courir à la guerre , sans vous exposer à mille dansefs, tous affreux, presque tous mortels, mon Dieu ! vous pouvez vous efever bien plus haut.
— Et comment cela? demanda le commandeur , qui fat étrangement surpris de ce cri spontané de sincérité parti du cœur de Casimire.
— Comment cela? reprit-elle en touchant au manifeste... Mais elle sa souvint du serment qu'elle avait fait à son père, et elle retira aus^tôt sa main, comme si elle eût touché à du feu. Oui, vous avez raison de partir, se reprit-elle ; je ne sais ce que je dis ; et vous, pardonnez à mon trouble. Femme, je ne comprends pas comme vous les graves nécessités de risquer sa vie pour se faure un nom; amie de votre caractère simi^ei de votre austérité, je...
^ Mon amiOy enfin..., interrompit le commandeur.
LE DRAGOr<ï ROUGE. 267
— A ce litre, reprit Casimire toute voilée de timidité , vous concevez que je n'ai pas tout mon calme, tout mon sang-froid. En vous perdant, moi, je penb...
— Ânl ces larmes! ces larmes , s'écria le commandeur , me crient <iu'il faut que je me rende digne de vous. Je chercherai la mort partout ; je m'exposerai le plus possible , afin d'attirer l'attention de mes chefs ; afin qu'il leur soit impossible de ne pas me rendre justice , une justice éclatante. Je veux revenir... Ahl si vous pleurez ainsi , je ne partirai pas, s'écria le commandeur en voulant prendre le mouchoir que Casimire, lorsqu'il était entré , avait jeté sur le manifeste.
Casimire so hâta de poser vivement et fermement sa main sur celle du commandeur , pour 1 empêcher de prendre le mouchoir , et, dans œ mouvement, la politique et l'amour se rencontrèrent comme ils devaient toujours se trouver mêlés à toutes ses actions.
— Si c'est pour moi, reprit-elle, que vous allez risquer ainsi votre vie dans ces contrées oh la peste vient en aide à la guerre pour dépeupler les armées, restez! restez! C'est affreux, ce qu'on dit des difficultés du siège de Belgrade. Je vous aimerai obscur comme vous êtes. Mais vous ne serez pas obscur : non, oh ! non, vous ne le serez pas. Peu d'hommes, au contraire, seront aussi élevés que vous sur la terre... Mais que dis-jet
Et Casimire retint une seconde fois sa pensée, près de la jeter dans un abîme. La vie de son père compromise par une indiscrétion, par un parjure! Si elle avait pu dire tout ce qu'elle savait, elle aurait a coup sûr empêché le commandeur de la quitter, et de la quitter peut-être pour toujours. Son cœur se déchirait dans ce double tiraillement. Avoir sous la main le bonheur, la grandeur, la fortune d'un homme, de l'homme qu'on aime, et le laisser aller s'exposer aux funestes chances de la peste, de la famine et de la guerre ! Et pourquoi ? pour qu'il rapporte, s'il revient jamais, un misérable galon d'or. Avoir tout cela sous la main, et ne pas oser la lever!
—Encore une fois, vous vous faites illusion, répliqua le commandeur, je n'ai rien à espérer en vieillissant ici. Je n'ai que mon compas d'ingénieur et mon épee de volontaire pour m'avancer dans le monae. A chacun sa destinée. Après tout, dit-il, plutôt pour calmer Texaltation généreuse de Casimire que pour se faire valoir, que je revienne de l'armée avec beaucoup ou peu de gloire , j'ai toujours dans mon passé quelque raison de ne pas me croire tout h fait obscur. Les Courtenay ont fait pour moi ce qu'il ne m'aura pas été peimis de faire pour mes descenaans, si je dois en avoir : leur nom est partout, dans toutes les guerres contre les ennemis de la religion et de la France ; et la destinée a voulu qu'ils fussent célèbres dans toutes les contrées où des branches de leur race se sont transplantées. Les Courtenay anglais ne le cèdent en rien aux Courtenay do la France , et les Courtenay flamands sont illustres comme les autres. Voilà, sinon de quoi m'enorgueillir, du moins de quoi me consoler, si je suis né pour m'éteindre au contraste de tant d'éclat.
— Ainsi, s'écria Casimire, vous êtes déjà plus illustre en allant chercher de la gloire que vous ne le serez jamais au retour. Oui, les Courtenay sont de la plus belle noblesse, je le sais ; ils sont alli^ avec les rois; ils ont régné; ils peuvent régner encore.
—Non, oh! non, reprit modestement le commandeur. Ce sont de braves et fidèles gentilshommes , rien de plus. Ils tiennent leur rang , mais ils ne veulent pas en sortir, parce qu'ils savent comment on sort de son rang. En sortir en passant par dessous, c'est indigne ; en sortir en passant par dessus, c'est infâme.
— Mon ami, dit Casimire, qui sentait gu'elle venait d'appuyer sur des épines en se retirant après avoir fait un faux pas, vous m'avez confié que TOUS éprouviez deux amères douleurs au moment de nous quitter ; tous m'avez dit l'une, quelle est Tauire?
— Cest d'aller mettre mon épée au service d'une nation étrangère^ Je sais que ces sortes d'engagemens à l'étranger ont lieu loi» les jours ; n'importe I il me répugne de verser mon sang pour une aulie cause quo
I pas l'étranger, couiagement.
— Pourquoi celte répugnance, puisque tous n'allez pas prendre les armes contre la Fance?
— Contre la France I oh! non, jamais ! Le régent ro'abreuvât-il d*outrages, la cour fit-elle biiser mes armes à coup de hache par le bourreau, tous les biens de notre maison fussent-ils iijjustement expropriés, Bia tête et celle de mon frère fussent-elles mises à prix, je n'irai jamais, pour me Tenter, offrir à l'étranger mon épée et mon bras contre la France!
Casimire pâlissait.
— Ceux qui ne pensent pas ainsi, ceux qui tournent leur cofère contre la patrie innocente de leurs malheurs, ceux-là ont oublié, dans un mo* ment de délire, leur ciel, leur nom, leur Dieu, leur mère.
Casimir pâlissait.
— Le grand Condé a couvert de sa gloire la honte d*ayoir pris les armes une fois contre sa patrie. Mais il faut s'appeler Condé pour ne pas mourir sous un aussi lourd déshonneur. Les peuples ont pu lui pardonner, mais l'histoire le sait, l'histoire l'a écrit : Tel jour, le grand Condé fut un
nd coupable. Voilà ce que l'histoire n'a pas oublié; si elle lui a laissé )m de Grand, c'est qu'il s'est trouvé un Bourbon dont la trahison avait acquitté d'avance celle dn grand Condé. Casimire pâlissait.
— Quant aux autres, ils n'ont pas même le droit de faire Taloir leur trahison de second ordre auprès de l'étranger qui les emploie ; quand ils ont fini leur besogne d'encre ou de sang, on les paie avec de l'or s'ils «K réussi, ou on les pend entre les deux frontières s'ils n'ont pas mené à bonne fin leurs trahisons. Voilà ce que je pense de ceux qui servent l'étranger contre leur pays.
Ca^mire tomba au pied du fauteuil sur lequel elle était assise.
— Oh ! mon Dieu I qu'ai-je dit, s'écria le commandeur, qui ait pu toqs émouvoir ainsi ? Casimire I Casimire I peut-être ai-je froissé en vous quelque sympathie honorable, quelque triste souvenir de famille. Je vous en demande pardon à genoux.
— Il n'y a jamais eu de traître dans ma famille, dit d'une voix tout à la fois fière et mourante Casimire en rouvrant les yeux. Le mal que j'ai ressenti n'a pas de cause sérieuse ; rassurez-vous, mon ami, je sois mieux. Depuis quelques jours, à la même heure de l'après-midi, j'éprouve de semblables faiblesses.
Casimire s'était remise dans son fauteuil. Pendant quelques minutes^ elle laissa sa main dans celle du commandeur, et leurs yeux se confièrent les dernières douleurs de la séparation, celles dont la boucla ne peut pas rendre les nuances profondes.
— Mais adieu, dit Casimire, adieu donc, puisque vous êtes décidé à nous quitter ; adieu, monsieur le commandeur, je vous attendrai.
— Ce mouchoir que vous avez baifi;né de vos larmes...
— Prenez-le, dit Casimire en le donnant au commandeur et en faisant tomber, comme par mégarde, sous la table, le papier qu'il cachait.
— Vous m'attendrez, dit le commandeur en imprimant un baiser sur le mouchoir, et si ie ne reviens plus?
— Alors, répondit Casîmii^e, ce sera à moi à aller vous trouver ; et Casimire de Canilly tient toutes ses promesses.
— Tant d*amour I s'écria le commandeur.
7- Tant d'amitié, répliqua Casimire, éteignant ainsi le cri du comman*
LE DBAGON BOUGE. S69
deiir 8oas une distinction glacée. De Tamour I vous aurais^je abusé par mes paroles, mal comprises, mal interprétées ? Avec un ami d'enfance, ayec un protégé de mon père, avec un enfant de la famille, je n'ai pas craint d'ouvrir, d'épancher mon cœur, au moment d'une séparation pénible. Ah I monsieur le commandeur, l'amitié n'a donc pas de regrets, d'espérances, que mes regrets, que mes espérances aient été pris pour de 1 amour ?
— Mais vos larmes, ces larmes que j'ai vues couler ?.••
— Vous vous êtes trompé, monsieur le commandeur, je ne pleurais pas.
On voit que la leçon de M. de Canilly n'avait pas tardé à porter ses fruits.
Le commandeur était rouet, foudrové.'Il balbutia enûn :
— Je rougis de mon erreur ; veuillez me la pardonner, mademMseUc. La première fois que je vous aurai parlé d'amour, aura été la dernière. C'est cette amitié d'enfance qui m'a trompé, cette douce liaison de tant de jours, de tant d'années, entre votre famille et moi; ce sont aussi ces regrets si bons, si smcères, donnés par vous à mon départ, et ces larmes que maintenant je n'aurais pas voulu avoir vues> que j'ai cru avoir vues, qui ont causé ma douloureuse surprise. Encore ime fois, pardonnez-moi, au nom de cette pure amitié dont vous ne vous défendez point. Oui, cette amitié me suffira... elle me consolera... elle me soutien<£ra du moins.. •
— Oh 1 cette amitié vous appartient tout entière, interrompît Caânûre au moins aussi émue que le commandeur.
Etourdi d'un coup si inattendu, le jeune commandeur demanda en tremblant à Casimire si elle l'autorisait à lui écrire pendant son sëjour à l'armée.
— Je vous le permets de grand cœur, répondit Casimire ; mais Je n'ai ps besoin de vous dire aue vos lettres, puisqu'elles ne passeront pas par les mains de mon père, devront so borner à me donner des nouvelles de votre santé et à me parler des événemens du siège auquel vous i^ez prendre part. Mes vœux vous accompagneront.
— Vous serez obéie, mademoiselle, murmura le commandeur, qui se retira à pas lents, les yeux dirigés sur les yeux de Casimire.
Casimire, sous l'impression du rdle naïvement faux qu'elle avait joué, resta les yeux tristement fixés sur la portière agitée par la sort» du commandeur.
Comme la nuit venait, Casimire, après quelques larmes données au souvenir de cette scène ou plutôt de ce combat, se souvint du uravail que son père lui avait commandé. Ce fut avec un dégoût profond qu'elle se baissa pour prendre la feuille tombée sous la table, où, dans ce moment, elle aurait voulu la laisser, et qu'elle reprit la plume. Les malédictions proférées par le commandeur conUre les traîtres retentissaient encore à ses oreilles : peu h peu, cependant, l'esprit, cet esclave de Thabitude, se laissa dompter, caresser, adoucir, et la plume courut sans h^tation jusqu'au bout de sa tâche.
La chaleur de la tête opéra comme chex tous les écrivains, une réaction au cœur, et Casimire partagea avec moins de force les convictions du commandeur; comme c était pour lui qu'elle les faisait plier en ce moment, elle le trouva d'abord exalté, enfin dur, enfin imuste. Toole la nuit son cerveau bouillonna. Au jour, quand M. de Canulv se présenta de nouveau au cabinet, le manifeste était écrit dans les deux tangaes, ainsi qu'il l'avait désiré. L'un et Fautre, le manifeste français et le manifeste ^pagnole, furent trouva parfaits.
— Cest bien cela t s'écria avec entiiousiasme M. de Canilly ; je vois à la netteté de vos idées que vous n'aves pas été dérangée. Vous tf ez môme agrandi mon inspiration. Maintenant il ne veus reste pins fu'à attendre la récompense de votjra dévoûment si i)lein de génie.
270 LE D.I.VGON ROUGE.
— Mon père, lui dit Casimire en se levant pour aller se reposer, il n*y a jamais eu de traître dans notre famille, n*est-ce pas?
— Quelle idée avez-vous là? Nous comptons des empereurs et des rois dans notre race , je crois vous Tavoir dit , mais des traîtres, pas encore. D'ailleurs, les traîtres sont ceux qui n'ont pas réussi ; ils auraient mérité un autre nom si leurs mesures, mieux crises, les eussent fait triompher. Vous n'êtes plus à douter de celte vérité-là, une des moins contestables parmi celles que je vous ai enseignées.
N'en oubliez aucune, poursuivit le comte en appuyant la main gaudie sur l'épaule de sa fille, et en posant un doigt do la main droite sur le front rose et soumis de cette élève de sa politique. Je ne vais plus être là pour vous conseiller ; que le souvenir dQ mes leçons me remplace auprès de tous. Conduisez-vous comme si vous ne deviez plus me revoir. Soyez en garde contre votre esprit, contre votre cœur : épiez leurs niouvemens pour les réprimer. Ne laissez jamais surprendre votre raison, ne vous abandonnez même à ses conseils qu'après l'avoir long-temps retenue entre la crainte et la réflexion. Voyez-vous, vous êtes entourée de pièges, et j'ai trop peu de temps à demeurer avec vous i)our ne pas vous rappeler brutalement mes conseils de huit années. Déuez-vous do l'amour, ce poison étendu sur tout ce que touchent les femmes ; méfiez-vous de la pitié, de la reconnaissance, de la bonté, de l'amitié ; ce sont autant de flatteurs qui nous détrônent en nous soulevant doucement dans leurs bras. Le terrain où ils livrent combat aux femmes va de dix-huit à trente ans. Elles y perdent presque toutes la vie faute de prévoyance et d'armes. Je vous ai armée : défendez-vous. Ces mauvaises années passées, que d'années ne reste-t-il pas à l'ambition, et, comme elles sont bien remplies <(uand on les entame sans les infirmités, les blessures, les regrets que \sBsaA les passions 1
M. de Canilly ayant aperçu quelques larmes autour des paupières de sa fille, s'écria :
— Ah I mon Dieu I vous oubliez déjà mes leçons ? — Les reines ne pleurent pas.
Le soir de ce jour, le commandeur quittait Varsovie pour aller combattre les Turcs, et M. de Canilly sortait par une autre j»orte de la ville. Sour aller renverser le régent qui occupait le trône de France, en vertu e l'autorité des parlemens , c'est-à>dire en vertu de l'autorité la plus légitime.
Le commandeur de Courtenay n'était qu'un obscur militaire, mais M. de Canilly avait la prétention d'être un profond politique.
Dès que Tun et l'autre, le comte et le commandeur, furent partis de Varsovie, le marquis de Courtenay, resté seul, poussa un profond soupir de contenlemeut, releva la tête, et s'écria dans une joyeuse expansion :
— Enfin ! je puis maintenant en toute liberté tenter mes projets de séduction sur la charmante Casimire. A l'œuvre I à l'œuvre donci
Le départ du comte de Canilly coïncidait avec un événement notable dans la vie du marquis de Courtenay. Ayant atteint sa majorité, il rentra dans la jouissance de ses biens dont les revenus étaient au moins aussi grands que son désir d'en disposer. Maître de sa fortune, débarrassé ae la demi-tutelle du comte de Canilly, de la présence de son frère le commandeur, dont la gravité le retenait malgré lui dans certaines limites, il no vit plus d'obstacle à son goût pour la dépense. Il acheta le plus bel hôtel de Varsovie, l'agrandit de plusieurs bâtimens et de plusieurs jardins, et le monta sur un pied tout à fait royal. On lui envoya de Paris les tapisseries, les meubles et la vaisselle à la mode.
Par le faste, la variété, le nombre de ses équipages, le marquis jeta dans l'admiration les plus élégans seigneurs. Certes, Henri III, lui-même, pendant son séjour de roi à Varsovie, n'avait jamais déployé un luxe si
effronté. Cest que Henri III n'avait jamais été aussi riche que le marquis do Courtenay, dont Tambition, ambition qui ressemblait déjà un peu a de la foliu, consistait h rappeler, sans désavantage, la magniUcence dn Louis XIV. Pas moins. Ce modèle désespérant fut le sien. Le marquis se composa une cour ; sauf le titre do roi, il prit toutes les manières et toutes les allures d*un roi. Il eut des pages, des lecteurs, des musiciens, des poètes. Les campagnes du marquis de Courtenajr ne pouvant être encore reproduites comme celles de Louis XIV, des peintres retracèrent sur les murs les sujets mythologii][ues les plus gracieux. S'il ne conquit pas de royaumes, il songea du moins k s'immortaliser par des fêtes dignes do rivaliser avec celles du monarque fastueux de Versailles.
Une femme étant le meilleur guide h prendre pour décorer une maison, le marcrais de Courtenay ne voulut rien faire sans consulter Casimire. Son goût fut sa loi. Elle choisit les étoffes, adopta les couleurs, cornmaDda en souveraine sur toutes choses. Des poignées d'or passaient par ses mains et se convertissaient en pendules» en tapis, en ameublemens exquis.
Au fond du cœur, Casimire n'était pas fâchée de donner un aliment à la langueur de ses pensées, toutes tournées vers celui qui n'était plus là. Nouvelle Pénélope, celte occupation frivole, imposée a son esprit par le marquis de Courtenay, était la broderie de ses veilles. Seulement son ceuvre n'était pas détruite le jour. Elle devait lui faire , au contraire, le
5 lus ^and honneur dans l'opinion des dames polonaises , impatientes e voir arriver le moment où elles applaudiraient au goût et è l'adresse d'une Parisienne. C'est dans la plus profonde impénétrabilité qu'elle conduisit les travaux dont l'avait chargée le marquis , adroit à profiter de l'isolement où il l'avait mise , pour l'entretenir des journées entières de ses propos adorables, superfins et musqués. Il débitait en une matinée plus de galanteries que n'en disait en un an son frère le commandeur. C'est seulement lorsqu'il n'était pas auprès d'elle, han* neton sans cesse bourdonnant, que Casimire pensait , le front dans ses deux mains, à son père, en route vers la France, à son grave ami, h son affectueux conseiller, qu'elle voyait toujours debout, devant elle, comme au moment de leur adieu, les yeux humides de larmes, le visage pâle et la main appuyée sur le pommeau de son épée. Elle collait alors son Tisage mélancoliquo aux carreaux de la croisée et son regard se prolongeait sur le sol de neige qu'il foulait si loin d'elle. Où était-il? Que faisait-il en ce moment? Pensait-il à elle comme elle pensait à lui ? Quand reviendrait-il? Pourquoi le corps ne peut-il s'attacner au corps , pourquoi l'ombre no peut-elle suivre l'ombre comme l'âme , pensait-elle , s'attache h l'âme, malgré les distances ? Sa rêverie était tout à coup brisée par un bruit du dedans. Le marteau du tapissier tombait par terre ; on accordait un clavecin ; le marquis revenait en fredonnant quelque air de sa façon. Casimire rentrait oicii vite ses soupirs et ses tristes réflexions, et reprenait sa tâche interrompue.
Le marquis de Courtenay avait alors vingt ans, et il ne paraissait avoir aucun âge , tant il était frêle de corps , délicat de fij^ure : il tenait de l'enfant et du vieillard. Son front étroit, ses joues ammcies, son menton pointu, lui donnaient l'aspect un peu oiseau, «gne notable de frivoUté, de oizarrerie, de faible intelligence. La distinction, une certaine vivacité, un dic^uetis brillant dans le reg^ud, le vernis même de la jeunesse , ne sauraient pas la pauvreté de ce visage, spirituel comme un bon mot, mais maiffre aussi comme la plupart des bons mots. Toute l'exouise élégance de ses habits de soie, toute ta finesse et la blancheur du linge étaient im-
§uissantcs h dissimuler la maiffreur du marquis. Son corps était une ligne roite, une règle parfaitement habillée. Il n'avait ni épaules ni hanches, et quoi (ju'i! flt, ses jambes rappelaient celtes du cerf. Son pied pourtant était joli^Dien dessiné, et, chose rare chez un bom-
me de son organisation, sa main n*é(ait pas sans grâce, n n'est pas de soins il est rrai, qn'il n'apportât à faire Taloir ces deux extrémités de si
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me
soins i
chétire personne. Du reste, il luttait souvent arec succès contre llq^r»tilude de sa nature ; il se coif£ait aiec goût, sliabiUait aTec un art mfini ; il (rayaillait ses ongles et sa peau comme une coqiuetle sur le reloar. Comme diez tous les hommes sans barbe, il j avait aussi de la Tîeille femme en luL II était causeur, médisant, indâcret, plus fin quliriâie, magnifique sans générosité. 11 avait des envies plutdt que des gofits, et des oesoms qu'il prenait pour des passions. Si Ton insiste sur les quel* ques avantages et les nombreuses imperfections de son j^ysiqoe et d» son caractère, c'est qu'il était la millième preuve d'un util qui b*« jamais été dit, malgré sa triste évidence.
Gelait est celui-ci : c'est que dans chaque Camille noble un pea aocienne, et cette règle n'a pas d'exception, il se trouve, par suite d'i^misèment des races, un fou, ou un imbécile, ou un idiot, presque toujours
un bossu. Tout sang qui ne se croise pas,se vide : voilà pourquoi ks lAtresses sont si belles, et les femmes issues de vieilles races, souvent si imparfaites par quelque côté. Victime de cet aflaiblissement physique et moiml, le marquis de Gourtenay était {rfacé aux limites (te la mfficHraiirè et delà folie, sans qu'on pût dire, à ce moment de sa vie, quH lût km ou difforme.
^Ma toute reine, disût-îl un jour h Casimire, nous ferons à nous deux un chef-d'oravre. Nous rajeunirons Versailles, nous réformerons, nous corrigerons Versailles. Ah! si j'étais né Louis XIV I
— Mais tu serais mort maintenant, rendit Marine présente à «toitretira.
^ Tu as raison; en effet, Marine, il vaut mieux que ie sois tel que je suis. Âdmirez-vous beaucoup Louis XIV? demanda-t-u ensuite à Cas* mire, avec un accent qui pouvait bien donner cette signification à ses paroles : C'est que je me pique beaucoup de ressembler à Louis XIV. Et il se reprit aussitôt pour ajouter : Â quelle époque de sa vie le trouvez-vous oigne de vous!
En posant sur la tdble les deux lais de velours dont elle assortissait les nuances, Casimire répondit : — Je le trouve digne de lui lorsqu'il aimait Mlle de La Valiière.
— Ahl vraiment, dit le marquis de Courtenay embarrassé de savoir s'il n'y avait aucune allusion directe à sa personne dans cette réponse. Pourriez-vous me dire pour quel motif vous donnez la préférence à cette époque de sa vie? Serait-ce parce que ce fut pour Mlle de La Valiière qu'il entreprit de construire le château de Versailles.
Le marquis leva ensuite les yeux, et les promena autour de lui comme pour établir une comparaison silencieuse entre son hôtel et la création de Louis XIV. U allait au devant de l'allusion, puisque Tallusion ne venait pas assez vite h son gré.
— Non, répliqua Casimire, mais parce qu'il fut grand, généreux, délicat, tant qu il resta fidèle à Mile de La VaUière, la plus douce et la pins intéressante passion de sa vie.
— Est fidèle qui peut et non qui veut, dit le marquis de Courtenay.
— Vous l'approuvez donc d'avoir oublié cette charmante femme, de l'avoir fait lan^ir et mourir au fond d'un cloître après l'avoir tant aimée?
— Cest moi, reprit Marine, qui me serais ainsi enfermée dans une cave pour pleurer du matin au soir ce garnement-là; j'aurais commencé {)ar arracher les veux à la Montespan afin de me soulager un peu, puis i'aiirais dit son fait au monarque.
— Eh! la tigressel
— Pas moins, murmura Marine.
— Vous n'entendez rien aux passions, vous autres femmes j root croyez...
— Et qui donc y entendra quelque chosot interrompit Marine?
— Le cœur s'agite long-temps avant de se fixer, dit le marquis, avec Tintention de demander une excuse pour les légèretés de la jeunesse, les siennes comprises. Ce ne sont pas les premières amours qui sont les meilleures, ajouta- t-il ; elles sont comme les premières dents, il faut qu'elks tombent.
— Voilà une histoire t s'écria Marine ; à ce compte , on changera trois fois, quatre fois, tant que les dents tomberaient. Ne Técoote pas, Casimire; cVst un chat de gouttière, notre marquis ; qui voudrait taire venir l'habitude d'aller rôder sur les toits, parce qu*il ne peut pas rester les pattes croisées, assis auprès du feu.
— Du tout t du touti si c est de moi qu'il s'agit, je dis que je cherchr et que je trouverai une passion constante. Là-dessus il roucoula un couplet de romance dont il avait oublié l'air et les paroles.
-— Ah ( mon Dieu I fit Marine en poussant un gros soupir.
^Quant à Louis XIV, reprit le marquis, je Texcuse, et j*ai des rusons pour cela, j'excuserais de même Mlle de Lavallière, si elle avait aimé un autre homme, après avoir donné ou cru donner son cœur à Louis XIV.
— Je présume, dit Casimire, que sa mémoire n'a pas besoin de notre indulgence.
— Qui n'a pas besoin d'indulgence Y s'écria le marquis. Ecoutez plutôt : mon grand-père, Hector de Courtenay, page de Louis XIV, me racontait un jour auprès du feu, un trait peu connu do la vie du grand roi. Mlle de Lavallière, puisqu'il s'agit d'elle, était depuis dix ans au couvent, aux Carmélites de la rue Saint-Jacques.
— Dix ans t interrompit Marine. Au bout de dix jours seulement, j*aurais mangé la sœur lourrière, la mère abbesse, le parloir et les grilles.
— Tais-toi, Marine; monsieur le marquis parle...
— Pourquoi n*ai-je pas été cette La Vallière ? moi I Quand je pense qu'il y a des femmes dont on fait tout ce qu'on veut.
— Tu es bien trop grosse pour cela, ma noornce, dit te marquis h Marine.
— Déjà que Mme de Montespan n'était pas grosse, n'cst>c8 pas? J'en connais plus d'un qui se croit Louis XIV, et à qui il manque autre chose qu'une couronne pour lui ressembler.
— Continuez, monsieur le marquis, je tous en prie.
— Puisque vous le permettez. Mon grand -père était donc de service, un soir d'été, dans les appartemens de Louis XIV ; minuit avait sonné depuis long-temps ; le roi, suivant son habitude, avait caressé ses chiens» il n'avait pJus qu'à se mettre au Ut, lorsqu'il fit appeler mon grand-père. « .Monsieur de Courtenay, lui dit-il, allez ordonner qu'on feâe avancer, sans bruit, jusqu'au perron du cMteau, la voiture d'un de nés gens la plus simple, revenez ensuite, et disposez-vous à me suivre.
Mon grand-père obéit.
Tout se passa en silence.
Le roi et mon grand-père, son page, montèrent en vcntiire, et le cocher, à qui le roi avait parlé tout bas, se mit en devoir de les conduire. Celait par une belle nuit du mois d'août.
On traversa la Seine, on remonta les quais jusqu'au delà du Pont- Neuf; la voiture s'enfonça ensuite dans une infinité de petites mes noires et silencieuses. Au bout d'une demi-heure environ, la voiture s'anéta à la porte d'un vaste bâtiment sombre dont les ailes prenaient à elles seules une centaine de pas sur la longueur de la rue. &tte rue, mon grandpère ne le sut pas tout de suite, était la rue Saint-Jacques, et cette grande et triste maisou, le couvent des Carmélites où, depuis dix ans, Mlle de La Vallière s'était volontairement cloîtrée. Depuis dix ans, Louis XIV ne l'avait pas vue. Un retour sur le passé, une iantaisie royale née an milieu d'une nnit d'inaonmie^ lui auit inapiré J»désir fit kt désirs du roi
ne souffraient pas de rctardemens) de Toir Mlle de La Yallière, qa*ailtiefols il ne pouvait se passer de voir un seul jour.
Gasimire poussa un soupir, et, quoique celle histoire ne fût pas racontée avec la délicatesse de ton d*une Lafayette, elle l'attachait oeauconp. Il s'agissait d*amour et d'absence, conunent n*aurait-elie pas écouté avec intérêt?
— Ma fille, tu ne travailles pas, lui dit Marine. Ces rideauT ne seront pas posés aujourd'hui, si tu apportes tant d'attention à ce contp de fée.
D une main, Gasimire fit signe à Mdrine de se taire ; de l'antre eSe engagea le marquis de Courtenay k poursuivre.
— le disais donc <[ue le roi et Mlle de La Vallière ne s'étaient pas vus depuis dix ans. Louis XIV, devant les ordres duquel tout pliait, pénétra dans le couvent des Carmélites comme il senil entré chez lui, et fit aussitôt diro à mademoiselle de La Vallière qu'on l'attendait au jardin.
Mon grand-père avait suivi le roi.
Devant la façade intérieure du couvent, s'étendait une double allée de marronniers, dont l'épais feuillage formait une large bordure d'ombre. C'est là que le roi, enveloppé d'un mantelet de satin couleur de muraille , et adossé contre un arbre, se plaça pour attendre, après avoir fait signe à son page de s'éloigner.
Le page s'élan^ dans les allées du jardin, illuminé, à cette heure de la nuit, d'un masmûque clair de lune.
~ Casimire I Gasimire t les rideaux ne seront pas posés aujourd'hui, ma mignonne.
— Siienoel Marine, silence I
~ Curieux comme un page, mon grand-père eût bien déâié être témoin de cette singulière entrevue du roi et de son ancienne fiivorile...
— Ne vit-il rien, n'entendit-il rien ? demanda brusquement Casimire.
— Mais il n'osait cependant s'approcher des marronniers sous lesquels il présumait qu'étaient le roi et mademoiselle de La Vallière, poursuivit le marquis de Courtenay. Que fit-il ?
— Oui, que fit-il? dit Casimire.
— 11 alla se cacher au fond du jardin, derrière un bosquet de lauriersroses, et là, il tira sa flûte, instrument dont il jouait à merveille, et il exécuta un air langoureux, tendre, et qui sans doute paraissait plus tendre encore dans l'éioignement où se trouvaient le roi et sa charroanta compagne.
— Tiens I voilà que j'écoute, moi aussi, dit Marine. Ils ne seront pas posés d'aujourd'hui ces rideaux.
— Dès que le roi et Mlle de La Vallière eurent été frappés de la mâodie nocturne de ces sons, ils sortirent de l'allée des marronniers et entrèrent dans le jardin, comme pour chercher de auel endroit ils partaient à cette heure de la nuit, quand tout dormait. Ils se dirigèrent d'abord vers le point du bosquet oîi était le page, mais celui-ci, affaiblissant adroitement les sons, changeant de place avec précaution, trompa leur attention, et, après les avoir jetés dans mille doutes, il les vit venir vers un endroit solitaire du jardin, entièrement éclairé par la lune. Là, les attendait le page qui ne jouait plus de la flûte depuis quelques instans.
— Et il les vit bien ? demanda Casimire.
— Oh I parfaitement, et comme eux-mêmes ne s'étaient pas encore vus pendant cette nuit, qui les réunissait après dix ans d'absence et pour la dernière fois de leur vie.
Ils s'assirent près d'une fontaine dont le trophée de marbre se perdait dans du lierre, et dont le bassin était presque couvert sous des touffes de gazon. On n'a soin de rien dans les couvens, excepté des légumes et des fruits, de ce qui se mange. Mais l'architecture...
— Qu'est-ce que ça nous fait que ton architecture, marquis, dit Marino. Tu en parleras une autre fois; c'est de la bagatelle. Voyons vite ee
<iue se dirent le totirlereau et la colombe ; je grille. Dame ! ils en avaient à se dire depuis dix ans.
— H faut bien que je parle de cette fontaine, dit le marquis de Cjout^ tenay, puisque mon grand père se cacha derrière. A travers le feuillage, il vit que le roi tenait dans sa main la main de roademoisolie de La Vallière, dont le visage exposé aux rayons de la lune était de la blancheur de celui d'un fantôme.
— Pauvre femme, murmura Casimire , elle souffrait tant , elle avait tant souffert !
— Le roi, reprit le marquis, regardait avec une pitié touchante mademoiselle de la Vallière; celle-ci examinait le roi avec une candeur angélique. Le p|age repirait à peine, de peur de faire le moindre bruit ; aussi entendait-il toutes leurs paroles, quoiqu'elles fussent prononcées à voix basse, et comme on en laisse échapper pendant le sommeil.
Le roi disait :
— Oui, je vous trouve un peu changée, puisque vous tenez si fort à ce que je vous le dise. Vous aviez les cheveux plus longs, sinon pltis beaux, il mu semble; c'est qu'on vous les aura coupés en entrant dans cette maison.
^ On ne me les a pas coupés , disait d'une voix tristo mademoiselle de La Vallière, je ne les ai jamais eus plus longs.
— En vérité! ajouta le roi, la main posée sur la tête de la GarméUte , j'aurais juré que vous les aviez plus longs que madame de... Le roi s'arrêta.
11 j eut un silence do quelques minutes pendant lesquelles le page n^entendit que l'eau de la fontaine tombant goutte à goutte dans la conque du bassin.
— N'est-il pas vrai aussi , reprit enOn mademoiselle de La Vallière, que je parle avec moins de facilité qu'autrefois ?
— Pourquoi cela ? Je ne m'aperçois pas...
— Vous ne voulez pas voir que j ai perdu les dents de face.
— Vous les aviez trop belles pour cela dit le roi ; oh ! non...
— Je ne les eus jamais belles, reprit la carmélite. Aux soins que je prenais de les cacher, au supplice que je m'imposais pour ne pas les montrer en riant, la cour ne se doutait pas que je les eusse... gâtées.
— Je ne m'en étais jamais aperçu, dit le roi avec l'accent d'une parfaite sincérité.
— Vous n'en douterez pas, maintenant, dit la carmélite qui se mit à rire.
Cet éclat de rire fit mal; on sentait, au froid glacial de la confidence,
Sie le roi n'avait presque plus besoin d'indication pour être de l'avis de lie de La Vallière sur la différence apportée par le temps aux charmes qu'il avait tant aimés et fait vanter par ses poètes, ou plutôt qu'il n'avait TUS qu'avec les yeux de son imagination.
— A ma pâleur près, continua la nonne, je vous apparais aujourd'hui comme j'étais il y a dix ans. 11 n'v a que nos cœurs de changés, peutêtre, ajouta-t-elle d'une voix étouffée.
— Nos cœurs changés t s'écria le roi avec une chaleur trop exagérée pour être vraie, mais qui n'empêcha pas la repentie de dire à son tour :
— Je me souviens que vous aimiez en moi jusqu'aux nombreuses tâches de petite vérole semées sur mon visage.
— Vous creusée de la petite vérole t
— Je n'aurais pas plus pu vous le cacher, que d'autres défauts sur lesquels vous aviez Tindulfenco de fermer les yeux. Ces taches y sont encore; du reste, voyez-les!
— J'ai aimé tout cela, semblait dire le roi par son silence. Cependant, reprenait-il avec la contrainte d'un amant descendu des hauteurs brûlantes de Tamour dans les plaines glacées de la politesse; cependant vous
Sf76 LE DRAGON BOUGE.
étiez la pins belle de ma cour, la plus gracieuse, oui, la plus grade».
Pour toute réponse a celte dernière flatterie, la Carmélite se lera, prit
h roi par le bras et lui fit faire quelques pas avec elle devant le bassin.
— Ivest-ce pas que je ne boite pas davantage, dit-elle , en s^assejvt, an roi qui resu debout devant elle, et muet de voir à qooi se rédnsait l'idole de ses anciens jours.
— Non, vous ne boitez pas davantage, répéta madiinalementleniti qui le cœur manqua pour dire : Vous n'avez jamais boité.
Après ces révélations, il ne restait plus qu'un désir au roi, c'était |iobablement celui de quitter au plus vite le couvent des Carmélites. Sa fatal orgueil lui souffla une question dont un homme plus adroit se fit l^rdédêtre l'écho. Et moi, me trouvez-vous change? «temanda^nlà Mlle de La Vallière, avec l'assurance d'un homme qn on comparait toos les jours au soleil.
Mlle de La ValUère gardait le silence, et ce silence ne plut pas an ni.
— Mais enfin !.. répéta le roi.
~ Vous avez pris de l'embonpoiut, bégaya-t-elle, beaocoap dVmkonpoint.
Un outrage public n'eût pas plus profondément blessé le roi. Ds l'^enbonpoint ! Il était devenu gras, lui ! qui voulait passer pour la plus jolie taille de sa cour. Avec le calme de ceux qui n*0Dt |dus rien à attendre de l'opinion du monde sur la terre, Mlle de La Valltèra ajouta :
— Et je vous trouve le teint fort échauffé ; vous affi roogi. Rouge et gras! Le roi dut se maudire au fond de Fâme de la fanteisîe
d'être venu chercher de si mortifiantes vérités au fond dn couvent des Carmélites.
Après quelcpies autres propos décousus, le roi, troublé pv la contrariété de ces révélations, le roi, qui ne comprenait pas comment il avait pa aimer jusqu*à Tadoration Mlle de La Vallière, prit congé d'elle avec plus de respect que d*atiection ; et s*il y avait du regret da^ sa voix, c*était plutôt le regret d'être venu que celui de s'en aller.
Telle est Thistoire racontée par mon grand-père, acheva de dire te marquis de Courtcnay, de mon grand-père qui ne manquait pas d'ajonter en terminant son récit :
— Ceci prouve, mon enfant, qu'on ne se voit jamais tel qu'on s^ét«t vu, et que ce qu'on a de mieux a faire, quand on a été amans, c'est ds ne plus so revoir.
— Ton histoire ne me déplaît pas trop, dit Marine en reprenant «on travail, mais (u aurais mieux fait de la garder dans ta poche, puisqa*^ a bouleversé le visage de ma Casimire. Viens ici, grande enfant, qu'estce que cela te fait, à toi, cette histoire- là, pour t'émou voir ainsi îTti n'aimeras jamais un Louis XIV, s'il plaît à Dieu.
— On ne sait pas, dit le marquis; on ne sait pas.
— Ou le sait fort bien, répliqua Marine. En tout cas, notre CasnmRDB serait pas pour son nez. Quoi qu'il en soit, mes rideaux ne senmt pas prêts pour aujourd'hui.
Enfin, tapissé, meublé, orné, doré du haut en bas, l'hôtel du maroois de Courtenay, après deux mois de réparations et d'cnibellissemens, irattendit plus que des yeux pour l'admirer.
Et quand le temple fut prêt pour recevoir le dieu, quand le i
Versailles parut digne de loger l'autre Louis XIV, le marquis de Courtenay voulut célébrer son installation par une fête digne de perpétua te souvenir d'un si bel événement.
Cette fête devait exercer une grande séduction sur l'esprit de HBede Canilly, pensait le marquis de Courienay, qui, pour y briller d'un éclat fabuleux, s'était procuré Thabit porté par Louis XIV le jour où il wçot les ambassadeurs de la sérénissime république do Venise.
LB IttAGON ROCGE. 277
La noblesse ^lonaise fut préyenue que le marquis de Gourtenay don-
"j costume d'un i une im- ... ,. . , plus parfaite de FuBiven, quand elle n'est pas interrompue par la guerre. Pour la première fois, peut-être, les jeunes seigneurs de YarsoYie ourrirent les annales des peuples , et cela pour y découvrir , non des exemples à suivre, de fortes leçons à méditer, mais des formes d'habits et des cottes de maUle à imiter artistement. Un mois entier, on n'entendit que le cri du Teiours ou du brocard fendu par les ciseaux. Pendant ce temps, la Russie, ouTTière matineuse, s'agrandissait dans tous les sens , grâce à l'acti- Tiié, à U sagesse, au génie du czar Pierre I^^.
Ce fut une soirée dont le souvenir restera long-temps , celle où les portes de l'hôtel du marquis de Gourtenay s'ouvrirent a cette élégante société polonaise, ûère et bizarre dans ses fourrures, sous ses colbacks, orientale , scythe et quelque peu française, et qu'on vit monter par des escaliers & mart>re, sous des arceaux de feuilles et de fleurs , ^ travers des nuages de parfums ces délicieuses jeunes filles polonaises pétries avec de la neige, des rayons de la lune et des feuilles de rose. Si Casimire ne les surpassait pas en beauté, elle se distinguait d'elles par un caractère de physionomie plus accentué, plus expressif; elle devenait Espagnole au milieu de ces aurores boréales qu on admire, mais qu'on oublie aussitôt.
Pleine de mépris et de raillerie pour les lourdes habitudes germaniques, la brillante réunion ressuscite la France sous le ciel de la Pologne. Les portes du palais vont se fermer, et l'empereur d'Allemagne lui-même n'en francoirait pas le seuil sans la permission du maître, et cette permission lui serait peut-être refusée : tout au plus l'accorderait-on au souverain, mais non a l'Allemand. Exclusion générale de tout ce qui est allemand, homme blond, cœur de neige; loin, bien loin de la table et de l'intimité, ces ours fauves, qui eussent sali les tapis et fait tourner les vins de Bourgogne, qui eussent terni l'éclat des lumières par leur souffle épais.
Nous sommes en France, et même dans le midi de cette contrée. Une teimérature molle emplit le palais; égale partout, elle pénètre, mêlée de parfums, dans les appartemens ouverts pour la recevoir. Elle circule outre des myrtes à l'odeur amère et les iiges de jasmin d'Arabie.
La langue des enchantemens serait impuissante h rendre la magnifioenee du coup-Hl'œil qu'offrirent, quand ils furent pleins, tous les salons de l'hôtel Courtenav, éclairés par mille rameaux d'argent chargés deboufpm. A la variété des costumes et des coiffures , on ne savait dire au juste si l'on était à Versailles dans la grande galerie, à Vienne dans le p^ais des Césars, ou à Constantinople dans les salons du harem.
Lb marquis de Gourtenay, qui ne s'était jamais tant cru Louis XIV, se promenait de j^èce en pièce avec la satisfaction majestueuse du grand roi*
Les nobles invités dierchèrent d'abord pourquoi le marquis avait croisé la première lettre de son nom avec une lettre semblable,^— deux G, brodés «vec de l'or et de la soie,^sur le fond des médaillons placés le long des tentures. Ds apprirent que le marquis de Courtenav avait voulu rendre hoounaffe à Casimire de Canilly, en associant le cniffre de cette no- Irie demoiselle au sien. Ainsi, Gourtenay et Canillv se lisaient, brillaient pnrtovt, témoignage d'exquise galanterie, dont la réserve française de DOS jours se formaliseTait a coup sûr.
A deux heures, les domestiques vinrent annoncer le souper. Tous les eenvives passèrent alors dans une vaste salle garnie» le long des murs, dm principaux arbustes des pays méridionaux. Les citrons doux, les orangée, le» pediei, pouvaient se cueifiir sur la branche»
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Tout rappelle la France : cette longue table, (fui reTieut plosîeins km sur elle-mcme, ce: te nappe brodée à jour. luxe inouï chez les peuples di Nord ; ces plais. d*une argile transparente, pétrie à Serres; ces siégei légers, épigrammes contre les sièges de chêne fournis par rAlleB^DB,
coupée par
tous les parfums des niordanies épicf^ de TOrient; le safran, le poirre, b piment, la canelle. stimulans précieux qui volatilisent le sang, le poussent au front et le changent en saillies de feu, en étiDcelles qui parlât du regard, en flammf.>s qui coulent des lèvres. Les vins surtout frorhment la domination de la France; ils nuancent de leurs oouleucsdbloyautés les verres de Bohême dans la main des conrives qui ne lOterontpas au dessous de la réputation proverbiale conqoise déjà à te peu de sobriété.
Le marquis avait fait venir de Paris les légumes dont les pays du !M sont privés, raflinement ruineux imité depuis par plus d un seigoev polonais qui, semblable au gourmand de la Bible, a rendu son droit d"^ nesse et tous ses droits possibles pour décorer sa table de petits pois et de haricots verts.
Le souper se prolonge, c'est-à-dire qu'il doit durer jii9qa*an jour.
De la droite à la gauche du marquis de Courtenav, cnaque cavalier est le voisin officieux d'une dame. Ces dames sont belles ; leurs joues 8*allumcnt;; leurs dents brillent en touchant le cristal pli^ d'un via chaud, plein des mille lueurs répandues; vin et lueun elles semblent tout boire, et leur imagination se colore de ces feux ei de œs clartés, comme font leurs diamans. Les diamans serpentent entre knis dœ? eux; ils entourent leurs bras pour les rendre plus pâles et plus doux; îlsbrîîlent à leurs oreilles comme des lampes aux deux côtés d'une madone.
Penchés sur leurs beaux cavaliers aux cheveux dorés, an visage long, à la barbe de gazelle, elles les raillent, les désespèrent, les ramènent ; elles les tiennent sous leur domination par leur magnétique regard.
Le marquis de Courtenay est là comme le roi David, auquel il fribit cinq mille femmes pour réchauffer les extrémités. II ne lui faiit[»as cinq mille fenmies : mais celle vie et cette société lui sont devenues indispensables, à lui jeune vieillard gâté par les fêles. Il ne vit bien qoa dans la nuit et à table; heureux des excès des autres; de moitié, parli pensée, dans ce aui se dit do spirituel autour de lui. Comme il repré^te fcien la Franc«> . Du reste, le mépris pour les autres nations est si profond, que celui des convives, qui, dans Tivresse, s'oublierait au pointdo ne pas s'exprimer en français, serait sur-le-champ exilé de la table.
Un mets plus précieux encore fut ofiert par le marquis de Courteniy, supérieur, en celle circonstance, au roi Louis XIV lui-même. Au dfâserl, des domestiques apportèrent une aiguière pleine de la nouvells monnaie d'or frappée, pour la première fois, à l effigie de Louis XV. Montrant aussitôt l'usage qu'il désirait qu'on fil de ce mets, peu habituellement servi sur la table même des riches, le marquis plongea a main dans l'aiguière et la retira remplie de pièces de vingt-quatre francs et de quarante-huit francs. Il pria avec instance qu'on l'imitât; on cédi à ses prièr(»s. Peu de mains restèrent oisives. Les poches se gorgeidêat d'or avec une agihté prodigieuse. En un instant l'aiguière fut vide. Ato le marquis, poussant un ressort placé sous le fond de l'aiguière, souleva une corbeille en filigrane d'argent chargée do pierreries, superbe dédommagement offert aux dames qui n'avaient pas pris part à la cm^ des pièces d'or. Détachée de son piédestal, la corbeiUo passa de main et main, et chaque belle ccmvive put contenter son désir et son goûl.j(M manqua naturellement d'expressions pour louer la rs^re magniftoeoce d&
LE DIlAGOrr ROUGE. 279
marquis de Gonrtenay, arrirc nu comble de Torgueil. Son regard passait alternatiTement de la contempbtioa ndmirutive de sa propre personne à Casiniire deCanilly; il prétendait reporter sur elle toute la gloire do cette royale soirée.
On peut se faire une idée du degré d*ivrc«sc auquel s'élevaient les t^ tos h cette suprême période du souper, par loxccs d'enthousiasme qu'inspira Cafimin» aux jeunes gens. Se souvenant des habiiudos de leurs aïeux de deux siècles, beaucoup plus Scyilies qu'eux, ils i lièrent leurs poignards et se sillonnèrent les uns la joue/les autres lo front. Le sang courut sur Ipliis d'une main et sur pl«is d'une poitrine. Casimire ne put empêcher co sanglant hommage qu'on lui adressait. Ce n'étiùt pas trop que de répandre son sang pour elle sur lo tapis d'un bal ; qu'elle jugeât par là co qu'on ferait pour sa beauté dans lo champ-clos d'un lournoi, s'il y avait encore eu des tournois. Le marquis do Coiirtenay ne déchira rien. L'habit de Louis XIV voulait être respecté. Qu'il était grolesqucment majestueux sous cet habit dont Tamplour Tinondait I On eiit dit la principauté de Monaco se promenant dans la vaste monarchie do Louis XlV.
Après le souper, les danses reprirent avec plus de f(îu et d'abandon.
Ce fut dans un intermède que le marquis, prenant Casimire par la main, la présenta lentement aux groupes d'invités rangés sur une double haie ; Casimire avait été la re^ne de la fête par Téclat de sa beauté, le choix de sa radieuse toilette et b?s soins beaucoup trop marqués dont el!o avait été l'objet delà part du marquis. Tant do preuves d'attention ravalent éblouie. Cette autre existence lui avait rendu toute la frivolité irréfléchie de son âge. Son cœur, que son pèro lui avait dénoncé commo un ennemi, céda le pas h son esprit, et son esprit ne résista pas au choc lépété de tant de flatteries. Elle se souvint bien mieux, pendant le cours de cette nuit, des leçons de grandeur données par son père, que des sages conseils du comniandeur qui, en ce moment peut-être, était courbé sur l'affût d*UD canon, épiant dans l'ombre, et les pieds dans la bouc, les mana-uvres de l'ennemi.
Chaque parole de Casimire avait été répétée de bouche en bouche comme celles d'une reine ; chacun do ses pas, lorsqu'elle avait dansé, aTait été un sujet d'applaudissement.
Elle fut tout à fait vaincue quand , passant devant mille beaux jeunes cens enthousiastes, mille femmes respectueuses et souriantes, elle reçut leurs saluts et leurs complimens, tous adressés ou à sa grâce, ou à son esprit, ou h sa beauté, ou a sa naissance, ou h elle, ou à sa nation, dont elle était appelée le type et lo modèle. Elle avait goûté imprudemment à celte ivresse; elle la'huvait maintenant à longs traits. Des lèvres, le poison étai.^ passé dans Tume. Son apprentissage de reine, couronné de tant de sucrés, lui apprenait combien elle était propre à le devenir plus réellement un jour? Le marquis rentretenait tout bas dans les mêmes illusions. Lui et elle, lui disait-il, c'était Louis XlV traversant les galeries do Versailles, Mlle de Lavallière sous le bras. Une dernière galanterie mit le comblo au délire de Casimire , appelée par lo hasard d'un nom polonais: les jeunes gens lui demandèrent sa ceinture bleue. Us la taillèrent aussitôt en mille pièces avec la pointe do leurs poignards, et chacun d'eux s*en fit un ruban qu*il noua à la boutonnière. Un ordre nouveau fut improrisé : l'ordre de la ceinture bleue s'associa, dans leurs pensées galantes et chevaleresques, à l'ordre du Porte-Glaive. Les jeunes femmes, «de leur cAté, sollicitèrent de Casimire la couronne de roses qu'ello portait. Elle la leur donna, et les petites roses de sa guirlande devinrent, comme la ceinture bleue, un emblème d'affection créer pour perpétuer le souvenir de cette resplendissante fête.
Afin dcn mieux graver le souvenir dans la mémoire des invités, lo marquis, toujours d après Louis XIV, distribua vers la fln de la nuit, des médailles portant d*un côté cette inscription : Installation du marquis
MAM 18U. t«
de Courtenay dans son palais de Varsovie, et de l'autre cAté, sous une couronne de marquis, son chiffre et celui de Mlle de Canilly. On se soih viendrait de celle soirée comme d'une victoire remportée sur renneaii comme d'un mariage de souverain.
Il résulta de cette large place faite par le marquis de Courtenay è Casimire dans les surprises de son admirable soirée, de l'accueil qu elle reçut et auquel il n'était pas du tout étranger , courtois conspirateur en* touré de complices, do cette présentation solennelle dont Casimire n'avait pas calculé les suites , qu'on se dit tout bas dans les salons du marquis» et tout haut le lendemain dans les cercles de Varsovie, que M. de Courtenay et Mlle de Canilly, pour qui la fête avait été évidemment donnéev étaient destinés l'un à l'autre et qu'on ne pouvait mieux se convenir.
C'est précisément ce qu'avait voulu faire dire le marquis do Courtenay en affichant Casimire k cette soirée avec autant d'éclat que peu de m^ sure.
La fête finit au jour, c'est-à-dire à midi i si toutefcHS Ton peut dire qu'une fête polonaise ait jamais fini.
Quand Casimire rentra chez elle, Marine courut à sa rencontre en loi disant tout essoufflée : Saisrtu ce qu'il y a petite? une lettre du coomiaiideur. Tiens.
Quoique Casimire eût affecté de recevoir avec froideur, des mains de sa nourrice, la lettre du commandeur, elle se hftta de l'ouvrir dès qu'die fut rentrée dans son appartement. Son premier mouvement, après y avoir jeté un coup d*œil, marqua le dépit de la voir si peu chargée d'écriture. Le contenu se bornait à une seule page. Que dire en ai peu de lignes? On avait été bien avare de son temps! Mais, par un retour sur eUenoriême, elle se souvint des paroles glacées avec lesauclles elle avait accueilli les derniers mots d'adieu du commandeur, et elle le justifia presque au moment où elle l'accusait.
La lettre du commandeur disait :
(( Mademoiselle,
» Les Impériaux sont maîtres de Beiffrade, cette place formidable occupco depuis plusieurs années par les Turcs. L'Europe chrétienne et civilisée doit ce prodigieux fait d'armes au prince Eugène qui a renouvelé, à celle occasion, celui de l'immortel Jean Sobieski. Ecrite sous la tente du grand visir, cette lettre vous parviendra, grâce aux moyens dont j'ai disposé, vingt-quatre heures avant que la nouvelle qu'elle renferme soit connue à Varsovie. J'ai voulu vous ménager la joie d'annoncer vous-môme, la première, cette grande victoire à nos amis. Monsieur le comte, votre père, y verra toutes les conséquences politiques qu'il est habitué h tirer des événemens. Permettez-moi de me croire plus heureux que tout le monde de cette victoire, puisqu'elle m'a donné le droit da vous écrire.
» Je suis mademoiselle,
» Votre très humble et très dévoué serviteur,
» Le commandeur, de Courtbnat. »
Pas un mot affectueux I s'écria Casimire en froissant la lettre du commandeur. Je ne suis rien dans ses souvenirs. Les convenances ont dicté ' cette lettre; elle est écrite tou( simplement à Mlle de Canillv : Casimire est oubliée. Rien pour moi I Pourtant j'ai peine à comprendre cette indifférence, après ces signes de douleur au moment de son départ ; ses indécisions, sa pâleur, ses regrets, ses larmes. Ahl c'est moi seule que je dois accuser ; je lui avais dit de ne m'écrire que sur les ëvéncmens de la guerre : il m'a obéi. — Pourquoi m'a-t-il obéi ? J'aurais voulu cpi'il ne parlât que de moi ou do lui dans cette lettre*
Casimire reprit la lettre du commandeur, et quand elle eut relu cette phrase : « Elle vous parviendra, grâce aux moyens dont f ai disposé* vingt-quatre heures avant que la nouvelle qu'elle r^enne soit connue
LE DRAGON RODCK. S81
à Varsovie,!» elle se dit,en examinant la date :— Huit jours seulement pour Tenir de Belgrade, quand le courrier ordinaire de Tétat en met douze ? Queue effrayante rapidité! Ohl l*envoide cette lettre, portée de distance en distance par des Tatars, lui a coûté, j'en suis sûre, plus de dix miUe lirres, lui, si peu riche I Ah I ceci, rien que ceci, trahit tout le bonheur
dit-il encore, le fait plus heureux que tout le monde , parce qu'elle lui donne le droit de m'écrire. Ah I je n'ai pas voulu le comprendre I Ingrate! ingrate ! Mais, monsieur de Courtenay, dit-elle, vous no me parlez pas de vous. Pourquoi ce silence ? Où éiicz-vous pendant la bataille? Qu'avez- vous fait?
Une ligne était restée cachée dans un pH au bas do la lettre. Casimire, en la déployant dans toute son étendue, fut celte ligne oubliée , eUe leva les yeux au ciel. Cette ligne ne contenait que ces mots :
« P. S. J'ai fait mon devoir comme les autres. »
(lasimire répéta avec une émoiion qui s*éleva jusqu'à la tendresse maternelle: — Il a fait son devoir comme les aulres î
Quelle sublime modestie I murmura-l-elle avec onclion, il me dit cela comme une chose indifférente, oubliée dans le cours do sa lettre. Ohl oui, il a fait son devoir ! Je sais ce qifim tel mot signilio dans sa bouche. Pourvu, mon Dieu ! qu'il n'ait pas été blessé.
Biais s'il était blesse, répéta-l-clle, il me le dirait. Non, il ne me le dirait pas! Mais s'il était blessé, son écriture serait changée, inégale, altérée, ei c'est son écriture ordinaire. Ah! j'aurais été f.îchée qu'il s'occupût davantage de moi, puisqu'il me {xirle si peu de lui. Il est modeste, il est réservé, il m'aime.
La porto de la chambre s'ouvrit, la tCte do Marine parut :
— Eh bien! sommes-nous contente, ma ûUe? Le commandeur se porte-t-il bien?
— Bien, répondit Casimire en ployant tranquillement la lettre et la repoussant dans un tiroir du secrétaire.
— Que te dit-il?
— Peu de choses. Nous en causerons plus tard.
Cai^imire n'aurait pas dormi davantage, n'eiii-elle pas encore été dérangée quelques heures après par Marine.
— Que tiens-tu Ih? lui dit Casimire, qui semblait dormir les yeux ou- Terts, tant elle rêvait profondément.
— Une lettre encore; mais quant a celle-lîi, ma foi! je ne puis deviner ni qui Tenvoie, ni d'où elle vient. On l'a trouvée dans la boîte, et elle est sans timbre.
— Donne, et dis que dans une heure je me lèverai pour diner. Va Marine.
— Cela commande comme une princesse, dit Marine. En vérité, je croîs que je lui prêterais mes joues si elle voulait me souffleter. — On vous obéit, mademoiselle; on vous obéit.
Et, tournant la tète à chaque pas pour admirer sa Casimire enfoncéo dans la molle éj^aisseur d(* son oreiller. Marine quitta la chambre.
— Do mon père ! dit Casimire, après avoir examiné un angle do la lettre où se trouvait probablement un signe particulier convenu entre ello «iM.deCanilly.
> Tout marche à souhait, mademoiselle ma Glle, et comme au gré de nos désirs. De Varsovie h Paris, j'ai voyagé sans accident. Dans les villes qpe j'ai traversées, j'ai été assez heureux pour ne me heurter à aucun ▼isage de connaissance, choc dangereux, rencontre funeste dans ma positioDy ne voulant ni voir ni t^trc vu, et ne voulant cependant pas trop me cacher dans les hôtelleries où j'étais forcé de dodccndre. Une fois h Paris,
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j'ai couru chez nos amis, qui, prévenus do mon arrlyée, m'attendaient la nuit dans une petite maison des faubourgs.
D Ils étaient tous réunis. J'ai reçu leurs complimens sur la supériorité de mes vues et i'ai leur approbation entière. De mon côté, j'ai été cbarmé de leur inébranlable résolution. Nous n'avons pas eu la plus légère difficulié h débattre. Notre correspondance avait aplani d'avance tous les ol^tacles.
» Ceci fait votre éloge, Mlle de Canilly, et vous prouve, une fois pour toujours, combien la langue diplomatique est la clé qui ouvre sans bruit les plus difficiles mystères ; car celte correspondance, si je l'ai un peu dirigée, j'en conviens, elle vous doit sa forme. Rieu donc n'a été changé par nos amis au plan C[uc je vous avais soumis. Dans dix jours, à compter d'aujourd'hui, où je vous écris, c'est-à-dire peu d'heures avant mon départ pour le Béarn, le régent sera enlevé au sortir de l'Opéra. Le resta se fera avec la même exactitude prévue et arrêtée. Je serai auprès de M. de Marescreux et de ses deux fils lorsque le régent leur sera livré par l'escorte française chargée de le remettre a l'escorte espagnole. Et c'est alors que je lui dirai : a Quoique Monseigneur ne m'ait pas jugé » digne d'être ambassadeur en Espagne, je ne me crois pas moins obligé» » comme roi do Navarre, de lui faire les honneurs de mes étals. » Je raccompagnerai ensuite jusqu'aux limiCes delà Navarre, avec toutes les marques de dignité dues à un prince du sang. Les souverains peuvent réciproquement s'exiler, se faire égorger si leurs intérêts l'exigent » mais il leur est défendu d'oublier, les uns envers les autres, le respect qu'ils méritent, mémo sur Téchafaud.
» Quand la fortune qui , jusqu'ici, nous a si généreusement aidés , voudrait nous abandonner, jo cherche , mademoiselle de Canilly , comment elle s'y prendrait pour réussir. Nous n'avons mis dans notre conspiration que des gens de qualité , pleins d'estime les uns envers les autres, autant que liés par la haine et le mépris contre leur ennemi commun, le régent. Serions-nous découverts, supposition impossible; serionsnous pris, crainte hors de toute raison , quel tribunal oserait , je ne dis pas nous condamner, mais nous juger quand nous avons pour chef le roi d'Espagne, Philippe V, son premier ministre Albéroni, son ambassadeur, le comte Ccllamare , et un fils et une belle-fille de Louis XIV, le doc et la duchesse du Maine? On ne touche pas h un cheveu de ces tétes-lb. Ceci soit dit, mademoiselle do Ginilly, pour vous rassurer sur certaines terreurs fort mal fondées dont jo vous ai vue émue le jour où jo vous mis dans la confidence de notre projet. J'espcre que votre cœur s'est remis do ces petites frayeurs , indignes de votre naissance ot du caractère d'airain que je vous ai donné.
» Soyez toute à l'espérance d'une réussite prochaine, infaillible , glorieuse. Si cette lettre s'adresse furtivement à une conjurée, la prochaine parlera à une reine. Celle-ci vous a clé jetée par une main mystérieuse, l'autre vous sera portée par un ambassadeur , n'en doutez pas. Votre voyage sera un triomphe jusqu'en Navarre , où je vous attends. Vous serez logée dans le palais d'Ilcnri-le-Grand , dans celui de ce descendant des ducs d'Albret; et soyez persuadée, mademoiselle ma fille, que vous aurez une cour, même avant d'avoir des meubles.
» J'ai pensé qu'il serait convenable de donner à M. de Marescreux, le jour de mon couronnement, le titre do connétable, parce qu'il est très ambitieux. Celte haute distinction, la plus haute de toute, m'assurerait deux fins également bonnes : la première de ne plus Ipi laisser qu'une seule ambition h exercer contre moi^ celle de me détrôner; la seconde, d'avoir le droit de le faire décapiter en place publique s'il s'armait jamais pour la soutenir. Nous n'en viendrons pas, je l'espère, à cette dure extrémité.
T Pensez à son fils aîné, mais avec les restrictions que j'ai émises, c'est-à-dire avec la faculté qui vous est laissée de retirer votre promené
si TOUS ne vous sentez pas l'envie de la remplir. J*insisfe un peu plus sur Topportunilé de cette union depuis que j'ai appris à mon arrivée è Paris
âue M. de Marcscrcux, aussi Espagnol au moins que Français, jouissait 'une influence extraordinaire en Navarre; nous devons le ménager.
» U ne faut pas écarter tout de suite ceux qui nous ont aidés h monter sur un trOne ; c'est d'un mauvais exemple.
» Ne refusez sa main qu'avecla plus grande circonspection. D'ailleurs, qui aimeriez-vous ? puisque je suis obligé dedcsccnare h causer de ces misères pour complaire à des traditions de faiblesse dont vous êtes, j'en suis presque sûr, entièrement exempte. Qui aimeriez-vous ? serait-ce M. le marquis de Cburtenay dont la fortune, quoique considérable, couvre h peine les ridicules? Je ne vois que lui assez près de vous pour avoir éveillé en votre esprit un intérêt d'habitude, que vous aurez faussement pris pour une passion. Eh bien! jamais je ne croirai qxie vous , si belle, mademoiselle de Canilly, si intelligente et si riche, puissiez, ayant un pied sur la première marche du trône, prendre pour mari un homme incapable de s'élever a la hauteur de votre caractère, et je dirais do votre génie, si je n'étais votre père.
» Si vous Taimcz, continuez à l'aimer, rien ne s'y oppose, mais no Fcpousez pas.
» Oui vous ferait un reproche d'agir ainsi f ce n'est pas moi; quant à l'opinion du monde, n'y smgcz plus; vous allez entrer dans une sphèro où les choses, il en est ainsi, changent de signification et de nom. Je no sais en ce moment si jamais Marguerite de Navarre a été mariée , mais je crois me souvenir qu'elle a beaucoup aimé.
» Je n*ai point de fîls; c'est à vous à m'en tenir lieu comme appui y comme conseil, comme ami. Jugez si j'attends beaucoup de vous, mademoiselle de Canilly.
» Toutes les ambitions vont bienlôl nous être permises. Un trône touche à tous les trônes. Etre roi! oui, c'est beau, c'est enivrant la puissance! Etre parmi les hommes un de ces rares élus dont toutes lespensécf? s'exécutent. Les pensées d'un loi, fantaisies de Dieu! Creuser des bassins dans des plaines stériles et y appeler de loin avec la mer les flottes de toutes les nations, abaisser les montagnes qui gênent le soleil, peindre ciifln sur la terre une civilisation nouvelle , comme le ferait un peintre sur la toile. Disposer de la vie des peuples pour faire sa propre vie grande et admirée , et si merveilleusement unique que lorsque tout a péri , après trois mille ans d'existence, hommes , cultes, lois, on reste seul, debout, au milieu des ruines d'un empire , et posé, lo sceptre h la main, sur un che%'al do bronze. Ah I oui, cela est beau, c^Ia est digne d'envie, mademoiselle de Canilly. )>
Casimire se leva sur son séant, toute frémissante d'enthousiasme, et ses deux mains errèrent sur sa tête comme pour y retenir sa raison et y chercher les perles d'une couronne.
« Adieu, lui- elle encore, adieu! Dans une heure j'aurai quitté Paris ; dans une heure je serai en route vers mon nouveau royaume. Je vais, mademoiselle de Canilly, vous annoncer à votre peuple comme le plus humble de vos sujets.
» Votre père, qui se dit pour la dernière fois ,
» Comte DB Canillt. v
— MonDieul s'écria Casimire, dans moins d'un mois il me faudra ipiitter cette ville où je n'attendrai pas lo retour de monsieur le commandeur. Je ne le verrai plus, je ne le verrai plus! mon Dieu! je me sens déjà malheureuse ; serais-je déjà reine !
— Ma fille, vint dire Marine, voilà trois fois bien comptées que jo Tiens te chercher pour dîner. Nous avons aujourd'hui un gigot braisé| et il faut que cela soit mangé chaud.
— Manger! murmura dédaignouscnicnt dsimirc.
2S|. LE DRAUON fiOCGE.
^Mais oui, manger ; est-ce que tu aurais porda Tappetit en donnant?
— Dormir t dit tout bas Csdimiro, avec la même pilié ironique. Mais descends, je te suis, bonne Marine.
— Je ne dirai pas qu'on me Ta changée en nourrice, puisque je Tai nourrie, murmura de son côté Marine, mais toujours est-il qu'elle m'étonne bien depuis quelques jours.
Le premier mouvement de Casimire aussitôt apr^ avoir reçu la lettre du commandeur de Courtenay, avait été de transmettre la nouvelle de la prise de Belgrade au gouverneur de Varsovie, pour qu*il la publiât dans toute b ville. Son cœur palpita d'un orgueil bien naturel , en pensant qu'on ne manquerait pas de savoir dans le monde qu'elle l'avait connue la première, et qu'on lui devrait le mérite de la première révélation. Elle avait déjà copié rapidement la lettre du commandeur ; elle approchait la main du cordon de sonnctto pour appeler le domestique chargé de la porter au gouverneur de Varsovie,lorsqu'une pensée arrêta celte main déjà levée, et lui fit tourner do l'autre main la feuille de papier placée devant elle. — Qu'allais-je faire? Non î il ne convient pas, ait-eUe , qu'on sache ici que je suis en correspondance suivie avec M. le commandeur de Courtenay ; que la fille du comte de Canilly est à ce point liée avec un jeune homme. Je n'enverrai pas celte lettre à monsieur le gou- Terneur. On saura sans moi un fait qui ne peut tarder après tout à se répandre. Ainsi gardons mon secret, se dit-elle encore, en déchirant par petits morceaux Ta lettre écrite par elle, gardons-le. Je n'ai rien su , je no sais rien.
Le feu de ses yeux s'éteignit comme un tison dans TettU, sa bouche, émue d'abord par l'enthousiasme, se ferma, et son vL>age, à animé un instant auparavant, reprit son calme ordinaire. Qu'elle eût paru belle, ainsi fardée par la contrainte, aux yeux do M. le comte de Canilly, son père!
Le surlendemain, la prise de Belgrade n'était pas encore connue à Var sovie , où Ton attendait les nouvelles du siège avec la plus sérieuse anxiété , ce qui n'cmpOchait pas Varsovie de se livrer a toutes sortes de plaisirs. Sa fastueuse aristocratie , qui comptait les jours par les ietes , s'était rendue en fouie ce jour-là au théûtrc, pour assister à la représentation d'une pièce nouvelle. Casimire et le marquis de Courtenay cocupaient une loge au fond de la salle , et, h vrai dire , ils étaient les iém de la soirée, car, pour rendre hommage à la nation française et reconnaître une partie des politesses du marquis , les seiçneui^ polonais avaient , ce soir-là , demandé un spectacle tout français. De toutes les distances de la salle, on leur envoyait en arrivant, des saluls gracien.
La tragédie était jouée, et Tcntr'actc après lequel devait commencer la comédie expirait au bruit des conversations particulières. Lo rideau se leva enfin ; mais , au lieu d'un acteur , ce fut un officier de la coumono qui, vêtu de son grand uniforme, un papier à la main, parut, sahia le noble public ot sollicita par son attitude Tattcntion de l'assemblée. On récou ta.
Nobles seigneurs, dit-il,
« Bolgradu est au pouvoir dos chrétiens. »
A cf s premiers mots, des cris de bonheur éclatèrent avec une violence volcanique ; on eût dit, en effet, que le Vésuve faisait sauter dans le* airs sa première lave.
D'un mouvement unanime tout le monde s'était levé et chaque (roâ s'était découvert.
L'officier diî la couronne recommença sa première phrase :
« Belgrade est au pouvoir des chrétiens. »
Les applaudù^semens recomniencèrcnt avec la même énergie.
Le lecteur officiel poursuivit cependant :
a C'est après un siège des plus pénibles que celte plaoe-forte, si ImfOî'
tante k enlever, a été occupée par les trouj^s de Sa Maje>(é impériale. Un incident, rare à la guerre, en a compliqué les difficultés : par un& circonstance imprévue, l'armée du prince Eugène s'est trciuvée à la fois assiégeante et assiégée, attaquant les Turcs renfermés daus leur forteresse, et attaquée elle-même par une autre armée turque, accourue au secours des assiégés.
Les nobles spectateurs, tous militaires à peu près sans exception, frémirent d'atteniion sur la triple ligne des galeries.
« Le prince Eugène, continua le lecteur, a vaincu les ennemis du de- » hors et les ennemis du dedans par sa tactique éprouvée et par le coux> rage infatigable de ses soldats : le môme siège lui a valu deux victoi- » res.
9 Tous les officiers polonais présens au siège de Belgrade ont fait leur » devoir. Voici les noms de ceux que l'histoire doit conserver dans ses m pages, h l'honneur de notre patrie. i>
A mesure que les noms tombaient un à un de la bouche de l'officier delà couronne, il se produisait dans Tair des acclamations triomphales ; on courait embrasser dans les loges la famille de ceux qui était mentionnés avec gloire.
Après cette énumération, si chère au cœur des spectatrices, on pensait que l'officier de la couronne allait se retirer. Il lit un second appel au recueillement de la salle.
« Un incident des plus honorables, des plus glorieux, reprit le lec- }> teur, a marqué le cours de ce siège un des plus mémorables dont la 3» postérité gardera le souvenir. »
Le silence do la salle eut dans ce moment quoique chose de l'épaisseur de la nuit.
« Pour enlever la principale redoute continua l'officier de la couron- » ne, on avait , pendant la nuit, attaché un mineur aux fiancs de la
> forteresse, malgré la surveillance des sentilles, la largeur des fossés,
> et do nombreux obstacles de résistance. On s*éiait ensuite retiré. Lo
> mineur travaillait depuis trois jours à se creuser un trou dans la pier- :o re pour y établir la mine destinée à faire sauter la redoute et favoriser » le passage des troupes impériales, lorsque les Turcs, redevenus maî-
> très des écluses, lâchèrent les eaux dans les fossés qui se trouvèrent 3» pleins en quelques heures. Ainsi le mineur, délaissé par les assiégeans,
> eut à peine le temps de s'enfermer dans lo trou qu'il s'était pratiqué
> dans le mur de la forteresse. Caché dans la terre , pressé par Teau des
> fossés, entendant rouler sur sa tête les canons des Turcs, il n'en con- » tinua pas moins à miner jour et nuit, armé uniquement de sa lampe. »
Un murmure d'étonnement et d'effroi circula dans la salle. « Au bout de deux jours, le prince Eugène ayant re[)oussé les Turcs, 3» dont il avait subi l'agression, reprit les travaux du siège de Belgrade.
> Les eaux furent de nouveau détournées, et c'est alors qu'on vit sortir 9 des fentes de la forteresse le mineur forcément abandonné dans son
> travail ; son travail était fini. L'armée admira tant de fermeté d'âme, » tant de courage. Quelques heures apr^, le feu fut communiqué à la 9 mine qui, en éclatant, entraîna les gros murs de la redoute, et, parcette » brèche ouverte , l'armée s'introduisit victorieuse dans la forteresse. 9 La place était prise.
» Ce mineur, acheva le lecteur officiel, ce jeune volontaire qui, en ré- T» compense de ses grands services, n'a voulu accepter aucun grade,. 9 prétendant qu'il avait long-temps à se signaler par de semblables ac- 9 tiens avant d'égaler la renommée de ses aïeux, est un jeune ingénieur » français; c'est M. le commandeur de Courtenay. »
Un cri d'aigle partit du fond de la logo vers laquelle tonte la salle avait déjà tourné les yeux.
Une jeune femme, Casimire, pâle, superbe d'abandon, sublime d'où-
bli, avait poussé ce cri qui afait traversé tous les cœurs. Quand Casiinîru réfléchit sur cetie incimveuance, il n'était plus temps, elle était commise ; mais elle seule pouvait voir du mal dans cet élan qu'on n*avait remarqué que parce qu'il était Fénergique expression de la salle entière; car à ce nom du commandeur de Courtenay, à ce nom si connu, si ropecté do la jeunesse de Varsovie, trois frénétiques salves d'applaudissemens avaient leleuli.
Tous les spectateurs étaient donc tournés vers la loge du marquis d3 Cuurtenay comme pour lui faire partager l'hommage qu'on adressait ù son frère. Casimire tremblait sur ses jambes; elle pâlissait, elle souriait, elle remerciait, elle avait peur do, laisser trop voir sa joie, elle ne savait plus qu'en faire, elle ne savait plus où en étaient son corps ni son âme.
On comprend que le spectacle finit avec cet épisode plus intéressant, plus vrai qu'aucune pièce du répertoire.
Ce fut une belle soirée dans les souvenirs de Varsovie; ce fut la plus agitée des nuits pour le marquis de Courtenay. En embrassant Casimire, il avait senti redoubler son amour pour elle, et du moment où elle devenait si active et si vraie, celte passion le poussait à savoir si enfin il était aimé.
Tandis que Casimire rentrait chez elle, diversement émue de ces honneurs rendus au commandeur de Courtenay, de cette embrassade publique à laquelle elle s'était vue forcée de se soumettre, et préoccupée surtout de la joie imprudente dont elle n'avait pu retenir le cri, le marquis, en se retirant, pensait, assis dans le fond de sa voiture, à Casimire, à Casimire seule. Le visoj^e de mademoiselle de Canilly é;aii devant ses veux, prc-s de ses lèvres; il pensait qu'il l'aimait; et, q[U(Hque troo conîîanl en lui-même pour douter do l'amour de mademoiselle de Canilly pour lui. il souffrait comme il n'avait pas encore souffert de sa vie.
Arrivée chez elle, Casimire s'écria dans la plus profonde agitation : Tant de gloire I et il n'en dit rien dans sa lettre. Sa lettre n'a plus le même sens pour moi. Je ne puis croire à tant de modestie ; la modestie ne va pas si loin dans le cœur d*un jeune homme à son premier succès. Je me suis trompée, ou plutôt ma première pensée était juste; j'aieii tort de rejeter cette impression trop naturelle, trop soudaine, pour n'être pas vraie. 11 m'a oubliée pour la gloire, pour la renommée dont il ne counaissait pas encore les charmes. Voilà ce qu'il aime, voilà ce qu'il attendait en courant loin de moi risquer sa vie : un nom retentissant, porté de bmiciio en bouche, salué en plein théâtre. Il m'a fait seulement la laveur do m'apprendre qu'il n'était pas mort; il a gardé pour les autres le spectiule de ^on iliusiration. J'ai vu ce soir mille femmes aussi heuieosos, aii<>i Hères que moi de sa célébrité; comme si sa gloire , comme si tout ce ({ui le touche ne nra{>pnrtcnaii pas. Que suis-je de plus qu'elles? Jo ne voux pas de ce pariago. Il n'aimera que moi. ou je ne veux pins Olre aimée. Obscur, on meieùi laissé lout entier ; illustre, je n'ai qu'une faible pvirt de son attention : moi qui Taimait tant, quand [lersonne ne le romaniiiait encore, moi qui l'eusse préféré à de plus nobles que lui. Ah! pourqu û suis-jo privée de cette générosité, où je puisais tant de bonheur et de sécurue î
En roulant dans sa tète ces pensées de jalousie , sentiment dont die éprouvait pour la première fois les atteintes , Casimire s'assit devant une table et elle écrivit au bruit de ses émotions les lignes^uivontes : « Monsieur le commandeur,
» Il est bien heureux pt^ur moi d'apprendre par la voix publique, d'à- » voir su en plein ihéàire , la part qui me revient dans la victoire re»^ » portée par les troupes de sa majesté impériale sur l'armée turque. Si » je n'étais pas allée au théâtre , ce soir-la , ce soir môme (car c est « » sortir du soectade où voire nom à été proclamé que j'ai le plaisir de > vous écrire) , je n« saurais pcis , je n'aurais jamais su peut-étre de
LE DnAGO.N ROUGC. 287
» quello manière lionoroble voiis vous ctcs conduit au sicgo de Belgrade. » votre réserve h mon égard avec des apparences modestes, j'en con- » viens , m'a étonnée , elle ra*a Dlcssée, cl ces larmes qui tombent sur » mon écriture... »
Des larmes ! s'écria Casimire en froissant le papier sur lequel elle écrivait ; des larmes I quand j'ai à me plaindre!
Elle déchira le papier déjà froissé et le jeta dans la cheminée.
D'une main non moins convulsive, elle recommença ainsi : « Monsieur le commandeur, •" n Comme vous n'aimez pas beaucoup , je m'en suis convaincue , h 9 écrire de longues lettres , je vais vous conseiller un moyen pour » abréger encore votre tâche épislolaire. Dispon<ez-vous totaloniont V de m'écrirc , puisque sans vous je puis apprendre , dans une salle do 7t Spectacle, par rorgane d'un officier de la couronno , les exploits dont 19 vous vous illustrez h l'armée. Cette publicité, glorieuse pour vous et > pour vos amis, no vous laisse plus rien à faire et vous ofire un moyen 9 sûr de vous délivrer de Tennui de raconter vous-même vos prouesses. »
De l'ironie maintenant! dit Casimire en s'interrompant une seconde fois; de Fironie ! il me croira blessée. Pas plus d'ironie que de larmes! La seconde lettre fut déchirée. Une troisième feuille se couvrait di\jà do ces mots sous la plume de Mlle de Canilly : « Monsieur le commandeur,
» Je vous remercie d'avoir été si exact à m'écrirc, dès l'instant où » vous avez eu un motif pour le faire, et je vous remercie, en outre, do -» ni'avoir si obligeamment écoulée en occupant plus parliculièrcmenf. » mon attention du résultat si grand du siège de Belgrade. Xous avez » fait ainsi que je le désirais. Continuez dans vos procliaines leltris, si » vous m'en destinez encore, h m'entretenir de ces choses sérieus'^s. les » seules sur lesquelles je veux que vous mettiez en frais votre complaij> sance pour moi... »
Afon Dieu ! mon Dieu ! dit Casimire dans un triste découragement, me voilà enfin arrivée à la fausseté. Cette troisième lettre alla en morcoaur se joindre aux morceaux des autres lettres sur les condres delà chominco.
Elle se promena ensuite dans une extrême agitation d'un bout à Tau- Ire du salon, cherchant les moyens de faire savoir nu commandeur Tctat de son âme, sans s'abaisser, sans monter au ton indigne de la colère, sans dcscertdro h l'ironie, sans se souiller par la fnussf'to.
Après quelques minutes de course irritante, elle plia t'n quatre uns autre feuille de papier à lettres, quelle essaya de gli^s^.T dans une enveloppe ; elle l'en retira aussitôt, la déplia, et n écrivit que ce seul mol dans le carré blanc formé par les plis : Revenez !
Cette fois la lettre fut plice, cachetée et remise avec une précipitation nerveuse h un domestique pour qu'il all.U sur-le-rbamp la jeter dans la botte du gotiverneur, chargé de faire parvenir à l'armée, avec ses dépOches, les lettres des habitans.
— Et maintenant nous vorrcn?, dil-f^ll«\ en tombant de lassitude dans un fauteuil, nous verrons si c'e>t la gloire qu'il aime mieux que moi, ou si c'est moi qu'il préfère à la gloire...
Cette nuit devait être une nuit hivn agitée aussi pour le marouisdo Courtcna^; elle dévoila à ce cor{iS, cliétif it frivole comme celui d un oiseau, qu il avait un cœur, du nioins une p as>iun dans sa poitrine, encore plus étroite que sa tète. Pa<si'ni née dans 1-s amus«incns de la vanité, au &ruitdC5 fétcs, légère d*abord conime la flaunne d'un caprice, développée ensuite de jour en jour, et devenue eniin im(KTi<?use, comme toute passion encouragée. L'eilncille sïtait gn-.-sio en incendie.
Le marquis mil du point d'h>)nneur a ne pas s'opposer a l'opinion du inonde qui, en 1 1-e une toiil«j d(;j<*inHs g'.ns ivmarquablcs, le n*gardait comme radorateur prélc:ô do Casimire. Comiueut repousser une repu*
talion û flatteuse pour sa vanité? On la lui imposa, il la garda pv amour-propre. Plus tard, il crut la justifier, la mériter par la sopérionté de ses qualités personnelles. Malheureusement pour lui, il céda à cette complaisance orgueilleuse , juste à une époque où Casimire n'exigetttpis de difficiles efforts pour exciter Tadmiration. Aiusi, le marquis de Goirtenay fut yictime de la comédie à laquelle il s'était prêté, et, semblaUel les acteurs surpris, emportés par leur rôle, il finit par mettre du siée, par aimer véritablement d'amour.
La soirée dont nous avons dit les détails acheva de perdre sa laisoii, en lui apprenant combien on le supposait avancé dans raffection de ù» mire, puisqu'on n'avait pas craint de Its forcer Tun et l'autre à une espèce d'engagement, de fiançailles publiques. Il se demandait, en se rendant à son hôtel, si Mlle de'Canilly avait remarqué cet amour et ce<iii^ pouvait en espérer. Des doutes lui venaient, à présent qu'il avait bènn d'une certitude : celle dont il avait cru s'amuser comme d'une eabnU comme un tuteur de sa pupille, se parer aux jours de fête, était deT^ nue tout à coup une jeune fille, admirablement belle, riche de ses propres sentimens, maîtresse d'ellc-mOme, et quand, par déférence enns le monde , elle avait prêté ses joues sans taches aux lèvres du marquis, celui-ci n'avait pas interprété tout à fait à son avantage lesilenoe, la froideur, la docilité mOme dont il avait été frappé, maigre son étoor* derie ordinaire.
Le marquis rentrait chez lui avec la blessure faite à son cœur et à sa raison ; car, chez les ôtres faibles, la distance est courte entre la raison et le cœur. L'amour, le doute, la crainte, l'accablaient de ijiiestions. Il se livrait en lui d'épouvantables tempêtes ; d'autant plus vives qu'elles agissaient dans un espace resserer. Les tempêtes sur les lacs sont les plus teiribles.
Lorsque sa voiture se fut arrêtée devant son palais, et que le domestique eut ouvert la portière.
— Non I je ne descends pas, lui dit le marquis de Oîurtcnay ; qu'on me conduise sur-le-champ chez M. de Canilly. Allez vile I
— La portière fut aussitôt refermée, et la voilure, à l'étonnement des valels déjà accourus pour éclairer lo passage du marquis sous la ^oàU:, tourna et s'éloigna avec vitesse.
Elle arriva bientôt devant Thôtel de M. de Canilly dont les portes venaient h peine de se fermer sur la voiture qui avait ramené Casimire-
Comme tout le monde était encore éveillé dans l'hôtel, le marquis s'iatroduisit sans irop d'obstacle jusqu'au salon où on lui dit que veniil dViUrer Mlle de Canilly ; celle-ci, pourlaut, parut fort étonnée de ceila visite à une heure si avancée de la nuit, et a peine remise du troubb qu'elle avait ressenti au spectacle.
Le marquis avait repris son air léger.
— Savez -vous ce qui m'amène chez vous?
— Non, monsieur le marquis.
— Un secret.
— Je présume qu'il est pou grave, répondit Casimire, car vous auri» eu le temps de me le confier au spectacle.
— H est très grave, au contraire, mademoiselle, répliqua le marquis qui jeta les yeux vers la porte pour s'assurer qu'elle était fermée.
— S'il est grave, il n'est pas triste eu tout cas. Vous me semblez d'une excessive gaîté.
— Kcouiez-nioi.
— Volontiers.
— Je suis très riche, vous lo savez.
— Oui, monsieur le marqui?.
•^ Je \'cux partager ma fortune avec une femme que j'aime*
LE DRAGON ROCGE. 289
— C'est fort généreux, c'est do l'argent bien placé, si celle que vous aimez n*esi pas riche, répliqua Casimirc.
Si celle quê vous aimez n'est pas riche , arrêta la volubilité fébrile du marquis.
il comprit qu'il parlait à une jeune fille dont il n'éblouirait pas Timagiiiation avec des paillettes d'or, puisqu'ello était au moins aussi riche que lui.
— Ahl il ne s'agit pas de générosité, se reprit-il un peu trouble, mais il s'agit de bonheur pour moi. Je veux me marier.
— En quoi mes conseils pourront-ils vous être utiles, monsieur le marquis, dans une telle aifairer
— Ce n'est pas seulement de vos conseils que j'ai besoin, mais do votre consentement.
— De mon consentement?
— C'est k vous que je prétends offrir mon nom et ma main.
— Après avoir ouvert ses yeux avec un grand étonnement, Casimire abaissa, avec autant de réflexion au moins que de modestie, ses longues paupières*
— Si vous n'avez aucun motif d'éloigner mes vœux, reprit le marquis, coosentez, je vous prie, à m*écouter quelques instans. Je vous ai paru dissipé, fnvule, mon Dieu l j'en conviens ; je crois quo je le serai toute ma vie ; mais si vous m'acceptez ainsi, pourquoi me reprocherais-je cela comme un crime? Si je voulais devenir ^ravc, je no parviendrais qu'àpareltre ridicule, et je ne passe que pour léger. Quelques femmes, beaucoup même me pardonneraient ces défauts de caracière, si je les demandais eu mariage, uuûs aucune d'elles n'a le droit d'Otre aussi exigeante que vous , et voiTà pourquoi je dois être sincère avec vous, Casimire. Comment essaierais-je, d'ailleurs, de ne pas l'être ? Nous vivons ensemble depuis plusieurs années. Vous me connaissez comme un frère connaît sa sœur. Quand je vous promettrais de mu rétormer, de lire du matin au soir, d'exercer ma pensée sur des sujets graves, de devenir un de ces hommes pohtiques en si haute estime dans l'opinion de M. vouk) père, vous ne me croiriez pas.
Si vous pouvez aimer un homme ({ui raffole des chevaux, des chiens, des fêtes, au bruit, de la chasse, qui abhorre le travail et la pensée autant que la maladie et la mort, qui ne se connaît qu'en habits nouveaux, en équipages nouveaux, en ameublemcns nouveaux, qui n'est rien qu'un ^ntilhomme fort inutile, né pour le plaisir, mais pourtant assez facile à vivre; enfin, sans tant en dire, si vous pouvez m'aimer ou m'aimer assez pour m'épouser, ajouta le marquis, répondez- moi, car je suis venu ici lUTuiet, tiiste, défiant, et résolu, cependant. Je vous aime, vous plaît-il d*être marquise de Courlenay, et quand vous convient-il de l'être ? dans un mois, dans un an, jamais? Oh ! ne dites pas jamais I du le pauvre et suffisant marquis, ayant gardé tc.ut son sérieux, amassé tout ce qu'il y avait de vrai dans son affection pour la dernière phrase de sa confidence décousue, qu'il ferma ainsi par un cri.
Depuis le premier mot un peu clair du marquis, jusqu'au moment où elle lui répondit, Casimire remua plus d'une pierre dans ce vaste bâtiment de Qoctrincs bâti dans sa tête par son père.
— Quoique je trouve un peu bizarre l'heure de votre confidence, et fort imprévu le motif qui l'a anienét\ répondit ('^simire, je ne suis pas aussi décourageante que vous avez paru le craindre. Si je ne dois compte de mes sentimens à personne, je me dois les conseils de mon père avant même de chercher h. savoir si j'éprouve des sentimens d'affection pour quelqu'un. Mon père est mon guide, vous le savez. Mon père...
— Oh I interrompit le marquis , il est bien entendu que je ne veux rien faire sans l'agrément de monsieur le comte, sur la bienveillance duquel vous ne voudriez pas peut-être m'empécher de compter* Je lui
290 LE DAAGON ROUGE.
écrirai, j'attendrai son retour* j apporterai tous Icâ luénagemens, j'oserai de toutes les convenances voulues, pourvu qu8 tous me laissiez entrevoir l'espérance de ne pas contrarier ses vues, si elles sont d*aeooid avec les miennes.
Maîtresse d'ellomême , Casimire pensa que rien n*effiaccrait nûen riinpression quelle avait pu produire par sa joie immodérée^ sescm soudains, son eniliousiasnie, il y avait quelques heures, en entendait proclamer au théâtre le nom du commandeur de Courtenay, comme de persuader adroitement à la société polonaise qu'elle n*étail pas entièrement insensible aux douces si)liicitaii<)ns du marquis de Courtenay. Cett» facile condescendance envers lapa^>ion d'un extravagant dont il ne réitérait rien au bout de quelques jours, lui sembla un prétexte tout simple et tout naturel pour dérouler ceux qui auraient conclu, de la scèae donnée en plein public, qu'elle aimait le commandeur cl non le marquis son frère. Ce moyen rentrait dans la catégorie de ceux dont son pèie lui avait vanté Texcellence, l'infaillibilité. Oh ! si Casimire avait defioé la portée de l'arme qu'elle allait manier si témérairement, et dans quel cœur irait percer la ballo empoisuuuce qu'elle roulait avec tant.de légèreté entre ses doigts I
— Vous n*exigez pas do moi, monsieur le marquis, rcprit-dle enfia en souriant, que je réponde autrement que par le silence à tout ce qu'il vous plaira do me dire après ce que je vous ai déjà dit.
— Oh ! je vous comprends et je vous remercie, s'écria le marquis de Courtenay. Il n'y a plus, entre nous, comme arbitre de nos destinées, que M. le comte de Canilly, et je m'en flatte, continua le m&rqob dont la voix s'éclaircit comme celle de l'oiseau au retour du beau temps, il no me sera pas trop défavorable. Il connaît ma famille, ma noblesse; Usait tout ce que mes revenus m'assurent de crédit dans le monde et à la cour; je puis donc espérer. MalluMireus'^ment, de la gamme de la joie le marquis pas^a vile à celle de la fatuité; il fallait s'y attendre Je parlerai avec Iranchisf. roprii-il, je m'attendais au bonheur de ne pas me voirentiôement repoussé par vous.
Si lo iiurqnis avait \n\ soulever le masque qije Casimire venait de mettre sur son visage depuis sa résolution de feindre, comme il eût vite retiré CCS dernières paroles!
— Sans ingratitude, î'ouviez-vous oriblier, reprit-il, tout ce que je viens de faire [lour iiir'riîcr Vi^trc atlcniion ?
Est-Ciî que CCI éclat n-^ vnusa pas s'^duite? Il vous appartiendra tout entier dans pou. Vous n'aurez pas de rivah en palais , en chevaux , en domesliiues. N'est-ce pas là le Lonheur?
— M,»niieur lo nianniis , interrompit Cûsimiro , h deux heures aprcs minuit les gens q«:i rêvent. duniKsit.
— Oli î je no dors pas, jo ne rêve pas, s'écria lo marquis.
— Ce n'est pas cela que j'ai voulu dire, reprit Casimire, qui avait très cxactenv^nt dit ce qu'elle avait pensé. J'ai voulu dire qu'à deux heures après Uiinuit...
— Jo Luuiprcnds... à deux heures après minuit , s'crria le marquis, il est temps d'aller dornnr, je me retire. C'est que tout m'effMiie, ajouîa-til, en prenant son chapeau , un mot , un signe, un rien. Jo suis comme quand on aime, n'est-ce pas?
— Je n'en sais rien , dit Casimire.
— Méchante î mais vous avez raison de feindre. Nous autres , jeunes gentilshommes, nous sommes trop portés à croire qu'on nous adore. Uq peu de sévérité nous est due. Pas trop! u'cst-ce pas , ma charmaaie Ca* sunire, pas iropl
— Runsoir, monsieur le marquis.
— lionuo nuit, mon cspérauco I
LE DRAGON ROUGE. S9f
La porte du salon n*c(ait pas encore retombée sur son autre moitié que Casimire murmura :
— Le fat !
Le moral de Casimire, en se développant, tendait constamment, on a pu le voir, à se placer, dans cet état ae lutte, entre son cœnr et les doctrines de son père; elle allait au bien lorsqu'elle écoutait son cœur; elle tombait dans le faux quand elle se conduisait à la clarté de ces doctrines. Fius elle ayanrait en â^e , et plus cette collision intérieure occupait de Tespace et prenait de la force.
Ce n était pas avec la défiance do l'artiste, oue son père avait travaillé une matière tendre et précieuse , mais avec la brutalité d'un sophiste , avec le marteau et sur l'enclume. Elle était bossuée de faux enseignemens. Les opinions, les sentimcns, le? croyances, adoptaient des inégalités et des creux en étant répandus dan^ ce moule altéré , et plus ce qui 8*7 versait était ardent, et plus les difformités s*y modelaient avec ténacité. Aussi Casimire , n'eut-elle pns plutôt écrit sa laconique lettre au commandeur de Courtcnay , qu'elle se repentit de la lui avoir envoyée. Biais il n'était plus temps, cette fois , de la détruire ; elle suivrait sa destinée. Rien au monde ne pouvait plus la lui rendre. Sa lettre volait dans la valise du courrier aux frontières de la Turq<iie, pour ne s'arrêter que dans les mains du commandeur.
Au lieu de la réjouir, cette pensée tourmentait maintenant Casimiro nuit et jour. Quelle opinion concevrait-il d'elle, en découvrant sous cette injonction formelle, impérative et brève, revenezl un amour désormais impossible h teindre ou à nier? Pourquoi nier ou feindre, se reprenaitelle, quand l'abattement, qui suivait chacun de ces combats, ramenait lo calme h son cœur. Elle lui avait dit ce qu'elle éprouvait ; où était le mal? où était la honte, le danger? Doux miel, ces paroles s'aigrissaient à la moindre réaction do sa sombre éducation sur son charmant naturel» et d'autres raisonnemens ne manquaient pas d*accourir. — Pourouoi, murmurait-elle, tout entier à elle en partant, ne l'aurait-il pa<( oubliée dans des occupations plus sévères, peut-oire aussi dans ces résidences où le cœur des officiers est tant expose à la séduction de femmes étrangères? Quel effet produirait alors la lettre, s'il en était ainsi ? un iourire de vanité, une compassion humiliante. Quand elle en arrivait, de fiction en fiction, h cette conséquence désespérée, Casimire aurait volontiers donné tout ce qu'elle possédait pour retirer sa lettre, cette lettre qu'elle eût peut être renvoyée au même instant au jeune commandour de Courtenay.
Ce déchirement perpétuel avait fini par nuire à sa santé; elle ne vivait
1 presque plus que de fruits, et passait ses journées assise dans un fauteuil, es mains croisées sur sa poitrme, les yeux rêveurs. Son abattement n'avait pas échappé h Tœil de Marine (]ui, en femme d'un ;irrand »ens, savait combien il y a peu à faire pour détourner ce mal qui ch>Tche les jeunes £lles à répoque où elles aiment. Marine n*en doutait plus ; Casimire ai* mait, et quelque effort qu*ei\t fait di^puis quelques jours la fille de M. de Canilly pour ne pas laisser paraître le redoublement de son mal, Marine savait aussi qui elle aimait. Après tout, avait-elle dit en réunissant ses réflexions et en les résumant d'un mot : Le mâle vaut la femelle. 11 nous convient. J'entrevois un beau nourrisson dans l'avenir.
Si Casimire avait oublié sa dernière entrevue avec le marquis do Courtcnav, et plus complètement oublié encore les espérana^s de mariage qu'elle lui avait laissé concevoir en se jouant, dans lo but de donner le change à l'opunon, le marquis do (/)urtenay, qui n'avait eu aucune raison de subtiliser avec son propre bonheur, de mettre en doute les paroles de Casimire, n'avait plus songé, dès ce moment, qu'aux préparatifs du mariage.
Ses jours et ses nuits n'étaî«?nt occupés que de l'éclat extraordinaire q[0*il projetait d'imprimer à cette fête, cspèœ do couronnement impérial
de sa glorieuse personne. Il écrivit coup sur coup à Paris; il chargea ses fournisseurs, éclairés de Tavis de ses amis de cour, de lui envoyer, sancr s'arrêter aux obstacles du prix, un ameublement exactement Dareil à celui que le régent, voulant faire une surprise à Louis XV, le jour oii il sortirait de la tutelle de son ffouverneur , avait commandé en secret pour les appartemens de Versailles. Ce n'était pas moins qu'un million à dépenser en tapisseries, en dorures, en tableaux, en peintures, sans parler des immenses frais de transport de tous ces meubles à travers rAIlemagne. il ût acheter aux Gobelins un tapis d'une richesse de travail incomparable , représentant les principales vues da parc de Versailles. La manufacture de porcelaines de Sèvres « vaincuo par rénorme somme d*arçcnt qu'il offrit, consentit à lui fabriquer douze sujets mythologiques destinés a parer les encoignures de ses salons. Enfin, il n'est pas de chefs-d'œuvre de bronze ou de maibre , en vogue à Paris au moment où il se disposait k s'unir à Mlle de Caniily« qu'A ae parvint è se procurer. A force d'enrichir ce temple,,il finit, comme cela arrive à tous les crédules, par devenir fanatique de la divinité qu'il comp* tait y placer.
Quand il crut que son mariage avec Mlle de Canilly ne tarderait pas k se conclure, il le fit circuler à la cour de Versailles et annoncer au prône de Notre-Dame, par l'archevêque de Paris lui-même, un des proches par rens de son onde maternel , gouverneur du Perche. Enfbi, le marquis » dans la joie de ses espérances si près de se réaliser, écrivit ainsi à son frère le commandeur :
« Monsieur le commandeur :
» Vous n'avez plus le dioit de vous croire le plus original de la bmiUe,vous qui, sans néçessilé, allez chercher la mort dans les pays étran» gers , quand vous êtes à peu près sûr de l'obtenir chez vous , en vous donnant la peine d'attendre. En ma qualité d'amé , j'ai la prétention de vous surpasser en extravagance. Ma foil il n'y a plus à se dédire. Voue ne devinez-pas?... eh bien I mon cher commandeur, je me suis senti le courage d'imiter nos aïeux... Je me marie... Voilà, me direz-vous, unesîn^:iilière fantaisie, une capucinade amusante; riez-en avez vos canoarades, fntci rire même les Turcs dans leurs barbes, si vous ne les leur avez pas e»» tièremcnt arrachées ; mais c^est un plongeon à peu près lait ; je w Im è peu près, car lorsque cette ébourifiante nonvelJe vous arrivera, je seni sur le point de marcher à l'autel... oui, de marcher à rautel.
ï» Me voyez- vous, flanqué d'un bouquet d'orangers, à genoux entre deux chérubins, et jurant d'être toujoui-s fidèle à Mme la marquise, volie belle-sœur, s'il vous plaît. Parole d'honneur, je me marie par amour ••• Je suis trop homme du monde... trop de mon siècle, pour me flatter d'une passion romanesque ; mais, en vérité, j'éprouve une affection réefle en me précipitant dans l'abîme du mariage. J'ai jeté le plus de roses ai de duvet de cygne que j'ai pu au fond de cet abime. Je veux dire que les fêtes vont se succéder dans mon palais, que de frère à frère il me se* rait permis de comparer à Versailles, si Versailles était achevé. Mon convoi funèbre ne laissera rien à désirer. Puissiez -vous, pour distraire vœ veillées de bivouacs, voir passer les jolies femmes que j*aurai à mes nooee et en retenir quelaues-unes par les rubans de leurs ceintures. Je veox qu'on boive trois fois par nmtà votre santé... c'est tout ce que puis faire pour vous à la distance où vous vous tenez; comptez sur ma promesse et sur la Pologne.
» Mais je suis un profond étourdi, sur ma parole; voilà cinq minutée que je vous fatigue de mon mariage, et je ne vous ai pas encore dit qui jépousais.
» Si vous eussiez été à Varsovie dans ces derniers temps, je n'aurais
ris manqué de vous consulter sur le choix qu'il m'a convenu de faire, ei coup sur vous l'eussiez apMp"vô : car, peu porté, comme vous m*4ves
LE DRAGON lOCGE. 293
toujours paru, à serrer le nœud coniugal, il vous est à peu près indifférent de savoir qui Ton épouse, quand, par hasard, on épouse. Mais vous o'éliez pas là. Oui « mon cher commandeur, c'est elle , ouvrez les yeux , relisez son nom , recommencez la phrase , c'est Casimire de Canilly que j'épouse, Casimire destinée à être dans quelques jours Mme la marquise de Gourlenay.
» Or , je vous en fais juf^e , mon valeureux commandeur , pouvais-jo mieux m*adresser? Devais-jc souffrir qu'un Polonais, qu'un Tartare, car tout Polonais est un peu Tartare au dessert , devînt l'époux de la Fran<«' çaise la plus distinguée, de la Parisienne la plus accomplie de notre épo« que? J'aurais été un grand coupable. Je devais un peu me sacriûer ; sacrifice adorable I car, entre nous, je ne sais si vous l'avez remarqué , j'ai toujours eu un doux iaible pour la fille de M. de Canilly.
» Vous dire que Casimire m'adore , serait afficher une prétention au dessus de mon mérite ; mais je crois approcher de la vérité en vous assurant qu*elle m'aime comme je n'aurais jamais osé l'espérer, nioi, excesnvement inférieur aux précieuses qualités dent elle est remplie. Vous savez si, avec son intelligence , trop haute môme pour me permettre de l'apprécier , elle était en droit de choisir \m mari parmi tous les jeunes seigneurs polonais empressés autour d'elle. Je penche donc à croire que, si sa préférence s'est arrêtée sur moi, c'est qu'elle a laissé aller son cœur où il a voulu la conduire. J'ai été élu par inspiration , comme les papes dont on ne sait comment amener et justifier la nomination.
» Maintenant que l'évément touche à sa fin , je puis dire , après avoir été assez modeste avec vous, que Casimire eût pu tomber plus mal. Je lui prépare une existence que peu d'hommes auraient eu les moyens» sinon le désir, de lui rendre aussi brillanie. Je la présenterai successivement à toutes les cours de l'Europe où, grâce à mon nom, je suis sûr de l'accueil qui l'aUend. Sa vanité sera satisfaite au delh de ses rêves et de ses illusions. Elle est femme, elle aimera le plaisir : eh bien I de retour à Paris, où nous finirons par nous fixer, je la ferai reine de la mode. Je lui inspirerai le goût de la frivolité, du spectacle, des bals, des plaisirs, afin qu'elle perde certaines idées par trop sauvages que son père lui a mises dans la tête ; nous serons, elle et moi, deux vrais compagnons de
Saisir. Un règne de charmantes dissipations s'annonce pour la France. ins quelques années, nous aurons un jeune roi à la tête des gentilshommes français. Jeune roi, jeune cour, jolies femmes, fins soupers; BOUS entrons en dansant dans le siècle.
» Adieu, commandeur, batie2-vous bien, tandis que je vais tâcher d'a- ? oir d^ héritiers de notre nom , de peur que , si ce glorieux nom ne reposait qu'en vous, il ne fût coupé en deux par un boulet. Dieu écarte une telle calamité, ne fût-ce que pour exaucer un vœu bien cher k mon cœur, celui de vous voir tenir sur les fonts baptismaux le premier enfant que j'aurai de Casimire.
» Votre frère, > Marquis di couBTiif at. »
Une double anxiété s'emparait du cœur de Casimire, à mesure que les Jours se succédaient. Où était son père absent depuis plus de trois moisî fetait-il parti de Paris le jour qu'il avait indiqué sur sa première y sur sa seule lettre? Etait-il arrivé sans accident dans le Béarn, chez M. de Maxescreux? D'un autre côté, silence absolu du oonunandeur ^ depuis un mm avait dû recevoir la lettre de Casimire, cette lettre si inouiétante
S ourson repos. Il pouvait ne pas l'avoir reçue, s'il avait suivi le corps 'armée allemand qui, ainsi que le marquaient les gazettes de Vienne, avait reçu Tordre de descendre le Danube et d'occuper le centre de lé Valachie. Alors Casimiro devait se préparer à des mois , à des années de silence.
Casitnire essuya promplcment quelques larmes ; on entrait chez elle : c'était l'heureux marquis de Courlenay.
— Félicitons-nous, s'ccria-t-il en jetant son chapeau, sa canne et ses gants, Babel est à sa fin, nous touchons au ciel. Vous avez l'air de ne pas compreudre, ma divine.
— Je 1 avoue, je ne vous comprends pas, monsieur le marquis.
— De quoi peut-il être question, quand je suis harassé comme un serf qui revient do la corvée, si ce n'est des changemens, des améliorations, des embellissemens, des prodiges de mon palais.. Je n'en puis plus. C'est que rien ne se lerait sans moi ; il faut que je coure sur les cchaiau* dages avec les maçons, que je presse le serrurier, que je gourmande les ébénistes. Aussi voyez comme ils m'ont arrangé. Mais, comme je vous le disais dans la joie de mon âme, l'œuvre marche à son parfait accomplissement, et certes elle me fera honneur, n'esV-ce pas? dans l'opinion de la personne qui l'inspire.
— Assurément, répondit Casimire, qui n'avait pas saisi un seul mot de tout ce qu'avait débité le marquis en s'époussetant, en se brossant, en s'essuyant.
11 reprit en croisant ses jambes :
— Mais reste le boudoir, le temple de la divinité, et, lè-dessus, il faut s'entendre. Mon avis seul no suffit pas. La chose est de la plus haute importance. Est-ce le jaunc-lanné ou le vert-gai que vous préférez?
— Pourquoi faire ? demanda Casimire.
— Mais pour faire un boudoir, répondit le marquis ; je croyais l'avoir assez clairement énoncé. J'ai le plaisir de vous demander si, pour déco* rcr un boudoir, c'est au satin jaune-tanné ou au satin vert-gai que votre bon goût accorde la préférence. Le jauno-tanné a son mérite, je n'en disconviens pas ; il prête une valeur très grande aux blondes, il les dore radieuse ment, il semble les envelopper d'une auréole de lumière; cependant le vert-gai a ses nombreux partisans.
— Un boudoir, épela avec distraction Casimire.
— Mais oui, un boudoir. Comment le comprenez-vous?
— Je le comprends, répondit Casimire, tempéré l'hiver, agréablement aéré l'été.
— Vous vous moquez fort plaisamment de moi, reprit le marquis de Courtenay; c'est charmant en vérité. Je m'épuise, depuis un quart d'heure, h vous exposer les avantages particuliers de chacune des deux couleurs les plus convenables à un boudoir, et vous me répondez par le chaud et le froid.
— Oh! pardon, dit Casimire, pardon, monsieur le marquis; mais je TOUS ai parfaitement écouté. Vous me consultez sur le choix des couleurs le mieux en harmonie avec le caractère d'un boudoir. Je suis de votre avis : la meilleure nuance est celle que vous avez choisie : c'est le bleu»
— Le bleu l s'écria le marquis ; le bleu I il n'a pas été question de bku. Vous ne me parûtes jamais plus préoccupée qu'aujourd'hui, suc mon âme I Puisque ce sujet-là ne peut captiver votre attention, passons à un autre sujet, dit le marquis. Que dites-vous de ces perles et de ces diamans ? poursuivit le marquis de Courlenay en sortant de sa poche trois écrins qu'il se hâta d'ouvrir et qu'il vida sur la table.
— Ce collier est superbe, dit Casimire. Que ces perles sont d'une admûmble rondeur 1
— Tant mieux, s'écria le marquis. Et cette ceinture d'émeraudes ?
— Eblouissante, monsieur le marquis.
— Et cette couronne de marquise ?
— La couronne de France seule est plus riche, mais elle n'est pas plus belle.
— Je suis orçueilîeux, reprit le marquis, d'avoir fait un choix si conjorme à vos goûts.
— Vous êtes trop bon, monsieur le marquis; mais par quel raprico TOUS êtes-TOUS mis si fort en dépenses de diamnns et de joailleries?
— Un caprice, un caprice I répéta le marquis do /^ourtouay. Eli quoil TOUS ne de? inez pas à qui sont destinées ces trop faibles marques d'une galanterie qui n'est qu'un devoir? Mais c'est à vous, mon idole, ma toute parfaite» que ces diamans appartiennent*
— Âmoil
— Cet étonncmcnt...
— A moi, dites-vous!
— Et à qui donc voulez-vous quo je les destine? Cest un cadeau do noces, c'est le mien.
— Vous vous mariez donc, monsieur le marquis ?
— Au nom du ciel I ne me désespérez pas avec toutes ces surprises : c*est assez feindre, c*est trop feindro une ignorance qui mo blesse, qui mo.t*
— Mais parlez 1 parlez! s'écria Gasimire.
— Que laut-il que je dise? que me reste- t-îl h vous apprendre? dit profondément désolé le marquis. N'est-il pas arrêté que nous nous marierons des le retour de M. le comte de Canilly, votre père; que nous tiendrons tout prêt pour un consentement qui ne peut nous manquer?
— Nous marier l nous deux! s'écria Gasimire avec une désolante naï- Tcté; nous deux!
— Ahl mon Dieu ! auriez-vous oublié vos promesses!..*
— Mes promesses ! mes promesses?
— Mais c'est ici, dans ce salon, à cette place, que jo vous demandai, il y a deux mois, si vous acceptiez ma main; vous mo répondîtes oui.
— Vous vous trompez, monsieur le marquis, je n'ai rien dit de cela* ^ " Vous ne vous souvenez donc plus? mais jo me souviens, moi ; j'ai
bien entendu ; vous avez dit oui; vous avez consenti ; et aujourd'hui... aujourd'hui !
La douleur arrêta la parole sur les lèvres du marquis ; il pâlit, chancela, tomba dans le fauteuil, et prit sa tête entro ses deux mains.
— Quoi ! dit Gasimire d'un ton cruellement léger, vous n'avez pas pris pour ce qu'elles valaient, des réponses en l'air, ^ur des propositions que j'avais lieu de croire tout aussi légères? Pouvais-je supposer que vous attachiez la moindre importance à un amusement de votre esprit? Le (on avec lequel vous parliez do votre amour si inattendu, si soudain, m'a complètement trompée... Mais, puisquo jo me suis trompée, je regrette de toute mon dme de n'avoir pas été plus sérieuse, monsieur le marquis, quand vous l'étiez si peu.
— Ah ! c'était une passion sincère , dit d'une voix étouffée le pauvre marauis de Gourtenay, qui, toujouis frivole au milieu de la plus réelle des couleurs de sa vie, ajouta : Si elle n'eût pas été sincère, aurais-io bouleversé, de fond en comble, mon pabis, appris h toute la noblesse de France que j'allais unir mon nom au vôtre ; aurais-jc fatigué mon corps et mon esprit à vous préparer un sort digne de votre beauté et de mon amour?
Gasimire restait froide, interdite ; elle recueillait les premiers fruits de cette hypocrisie fatale qui n'était pas ciiez elle un calcul de coquetterie* Gasimire n'était pas coquette, mais un côté du caractère que lui avait donné son père. Elle avait écouté , permis en riant une passion qu'elle avait inspirée, pour, en faisant semblant de l'écouter, en cacher une autre, celle qui dominait son cœur ; mais la passion raillée, amusée, était arrivée la première ; elle relevait la tête et confondait Gasimire malgré ses dénégations, malgré son langaffc adroit, malgré toutes les ressources de son esprit, malgré tout ce qu'il y avait de parfaitement vrai dans sa justification.
Le marquis eut la faiblesse ou le courage de pleurer.
HAU IMS. St
296 LE DRAGON HOUGB.
— Puisqu'il en est ainsi, ditr-il en étouiïant ses lannes dans son moachoir, je me retire, je ni*en vais ; adieu 1 niadenioiselle. Je quitte œUa Tille, je quitte ce pays où je ne puis être que ridicule, adieu f MadewHselle de Canilly, j'irai, je vais en France... Mais, s'arrêta-t-il, je serai ridicule aussi en France. On sait à la cour, où ne sait-on pas que j'allais me marier avec vous? Allons I je serai partout ridicule! lion frère, tooi éles bien heureux de no pas aimer, vousl Que vous êtes plus heurea encore si vous êtes mort.
— Mortl s'écria d'une vois déchirante Casimire; mort I EDe saisit le marquis par le poignet.
Ce cri fut une diversion à la douleur du marquis de Courlenaj.
— Ne vous alarmez pas ainsi, mademoiselle. Je no dis pas que mon frère le commandeur est mort. Quoiqu'il y ait bien long-temps que nous n'avons eu de ses nouvelles. Je disais que, s'il était mort, j'envierais son sort. Mais jo vous remercie de ce cri d'intérêt qui vient de vous échapper pour lui. Vous aimez encore notre famille, si vous ne voulez pas y entrer. Merci, mademoiselle de Canill^r, qu'une bonne amitié demeoro entre nous. Une amitié... Ohl de l'amiié! U recula vers la porte, pftie, honteux, désespéré. Il descendit l'escalier»
On ne le rappela pas.
Casimire était troo dure, trop crueUe envers le marquis de Coorlenay, pour ne pas porter dans son âme, et ceci le disait hautement, un aoMur aveugle, immense, despotique pour le commandeur.
Du jour môme où le marquis de Courlenay eut cette ongeuse ej^ cation avec Mlle de Canilly , il renvoya tous les ouvriers employés aux travaux babyloniens de son palais , dont les portes se fermèrent a tout le monde. 11 s'y doltra étroitement; il n'en sortit plus. Le bruit, la mouvement cessèrent. On eût dit un palais frappé d'apoplexie foudroyante.
Ce silence universel, après tant d'agitation , exerça au plus haut degré l'esprit caustique cl la langue acérée de Toisive aristocratie polonaise. D'abord «die s*étonna , puis elle chercha à savoir , et comme eUe ne sut rien, elle inventa. Tout croît à merveille dons le champ de Tinvention , le cèdre et les chardons. On se dit que le marquis de Courlenay était malade , mais on n*y crut pas ; on se dit que le marquis avait perdu la moitié de sa fortune dans la banqueroute de Law ; personne n'attacha d'importance ù ce bruit ; on se dit qu*il avait essuyé un refus do M. de Canilly en lui demandant la main de sa fille ; comme ceci devenait plus scandaleux, ceci parut aussi plus vraisemblable , ou y crut à moitié ; on se dit enfui que le marquis , trop conûant dans l'amour de Casimire.... Mais il est plus utile de dire ce que devenait Casimire.
Une lueur de son bon sens naturel passa sur le fond sombre de ses pensées, dès que le marquis de Courlenay eut interrompu toute r^t^oii avec elle. Casimire s*expliqua alors, par la réflexion, combien le marquis avait eu raison do croire à des disp(^iions favorables, après les marques qu'elle lui en avait données en mille occasions. Avail-^lle reculé devant une seule des épreuves publiques auxquelles il l'avait appelée, afin de se convaincre et de convaincre les autres de la vraisemblance de ses prétentions? Ne l'avait-elle pas accompagné partout où il avait voulu la conduire ? En se laissant produire en tous lieux, non avec la familiarité d'une sœur qui suit son frère, mais avec éclat, distinction, étiquette, n'avaitelle pas consacré les espérances du marquis de Courlenay 7
Sa conscience, quoiqu'elle eût pris l'habitude de la réfuter, rappela à Casimire ces nombreuses légèretés, et lui reprocha amèrement surtout, à voix base, comme tout ce qui doit le mieux s'entendre, d*avoir voulu profiter de Tamour bruyant du marquis pour s'occuper sans bruit du sien propre; mais ces châtimens infligés dans l'ombre pouvaient-ils lapréoecupor beaucoup au moment où deux choses, d*abord placées aux extrémités do l'horizon, paraissaient se rapprocher sans cesse , et d'heure en
heure, de son front et do son cœur : la couronne qu'était allé ramasser son père au milieu des flammes d*une conjuration, le retour du commandeur de Gourlenay à Vasovie ; si toutefois la couronne n*avait pas été écrasée sur la tête de son père, si le commandeur n*ctait pas njort sons une balle turque.
Quokiue Gasimiro ne toudiÂt pas encore h cette période do Xk vie où, instruit par Teipérience, on apprend combien peu notre volonté et nos vœux aident à Taccomplissement des choses espérées, où Ton so démontre que le hasard seul, ou si Ton aime mieux la Providence peut tout, règle tout, lait tout, à quelque agitation qu'on se livre, elle éprouvait pourtant de ces bouffées d*eâpoir et do découragement venues on ne sait de ouel côté, dernier symptôme des faits gui se dénouent. Elle espérait et désespérait, elle souriait toute une matinée, et passait des nuits entière*! à pleurer. Son sort allait être tout ou rien, elle le pressentait. Y avait^U une bien large part pour les souftrances solitaires du marquis de Courtenay entre deux attentes aussi décisives?
Un matin qu'elle souffrait de cette torture morale, Marine entra dans sa chambre ; elle lui dit :
— Tai rêré cette nuit que nous nous promenions dans le parc de St- QcNid, sur ce gazon qui va d'une porte a l'autre. Que céuit beaul Je crois que je Taïuais mangé déplaisir. Voudrais-tu te promener à Saint- Ooudt
— T'ennuierais-tu ici, nourrice? lui répondit Casimire.
— Gela commence. Mon joli rêve est venu comme un cheval à qui Teut partir.
— Alors, décidément, tu veux t'en aller.
^U ne faudrait pas me dire deux fois de faire mes paquets. Ah ! si monsieur ton père nous envoyait un petit mot de permission pour aller \a trouver.
— Mais où ?
— Est-ce au il n'est pas à Paris?
— A Paris? répliqua Casimire en souriant.
— Où diable fût-il, nous irions.
— Je ne t'ai jamais vue si décidée. Marine.
— C'est qu'on ne laisse pas ainsi toute la vie deux femmes seules. ^ Courons-nous quelque danger ? Nous sommes au milieu d*amis.M
— J'aime mieux les amis ne notre pays.
— Ils nous ont prouvé que leur cœur... —Pourquoi ont-ils une uingue ?
— Qu'ont-ils dit ?
— Ce qu'ils ont dit ? Ah I ce qu'ils ont dit I des sottises, des faussetés, des mensonges.
— Sur toi, ma pauvre Marine ? Tu es bien assex jolie pour cela; mais to n'es pas encore assex grande dame*.
— & c'était sur mm., mais... Oh 1 si ca n'était que sur moi...
•-' C'est donc SOT moi qu'ils ont parlé. Tu es bien émue. Marine ; que 98 posse-t-il ? comme tu es agitée t En vérité, tu m'eflnies. Parle, mail
— Dis-moi, miffnonne, reprit Marine en appuyant Casimire sur son sein comme autrefois lorsqu'elle voulait l'endormir, tu n'as remarqué les cdUades noires ou bleues d'aucun de ces petits ofûciecs qui abondent ici comme les sauterelles en été chex nous*
— Moi ! mais que <!Ks-ta?
, — > Tu n'as pas répondu à leurs propos suciést
^* Sais, Manne...
— >Ne te flchedonc pas, ma nourrissonno, histoire de craser, reste là. Jt t*ai chanté bien des chansons là où tu t'appuies; «Kore une. Tun'as
298 LE DRAGOX ROCGE.
pas répondu aux lettres de quelques pctiles moustaches. Il n'y aurait pa^ grand mal...
— Grand Dieu !
Tu me le promets bien!
— Qui est- ce qui a dit cela î
— C'est cette bete, vois-tu, qu'on appelle tout le monde. U n*y a p^ jusqu'à notre cocher qui ne m'ait dit Tautre soir, en laisant un cent do piquet avec moi : Marine, sais-tu? le cocher de monsieur tel m'a dit...
— Qu'est-ce quo c'est que monsieur tel? demanda Casimire.
— Ce cocher, reprit Marine, a dit à votre cocher qui me Ta dit : — On dit que le mariage de votre jeune maîtresse, avec le marquis de Conrtenay a manqué, uniquement , parce que votre maîtresse a laissé tomber l'autre jour de sa ceinture un billet aoux ^i aurait été ramassé par le marquis, et qui n'était pas pour le marquis.
— Ohl infamie! s'écria Casimire.
— Moi, j'ai abattu les cartes, et j'ai donné une paire de soafOets à notre cocher, en lui disant quinte majeure, quatre as, quatre rois.
Une larme d'indignation tomba brûlante sur la main de la nourrice.
— Voilà, reprit-elle, comme j'ai su la nouvelle que je t'apprends. Je savais bien, moi, que tu n'aimais personne, à commencer par le manjais; mais voilà pourquoi il faut partir tout do suite ; c'est mon avis. Puisque tu sais où est ton père, tu lui écriras de faire un crochet et de venir nous rejoindre à Paris.
— Partir?
— Qui donc nous empêcherait, mignonne?
— C'est impossible !
— Comme tu dis cela ! Mais enfin, qui nous retiendrait id?
— Je te dis que c'est impossible, Marine.
— Une c^use, une raison, au moins.
— J'attends...
— Tu attends?... Mais je veux savoir...
— Marine!...
Marine prit la main de Casimire dans la sienne.
— Tu aimes quelqu'un ici?
— Ici I non.
Et Marine releva la tête de Casimire, écarta les cheveux sur son frwit, la regarda jusqu'au lond des yeux, et elle dit :
— Ce n est pas le marquis de Courtenay que nous aimons ?
— Je te jure bien. Marine...
— Ne jure pas ; je te crois bien sans cela. Ea ce cas , reprit Marine , attendons encore un peu avant de partir.
— Long-temps, crois-tu ?
— Je ne pense pas, discrète.
— Et qui te le fais croire ?
— Parce que je demanderai dans un vœu à Notre-Dame-de-Nanterro do t'envoyer au plus tOt ce que tu désires. Elle ne m'a jamais trompée,
-» De tous les moyens auxquels Casimir aurait pu penser pour nater le retour du commaudeur, certes celui de s'adresser a Notre-Dame-de- Nanterre ne lui serait jamais venu à la pensée.
— Tu la prieras avec moi, ce soir, n est-ce pas ?
— Puisque tu le veux, répondit Casimire, je b prierai avec toi pour obtenir une réussite.
C'était encore là une bien étrange déviation au système conseillé, déduit en maximes par le comte de Canilly, la prière d'une nourrice à une gardeuse de troupeaux du village de Nanterre.
Huit jours s'étaient écoulés depuis le demi-aveu de Casimire à sa nourrice ; huit de ces jours au bout desquels l'ennui prend le nom de mélancolie; Tallente, celui de martyre ; l'impatience, celui de désespoir.
Ki lettre de son père , ni lettre du commandeur pendant ces huit jours » et autour d'elle fa calomnie, encoura(;éo par le silence et Timpunité. Exaspérée, Casimire, le neuvième jour, fit venir Marine et lui dit :
— Nous partirons demain matin ; ma résolution est prise, prépare tout pour notre dé()art.
— Tu ne vois donc pas ce que je tiens à la main? répondit Marine.
— Une lettre !
— Deux lettres! deux! s'il te plaît t
Casimire décacheta prcciçitamment l'une de ces deux lettres.
— De mon père! Celle-ci est de mon père : laisse-moi, Marine.
— Oui , ma ûllo s'il y a quelque bonne nouvelle, tu me le diras, n'esi-ce pas?
— Je n'attends ni bonne ni mduvni?e nouvelle, répliqua Casimire avec sang-froid, et redevenue Mlle de Canllly au contact de cette lettre touchée par son père.
Marine se retira.
Casimire lut avec un battement de cœur qui l'étouffait, cette lettre si ardemment désirée.
« Notre couf) a manqué, Mlle de Canilly*
— Que vais-je apprendre? s'écria Casimire.
» A rheure où je vous écris, je suis dans la prison de Toulouse...
Les bras de Casimire fléchirent, son sang s'arrêta ; elle était immobile. Ce ne fut qu'au bout de trois ou quatre minutes de douloureuse extase, que ses mains relevèrent lentement la lettre de son père.
Elle recommença la phrase :
« A l'heure où je vous écris, je suis dans la prison de Toulouse, après
> avoir été ariêlé à Agen que je traversais pour me rendre dans lo
> Béaru, chez M. de Marescreux. Je ne puis guère douter des motifs de
> mou arrestation, quoique je n'aie pas encore subi d'interrogatoire. » Que d'anxiété sur le visage de Casimire t
« Notre conspiration aura été découverte. Comment? jeTignore.La » justico du régent va se venger. L'osera-t-elle? je ne le pense pas. » Croyez, mademoiselle ma fille , aue cette pensée ne se mêle pas eit
> moi à la crainte de me tromper. Je sais les récompenses et les peines
> dues aux actes politiques tels que celui que j'avais entrepris. Conçu » grarement, poursuivi gravement, je devais le voir s'accomplir pour » moi ou contre moi avec la même austérité de conviction.
» Ce n'est pas à la condition de réussir qu'on a le droit de demander » une place dans Thistoire, mais à la seule condition de rester grand et
> honoré, quoi qu'il advienne.
» Il est mal advenu, je n'en resterai pas moins grand, mademoiselle do
> Canillv. Avec la forte quantité d'or que je porte sur moi, il m*a été fa-
> cilo d obtenir de mon gardien la permission d'écrire cette lettre qui
> vous parviendra en Pologne sous le couvert d'une personne amie. Dès
> ces premières lignes , il no m'est pas permis de vous dire eh quels
> termes heureux ou funestes je la conclurai ; car si l'affaire où je suis
> engagé no promet pas d'être longue, vu la célérité des juces dans ces
> sortes de procès, elle peut se compliquer de certains incidens dont ie
> TOUS dois le récit, afin qu'il soit conservé par vous dans nos annales de
> famille.
# Souvenez-vous de tout. Nous sommes éternellement en compte avec 9 la royauté, qui paiera bien si elle paie tard.
s Notez déjà qu'on ma mis dans la prison où fut enfermé, il y a un siè-
> clc, M. de Montmorency, qui avait conspiré (rapprochement étrange),
> non pas comme moi avec un roi pour renverser un duc d'Orléans, » mais avec un duc d'Orléans pour détrôner un roi ou peu s'en faut. » Le duc d'Orléans, son coni|.1ico, le lai>sa parfaitement couper en deux
^ par la hache du bourreau. Coci donne à penser.
300 I^ DKACOS BOITGS.
» D*ailleai8, je ne veux pas de pitié. EsUce qœ les hommes politiques
> en méritent aucune ? Maître de la vie du régent , je n'eusse été en- » vers lui que respectueux ; nous verrons s'il a les mêmes principes que » moi, qui suis d'une même condition que lui. Noble pour nnblo, de » gentilhomme à gentilhomme, qu'il en soit ainsi, je ne désire pas da- 9 vantage.
» De ma lucarne grillée, je remarque loin , bien loin, sur ane place » dont le bruit aUire mon attention , une foule de gens qui toumeot » leurs yeux de ce côté-ci. Sans doute ils viennent d'apprendre le rang » du prisonnier nouvellement amené dans la prison de leur ville. Cette » place, si anim^ en ce moment, est, je crois, un marché. Vovez dans » vos histoires de Louis Xlii si ce n'est pas sur la place du Marché qu'oa
> décapita à Toulouse M. de Montmorency. Je m*étonne de la facilitô » quVl'espnt à trouver des parallèles historiques dans les circonstances
> analogues. Il se souvient sans presque avoir appris. Cela résulte dn » sang, comme la dignité naturelle chez les gentilshommes. Noos som- » mes du sang avec lequel s'écrit lliistoire.
» Mes verroux crient : on vient mo chercher pour paraître devant mes
juges : — Soyez ferme, Mlle de CaniUy I »
Voilà la couronne qu'il voulait poser sur ma tête I Pauvre père!.*. — Il appelle cela des juges!
« Je sors de mon premier interrogatoire. Mes prévisions ne me trom- » paient pas : la conspiration ourdie contre le régent est connue. Je ne » sais pas encore le complice qui Ta révélée. Pour ma mr( , j'ai » cru digne de ne rien nier. J'ai dit les motife de haine auxquels Vai cédé » en me mettant h la tête de cette conjuration, lormée pour le bien de
> la France, pour soutenir l'honneur de nos maisons et défendre la vo- 9 Ion té suprême de Louis XIV.
» Les juges m'ont ensuite engagé à m'expliquer sur les moyens dont » nous nous promettions de iaire usa^e pourarriver à nos fins; j'ai refusé » de répondre. J*ai gardé le même silence quand ils m'ont ordonné do » nommer les personnes liées avec moi dans le but de détrôner le régent. 9 J'ai déjoué leurs subtilités, j'ai souri à leurs menaces, préparé comme » je rétais à en subir les efiets. Mais quels juges on donne aux gentiis- » hommes, qui ne devraient passer devant d'autre tribunal que celui des » pairs du royaume I La noblesse de robe , cette genlilhommerie noire, » jalouse et croassante, mènera avant peu le grand deuil de Taristocra' » tie française. Richelieu l'a armée; elle nous tue. Ce Richelieu !... On » me juge aux flambeaux, dans une chambre ardente, comme si j'étais
> un empoisonneur.
» Voyant l'inutilité de leurs efforts pour m'obliger h parler, les juges » m'ont annoncé que j'allais recevoir la question ordinaire, le premier » degré de la torture. »
— La torture 1 la torture I oh I la torture! Ils vont briser vos membres, mon pèrel
Casimire laissa échapper un épouvantable cri. Elle avait entendu Marine qui accourait; elle étouffa sa douleur, elle se mit dans un coin pour pleurer. Elle cessa sa lecture ; elle n'aurait pu la continuer. Ses larmes répandaient un voile sur sa vue, et le tremblement de ses mains imprv* mait à la lettre un froissement continu.
Quant la crise fut moins forte, elle reprit et elle lut :
« Relevez la tête, Mlle de Canilly ; depuis long-temps la torture est » ennoblie en France ; je ne suis pas le premier gentilhomme qu'elle » aura brisé. Passons sur ces misères. Dans un quart d'heuro donc, on » m'appliquera la question ; et dans cette attente, je vous écris. »
Comme Casimire souffrait à cette lecture qu'elle ne pouvait toujours suspendre
« Si colle fermeté, continuart-ellc à lire, m'abandonnait, vaincu par
LB deâgon bouob. 801
> la douleur, flétrissez-moi hautement dans Totre mémoire et dans celle » do vos enfaDS, si vous en avez un jour. Je vous recommande, pen- » dant le peu de minutes qui me restent encore, avant de passer dans la Ta chambre de la question, do relire avec soin, avec le plus profond re-
> c'jcillcment, les maximes écrites de ma main pour voire mstruction, » transcrivez-les dans votre cœur, gravez-les dans votre mémoire. No* » tre morale n*est pas celle des autres hommes. Nous nous guidons par
> d'autres lumières. Ils vivent quelque temps, leurs noms meurent, les
> nôtres ne meurent jamais, glorieux ou infâmes. Le nôtre est des plus » grands.
» On vient me chercher pour m*appliquer la question. Allons I je reprendrai si j*en ai la force. »
— Voyons vile, mon Dieu ! s'écria Casimire.
« Entre la dernière ligne que je vous ai écrite, mademoiselle de Ca-
> nilljr, et ccUd-ci, qui marque mon retour dans ma prison, il s'est écou-
> lé six heures, une heure prise tout entière par les valets du bourreau, » les cinq autres heures à me remettre de leur ouvrage sur mon pauvre » corps. Après m'avoir couché sur une espèce de lit en fer, ils m'ont » Ué les bras contre le dos avec des cordes très flnes, dures et pénétrao-
> tes comme do l'acier, les pieds sur eux-mêmes, et les cuisses aux bail guettes do fer du lit. Dans cette position, qui me permettait d*étrecom- » me assis, j'avais le buste aussi libre qu'on peut l'avoirquand les jambes
> sont enchaînées. Vous allez voir dans quel but je jouissais do cette de- » nii-Iiberté. Tandis que le médecin a posé son pouce sur l'artère de mon » bras droit, un des servans du bourreau m'a présenté à deux mains une
> mesure en plomb pleine d'eau froide. Encore une fois, ne voulez-vous » rien révéler ? m'a demandé un des trois juges commis pour assister à » la question. »
— il fallait tout avouer, mon père, murmura Casimire.
a Sur ma réponse négative, la mesure en plomb a été inclinée sur ma D bouche, j'ai bu, j'ai du encore , puis j'ai encore bu. Dès la seconde 9 pinte, j'étouffais ; l'eau remontait aans ma gorge. »
— Donnez, mon pèrç, que je boive pour vousl s'écria Casimire nachin3]ement.
« Et pourtant, le médecin ne trouvait pas dans les battemens de mon 1» pouls que je courusse encore du danger. A la troisième pinte, mon » ventre et mon estomac ne formaient qirun seul renflement. »
— Pauvre père !
« Si j*avais pu m'étendre. J'aurais moins souffert ; mais mes juges » n'entendaient pas que je souffrisse moins. Maintenant vous comfveneK » pourquoi ilsavaient laissé libre la moiiié de mon corp6.Après la troisième » pinte, j'ai perdu le sentiment du nombre; je ne comptais plus, quoi- » que sur d'autres points ma volonté n'ait pas vacillé un seul instant. Je » sentais flotter mon cœur sur l'eau que j'avais bue; je me rendais » compte de sa grosseur et de sa lorme, comme si je l'avais tenu dans U
> main.
» Au dernier terme d'absorption, j'ai éprouvé une espèce d'ivresse pa^ » tic*jlière; elle est affreuse, bizarre; ce n'est pas du tout le délire quap-
> porte le vin : mes oreilles ne sifflaient pas, elles criaient comme des 9 oies sauvages. Mon sang refoulé cherchait à sortir, à monter; il s'a-
> massait, il bouillonnait. J'avais une calotte de plomb sur la tête et dis
> milliers de fourmis dans les jambes. Combien ai-je bu de pintes d*eaa » froide, et dans quel état me suis-je trouvé pour que lo médecin ait or-
> donné de susj)endre un instant T je l'ignore. Ce médecin, je ie suppose,
> est un juge. i»
— C'est un bourreau ! flt Casimire, dont le sang , sans qu'elle s*en aperçût, jaillissait de ses lèvres, tant elle les avait mordues de douleur.
« Dans une heure^ lut-elle ensuite, on va encore me venir prendre et
9(K3 LB DBAGON BOUGB.
> Ton me soametlra ^ un autre genre de supplice. Cooragey madeind-
> selle de Can\lly> courage! »
— Où le prendrai- je, mou Dieu! ce courage! dit Casimire, quand c'est mon père qu'on tue.
« Mettons à profit, continua-t-elle à lire, un temps si précieux^ made- Tn moiselle de Canilly.
9 Vous vous marierez; que tos cnfans ne se mésallient jamais. Si toos » avez deux fils, faites-en un militaire, l'aîné si c'est possible ; que Tao- » tre soit un homme d*état, pour qu'ils continuent tous deux, par Pépée » et par la plume, les prétentions do leur famille. Dans une famille oà *» il n'y a ni une plume ni une épée, il n*y a rien. Si, cependant. Tua » des deux frères s^anoonçait avec un extraordinaire espnt d'intrigue, » faites-le prôtre.
» Les forces me manquent pour me rendre de nouveau dans la cham- » bre de la question ; deux hommes viennent me prendre, chacun sous » un bras, et m'emmènent. Ces pauvres diables pleureol à chaudes lar- . 9 mes : ce sont deux novices, je présume. »
Cette fermeté si belle, si soutenue, si rare de M. de Canilly, Gnit paç prendre des proportions tellement héroïques dans Tesprit de sa fUle,9ue Casimire fut partagée entre Tadmiration et la pitié. Elle vint parfois à oublier pendant cette lecture, malgré ses étouffcmens et ses larmes, eu*elle lisait Thistoire de son père et non cqlle de Calon ou do Socrate. C'était bien là, en effet, le Caton de l'intrigue et le Socrate de la politique ténébreuse créée par Machiavel et Richelieu.
~ « Je suis quitte de la seconde épreuve ! elle a été laborieuse. Ces gens- » là possèdent Tart d'appliquer ta souffrance à un degré supérieur. Je » m'en étonne. La moitié de mon corps n'est plus rien. lieureiisemeat » c'est la moitié qui ne pense pas. Ils m'ont enfermé les jambes entre » trois planches de fer : une sous les pieds, une de chaque culé des jam-
> bes, et, à l'aide de deux vis agissant sous une clef, ils me les oni peu » à peu lentement serrées, et avec une telle habileté que les juges pou- » vaicnt me demander sans crainle de me voir évanouir ou passer tout à
> fait, si je relusais toujours de nommer mes -complices. Les grince- » mens de mes os brisés leur ont répondu. »
Casimire tomba sur ses genoux comme si les bourreaux do son père l'eussent frappée aussi.
« Le médecin, ils appelaient cela un médecin! leur assurait silencieu- » sèment du regard qu'tm pouvait toujours approcher les planches de fer.
» Bientôt je n'ai plus eu le sentiment de mes jambes que par une dou- » leur horrible et confuse, et par le cla-olemcnt de mon sang dans la » boîte de fer. Enfin, ils ont meurtri mes 'chairs, froissé n.os nerfs, cassé » mes os, cela sans m'arracher un cri. Je cuis tombé en faiblesse, mais » je n'ai pas crié, non ! je n'ai pas crié I
» Votre père, mademoiselle de Canilly, revient de son évanouissement » pour vous dire encore avant d'expirer, si la mort doit être plus forte » que lui à la dernière épreuve :
» De voiler d'un crepc noir les armes de notre maison de Canilly jus- » qu'à ce que vos fils m'aient vengé;
» De mettre le plus d'adresse et de patience possible pour satifaire a la » nécessité de cette vengeance. Et pour cela :
» Reparaître à la cour du régent, si les circonstances l'exigent, feindre » d'avoir tout oublié ;
» Laisser passer uiio génrralion, deux générations, si cet apparent ou- » bli est nécessaire, léguant le mot d'ordre de race en race, pourvu qu'un ji descendant des Canilly ait raison d'un des descendansde notre ennemi»
» Une troisième fois, les valets du tourmcnteur m'emportent dans » leurs bras : la question du feu m'attend. Cachez donc vos larmeSi nut- » demoiselle do Canilly, puisque je ne pleure pas, moi I »
— Âh t c'est pour moi qu*il éprouve ce supplice, pour m'avoir une fatale couronne à mettre sur la tctc ! Je ne Tai pas assez retenu, pas assez cmpôclié, je ne lui ai pas crié assez fort : « Non, je ne yeux pas, mon père, restez I
La lettre, toute souillée de sang et de larmes, torturée comme celui qui Tavait écrite, s'étala de nouveau :
<K Allons I je suis encore en vie, mais je n'ai plus la faculté do me ser- » TÎr de mes mains, on me les a brûlées ; on les a tenues enfermées
> dans une espèce de four ^ue Ton a chauffé par degré, toujours en préy> senco du médecin charge de constater les forces de ma vitalité ; on les
> avait fait passer par deux trous qu'on a rétrécis ensuite: si malgré moi 9 je voulais retirer mes bras, impossible, ils étaient étranglés par le » haut ; partout où mes mains erraient dans ce four, une chaleur bouil-
> lonnanto fondait mes chairs et en détachait les ongles ; mes os tomiB baient ensuite. Le juge m'a dit : — Puisque vous vous obstinez à no » rien révéler, nous allons vous mettre en présence de vos propres aveux, » de témoignages écrits de votre main. Devinez-vous ce qu'ils m'ont lu » alors? la lettre que je vous écrivais de Paris, celle où je vous annon- » çaisle début favorable de notre affaire, mon départ pour le Boam, iixo
> au lendemain, et le succès qui ne pouvait nous faillir. Vous n'avez » donc pas reçu cette lettre? »
Casimire chercha a se souvenir.
— Mais oui 1 je l'ai reçue, dit-elle.
a Qui la leur a livrée? M. de Marescreux! Il me soupçonnait, le croi-
> riez-vous? Il m'espionnait; il avait corrompu un employé de la poste, )> et la lettre écrite pour vous lui acte livrée. Dans cette lettre, il a pu
> apprendre que mon projet était de mettre un frein h son ambition, si
> jamais il tentait de la tourner contre moi; il se sera cru abusé, tromy> pé, trahi, et il aura tout dévoilé pour se venger do moi. — Eh bien ! y» m'a ensuite demandé le juge, qu'en dites- vous, monsieur de CaniUy? » — Rien, ai- je répondu. — Cette lettre est vraie. Quelle récompense
> a-t-on accordée a M. do Marescreux? ai-je encore demandé. — Lui et
> son fils ont été décapités sur la place publique de Pau, a répondu le » juge.
» Quoi ! on n'a pas vu un motif de ffrâce dans leur révélation ? — Los
> imbéciles! n'ai-je pu m'empôcher de m'écrier; il y a des gens sidé- » pravés qu'ils n'ont pas mCme la bêtise de la clémence.
» Fatigues do m'inftiger une inutile torture, no sachant plus de quel
> supplice inquiéter mon corps, dont chaque articulation a eié disloquée >» par le fer, dont chaque place a été noircie par le feu, les juj^es se dis- » posent à prononcer ma sentence. Comme si le châtiment qu'ils mepré- » parent ajoutera une douleur de plus aux douleurs qu'ils m ont fait souf- » irir ! Jo les attends duti cœur ferme. Us sont rassemblés. Probablo-
> ment leur orrCt ^era rendu avant le jour, quoique la nuit touche à sa » fin.
)» Jo mets a profil ce court intervallo pour vous donner les derniers » conseils que ma pantlo éteinte peut dicter, car mes mains, mademoi- » selle do Canilly, no remplissent plus leur ofQce. Je n'ai plus de mains.
> Le gardien, dont j'ai acheté la discrétion, écrit sous ma dictée les avis » qu 3 je vous adresse do mon lit do torture ; il recueille mon dernier » soufllo, ma dernicro lueur d'intelligence. Je le savais depuis long- » temps: la volonté, c*cst la vie. D'autres seraient morts depuis ma pcej » mière torture. J'ai voulu vivre, jo vis.
r> Libre de votre main par la mort du (Us aîné do M. de Marescreux,
> faites choix du mari qui conviendra le mieux à votre naissance et à vo-
> Iru lortunc.
» Mariée, ne vous laissez pas dominer par votre mari, car si voustoiis » conduisez d'après lcsleç>ns dont j'ai extrait pour vous la lumincuoo
» sagesse, il vous appartient d'être la gardienne de l'honneur de la mai- » son, son guide dans les affaires, son chef réel, sa reine.
» Aimez votre mari si vous le pouvez, respectez-le pour !• tfhndef 3» mais ne le laissez jamais lire dans votre pensée ou dans votre cœur.
» Que votre ÛLs aîné, si le hasard vous en envoie un, soit toujours se- D crètement dans vos intérêts contre votre mari ; par là, s'il arnvait que » celui-ci voulût agir en maître, en roi, enfin, vous auriez élevé dans » votre fils une aristocratie salutaire contre lui.
» N'ayez pas beaucoup d'enfans.
» Dans toute famille où il y a beaucoup d'enfons, il s*en trouve près- » que toujours un pour la d^honorer.
» On entre encore dans mon cachot ; on se dispose à m'emmener de- 9 vaut les juges qui vont enfin rendre leur arrêt. Je n'ai plus qu'une vé- 9 rite à vous dire : Dieu, c'est le succès en toutes dioses ; qu'un ordre à » vous donner : vengez-moi de mes ennemis, et jamais de prdonl Adieu, » mademoiselle, rappelez-vous moins que vous êtes ma fille que made- 9 moiselle de Canilly.
» Comte de Cahillt. »
Sur quel horrible incident s'arrêtait Casimire, apiès avoir payé si dier le triste privilège de savoir en détail ce qu'était devenu son père : la lettre de M. de Canilly finissait là, à quelques pas du siéffe de ses juges. Le reste, c'était l'infini pour l'imagination de sa fille. Qui lui dirait le reste, comment saurait-elle la dernière scène de ce drame si cruellement analysé par le principal personnage lui-même ? A œ moment, Casimire porta les yeux sur la lettre qui accompagnait celle de sou père; elle la décacheté, la lit aussitôt. Ce mouvement nerveux ne la trompa p£^. Cette lettre était probablement écrite par une personne liéede corn» phdté avec lo comte de Canilly, présente aux débats du procès criminel, et témoin des circonstances qui suivirent la sentence portée par le pariement de Toulouse. Elle n'était pas signée, et l'écriture en paraissait déguisée. Elle disait :
« Mademoiselle ,
» Accusé d*avoir cherché à renverser lo régent pour mettre à sa place » le roi d'Espagne, Philippe V, M. le comte de Canilly, votre père, vient » d'être condamné, après avoir subi trois fois la question, à avoir la tèU> » tranchée sur la place du marché, h Toulouse. »
— Mon Dieu I s'écria Casimire, qui eut encore ce cri après tant de cris. Elle n'eut pas la force d'en dire davantage. Elle tomba par terre : la chute fut si prompte, si violente, qu'elle empêcha Casimire de s'évanouir-
La réaction fut immédiate. Elle se releva tout étourdie, ne sachant plus si elle était vivante, si elle était morte, et, pour augmenter son trouble, entendant frapper à la porte de sa chambre.
— C'est moi I c'est moi ! disait eu effet la voix de Marine; ouvre donc, petite ! voilà cinq minutes que je cogne.
— Je vais ouvrir, attends... Reviens! Pas dans ce moment!
— J'ai quelque chose do bon à t'apprendre. Ouvre vite, vite!
Au lieu de répondre à Marine, Casimire, les veux hagards, sourde à tout bruit, se hâte de continuer la lecture de la fatale lettre anonyme qu'elle tenait h la main.
Collée contre le mur afin de se soutenir, la poitrine haletante, elle lut ces mots:
« Cette sentence n'a pas abattu le courage déjà si éprouvé de M. de » Canilly ; il a laissé voir sur son visage , seule partie de son corps y> qu'on n'eût pas mutilée, l'expression de la plus protonde indifférence. » Aucun article de cette affreuse sentence n a pu altérer la majesté de » ce crime héroïque. La voici telle qu'elle a ©té prononcée à la lueur » des flambeaux , dont la clarté rougeâtre faiblissait deyant le jour qui » commençait à paraître :
LE DnAGON ROUGE. 303
«Condamne, pour crime de haute trahison , Maximilien, comte do Canillv, âgé de cinquante-quatre ans , à avoir La tôto tranchée par la main du bourreau, sur la place du Marché.
> Le condamné sera conduit dans une heure au supplice, un voile noir sur la tête. »
— Casimire ! Casimire ! mais onvro-moi donc, mon enfant, criait Marine; j'ai une bonne nouvelle à t'apprendrc. Ouvre-moi donc! Pourquoi me laisser ainsi à la porte ?
a Du haut de l*échafaud, le bourreau proclamera h haute voix que la famille Canilly est déchue de tous droits, honneurs et pnviléges, et rayée du livre de la noblesse du royaume.
»Le bourreau donnera un soufflet au comte de Canilly, en signe de dégrada tien.
» Tous les biens dudit comte sont confisqués au profit de Tctat.
x II plaira au régent de France de prononcer Tciil contre les membres de la famille de Canilly. »
— Ma fille, criait de plus en plus fort Marine, en secouant la porte, mais pourquoi ne m'ouvres-lu pas? Es-tu morte? Je t'ai dit que j*avais h l'apprendre des choses qui te feront bien coûtente. Au nom du ciel ! réponds-moi, ouvre-moi; mais ouvre-moi! je no suis pas seule*
Casimire lisait toujours; elle lisait ceci :
« Une heure après ce que vous venez de lire, le comte de Canilly. votre père, a été porté par quatre hommes sur Téchafaud, dressé au milieu de la place au Marché, où étaient rassemblés tous les habitans, avides de toir les débris encore animés de cet homme si ferme, si énergique pendant son procès »
Marine, effrayée de ce silence, ne cessait d*agiter la porto, d'q)peler et de crier.
a Sur réchafaud môme, à la vue de trente mille personnes, Ui où lo courage abandonne les plus résolus, votre père, pjar un effort dont lui seul était capable, s*eàt soulevé sur ses jambes brisées et déformées, et de ses deux mains brûlées, horrible et magnifique chose! il a soulevé le voile nciv jeté sur sa tête. Le peuple a tu ali)r3 son visage dont la couleur n'était plus de ce monde, et une voix est sortie de sa bouche qui a crié : Ma file me vengera!
Secouée avec une violence désespérée par Marine, la porte ne résisUit presque plus.
« Le bourreau n'a pas osé souffleter ce sublime cadavre.
» On n'a plus entendu qu'un coup de hache.
» CéUit uni. » '
— Je n'ai plus de père ! s'écria Casimire, plus rien! Faites-moi monrir, mon Dieu ! faites-moi mourir.
La porto céda h la fin.
Casimire était dans les bras du commandeur.
Elle resta long-temps ainsi h demi morte sur la poitrine de celui qu'elle n'espérait pas revoir en un pareil moment, et qul^lle ne reconnut pas en tombant dans ses bras. Elle n'avait qu'une perception confuse des paroles dites h ses oreilles. C'était un murmure dans l'ombre. Ses roams jetées avec abandon sur les épaules du commandeur, et errantes comme dans le sommeil, se détachaient sur le bleu sombre de l'habit, aussi blanches que si elles eussent été gantées pour le bal. Sur son front couvert d'ombre et de tristesse, s'étaient posées les lèvres du jeune commandeur de Courtcriay qui, on lo voyait, à la consternation de ses traits, semblait embrasser les restes d'une sœur chérie, qu'il avait pensé trouver au retour, riche de santé et de jeunesse.
Casimire était maintenant accablée de toute l'énergie dont elle s'était montrée forte pendant le terrible récit de l'agonie de son père. Ses piedr^ n'opoosaient oas de résistance au poids de son joli corps; ils oc portaient
S06 LE DEAGOM ROCGK.
pas à terre ; ils flottaient sous sa rcbe do soie verto aux raies blanches. Un voyait seulement qu'elle vivait encore aui ondulations qu'imprimait son souffle h la cravate du commandeur, d(.mt les bouts brodés effleuraient son visage. Une larme s'était arrêtée dans le coin do son œil, comme une goutte de rosée sur le calice d'une fleur brisée avant le lever du soleil. Derrière ses lèvres à demi fermées, on apercevait la rangée pure de ses dents , et celte disposition de sa bouche donnait à ses traits ce canickTC do mort si louciiant chez les jeunes filles qui partent de ce monde ovant le temps, et auxquelles il reste encore quelque chose de doux à dire. Tableau triste h mourir, icndre à briser le cœur I
Marine faisait inutilement respirer des sels h Casimire , en criant par touio la chambre qu'elle était morîe; et le commandeur penchait sur ce visage insensible , son visage devenu brun , martial , aux fatigues de la guerre. 11 n'osaii pas décroiser ses bras , de peur de voir s'évanouir cet rtre faible qui paraissait no plus tenir à la vie que par cette étreinte. Vainement le commandeur prononçait leurs deux noms , le silence de pierre et Tanéantissement de Casimire persistaient.
Ne sachant plus a quel moyen avoir îcccurs pour rendre le sentiment à Casimire , Marine décroche le béniiicr en cristal placé près du lit de Casimire, et le vide sur son front. La fraîcheur de Teau la surprend ; elle remue aussitôt les lèvres , elle soupire , elle rouvre les yeux , ses yeux qui rencontrent ceux du commandeur. Elle est souvée. Après avoir regardé autour d'elle , Casimire se dégagea avec pudeur , laissant glisser doucement ses bras le long do son corps ; sa main en dcsccodant rencontra la main du commandeur qui n'osait pas encore l'abandoDùer. Casimire lui dit :
— C'est vous, monsieur le commandeur!
— Bonne Vierge de Nanlerrc I s'écria Marine en tombant h ses genoux, je t'ai promis un cierge, je te donnerai le flambeau.
Respectant la douleur do Casimire , le commandeur s'abstint pendant quelques jours de toute visite. 11 connaissait la cause de cette douleur , ainsi que toute l'Europe entière , instruite par les gazettes de la œnjuralion du comte do Canilly (conjuration a laquelle le duc de Ccllamare a donné son nom), et du châtiment qu'il avait subi h Toulouse, sa torture, sa dégradation, la confiscation de ses biens» sa mort sur Téchafaud. Il gémissait moins sur la triste lin du comte, caractère admirable k ses yeux cependant par l'austéiité et l'audace, que sur le sort de Casimire , marquée désormais à l'empreinte d'une renommée historique , sceau indélébile , presque toujours fatal , Casimire non seulement orpheline , mais piivéc tout h coup de fortune , do pairie , réduite, dans la révolution do quelques heures, h la misère et à Texil.
Le commandeur do Courtenay s'était enfermé chez lui en attendant d'otre rappelé par Casimire ; indifférent à tout ce qui n'était pas elle et lo marquis de Courtenay dont la conduite inexplicable lui donnait élrangemeni à penser.
Dès son arrivée à Varsovie, et même avant do se montrer chez mademoiselle de Canilly, le commandeur s'était présenté à l'hutel du marquis do Courtenay, son frère, uù on lui avait dit quo son frère ne le recevrait pas. Croyant que cette défense était motivée par quelque raison légitima, et limitée d'ailleurs à la durée do quelques heures, le commandeur n'insista pas, il se relira. Mais s'étant présenté do nouveau, le soir, à la porte do l'hôtel de son frère, il rtncx)ntra lo même obstacle, il reçut la même réponse ; vainement il dit qu'il était le frère du marquis, qu il n'y avait pas do consigne inviolable pour lui, il fut réduit à annoncer à son frère, dans une lettre, son retour à Varsovie ; sans oublier de lui marquer, en termes respectueux, la surprise où il était de so voir si difficilement admis auprès de lui.
La lettre du commandeur resta sans réponse, trois autres lettres n'eu-
rent |mi9 an meilleur sort. Le mystère de co silence Tanrait beaucoup plus inquiété encore, si les malheurs personnels de Casimire de CaniUy^ et la douleur que lui avait causé son frère le marquis, en lui annonçant son mariag;e avec elle, n'eussent absorbé toutes les facultés de son esprit. D*ailleurs, il supposa que son frère, ayant connu plus tard, ce qui n*était
Sas impossible, combien il aimait, lui aussi, Casimire, et honteux alors 'avoir chanté avec tant de fanfares sa joie d'épouser mademoiselle de Canilly, et plus honteux encore d'avoir appelé un frère de l'armée pK)ur le rendre témoin de cette joie, s'était repenti de l'avoir ainsi humilié. Dominé par co meilleur sentiment, il no voulait sans doute pas que son irère vînt lui reprocher d'avoir si insolemment afûché son bonheur. Rica n'était plus spécieux que ce prétexte généreusement prêté par le commandeur à la justification de son invisible frère.
Il ne l'avait pas encore vu lorsque Casimire le pria de passer chez elle; c'était pourtant le dixième jour de son arrivée à Varsovie. Le commandeur , qui n'attendait que cet ordre , se rendit aussitôt chez Mile de Canilly.
— Ma lettre vous est donc parvenue? demanda d'abord Casimire d'uno voix timide, après avoir fait asseoir le commandeur à côté d'elle.
— Elle a été un ordre pour moi, je suis venu. Vous ne pouviez douter de mon obéissance.
— Je vous en remercie, monsieur, reprit Casimire, dont le visage portait les marques de la longue affliction où l'avait jetée la mort si lamcn* table et si tragique de son père. Je ne pensais pas, en vous écrivant cetto lettre, que vous viendriez si à propos essayer de me consoler d'une perto^ cruelle , irréparable. Un motif moiuç grave m'avait fait vous écrire , co mot si impératif...
— Oh 1 sans doute bien moins grave , interrompit le commandeur appuyant avec une intention pénible sur cette restriction de Casimire. Pourtant ce seul mot m'a sufû pour quitter l'armée et me idire traverser des provinces ennemies.
— Des provinces ennemies! s'écria Casimire.
— Elles offraient moins de danger pour moi que les provinces de l'empire, où mon signalement m'avait déjà devancé.
— On vous poursuivait donc ?
— Comme aéscrteur. J'ai déserté pour me rendre à vos ordres.
— Et c'est pour moi...
— Ma carrière est fermée, se hâta de reprendre le jeune commandeur de CouTlenay. Inscrit aux rdles de l'armée comme déserteur, je n'y rentrerais pas sans passer par un jugement, et vous savez si la discipline allemande est sévère.
— Est-il bien vrai? Quel sacrifice, monsieur le commandeur!
— J'ai hésité, je l'avoue; il y a eu combat en moi, mais vous l'avez emporté. Je vous ai mise au dessus de la gloire, de l'honneur môme ; et, pendant la nuit, j'ai abandonné, comme un transfuge, comme un traître, une armée à laquelle je n'avais encoro rendu, pour un loyal accueil, que quelques heures de danger.
La voix du commandeur s'éteiçnit au souvenir d'une iauto dont il no pouvait s'empêcher de rougir, même en présence de celle qui la lui avait fait commettre.
C'est à ce moment que Casimire, si habile, comme on Ta Tue, à établir des calculs pour savoir s'il lui convenait mieux d'être douce que sévère avec le commandeur, et qui avait uni par lui ordonner de quitter brusquement Farmée, calculs infinis d'amour-propro, ruses exagérées» craintes mises en balance avec le désir, vit enfin ce qu'elle n'avait pas même soupçonné, qu'elle avait brisé à jamais l'existence militaire da commandeur, compromis son honneur et fermé son avenir; cela sur un mot; sur ce mot : revenes l
906 us DRAGON ROUGE.
€e Toile soudainement déchiré par b main du commandeur lui décou* Trait un de ces tristes horizons d'erreurs au centre desquels* disaple aveugle de son père, elle avait emprisonné sa raison et affaibli les grâces naturelles de son caractère. Elle était devenue silencieuse comme le commandeur, qui, rompant le premier l'embarras d'une situation aussi fausse, juidil:
— Je n'aurais pas donné dans mes souvenirs la moindre fdaco à cette action s'il avait pu entrer dans vos vœux gue je la lisse. Du moment oà elle n'a pu convenir qu'à moi, il me devient permis do me la rappeler pour regretter sincèrement de n'avoir ps mieux compris que ce qu extge une femme n'est pas toujours ce qu^elle désire.
-— Que diies-vous, monsieur le commandeur ?
— Ne me coroprendriez-vous pas ? nu m'épargneres-vous pas la donleur d'une explication plus claire ?
— Vous vous plaignez, c'est ce que je comprends. -T Je me blâme, je ne me plains pas, mademoiselle.
— > Do quoi vous blâmeriez- vous ? Je sais que je ne mérite pas le dé- TOÛment chevaleresque dont vous venez de faire preuve, j'avais môme prévu que vous pourriez un jour vous en faire une arme contre moi ; mais je pensais aussi que la meilleure manière de me punir pour avoir exigé de vous ce dévoûment, c'était do nupas le montrer, de brûler tout simplement ma lettre. Vous ne l'auriez jamais reçue. Il est bien tard, ajouta-t-elle, pour vous plaindre d'avoir eu cette faiblesse pour moL
— Je ne me plains, en ce moment, dit le commandeur, puisque tous Teniez voir une plainte dans mes paroles, que de ne pas avoir été toé par les sentinelles qui ont tiré sur moi lorsque je francoiisais, en déserteur, les dernières lignes du camp. Je ne recevrais pas aujourd'hui des reproches là où j'espérais rencontrer de la pitié, au moins de la pitié, répéta le commandeur, en présentant à Casimire, d'une main tremblante, le mouchoir brodé qu'elle lui avait permis d'emporter le jour des derniers adieux. Il foulait ce mouchoir de manière à cacher les traces de sang dont il était marqueté.
Casimire tendit à regret la main pour recevoir le tissu ensanglanté.
— Vous avez été blessé, monsieur, dit-elle d'une voix toudunte. Ah I je n'en savais rien...
— Prenez I qu'importe, murmura le commandeur.
— Mais il est à vous, monsieur, il est à vous. Je ne reprends plus ce que j'ai une fois donné.
— Casimire! les larmes auraient dû en effacer le sang ; mais les larmes sècheni toujours plus vite, ajouta-t-il d'un accent mêlé d'irooie et de douleur.
Vous me cachez quelque chose, monsieur, dit-elle; assurément vous me cachez quelque chose; et c'est mal. Ma pauvre tête est Caible. Ayez pitié du désordre que vous aurez peut-ôtre remarqué dans mes idé^, du trouble de mes paroles. Je vous ai offensé ? Qu'ai-je dit t qu'ai-je fait ? Songez, monsieur le commandeur, continna-t>elle avec une modestie attendrissante, que je ne suis plus mademoiselle de Canilly, la fille keureuse et enviée ; je suis la fille d'un criminel d'état, décapité à Toulouse; je suis exilée, je suis pauvre, je n'ai que Dieu au ciel, et vous sur la terre. Est-ce pour cela que vous n'avez plus d'indulgence?
Le commandeur se leva ; deux ruisseaux do larmes sillonnaient ses joues ; il frémissait.
— Ne parlez pas oinsi ; ne parlez pas ainsi I vous me faites mourir. Moi, vouloir vous abaisser ; moi, vous rappeler votre infortune, vous la reprocher I Mais que parlez-vous tant d'infortune? Votre malheur est grand, sans doute, il est immense, la perle d'un père! Mais ce malheur n'a rien qui déshonore la fille d'un gentilhomme.
— N'est-ce pas, monsieur? dit Casin^.irc dont la main se posa , toute
LE DRAG \i ROOOa» 309
flere et snperbe de ligne, sur le bras du commandear, ce bras qui s'était porté inTolontairement à son épée, comme pour indiquer de quelle ma* nière il saurait soutenir, au besoin, ce que sa bouche avait avancé.
— Mais comment, reprit le commandeur , craindricz-vous les suites funestes qu'entraîne toujours la perte de la fortune? comment enfin craindriez-vous les atteintes de la misère , vous sur le point de devenir la femme d'un des plus riches gentilshommes de France?
— Moi , la femme d'un des plus riches gentilshommes de France T Moit
— Puis-je en douter?
— Âhl tout m'est expliqué maintenant , toutes vos paroles obscures « inintelligibles d'abord :tous ces reproches détournés; mais l'on vous a trompé, affreusement trompé, monsieur le commandeur.
-— Cette lettre! s'écria le commandeur, en tirant son portefeuille, cette lettre, répéta-t-il en cherchant une lettre, et la livrant a Gasimire, cette lettre qui m'a été remise pendant que j'étais en route, pendant ^ue j'accourais vers vous heureux à la pensée de vous crier de loin, dès que Je vous apercevrais : Vous m'avez dit , revenez! me voilà. ^ Cette lettre , lisez-la.
C^imire tenait dans ses mains étonnées la lettre écrite au commandeur par le marquis de Courtcnay , lorsque celui-ci croyait être sur lo point de voir se conclure son mariage avec Mlle de Canilly.
Un sourire de tristesse erra sur les lèvres de Casimire tout le temps qu*elle lut la lettre du marquis. Quand elle eut achevé de la lire, elle la rendit au commandeur, en lui disant :
— Ecoutez -moi.
Autant il s'était amoncelé de nuages plombés sur le front du commandeur , autant il s'était amassé d'amertume sur ses lèvres avant que le hasard eût enfin apporté sa lumière dans les ténèbres étouffantes de cette explication, autant il s*éleva graduellement du calme, de la sérénité, de la joie sur le visage du commandeur, à mesure que Casimire lui confia, avec cette éloquence de la femme écoutée, par quelles bizarres espérances son frère, le marquis, était parvenu a s'imaginer qu'il serait prochainement uni h elle par le mariage. Heureuse de se justifier , elle poussa ce bonheur jusqu'à la plus complète franchise, avouant sans réticence les foutes do légèreté où elle était tombée ello-mOme, afin de ne pas laisser voir qu'elle aimait un autre homme que lo marquis.
L*indul^ence coulait du coeur et des lèvres du commandeur; il était aimé do Casimire, tout ce qu'elle avait fait de faux et de blâmable se colo* rait à ses yeux des teintes radieuses do l'amour. Et quand , pour mériter cet amour , lui , homme exact dans ses actions , avait déserté son poste , méconnu ses devoirs de soldat , pouvait-il , armé d'uno morale a deux tranchans ; frapper la conduite d uno femme , d'une jeune fille qui avait un peu dévié sur la ligne d'une trop rigoureuse justice par amour pour lui 7 Et puis son frère, le marquis de Courlenay, avait^il éprouvé réellement de Tamour pour Casimire ? son caprice d'un jour aevait-il ùtio tant respecté qu'une femme qui ne l'aimait pas se sacrifiât à lui? On jetterait un autre joujou à cet enfant frivole, et le joigou qu'on lui enlèverait serait oublie.
— Mon amie I dit le commandeur,— ce dernier type de l'amour de notre Age, cet adorable modèle de la passion grande et dévouée , celle qui faisait aller aux croisades , à b mort , au ciel , grande et belle par là comme la religion , — mon amie, je crois, dit-il en s'inclinant sur Casimire, en lui prenant chastement la main, qu'on ne s'est jamais aimé ainsi.
Admirable naïveté que se répètent les amans de toutes les époques, comme les mots de passe de la grande Cranc-maconnerie do l'amour. Le bonheur de Casimire conservait dans sa plénitude toute la sombre
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£1 respectucuso tristesse du deuil étalé sur ses habits, écrit sur son visage. Une ligne noire encadrait ce tableau de bonheur, ce paysage de joie qui commençait à poindre dans le fond de ses yeux. Cela était consolant, juals sans gaîté, sans éclat. Dieu, le monde et son père, ces trois choses sacrées et sévères n'auraient pas blâmé cet amour qui venait s*ass6oir sur une robe de deueil et y effeuiller doucement des roses. Les amours accoudés et sérieux font bien aux angles d*un tombeau. Et puis elles sont si voisines, les deux sources de toutes nos larmes ; celle qui coule quand on souffre, et celle qui coule quand on a cessé de souffrir, qu'il n'y a que les gens qui n'en répandent point qui ont le droit de se plaindre de voir se confondre leurs eaux.
— Je verrai, mon frère, je le verrai, dit le commandeur en se levant. J'espère le convaincre. Il saura de combien d'années mon amour pour TOUS avait précédé le sien, lo sien né d'une fantaisie qu'une autre fantaisie effacera. Si quelqu'un a lo pouvoir de le ramener a voir raisonnablement les choses, c'est moi; et croyez, ajouta-t-il en souriant, que j'ai trop dlntérét à défendre ma cause pour la perdre.
Le commandeur s'arrêta h la porte pour envoyer à Casimire un de ces sourires d'adieu qu on ne retrouve pas aux secondes amours, ni pout-étie deux lois dans la vie; ineffable comme la première aurore du paradis terrestre.
Comme la porte s'ouvrait enfin devant les pas du commandeur, Marine l'arrêta.
— Tu vas m'embrasser , mon compère , lui dit Marine : on no passe pas comme ça.
— De toute mon ûmo ! ma bonne Marine. Le commandeur sortit ensuite.
Casimire rougit comme si elle avait été elle-même embrassée. Marine vint vers elle, mit un doigt sur la joue de Casimire, à l'endroit de la rougeur, et elle lui dit : — J'en étais sûre I
— Petite sotte! lui dit-elle, môme de ta nourricel
En cherchant de tous côtés des moyens pour s'introduire auprès do son frère, dont la porte lui était toujours interdite, le commandeur finit par apprendre dans lo monde les bruits qui couraient sur cetto étrange séquestration. Il s'en indigna; il essaya de les repousser, mais la calomnie avait pris ses habitudes, et elle n'y renonça pas facilement.
Les plus sages lui conseillèrent d'opposer lo silence au mensonge, d'attendre tout du temps ; si les autres n'osèrent plus attaquer devant lui la réputation de Mlle do Canilly, ils n'en continuèrent pas moins à la ruiner dans l'ombre. Mais tous ceux qui parlaient au commandeur de Mlle do Canilly n'omettaient jamais, soit qu'ils fussent pour elle ou contre elle, do s'étonner do la détermination du marquis deCourtenay , fondée assurément sur quelque motif grave. Pourquoi, au moment d'épouser Mlle de Canilly, répétaient-ils sans cesse, — Mlle de Canilly, dont ils avaient jemaraue les attentions affectueuses pour le marquis de Courtenay, — avait-il rompu toutes relations avec elle, s'en était-il éloigné du jour au lendemain ? EnOn, pourquoi s'était-il caché do désespoir au fond de son hôtel? Cette objection, si forte en elle-même, la plus forte de toutes, était la plus facile à résoudre pour le commandeur.
Mais comment dire à chacun que Casimire, loin d'avoir mérité lo dédain du marquis, avait tout simplement refusé de devenir sa femme, parce qu'elle en aimait un autre, parce que cet autre c'était lui, lo commandeur ? Après une pareille réponse venue si tard, no l'accuseraii-on pas de pousser là génerosiié jusqu'à se donner un riaiculo pour couvrir un tort, manteau souvent léger quand la tempête do la calomnie est en train do souffler, ou d'avoir été do complicité avec Casimire, dans lo but do rendre viclimo d'une alroco Icuffonncrio un jeune homme adoré do
LE DAAGON EOOGE. 31 i
l^aristocratie pçloDaisc, un frère enfin, un frère aîné qu'il avait affecté jusqu'alors d aimer et de vénérer comme le chef de la famille?
Et puis, se disait-il encore, parvient-on jamais à convaincre d'erreur ceux qui ont besoin de mensonge comme ils ont besoin de glace en été pour noire froid? Pourquoi consentiraient-ils à se laisser dépouiller d*ua plaisir, d'un passe-temps délicieux, reste d'antropophagie qui a persisté au milieu de nos goûts civilisés.
II pensa bien aussi à quitter Varsovie et à se retirer, avec Casimire, dans quelque province obscure de l'Allemagne. Mais, s'objecta-t-il aussitôt, il arrivera, si je mets en pratique ce moyen, bou au premier coup-d'œil , qu'on dira dans le monde que j'ai entraîné Casimire parce qu'il m'a été plus facile do la faire disparaître que de la défendre avec succès. Et le commandeur tournait sa pensée d'un autre côté. Comme tout le monde, il méprisait la calomnie ; mais, comme tout le monde, il n'avait nas la force de la laisser se dévorer elle-même. S'il fut jamais permis a quelqu'un de prolonger l'abus dii monologue, c'était bien à lui, chargé de l'existence si menacée et de l'honneur si compromis de la femme qu'il aimait, d'une jeune fille, privée en un jour de son père, de ses biens, et déchirée par toutes les hyènes des salons, autrement cruelles que celles du désert, qui, du moins, vous dévorent en une fois.
— Il n'est qu'un moyen de la sauver, se dit-il, c'est de hAter le moment de mon mariage avec elle. Je le ferai annoncer tout de suite , demain s'il se peat, et il aura lieu à l'expiration de son deuil. Je laisserai dire ou'elle a trompé l'espoir de mon frère, et que je m'expose à mon tour a être trompé par elle en l'épousant. Mais tout cela, s'mterrompitil, n'est possible qu^après avoir vu mon frère, et comment le voir? comment?
Le moyen de voir le marquis de Gourtenay fut enfin trouvé le soir même par le commandeur, qui remit au lendemain pour en faire usage.
Le lendemain, à dix heures du matin, une voiture s'arrêtait à lanorte du marquis de Courtenay, et il en descendait le commandeur et AlUe de CanUly.
— Allez annoncer àfkl. le marquis, dit le commandeur au premier valet de pied qui se présenta sous le vestibule pour les cftnpêcner d'aller plus lom, que Mlle de Canilly désire le voir.
A ce nom, le valet n'osa protester de sa consigne, quoiqu'il ne lui eût pas été dit d'établir des exceptions; il salua et courut prendre ses instructions auprès du marquis.
Un temps assez long s'écoula avant qu'il no revînt. Enfin , il reparut pour donner raison aux prévisions du commandeur. Le marquis consentait à recevoir Mlle de Canilly. Il était naturel qu'elle n'entrât pas seule. Cependant le valet, rigoureux interprète des ordres donnés, prétendait ne laisser introduire dans les appartemens que Mlle de Canilly; il n'avait annoncé qu'elle.
— Vous oubliez que j'accompagne mademoiselle, dit le commandeur, et que M. le marquis de Courtenay a trop d'esprit pour supposer que Mlle de Camlly soit venue seule lui laire visite.
Le valet n'osa plus rien refuser.
Quelle fut la surprise de Casimire et du commandeur de se trouver tout à coup arrêtés, au fond du vestibule, par un immense rideau noir bordé d'un larse gailon d'argent, comme un décor de catafalque.
<— Que signifie ceci? demanda le commandeur au valet qui ks précédait et soulevait déjà le rideau noir pour leur passage.
—* C'est par l'ordre de M. le marquis, répoadit le valet.
Après une telle réponse, il n'y avait plus de question à adresser.
Après avoir franchi le vestibule, Casimire et le commandeur se tron« Tarent en face d'un escalier dont les mardies, les côtés et larompo HAMiM. n
312 LE DBAGON ROUGE.
étaient tapissés cTane étoffe noire, semée de larmes (Targent. Qaoiqn^il fit grand jour au dehors, cet escalier s'éclairait de lampes dont les becs projetaient une lueur luigubre.
— Je ne devine pas pourquoi on a déplojé ici cet appareil sinistre, murmurait le commandeur. Sommes-nous bien chez mon frère? demanda-t-il à Casimire.
Sur rafûrmaiion de Casimire, il montra un visage oh commençait à se peindre un sentiment plus pénible que la surprise. 11 est vrai que la sinistre clarté répandue sur tous les objets par ces lumières de catacombe prêtait en ce moment un aspect particulier aux traits du commandeur, et surtout à ceux de Casimire dont les fmes couleurs n'étaient pas encore revenues-
De surprises en exclamations, d'exclamations en surprises, ils arri?èrent enfin au premier étage, à la porte de l'anlichamblre des appartemens occunés par le marquis. Les fines nervures , les arabesques et les chicorées d or ae cette porte avaient disparu sous un placage d'ébène : tput en était noir, jusqu'à la clé. De quel escalier pouvait être en deuil cette por eî
C'est dans cette pièce d'attente oue le marquis se plaisait à jouer au* trefois avec ces chiens de race supérieure , qui ne manquaient jamais de le saluer de leurs aboiemens à l'entrée et à la sortie : toigours a l'imitation de Louis XIV, grand amateur de chiens.
11 y avait bien encore quelques chiens dans cette pièce aussi noîie que Tescalier et aussi lugubrement éclairée , mais on ne les apercevait presque pas ; car, avec leur poil uniformément noir , ils se détachaient à peine sur le lapis noir où ils dormaient. Les carreaux des cnnséœ étaient également noirs , ainsi que les rideaux qui flottaient comme des pleareuses.
Cette pièce s'ouvrait sur une belle salle à manger dont les dressoirs supportaient , au lieu de riches cristaux qu'on s'y plaisait à Toir autrefois, des soucoupes , des vases couleur de momies arrachés avec les momies du fond des tombeaux égyptiens. La fantaisie morose du marquis n'excluait cependant ni le goût ni le luxe, et , d'^leurs , le grand salon de réception, où Casimire et le commandeur furent introduits, en était la preuve.
C'est dans ce salon , comparé par le marquis , dans sa fièvre d'Imitation, à la galerie de Versailles, qu'avait eu lieu le mémorable hal, la folle soirée donnée en l'honneur de Casimire. Tout conservait encore le même arrangement que dans cette soirée dont le commandeur avait appfis les détails par la renommée. Sur la cheminée, sur les entre-croisées, seba-
qui fournit peu de fleurs noires, 1 avait permis. De loa^ ' verts qu'ils étaient auparavant, les tapis étaient devenus de poil de i nard noir. Et les médaillons qui reproduisaient sur toute l'éCendue des murs le chiffre du marquis coupé par celui de Casimire , s'éUûent voilés d'un crêpe, ainsi que les portraits des df^es décapités pour crime de trahison. Les bougies brûlaient ; des bougies noires.
L'effet produit par cet appareil de fête mSangée de deuil , n'était pas gai ; le bal n'attendait plus que des veuves, des orphelins, des victimes et un orchestre de fantômes. L'état dans lecniel languissait alors Te^irit de Casimire, par la mort si récente de sonpeie, s'assombrit encore de œ spectacle lamentable. Elle sentit ses joues ae refroidir comme du graint« et le demi-sourire d*hilarité que lui avait d'abord inspké k Mzanerieda marquis , s'évapora sur ses lèvres. Sa main se scelia avec la eri^ntioa de la terreur, au bras du commandeur de Gourtenay. Celui-ci avait ftit mille léfiexions désolantes , amères pour sa tendrase fratenidle^ depaii
tK DIIAUON not^Q^
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Fqu*iJ parcoarâil ê# diâleGii de mélaii:aUe ei do fîlâfice # car aiîmoe f oii dadoiriosïiquo nVn rrimpait h tronquiliit*^ fiin*?roin?* — J*t m; SiiïS qiiti piri^r çIp? tnut l'eci, diUil tout bas à Osimire* Cissmiro rûfusaji d'aiîer ! ' — ^ Mms où dntic osi &I» r ? déni an da atec inqniitude, arec
iaipaueDcc« lecomniaiideurtiu v,ii< i niarchatit devant €ui. ~~ lt:i^ répondît ïc valrt vn Inir ouvrant In p'^ric d*uii cabinet au niî^ Uni duquel t-j... ... --r on sicbdébenc un Itîmlwîau <kî marb— -^ - A pt?m»J 4^ II' cninmîindetir (ureni-jb dans ce cavtrai
cju'iino figLUL ..^...1. Lt pûitHuo |>arul au ûsè&m du tùmbêttu; <...»...-.,. llu niflfqui'^.
-- Vtïiiilejt m'attendre un instant, dit-il k ses vbitcors; je dois vous épargner b pi^tfie de inutiler.
lt )eia une petiie édiclb hors du tonibeaut 6t par les bâtons de cûUt* éebf llo il se glissa jusqu'à lernî. lt est inuiib de dtro là cûuKcur lugulu^
IÛG son custume.
— Mtm Erère, pourquoi aveï-voiis pris celtt livrée de douleur ? lui dit d'abord Le commandeur un le pressa ni lendreoieot dâo.^ ses bras. ta décdoTâtion et la mmgieur du marquis étaient yraimeot effrayantes.
«^ Pourquoi î réj^ondit-il ; parce ipt k seiili faouae q^is j'ak aiiaée au monde m* a trompe. Mais rouâ éim en deuil» rmi» âuflôi* lyademûiâille, ilit*-tl il Casimiris, tous aurait-on trompéût — J'ai perdu mon père* — - M^ de Canill^ est mosi ! s'écria-t-U. il se leprtt tout de suite |aur ajouter :« AlKi vont êta eooàeaâ&l — Je mis mm miàée ; mm pèi« a eu la tî^te tff itchée nif tiAÊÊtOÊL UÉt loDgtie pau5e précéda 1 mstaiit ou lo marquis de Coorleill^ f6^ril : — Et tous ïos biens sont confisqués ; c*e^t L loi ; je la ooniiais. Kh lùait dès ce momenU dit le marquis du ton le plus naturel du mundcH, %mm mm bieos soat a tous ; ne me laissez qm U part qui uie lera lué- CieiOlft pour Tîrre ou plutôt po«sf IMOWr.
<» io TOUS remercie de f atrc gàiÉwlé» toûnsieur le m«ii|uii*«. Mais jt nea ai pas besT^in.
Et d6 quoi Tirrez-Totis? N'est-ce p&s, mon frère, que mÊdtmoStttb
réfuter, puis^ielle ne le pourrait pesnfii IM Qfali0éâd» le-
tdtàlafutié d»4ti«agef^? Cr nesi |w ma Um 11 iso-
, tout bon qu'il soit, qui tous ouvrira ses ttlHors. Pauvre frète!
j*ai au vùâ ^ands succi'sù Tarinée^ ibt m'ont ravi « ib m'ont bouché, le
Tieit& «ng des Courtaïujr a roaiué iO moi. Vous m'avi» fait brave pcn -
dani tout uû jour.
— Vous êbfô bave eual, fwqotfoos T^lei que jfi b soU pour avoir ùdl mon devoir, reprit le €omaiti}deur« eu setrant siur bûh eu urt a^ec mm feapeoia€use intimité^ son Aère te mafviujs, dont la débiiito lui rrm* di«£ijt rime de doutes tertibës il lis 79111 dé toms, qu*U ^Watt^iH itémMm sous une perpétuelle ^prasmi de bouté, le suis Cimu-ni de TOUS reroir, bv^ bt^ureui, ajcHita^t-il^ et puisque vous m'oa^utillei hi eordiilemenl , mon £rèr«« perunK lez-mai de tm pas approuver œ» mar* qvos dTictfinie désespoir éistéo^ atrec profusèûa êtes voire béteL X'dii:^ SVÇ2 cm, |e le sais^ I un amour quVj^i ne partafoslt pas, mats cet anujur dent vous m^km mitui n^ox^lstt que dûts viJiiu iisagÎDalicia û facilo^ oribiifimeiii n légère, si oublleitsew..
~ tf on frère, interrompit le marquis^ je is^ quittenti ce deuil uuitvrsel qu*avec b vie. Ce aoet mes ormoi. Je porti dw éêmUt nu» iMtmfs
^ Mais, mon irère, répliqua à sûq tour le commandeur, qui s'ataim avec eftftii que la raison de son Ir^ avait été aticioie par uni seooufse qu'il n'avait pas sup{iosée si tiolenle ; mais^ lîiun fr^t «tt li#tt de Teus
Ipisi
femti
314 LB DRAGON IlOUGE.
nourrir de votre tristesse, pourquoi ne pas revenir à ces distractimis bniyantes, si fort de votre âge et de votre goût?
— Ma foi, dit le marquis en souriant, il vous vient Ih une excellente idée. Je pourrais donner un bal dans mes salons dans Tétat où ils sont maintenant. Mais ouil ce serait fort original, ne trouvez-vous pas? de voir sauter ces belle demoiselles sous ces tentures noires et ces larmes l>lanches. Et, au milieu de la nuit, au lieu de faire servir à souper, je ferais entrer des moines qui chanteraient l'office des morts. On rirait Ûen, ahl comme on rirait ! dit le marquis plus sérieux qu'un tombeau, en rêvant aux moyens de réaliser cette plaisanterie funèbre. «
— Ce serait là une profanation, dit le commandeur, et vous en êtes incapable, quoique je vous sache très ingénieux à diversifier les plaisirs. Pourquoi, au contraire, ne prouvez-vous pas au monde, à vos amis, qu'aucun des bruits qui ont circulé sur la cause de votre réclusion n'était fondé, et cela, mon frère, pour l'honneur d'une personne qui nous est chère a tous, de Mlle de Canilly.
— Votre honneur aurait été compromis! mon Dieu, je ne sais rien depuis deux mois, dit le marquis de Courtenay, en regardant enfin Casimire, sur laquelle^ jusquo-la, il avait évité de lever les yeux. Mais parlez f
— Oui, conthma le commandeur, il a été dit que vous vous étiez renfermé dans votre hêlel pour pleurer de regret sur une faute que vous auriez eu à reprocher à la conduite de Mlle de Canilly.
— Mais cela n'est pas; ohl cela n'est pas! s'écna le maïquis; je le jure sur mon honneur, sur le vôtre, mon excellent frère.
— Je vous remercie, monsieur, murmura Casimire, de la chaleur que vous mettez à vous défendre d'une pensée que vous n'avez jamais eue.
— Moi ! je n'ai jamais dit cela 1 Mais ce sont des menteurs, des calomniateurs, des infâmes I Oh! j'ai donc commis une grande faute de me celer ainsi...
— Vous le voyez, mon frère.
— Mais j'ai fui le monde, reprit vivement le marquis, parce que j'ai eu honte d'y reparaître après avoir publié partout que j'allais vous épouser ; j'ai fui le monde, parce qu'il m'a paru odieux, maussade, affreux de vivre pour ce monde, après avoir entendu de votre bouche que vous ne m'aimiez pas. Je ne sais pas ce que cela m'a fait intérieurement, continua le marquis avec une franchise touchante, mais j'ai couru les rues, les campagnes, comme un fou ; je suis resté deux jours entiers sans manger, je n'ai plus dormi... et je no dors pas encore bien, ajouta-t-il timidement
— Oh ! monsieur le marquis, s'écria Casimire, combien j'aurais voulu prévoir vos intentions, vos desseins qui m'étaient si cachés, afin de les détourner aussitôt ; vous auriez moins souffert, et moi aussi.
— Et nous aussi, murmura lo commandeur.
Le silence qui se fit tout à coup dans ce cabinet sépulcral, après ces paroles, eût été d'un effet sinistre pour des témoins.
— Mais si vous ne m'aimez pas, reprit ensuite le marquis en prenant dans une de ses mains celle de Casimire, et dans l'autre ceUle du commandeur, je sais, dit-il avec un ton de conviction profonde, je sais que TOUS n'aimez personne ; si vous eussiez aimé quelqu'un vous me l'eussiez dit.
Comment le marquis de Courtenay ne sentit-il pas en ce moment le froid de la couleuvre se glisser dans la main de Casimire qu'il tenait dans la sienne?
— Ou du moins, reprit-il, vous me l'eussiez laissé comprendre. Or, «insista-!- il, vous n'aimez personne; quant à vous, mon noble frère, le
commandeur, je ne crois pas que vous aimiez jamais ; mais je vous l'avoue, cela au fond m'importe peu ; il m'importe uniquement que tous soyez heureux.
LE DnAGON BOUGE. 315
Ici le marquis s'arrêta; lo fil de ses idées se perdit, s'embrouilb, son front se plissa de mille plis; il avait Tair d*un homme ou plutôt d'ua enfant qui s'éveille le matin dans Tendroit où il ne s*cst pas couché lo soir.
— Que disais-je donc? demanda-t-il après un temps de repos, que respectèrent le commandeur et Casimire toujours*rctenus par les mains du marquis.
— Vous parliez, mon frère, de Fintcrôt que vous aviez à me savoir heureux. Mais pourquoi?..
— C'est cela, reprit le marquis, oui, je tiens h vous savoir heureux. Ainsi donc vous, mon frère, puisque je n'ai pas pu faire accepter tous mes biens à Mlle de Canilly, vous en aurez la moitié. Cela peut bien aller h douze ou quinze millions.
— Ne dirait-on pas, mon frère, interrompit le commandeur, que vous êtes un vieux grand-père dressant son testament en présence de ses fils? Quittez donc, je vous supplie, ces tristes pensées.
— Non, raon frère, répliqua le marquis, encore une fois embarrassé dans la marche de ses raisonnemens. Vous m'avez arrêté, où en ctais-jo, je vous prie!
— A la donation que vous me faisiez.
— Elle est faite, dit le marquis.
— Oui, dans votre tête.
— Et ailleurs, poursuivit le marquis. Venons à vous, dit-il en serrant la main de Casimire, je vous en donne autant...
— Mais, monsieur fe marquis, s'écria Casimire, cessez ces tristes partages dans un endroit tout rempli do pensées de mort.
— Décidément je crains la folie pour mon pauvre frère, pensait le marquis. Ah 1 je suis arrivé trop tard.
— Mais oui, mon frère, Mlle de Canilly a raison. De tels propos font mal ici. Croyez-moi, venez avec nous; venez! nous vivrons tous les trois ensemble, comme autrefois...
— Comme autrefois! répéta le marquis.
Le commandeur ayant essayé d'entraîner son frère hors du cabinet, celui-ci eu résistant lui dit ;
— Mais ne comprenez -vous pas pourquoi je me suis logé dans un tombeau? Je ne sortirai plus d'ici, ait-il, j'y mourrai, et quand? Bientôt! oui, bientôt I J'en suis sûr.
Les traits du marquis, en parlant ainsi, changeaient à vue d'oeil : ils devenaient sombres comme ses idées.
— Ne parlez pas ainsi, mon frère ; songez que vous Otcs Talné do la famille, rnonneur de la maison ; et que, 8*il vous faut quitter ce monde, ce ne doit être que lorsque Dieu vous appellera. Il vous réserve peutêtre à de grandes choses, à bien de la gloiro avant ce moment.
— Moi! de la gloire ! Comment voulei^vous que je meure avec gloire? répliqua le marquis, d'un ton railleur qui navrait. Si je ne mourais pas dans mon lit, jo mourrais à coup sûr à la chasse dévore par mes chiens ou tué sous les jpieds de mes chevaux. Est-ce cetto mort que vous voulez que j'attende? Ce n'est pas la peine de me détourner de ma résolution.
— Quelle est cette résolution, mon frère, dites-la moi, demanda le commandeur avec l'effroi sur le visage- Feignant de n'avoir pas entendu, ou n'ayant réellement pas entenda,
le marquis de Courtenay reprit :
— Je vous ai fait riche, mon frère ; veos n'aurez pas de peine à devenir illustre dans les armes après avoir si bien débuté. Notre maison n'a rien à demander de plus. Elle revivra par vous, si elle va mourir en moi.
— Ce!a ne doit pas être, mon frère, cria d'un accent désespéré le coni» mandeur*
M6 LE DnACO.N ROUGE.
— Encore une fois, voulez- vous, reprit le marquis, que je vive* pour être témoin d'un événement que j'appréhende plus que mille morts ensemble! Voulez-vous qu'un jour j'apprenne crue notre Casimire a donné son amour à quelqu'un, qu'elle s'est mariée? oh I mariée! Mais, mon frère ! tenez, taisez-vous ! Vous n'avez pas aimé, vous n'aimez pas, vous ne savez pas ce que c'est que l'amour. Vous êtes an soldat, moi je suis un fou ; vous ôtes de fer, moi je suis une flamme I II ne faut pas que je sois le témoin do ce malheurque je redoute, afin de consenrar one chose k laquelle on doit tenir plus cju'à la vie.
— Il sent où il s'est blesse, pensa le commandeur. Pauvre frère I
— Mes amis, dit ensuite le marquis à Casimire et au commandeur, <{a'il embrassait tous deux avec une tendresse mêlée d^^remeot dans te regard et la voix : laissez-moi mourir, laissez-mm mourir.
Tous les trois pleuraient.
— Ce ne sera pas long, voilà six jours que je n'ai maneé I
Le secret du suicide du marquis était dfécouverl ; il se laissait mourir de faim.
— Ecoutez-moi encore, dit-il, je n'ai plus que {)eu de chose à vous dire. Tous mes biens sont dans ce portefeuille que je vous remets, mon frère!
— Mon frère, au nom du ciel ! s'écria le commandeur.
— Que pourricz-vous faire pour m'empêcher d'accomplir ma résolution? Vous la retarderiez de quelques jours, et ensuite?
— Casimire ! dit le commandeur en jetant sur Mlle de GaaiHy un regard où il avait mis toute son âme; et un éclair annonçail la plus sublime des résolutions.
— Mon ami ? répondit Casimire au commandeur.
— D'ailleurs, reprit le marquis, qui ne s'apercevait pas de ee lerriUe échange de pensées et de regards, je ne ferais oue voler la mort de quelques heures. Voyez, je n'ai pas long-temps à l'attendre.
— Casimire ! Casimire I s'écria une seconde fois le commandeur.
— Je vous comprends, reprit Casimire. Faites!
— Mon frère ! mon cher aîné ! mon frère ! dit alors le commandeur ! non ! non 1 vous ne mourrez pas.
Et il mit la main du marquis de Court^a}[ dans celle de Casimire :
— Non ! vous ne mourrez pas. Que Dieu ait pitié de moi !
Posant ensuite un genou à terre, le commandeur se découvrit et dit :
— Madame la marquise de Courtenaj, je vous salue!
Depuis long-temps le marquis et la marquise de Coartenav avaient quitte la Pologne pour aller habiter l'Italie. C'était se rapprodier de la France, où Casimire avait le plus grand désir de rentrer, la France, seule contrée où elle pouvait faire élever diffnement son ûis Tristan et sa fille Léonore. Elle se fixa à Florence, la vule des sombres politiques du moyen-âge, la patrie de ses aïeux.
L'air de cette résidence donna à ses pensées eette puissaneo de concentration si recommandée par son père ; ses regrets se mêlkent à ses études, les brunirent, et si elle resta femme par la beauté, elle augmenta la teinte virile de son intelligence en y comprimant profondément les exemf^ de tous les grands atoyens de la cite de Médicis. Elle lut leurs ouvrages, qu'elle comprit mieux sous le del oui les avait inspirés de sa Imnière ardente et de sa chaleur active; elle les médita ensuite à l'ombre des monumens, pleins encore du bruit des révoltes et tachés du saog des trahisons domestiques ; elle s'expliqua leur caractère au milieu d'une société dont quelques usages avaient pu changer, mais dont les menus hy* pocritement serviles étaient telles qu'autrefois. Elle apprit comment on
parvenait h arrêter la croissance d'un peuple sous des jou^^s de roses, à endormir son énergie dans des fêtes perpémelles, à lui reiircr la bourse do la ceinture en l^nivranl avec le vin de Chypre et de Scyros. Ceci lui révéla un des grands moyens de gouverner les hommes.
Elle vit qu'autour d'elle tout se traitait en riant, en dansant, en chantant, tout, jusqu'au crime ; l'assassinat et l'amour, l'empoisonnement et l'intrigue, les plaisirs et la politique. Cette société fui son livre ; et, préparée comme elle l'était par son père à celte étrange initiation, elle posséda, après deux années de séjour à Florence, l'Italie entière, son école subtile comme le poison des Borgia. son implacable logique, sa patience vindicative; et, selon qu'il aurait plu à Casimire de se placer, ou au point de vue de la tyrannie ou au oomt do vue contraire, elle avait désormais acquis une supériorité d'intelligence dont elle garda le seci'et.
Elle suivit d'autant plus fatalecr>ent cette pente d'étude au bord de laquelle son père l'avait placée, qu'elle avait besoin de s'étourdir sur sa position ; elle ne pouvait s'habituer à la pensée d'être la femme du marquis de Courlenay. Son cœur, gagné par le beau mouvement de celui du commandeur, son cœur, cet ennemi éternel de son esprit, lui avait conseillô ce dévoûment, et elle avait spontanément obéi sans calculer les suites de son héroïsme.
Les suites devaient être graves.
La marquise n'avait pas attendu de respirer l'air de l'Italie où le soleil, agissant sur les corps comme sur les plantes, développe dans les uns aussi bien que dans les autres tout ce qu'ils recèlent de sève et d'éclat , nour découvrir de quel fardeau elle avait écrasé sa vie. Placée entre Vhomme qu'elle avait épousé sans le moindre élan de tendresse, cl l'homme qu'elle aimait au i)oint d'avoir consenti pour lui à ce mariage, elle n'éprouvait pas un mouvement de pitié en faveur de l'ua qui ne fût une pensée de regret en faveur de l'autre; et cet autre, comme pour élerniser te combat, elle le voyait debout sans cesse auprès d'elle» triste et découragé comme elle, renouvelant à chaque heure comme elle, l'effort de son sacrifice, s'épuLsant à le maintenir à une hauteur héroïque, sans oser se plaindre, de peur que sa plainte n'éveillât une consolation* Casimire dut chercher alors dans la société sévère des livres une préoccupation à ses déchiremens intérieurs. Ainsi les cénobites allaient autrefois chercher au désert l'isolement absolu dont ils avaient besoin pour mieux oublier le monde qu'ils fuyaient, qu'ils regrettaient en fuyant. Ce courage imposé ne la trouvait pas toujours assez forte. Il l'emportait sur la résistance, rompait les cercles de sa volonté, et c'est aux pieds de celui-là même en qui elle e^érait rencontrer un appui (]|ue, brisée par la violence intérieure de ses seniimens, elle achevait sa défaite. Défaite silencieuse comme ses combats, et dont le commandeur la relevait doucement quand ce n'était pas à son tour à fléchir.
Le commandeur avait voulu cesser d'habiter avec eus l'Italie ; il avait demandé à Casimire la triste laveur de ne plus respirer Tair qu'elle respirait dans cette atmosphère de la Toscane qui rend si pénible le devoir , mais Casimire l'avait retenu en lui disant que si elle avait eu U ièrce de se maiier avec le marquis , elle n'aurait jamais celle de vivre seule avec lui. Il lui fallait pour son repos, avoir toujours sous les yeux le
? ilote qui l'avait conduite dans ce dangereux port, près d'elle celui qui avait entraînée à consentir à ce mariage; il lui importait de retrouver sans cesse la cause de sa faiblesse pour ne pas la maudite.
Le commandeur avait donc consenti à rester en Italie, à vivre avec son irae et Casimire dans la belle propriété qu'ils habitaient sur l'Âme, à deux lieues de Florence.
Il se résigna au triste spectacle de voir Casimire attachée sans convîetiOD à la vie de son frère, s'efloroer de la soutenir par des soins affectés^ et «enottveler ainsi à chaque instant le mensonge d'une position dont il
s*accusait. Il saraitqae Casimire- n'aimait pas le marqiûs; il savait donc mi*cdle jouait une comédie lorsqu'elle souriait 'modestement à ceux qui, dans le nxmde, la félicitaient d'être la bonne et docile compagne de son frère. Avait-il le droit de s'en prendre à d'autres qu'à lui-môme de cette hypocrisie conju(;ale ? Il l'avait faite, il Pavait arrachée à l'excès de tendr^se que Gasimire lui vouait. En sorte qu'il ne savait, le malheoreiix , s'il devait admirer Casimire ou la condamner.
Cette vie de contrainte était un supplice h leur ftge ; Casimire alteiflfnait à peine sa dix-septième année, le commandeur n'avait pis encore vingt et un ans. Et ils étaient en Italie I Us n'avaient qu'eux pour guides, pour conseil, pour obstade, car ce n'était pas le marquis de Courtenav qui pouvait, par les ombrages d'une jalousie dont us auraient béni les soupçons, les tenir l'un envers l'autre dans un état de salutaire déflance. Si l'excès de douleur dans ce corps aflaiblî avait un jour éveillé la pensée du suicide, l'excès d'une joie inattendue avait, pour ainsi dire, dérangé chaque pierre de son architecture intidlectnelle ébranlée. En proie à régarement tandis qu'il était aux {vises avec le mal, il était tombé après une secousse aussi violente, maïs en sens contraire, dans une effrayante aberration d'esprit. Le bonheur Tavait heoxté, poussé hors de la voie déjà si étroite d'une raison effacée par l'excès des plaisirs*
Ces symptômes de folie observés chez lui par son frère le conunandeur, et gm avait déterminé celui-ci au plus cruel des renoncemeos, au lieu de disparaître avec la cause de sa 'donleur avaient peirisié en changeant de nature. La déviation de son intdligence était noloiie si eUe n'offrait pas la gravité de la folie. Le marquis changeait de manîe selon les saisons, et souvent sans motif appédalue. C'étaient d» Inaneries inouïes, rêves d'un cerveau dérange, mais tranquille; funeste tranquillité qui no laissait pas prévoir de guérison. Tel jour, le marquis sima^nait être oiseau, et il prétendait avoir des ailes d'hirondelle; il gazouillait, béquetait, il croyait voler de branche en branche. Il demandait si Ton avait eu soin de lui préparer sa cage. Il se perchait sur les tables, sifflait comme un merle, folio qu'il fallait pourtant cacher avec pudeur aux domestiques pour qu'ils ne la fissent pas connaître au dehors. Une autre fois, il cessait d être oiseau, il devenait plante. Alors il allait se mettre au soleil, pour mieux fleurir, disait-il. Il srondait parce qu'on ne l'arrosait pas ou parce qu'on ne le rentrait pas Te soir. Il était tulipe, jasmin, a Cueillez- moi, disait-il ; il est temps de me placer sur la cheminée; D ou bien : « Je veux aller m'offrir comme bouquet à Mme la comte^e de... qui aime passionnément les belles fleurs. J'irai au bal avec elle ce soir ; je ferai bien enrager son tigre florentin, son mari. » La semaine suivante c'était une autre manie.
C'est avec une piété filiale quo le commandeur veillait sur l'état de sou frère, auquel il n'v avait aucun remède r^l à apporter. Le bcmhear l'avait rendu fou, et il était heureux dans sa folie.
Ce fantôme était cependant une barrière élevée entre Casimire et le commandeur. Cétait la seule. Ils s'efforçaient de la rendre même f^us redoutable et plus sacrée à mesure que ce fantôme se réduisait de plus en plus, pour eax, à la mincité d'une ombre. La liberté qu'il leur laissait de se voir, liberté aussi absolue que s'il n'eût pas existé, les épouvantait, car elle les exposait davantage. Le devoir, aux prises avec de plus dures exigences, les exaltait ; le soin de s'éviter, aux heures dangereuses du soir, quand la lune allume de ses lueurs mél^coliqnes la campagne et répand ses appels mystérieux sous le dà, ce som leur devenait au contraire un prétexte pour so rencontrer. Ils se mooi^ent d'amour depuis qu'ils ne se parlaient plus d'amour. As s'attiraient malgré eux ; les allées semblaient se courber et se rapprocha pour qu'ils se retrouvassent au même point dans les bois de pins, le matm , lonque la
campagne se lève et jette loin d'elle ses voiles de rosée. Ils avaient cueilli par hasard la môme fleur, eu la même pensée en entendant une cloche dans le lointain ; la même villageoise les avait salués en passant. C'est ce qu'ils se confiaient en descendant les coteaux boisés de cèdres, voilés d'ombre, bleuis de violettes, parfumés de feuilles de menthe. Ils avaient peur de s'asseoir, et pourtant ils s'asseyaient ; ils avaient peur de se taire,et pourtant ils se taisaient des quarts d'heure entiers ; ils avaient peur d'être trop près l'un de l'autre, et les rubans de la coiffure de Casimire venaient effleurer le front du commandeur ; ils avaient peur de tout, et tout les menaçait dans cette retraite. Il n'est pas jusqu'aux deux chers petits enfans delà marquise, Tristan et Léonore, qui ne fussent d'éternels objets d'iuŒuiétude pour eux. Tristan et Léonore ressemblaient au commandeur, Léonore surtout ; aussi Casimire n'osait presque jamais l'embrasser devant lui , si ce n'est lorsqu'elle voulait cacher quelque larme ou quelque rougeur subitement venue.
Leur vie devait être une épreuve constamment renouvelée^ dont Dieu seul connaissait le terme et l'issue. Que de fois la loyauté antique du commandeur et la force d'esprit de Casimire, elle qui pressait entre les plis de son beau front, lorsqu elle méditait, le passé et l'avenir des nations, arrivèrent aux avant-derniers soupirs d'une lutte courageuse !
Vers le milieu de l'automne, et pendant une trêve bien marquée dans les manies du marquis, Casimire exprima un jour le vif désir de consulter un ouvrage de l'historien Guichardin, dont le manuscrit original était à Rome, à la bibliothèque du Vatican. Le marquis engagea beaucoup Casimire à le satisfaire. Rome n'est pas loin de Florence. C'était une absence de quelques jours^ un voyage charmant h entreprendre dans la saison oh. Von était. Ne pouvant accompagner sa femme, le marquis de Courtenay pria son frère de le remplacer. Le commandeur ne connaissait pas Rome ! l'occasion venait à merveille.
Le marquis combattit un à un tous les refus de son frère; il insista, il pria, il n'admit aucune raison, aucun prétexte de sa part pour ne pas céder. Enfin, il décida le commandeur. Casimire resta neutre dans cette négociation. Mais, quand le marquis ne fut plus présent, le commandeur répéta ses scrupules àCasimire.No voulant pas cependant, aux yeux d'une femme qui les comi)renait si peu, se croire trop dangereux , il se borna à lui demander timidement si elle était décidée à braver l'opinion des gens disposés à ne pas accepter ce voyase sans interprétations? N'expo» saient-ils pas l'un et l'autre le marquis a jouer un rôle fdcheux dans les commentaires de la calomnie?
Casimire, n'acceptant la contradiction que sur le terrain factice où le commandeur l'avait placée, soutint qu'il n'appartenait pas à la société italienne, la plus relâchée du monde, de blAmer le voyage d'une bellesœur et d'un beau-frère. Ceci répondait victorieusement au commandeur au sujet des propos qu'il craignait de la part des personnes qui le connaissaient. Pour rassurer les étrangers , ils sa feraient passer chez eux pour le mari et la femme. Ainsi , au dedans comme au dehors, plus d'aliment à la médisance. Au surplus, elle ne pouvait accomplir le voyage de Rome sans être accompagnée , et ce voyage était indi^ei^able. Lo voyage à Rome fut donc convenu.
Quelques jours après, ils partirent ; ils quittèrent le marquis de Courtenay , qu'ifs laissèrent dans une des situations d'esprit ,les plus luddeB où if eût été jusqu'alors.
Us jouirent d'un temps admirable; en sortant de la zdne , belle , mais restreinte, de leur villa sur l'Amo, ils secouèrent des pensées <)ui avaient pesé trop long-temps sur leur front. Le voyage fut tout à la science, à la nature , à l'histoire , à l'érudition. Un air différent leur fit des idées nouvelles, et, comme conseillés par un instinct pudique , ils éTitaient de
s^abandonner au silence , ce dangereux tiers dans certains tête-à-tête. Enfin, ils arrivèrent à Rome.
Pendant les huit jours qu'ils y passèrent, ils furent trop occupés dé recherches bibliographiques pour se laisser envahir par la langoureuse mélancolie qui s'élève du fond de cette ville morte et fait repher avec tendresse Tâmc sur elle-même, comme il arrive quand on se promène sous les cyprès d'un cimetière. Les morts font aimer. Dès que le travail de Casimire fut fini, ils remontèrent aussitôt en voiture ; le front de leuis , chevaux se tourna du côté de Florence, ville que reiil leur avait rendue ' aussi chère qu'une seconde patrie. ^ \
Le premier jour et la première nuit se passèrent assez heureusement.
Mais, vers la fin de la seconde journée, tandis qu'ils gravissaient le revers d'une colline en broyant une route fort mal entretenue, l'un des deux chevaux s'abattit, et dans sa chute, causée par une ornière échappée à la perspicacité de leur cocher romain, qui ne conduisait pas avec fa supériorité de Néron, il se cassa la jambe. Un cheval qui se casse la jambe rend inutile non seulement le cheval tout entier, mais encore le cheval attaché avec lui au même timon, et, par conséquent, annule l'équipage, dont toute l'existence réside ainsi dans une jambe de cheval.
Casimire et le commandeur, forcés de descendre, préférèrent se rendre à pied tous les deux à un village dont ils voyaient briller les lumières à quelques cinq cents pas, à l'entrée d'un bois, que d'y envoyer leot œcher demander un secours qui n'arriverait que le lendemain.
Le cocher garda donc la voiture, et le commandeur et Caâmiregagn^ rent le bois à la marge duquel lis supposaient qu'était le village aperça de loin.
La nuit ne descend cas dans les climats chauds, elle tombe ; elle n'a pas plus tôt atteint le zénith où viennent expirer les dernières lames d'or du soleil couchant, qu'elle plane déjà sur ta cime des arbres, jetant de tous côtés son crêpe sombre, vaste tente déployée. Casimire et son compagnon faillirent s égarer avant d'arriver à 1 endroit qu'ils ne décou- Traient plus maintenant qu'à travers le fouillis d'arbres brunis par la nuit.
Le village, çui, de loin, leur avait paru à l'entrée du bois, en occupait le centre. Apres plusieurs fausses marches, ils arrivèrent cependant a la ferme isolée, prise par eux à dislance pour un village. Tout y était en mouvement. Des villageois soupaient sous une treille et chantaient , au son d'un violon et d'une cornemuse. Ils fêtaient une noce ; les nouveaux mariés occupaient la place d'honneur sous un dais de satin rose, soutenu par les jets vigoureux de l'antique vigne,, autre dais de verdare qui couvrait toute l'assemblëe.La mariée, brune et naïve comme l'églogue latine, était assurément la fille du maître de la ferme, le seigneur rustique de tous les vassaux assis à sa table.
La présence des étrangers les étonna à cette heure. L'archet resta suspendu à la main de l'Apollon champêtre, et le vent de la cornemuse détendue se prolongea long-temps comme un soupir.
En quelques mote, le comma^ndeur apprit au père de la mariée Taccident qui les amenait, lui et sa femme, titre, on s'en souvient, qu'avait -voulu prendre Casimire. Pendant qu'il parlait, les curieuses vilandles avaient entouré Casimire, et lui offraient, dans des feuilles de figuier à larges côtes , les fruits du dessert , et sur une soucoupe de faïence , le muscatello. Des valets de ferme reçurent aussitôt l'ordre d'aller dégageât Ha voiture des voyageurs, et ceux-ci furent priés de prendre part aux
glaisirs de la noce, ils ne pouvaient guère espérer d'ailleurs de quitter i ferme avant le lendemain matin, la poste aux dievaux étant bien- loin de la forêt. Ils se résignèrent joyeusement.
Le commandeur passa du côté de la table où étaient les hommes, Casimire du côté où étaient assises les jeunes villageoises, et le repas ne fut
plus troublé sous ce dôme d'éloiles aperçu à travers un réseau de ceps de vigne.
Assise h celte table dressée au milieu d'un bois comme dans les contes de fées, mêlée à celte joie plus mouvante que les feuilles du peuplier, à cette société heureuse el gaie sans aulre cause (iu*un mariage, quand on se marie tant sur la terre, Casimire se seniit changée; elle fut comme roéiaroorphosée dans ce pays des vieilles mélamorphoses païennes. Au milieu de la nuit, entre deux danses animées, elle détacha son collier dor et rattacha au cou de la jolie mariée. Celte générosité inouïe, ce magniflquo présonty exalta toute ces têtes italiennes déjà si échauiiées par Hvredse du bal.
On couronna Casimire de deux rameaux de myrtes, et les p^xîtps de la vallée improvisèrent dans la sérénité de la nuit des vers sur sa beauté, sur sa jeunesse, sur la gloire de son mari. Enfin, elle partagea les honneurs de la ûl!e de la maison, de la mariée. Celle-ci était avide de prouver sa reconnaissance; elle sMnquiéîail de payor à sa manière une partie du riche cadeau qu*elle avait reçu deCasmure. Bile dit quelque mots à Toreille de ses amies; son mari les confia avec le même mystère aux parens de son beau-ocre, et un projet fut arrêté entre eux.
A deux heures après minuit, quand la nuit se faisait plus fraîche, et que les enfans s*endormaient, les mains pleines de gâteaux et de fruit?, sur les genoux de leur mère, les invités et les invil<?c's prirent les flambeaux de la table, et dirent au commandeur et à Casimire qn*ils allaient avoir Thonneur de les conduire à la chambre qui leur ctail destinée.
Le commandeur comprit alors, mais trop tard, la iuute qu'il avait faite en s'annonçant, lui et Casimire, chez ces bonnes gens, comme le mari et la femme. Ma*s Casimire Tavait voulu. 11 n'était plus temps de revenir sur cotte faute. Que d'expUcations ! Pourquoi avoir menti T La haie d'ailleurs était formée ; le cortège d'honneur les attendait.
Ils marchèrent donc au milieu de la foule qui l«»s accompagna jusqu'à la porte de la ferme. Là, le jeune marié lui dit d'un accent pénétré de gratitude qu'il n'avait pas trou^-é de meilleur moyen de montrer combien il était sensible à la visite d'hôtes aussi nobles, aui^si bous, aussi distingués, que de leur céder la chambre nuptiale. Ils ua devaient pas s'inquiéter de ce dérangement ; il conduirait sa femme chez lui, à la ferme de son père, qui n'était qu'à une demi-lieue de là. Après un combat de générosité, où, comme cela ne pouvait manquer d'arriver, le commandeur lut vaincu, lui et Casimire furent installés dans la petite chambre des jeunes époux.
Les voilà seuls dans cette chambre. Elle était simple, petite; elle était ornée de meubles ingénus, jeunes et frais comme ceux qui les avaient ^ choisis pour vieillir avec eux. Les rideaux étaient blancs, étoiles de grosses fleurs bleues ; à terre s'étendait une natte dont les lattes do jonc lustré s'unissaient entre elles avec un gros fil de couleur. Tout respirait Ia simplicité naturelle, le bonheur venu sans effort, l'amour, et l'amour à vingt ans. Les menus objets de toilette de la mariée, empreints de la grâce de ses doigts qui les avaient touchés, étaient épars, depuis le re<* tour de la messe, sur la commode d'érable ; de longues épingles dorées, une ceinture, des nœuds de rubans, des fleurs détachées du gros bouquet solennel.
Comme pour agrandir Tétroit espace dans lequel elle souffrait secrètement d'être renfermée, Casimire, mal à l'aise, ouvrit la croisée; la croisée plongeait sur la treille où l'on avait soupe. Quelques lampes ache- ' ▼aient de brûler dans cet air trop faible pour agiter leur flamme, qu'entourait une auréole phosphorique de moucherons. Quelle douce nuit !
Les suaves exhalaisons des bols arrivaient par bouffées et sans vent.
Les étoiles, ces étoile^ vues par Virgile, à cet endroit même, peut-être, aiguisaient leurs facettes h/*"Ki{«ia, Dournres et veries, ômeraudes de Dieu»
Jri LB DRAGON HOCGE.
à travers la vapeur lactëo répandue sur cet espace moitié forêt, moitié campagne, moitié couvert d*orangers, moitié boisé de pins. Dans le lointain, on entendait s'élever, tomber, s'élever encore les chants d*hyménée qui accompagnaient les nouveaux mariés à leur demeure.
Le cœur de Casimire battait ; son âme jeune répondait à ces voix, et, quand elles cessaient, elle rêvait avec ce reve de la nature entière, se taisant avec son silence, aimant avec cet immense amour répanda sous le ciel. Elle était sans force, sans volonté pour le r^ousser.
Elle avait peur ; elle ne pouvait fuir.
En se tournant pour chercher un appui, un siège où se reposer, elle vit le commandeur debout près d'elle qui la regardait. Ils étaient distraits tous deux ; ils étaient eu peine tous deux. Ils souffraient de bonheur ; ils s'aimaient. Oh! comme ils s'aimaient! Jamais ils ne s'étaient tant aimés.
Les chants du cortège de la mariée diminuaient dans l'éloignement, ils s'éteignaient. Il n'y avait plus qu'eux avec eux. Eux seuls! le commandeur et elle!
Que pouvaient-ils l'un et l'autre contre cette agression de la nature entière? contre eux-mêmes envahis par cette voluptueuse somnolence que procure le vin trompeur de l'Italie, clair comme de l'eau, ardent comme du feu. La main du commandeur chercha et trouva celle de Casimire qui allait y tomber ; elle la lui abandonna.
Le commandeur attira ensuite doucement Casimire vers lui, et elles'ap-
{mya sur sa poitrine, comme si elle eût été endormie. Ils se parlèrent ong-temps près des lèvres ; ils balbutièrent de ces mots qui ne sont ni une prière ni un refus, langage obscur et murmuré dont les mots ne s'écrivent pas, mais se respirent.
Dans l'un de ses mouvemens dont nul homme ne peut plus ensuite se rendre compte, le commandeur souleva Casimire dans ses bras; était-elld morte, était-elle vivante 7 II ne savait plus lui-même s*il étût sur la terre.
La tête de Casimire toucha l'oreiller brodé de la jeune mariée : un cri lamentable d'amour et do désespoir sortit de la poitrine du commandeur. Mais aussitôt il tira son épco, celte épée passée de brave en brave jusquà lui, qu'il avait immortalisée au siège de Belgrade, et il la posa auprès de Casimire.
tt Maintenant, dit-il, vous pouvez dormir sans crainte, madame lamar- » quise de Courtenay, la lemme de mon frère. »
A la pointe du jour, avant que leur hôte fût levé, ils montèrent en voilure cl reprirent la route de Florence.
Ils s'efforçaient tous deux de porter la conversation sur des choses sérieuses, tandis qu'ils se rapprochaient de leur demeure, où il leur tardait maintenant d'arriver.
Casimire se plaignait au commandeur de la triste position que lui faisait l'exil. Elle ne pouvait se rendre à Paris; cependant à Paris seulement elle trouverait des médecins assez habiles pour traiter la maladie d» son mari. Quel avenir était promis à ses enfans, qu'elle était privée par l'exil de faire élever dans les établissemens spécialement consacrés à l'éducation des enfans nobles? N'avait- elle pas droit aussi à réclamer la dot do sa mère, injustement comprise dans la confiscation des biens de sott père, le comte de Canilly? Ce n'est pas qu'elle n'eût dé^à chargé à Paris des personnes influentes de réclamer en sa faveur auprès des ministres ; mais ces personnes n'avaient pas beaucoup osé s'avancer, de peur de déplaire à la cour composée à peu près comme au temps du régent , et de peur aussi de déplaire au roi; au roi surtout, dont on n'avait pas lieu de supposer l'opinion tout h (ait indulgente aux exilés. Chacun pour soi, Casmiiro le savait; c'est la première lettre de l'alphabet poUtique.
L'opinion du commandeur était, au contraire, et il l'exprimait sans détour , que Casimire avait tort de se nourrir du faux espoir de voir finir
LE DMGdN KoroE. 389
sîlôl son exil* L'action de son père avait Uis&é de longs ressentimena k la cour. Qïimti à îui , il lï'avatt pas attendu jusqu*^ ce momoDt pour $*ea confaincre- Pouvait -eîïo supposer (ju'il n'avait dûs cssay*^ di^ umih les moyens d* obtenir son rappel t Eb bien I ce rappd imi m\ vant
des années. Dans son niameur, ajoiita-l-ii , n'eiail -elle ji.i > ^^ do U réâideoce caiuie dont ella iouissail sous un beau ciel , t^nirt^ !M^ d<?ux ijti^iJâ , près d'uti ami qui s était fait do Texil un bonheur , pui^u'il fô parla geau avec el Le '
Quand Casuniro deYenait sérieuse, elle élaîi de marbre, de granit; aucun raisonnement ne rectum ai t. Ce qu'elle désirait pouvait ^tre t c'était aui obstacles a reculer. Son père lo lui avait appris, et son pèm était encore un dieu devant sa raisun.
Voyant l'ïnuiilité de ses avis , repoussés tan lût âvec une parole prest!gieuse, tantôt mec un sourire de supériorilé, le commandeur lui dit que, puisqu'elle était si convaincue de ta réussite de ses tentatives , elle diivaii recïïunr du moins, pour sortir de la siniation où eUe souffrait de viviç^ non à rinteïvenlion froide de quelques amis de cour, mais envoyer ù l'âris lui ami dévoué, fidèle, infatigable, difficile h rebuter- De la a se proposer lui-même comme cet ami, la transi tion était naturelle* Qui, micut que lui, accomplirait cette mission ?
Répétant alors arec un accent de bonheur qu*il s'agtssidt de la santé, de la raison de son mari, du sort de ses entans et dô leur avenir* Casimire dit qu*il ne lui était pas permis de refuser une telle prepositton, Ella femefcia cbaudemenl le commandeur, qui attribua h une sati^t.iction ma* tdfDâlle une joie qui appartenait tout entière à un alcul d^ambiiion TouË fut arrêté* Casimire remettait le soin de ses inlêrêls au commandeur. Il fut convenu qu'd se rendrait immédiatement et secrètement k Paris, dès son retour à Florence-
Florence se découpait b rhorizoUf les dômes de ses cathédrales se desclnaient en lignes violettes, par Instant trappées d'un celaLr, reflet de Ter d*uno croii ou d'un ange aérien-
Dans raprès^midi, leur voiture de Toyage s*artétait h h grille do leur villa, où les attendait Marine, portant Tristan sur un bras et Léonore sur Tautre, À la réponse de Marine , interrogée pftr Casimire sur Tétai dti marquis, œlle^i devina que sou mari n'était pas bien. Elle ne m tronH pait guère*
Livré à lui-même, le marquis était tombé dans une antre manie. Après aToir fait transporter les meubles des pièces inrérieures an dIus baufe étage de la maison, il avait liiit houchr^r et calfeutrer toutes les icnétres et toutes les port^, eicepté une seule, celle qui dt-vait laisser un passaçB an fleuve dont Tinondation menaçait la maison^ Le neuve, c'était lui, il s^étajï changé, disaît-iL en fieuTé dévastateur. Hien ne pouvait TarrOtitr, il anilaliâaui cesse, assis dans un fauteuil, au milieu du vi^iibulo d^ * r - &00* Il riait beaucoup lui-même de la biîirrMia d« sa distiji' d'tme illustre famille métamorphosé en fleuv^v «"-♦'■^ . .^i..i.;^., r , , ,,^,,t^ nul he ure us»:* mon t a t tein t pendant rabsen ce < j 1 1 1 a n {fcurp
ks domestiques n^avaienl plus pu douter un 1 :... ', .j. ,. ^,i maître^ el
leur rê&peet ne s'était pas accru. Manne avait ete impuissante pour faim» rentrer le fleuve dans son lit* Il était condamné It L^ulrr. disait-il ^ — e^ir 00 fleuve cariait — jusqu'au retour de sa femm^ - qu'elle n*eiH
été changea elle en fontaine, ce qui no lui prrr ^ nlors que lô
faible espoir de sa rencontrer avec elle d:i' ' n ayant
subi aucune altération noiat^lo dans sa naiii -ttHi, par
M présmcOf sa forme première au maïquis» A «cm
4» ee crart fleuTe; il i|uitta son fauteuil pour si yifci
de Rome dans bos momdres détails* Lis nuîindics tt ks cûnaLit, le^ au- Ues luiéchappèreat, H existait ém nîsons pour cela. Du restas U m
38# LB BRÀGON aOUGB.
donna clos aucun si^e de folie aquatique. On descendit les meubles ; la circulation fut rétablie dans les appartemens.
Sous prétexte de profiter du reste de l'automne pour voir Naples, après aToir vu Rome, le commandeur partit en secret pour Paris, peu de jours après, laissant Casimire agitée de Tespoir de le voir revenir bientôt avec de bonnes nouvelles.
11 était impossible, commença-t-elle à penser dès que le commandeur fut parti, qu'il ne réussît pas. 11 portait un nom hautement estimé à la cour» relevé encore par son trait de courage au siège de Belgrade, et si la cause dont il s'était tait le défenseur était délicate , dangereuse à remuer, la coiir ayant voulu fermer les yeux sur beaucoup de dévoûmens nouveaux plus ou moins entachés de participation à la conjuration de Geliamare , cette cause était juste, noble ei belle au fond. Casimire devait-^Ue souffrir toute sa vie du crime de son père, ses enfans surtout, soa mari, l'homme le moins politique de la terre '^ Cet exil, d'ailleurs, commençait à lui peser comme une injustice, et à l'oppresser comme un obstacle. La semence d'idées répandue dans sa tête par son père, les études sévères dont elle n'était jamais sortie et auxquelles elle avait si souvent demandé une diversion contre ses peines et ses pensées domestiques, sa position toute historique, Tavenir de son fils à conauénr à l'aide d'une prudente habileté, ses goûts, enfin, lui assignaient la France, lui montraient Paris et Versailles comme le seul théâtre où elle devait paraître à tout prix.
Une fois dégagée des entraves de l'exil, une fois h ]a cour, elle respirerait, elle ^ déploierait à l'aise. Elle sentait sa force, sa puissance, tout ce qu'elle valait quand elle se comparait non seulement à ces femmes erdu(
perdues de galanterie, ruinant dans la débauche les plus beaux noms de la noblesse, usant leur crédit à se disputer des amans vils comme elles, leur esprit à se déshonorer, la fortune de leurs aïeux à acheter des comédiens ; mais encore à ces hommes qui n'étaient plus rien, ni braves^ ni religieux, ni galans, incapables de tenir ni une épée ni une plume ; elle se raidissait, songeait à son père, s'inspirait de son souvenir, mépisait de ses lèvres dédaigneuses ceux qui n'avaient pas osé le suivre à l'échafaud ou l'en arracher; et les mains pleines de colère, elle les fermait avec indignation, ces mains qu'elle rouvrirait quand les liens de l'exil seraient tombés. On verrait alors ce qui s'en échapperait l Mais Pa* risl Paris! la France I la Francel s'écriait-elle, en s'élançant sur un cheval qui l'emportait sous les désertes allées de son parc, "le long de l'Arno, ce fleuve taciturne comme les vieux Gibelins qui venaient autrefois 7 confier le secret de leurs grandes âmes désolées.
Mais où est le commandeur, à présent ? murmurait ce grand orage quand il avait fini de gronder.
On remit an jour à Casimire une lettre qui venait de Paris. Elle rouvre et lit :
« Prisonnier du roi, à la Bastille, pour la vie.
« Commandeur de Courtenay* »
La tête de Casimire tomba sur sa poitrine. Le soir, elle n'avait pas changé d'attitude. Pas de cri, pas de pleurs, une douleur sèche ; celle <|m tue. Elle était cause que le commandeur passerait toute sa vie dans les cachots de la Bastille, cette terrible prison d'état dont les princes du sang eux-mêmes ne parlaient jamais sans frémir.
Etonnée de ne pas la voir descendre au salon ce jour-là. Marine alla dans sa chambre, et la secouant par le bras :— Que fais-tu ? lui dit-elle. — Tiens, lui dit Casimire, lis I — Je ne sais pas lire, lui répondit Marine. Alors Ca^mire, h mots brisés, lui raconta le voyage secret du commandeur et son arrestation.
Marine leva au ciel des regards qui voulaient dire : Malheureuse I qu'a-treile fait ?
LE DnAGOTf EOUGC. 925
— Anras-(u soin de mes deux cnfans? dit-ello aussitôt à Osimire.
— Mon Dieu I tu fais toujours des histoires.
— En auras-tu soin ?
— Qm veux-tu dire.
— Donne-moi cent louis d'or, petite, si tu les as. ; Casimire courut à son secrétaire.
— Voilà deux rouleaux de cinquante louis. Mais ..
— Adieu 1 ma chérie, lui dit Marine en l'éiouttant do ses caresses, et les yeux tout humides de grosses larmes, adieu !
— Où vas-tu ; mais où vas-tu. Marine ?
— Je pars et je pars tout de suite pour Paris.
— Pour Paris l Qu'espères-tu ?
— J'espère, répondit a?cc une naïveté inspirée la bonne Marine. Encore une fois, adieu. Aie soin de nos chers enfans I et fais leur dire tous les jours une petite prière h Ste-Geneviève de Nanterre, entends-lu ? mais ne Toublio pas ; je vais te la dire :
n Notre-Dame de Nanterre, qui êtes au ciel, nous vous prions de faire
> que la pauvre Marine arrive a Paris à bon port et revieime en bonne
> santé pour faire plaisir h maman et ramène notre oncle le commandeur. D Ainsi soit-il. Au nom du père, etc.. » *
—Adieu, ma fauvette I dit encore une fois Marine, en imprimant, avec sa iralche bouche et son âme de paysanne, un baiser, qm fut presque une morsure, sur la joue étonnée de Casimire.
Elle partit.
— Sans raon orgueil trop écoulé, sans mon ambition indomptable, aurait dû se dire Casimire, j'aurais peut-être empêché M. de Canilly, mon père, de mourir sur un échafaud : et c'est encore moi qui ai causé la perte de la liberté du commandeur de Courtenay. Elle se disait seulement, comme tous ceux qui mettent sur le compte de la destinée leurs propres fautes: Porterai-je malheur à tout ce qui m*aime?
Marine était arrivée à Paris. Elle ne s'amusa pas à voir de combien de réverbères Paris s'était enrichi depuis son absence ; elle alla droit aux Tuileries. A la porte du château, un cent-suissc Tarréta. On n'allait pas plus loin. — Quel est ton capitaine ? demanda Marine au soldat en faction. Voyons si je connais ce coquelicot-là. — Mon capitaine, ma belle n'est pas un coquelicot , c'est M. de Varden , pour te servir. — Je crois certes bien qu'il me servira, s'écria Marine; aht c'est le petit Varden . je l'ai connu sous-lieutenant ; va lui dire que Marine veut passer; Mais va donc ! ours de Berne. Le cent-suisse souriait et ne bougeait pas plus que le Mont-Blanc— Le plus souvent, semblait dire son regard martial et bête, que M. de Varden se dérange d'un fil pour toi.— Voilà trois petits écus blancs pour boire à ma santé, lui dit Marine. L'œil du centsuisse devint rond et clair comme les petits écus qui battirent la chamade dans le creux de sa main. Il ferma sa main, fit un demi-tour sur luimême, et alla trouver son capitaine.
Deux minutes après, on entendit une voix qui disait, du fond du vestibule : « Mais viens donc I madame la nourrice, viens donc ! laissez passer, vous autres. » Et un bel offlcier suisse, au teint enluminé comme le drap de son habit rouge, prenait Marine sous le bras et lui faisait monter le grand escalier des Tuileries avec autant d'attention et de prévenances qu'il pouvait en montrer au milieu de ses témoignages brnyans d'amitié.
Mais à la porte de la salle des Maréchaux, nouvel obstacle.
Le capitaine de Varden eut beau dire à Tofflcier de service : c raccompagne madame, laissez entrer, » l'officier refusa poliment. La mise de la dame, mise fort peu de cour, no le rassurait pas du tout. M. éd Varden, s'amuse, pensa-t-il.
-» Ahl tu refuses, dit Marine, alors je passe.
S96 LB OBAfiON 100GB.
•» Maréchal ! cria-i-elle en môme temps à M. de TaTannes, fui tnmsait en ce moment, maréchal! dis donc à ce jeona homme qui je snû.
Le maréchal chercha pendant quelques secondea à reoonnattte la foîi de celle qui lui parlait ainsi, et puis, allant tout à coup vos liarine, et hii tendant les deux mains, il dit à i'offider de service : « Madame a ses eotrées à toute heure ici. » Mariue fit un hochement de têle aa maréchal de Tavannes, et, comme si elle ne fût jamais sortie du cliâlean, eQe se dirigea arec lui vers les appaitemens du roi.
11 n*est pas un valet de diambre dont elle ne fût oonnne. Cëtaîent de leur part des saluts jus^qu'à tene et des félidtatioDS à chaque pas. Oà avait-elle été, d'où venait-elle? et mille questiotts. Aa denûer sahm, la capitaine des pages lui dit : c Personne n entre cheite roî à celte hone; excepté les pnnces du sang, le médecin et le confesseur de Sa Majesté. »
— Mon beau page, lui ié{X)ndii Marine, si je ne suis pas princesse du sang, je suis princesse du lait. Fais-moi place, je vais porter de le$ noovelles a Sa Majesté : entends-tu ?
Le maréchal de Ta vannes riait aux larmes de ce mé|xris de Marine pour le cérémonial, et de la figure étonnée du jeune capitaine des pages, qid n'osait plus s'opposer à rintroduciion de Marine en voyant le n^mfr* qMCtatour si heureux de cette violation.
EUe souleva la portière et entra dans la chambre à coucher du ruL En ce moment, le pnnce de Conti, en sa qualité de prince da sang, tendait respectueusement la chemise du roi.
— Ah! j'arrive à propos, s'écria Marine en prenant la chemise des mains du prince, je vais voir s'ils ont eu soin de ta personne, s'ils ne t'ont laissé manqué de rien.
Le roi ne revint de sa surprise et presque de son effroi que dans ks iras de Marine.
^ Nourrice ! c*est ma nourrice I c'est Biarinel dit le jeune roi en s'enveloppant dans sa robe de chambre et en s'asseyant sur les genoux de Manne, qui s'était assise dans le fauteuil du roi.
— Qull e&t gentil ! s*écriait Marine ; qu'il est beau! qu^il est blanc , mon bon roi.
Le prince de Conti s'était retiré quelques pas en arrière, afin de ne pas gêner celte effusion de tendresse entre le roi et sa nourrice, pour laquelle on connaissait son attachement.
•— Après la messe, nous nous reverrons, dit ensuite le roi.
— C'est avant la messe qu'il faut que je te parle, lui dit lùirine. ^ Tu as donc (quelque chose de pressé à me dire ?
— Oui, mon roi.
— Quelque chose à me demander?
— Oui , mon roi.
— Parle, c'est accordé.
^ Madame la marquise de Courtenay, dont j'ai été la nourrice , veut rentrer en France.
— Nous verrons.
~ Pas de nous verrons, mon roi ; elle est si belle , si bonne » si intéressante.
— Allons t
— Ce n'est pas tout.
— Quoi encore ?
— Tous ses biens lui seront rendus.
^ Cela va sans dire, répondit le roi.
"^ Tu lui rendras aussi ses titres ?
— Oui , oui , oui. Mais la messe t M. l'archevêque m'attend ; nons reprendrons apr^ déjeûner.
— Je n'ai plus qu'un mot.
— - Voyons ce mot, ma belle nourrice.
•»M. le commandeur de Courtenay, qui est enfermé à la Bastille..,
— A la Bastille I dit le roi ; je n'en savais rien.
— Tu vas le faire sortir, n'est-ce pas ?
— Je saurai d'abord pourquoi on l'y a mis.
— Oh I je vais te le dire. Je suppose...
— Ahl grand Dieu I j'aime mieux le faire sortir tout de suite, interrompit le roi , que de te laisser raconter pourquoi il y est enfermé ; je n*entendrais jamais la messe. Et maintenant dis-moi ce que tu veux pour loi ? dit le roi , entièrement habillé et prêt à passer dans la chapelle du château.
» Ce que je veux? que tu m'embrasses, mon roi.
Et le jeune roi pencha son gracieux visage sur le cou de Marine.
L'exil de la marquise de Courtenay avait cessé , et le commandeur était libre. «
La plume n'a aucun effort à tenter pour peindre la foudroyante rapidité que mit la marquise de Courtenay à se rendre h Paris dès qu'elle eut reçu la nouvelle mouie, miraculeuse, de son rappel.
Elle partit, elle arriva.
Mme de Courtenay rentra dans son hôtel comme si elle n'en était jamais sortie , semblable aux rois qui reprennent possession de leur palais après des années d'exil, à la suite d'une restauration, il n'y a pas eu » dirait-on ou affectent-ils de croire, de lacune dans leur règne. Ils effacent d'un trait les mauvais jours , les jours d'absence.
Jaloux de montrer au jeune roi Louis XV combien ils approuvaient tout ce qu'il faisait, même le bien, les courtisans et les courtisans des courtisans se portèrent en foule chez la marquise réhabilitée ; ils rivalisèrent d'empressement à venir luidirequ'ils ne l'avaient pas oubliée, qu'ils avaient toujours travaillé en secret de tout leur zèle à hâter son retour. Chacun d'eux se flt gloire auprès d'elle et dans le monde de son rappel en France» Pressentaient-ils l'action extraordinaire qu'elle allait avoir sur les affaires de l'état, au moment où les jolies lemmes devaient obtenir une si granda influence sur les hommes d'esprit, et les hommes d'esprit qualifiés généralement de philosophes, s'en créer une non moins puissante sur la société 7 Réunissant en elle tout ce oue celles-là avaient de science et d'observation, était-elle destinée, elle déjà si considérée à cause de son nom, à être l'anneau qui joindrait ces deux souverainetés de l'époque ? Des signes certains semblaient raffermir ces flatteuses prévisions. Les aualitâ d'énergie et de pénétration qu'elle avait acquises au fond de 1 exil, par son père et par elle-même, et dont elle ne croyait jamais fai* le usage que pour l'éducation de ses enfans, furent connues, publiées partout, vantées, exagérées même, car le bonheur, ce dispensateur stu-
Side, ce grand seigneur idiot qui jette Tor par les croisées, ne lait rien à emi.
Il prit la mar((uise sons sa protection et lui accorda plus qu'elle ne dexaanaait en crédit, en puissance, en renommée. Le plus fervent, le plus remarquable parmi ceux de la cour qui accoururent adorer la fortune sous ses traits, ce fut le duc de Bourbon, devenu premier ministre à la mort du r^nt. Trop rude pour s'attirer par lui-même tous les dévoûmens, tous les mérites dont il avait besoin afin d'augmenter et de maintenir son autorité à côté de celle de l'abbé Fleury, pareillement ministre comme lui, et de plus son rival, le duc de Bourbon résolut, très politieuement, de prenare les salons de la marquise de Courtenay pour le théâtre de ses combinaisons poUtiques, et de connaître par là, sans peine et sans affectation, les hommes sur lesquels il pouvait compter, distinguer ses amis et ses ennemis, voir tout enfin, derrière le rideau.
Ce rôle donna à la marquise un puissant relief. Les femmes n'avaient pas encore habitué le monde à les voir prendre une part quelconque aux spéculations politiques. EUe se flt en pmi de temps une renonunée qui la itts. a
as tK HUfiOEI WWW.
DiH tout à firit bon da eerde tneé a^ee des feiâto de roso «iUnt des aulres femmes. Elle oflHt un Téritable phénomène. Céuit déjà mie eioeptîon fort notable que les hommes» mme de naiaiinqs ronipiascui wm dos traditions d*oisiveté, sacrifiassent leur opnleote al chère patesK àfélude des affaires publiques.
On sut bienUH que les s|>lendides salons de la mai^qme de Goortea^, peu ouTerts aux plaisirs fn?oles, quoiqu'ils n'y ftacnt pas entièremat oédaiffnés, s'emplissaient une fois par semaine d'honnies éminens m leurslumières ou leur rang dans l'état. Les pairs, les membres du pa» ment, les ambassadeurs, les écrivains sérieux. Tenaient sans faste discourir chez elle avec une familiarité qu'il ne leur était pas pxsilile d'afficher ailleurs, des intérêts de l'Europe, appelés alors les affaires de coir.
Cétait llSurope iéunie,poiJir la preroièrefois, en aeirées;riuiTeffS acii an coin du feu.
Très souvent on apprenait araat la cour , dans les salons ée Mmah marquise de Courtenay, les érentualités d'une guerre, les projets é*wm alliance, les mariages entre souverains. Il n'y avait pas encore eu d'euaple de ces réunions simples et eraves, curieuses comme an spectacle, eC «tiles comme un bon livre. C'était le berceau de la sodéie poliiiqiie, long-temps après la naissance et le magnifique développement de la soc^ littéraire patronée tour à tour et de siede en siècuB par MaigoniiB de Valois, Mme de Rambouillet et Mlle de Scudérj.
Une telle maison, dans la société du dix-huitième siède, plaçait Mbk de Courlenay à une hauteur incommensurable aux yeux du monde, sans qae cette hauteur la mit toutefois hors de la portée de ranvie. Les lenmes reconnaissaient sa beauté, mais ils la qualifiaient de beauté pédante; et, dans Timposùbilité d'attaquer sa vertu, ne pouvant h aaam prix y porter atteinte, elles la mettaient votontiers, dans ks petits assassinats da téte-à-téte, sur le compte d'une froideur naturelle dont dles, de leur côté, n'éprouvaient pas rincommodilé.
Mme de Courtenay, on le voit, jouissait d'un grand crédit à la coiv de Louis XV. Sa protection était un titre, sa recommandation au|»ès d0 ministres valait la certitude d'un emploi.
Heureux celui c|ui, accouru du fond de sa province, se présentait avec un titre aux bontés de la marquise. D fallait qu'il fût bien peu posâMe pour que sa demande fût repoussce.
N'était-ce pas un miracle jusqu'ici qu'une femme si belle, si jeana encore, se fût fait tant d'amis reconnaissans, sans que parmi ces an» on lui en prêtât au moins un, décoré d'un titre non pas plus beau, mais plus doux ? Ce miracle, puisque c'en est un. s'était produit. 11 est vni que la marquise de Courtenay, faisant de la politique au berceau et poar ainsi dire sous le pommier du paradis terrestre, avait souvent eu te bonneai de protéger le mérite. Tout le secret de sa justice, disait la jalousie des lémmes, était dans l'indiltérence de son cœur. La marquise de Coorte* nay indifférente 1 Sans doute elle riait des manifestes passionnés qa*A rencontrait partout où elle posait la main, sur la laque de sa loitett», flous les coussins de ses sophas, dans le pli de ses livres; mais elle sa riait parce qu'elle avait un amour sérieux, enraciné dans le cœur, un dk ces amours si forts, si grands, si durables, que celle qui l'éprouve panft indifférente au monde entier, et qu'elle ne sait elle-même comment eOii pourrait aimer, tant elle aime. Le commandeur ne l'avait pas quittée d»» puis neuf ans, depuis son retour à Paris. Il avait assiste à toutes l0
phases brillantes de sa destinée , sans éprouver d'autre sentiment qne ramère contrariété de la voir sortir de plus en plus de l'obscurité où mt aurait pu être si heureuse après et même avant son exil , pour affronter les tempêtes de la vie publique.
Il craignait dos retours affreux, des dédiéances après des grandeuis. Sous des formes plus douces, mieux voilées, il reconnaissait l'faabileié
LE DaAG(W BOOGB. 329
italienne, la subtilité parfois machiavélique du comte de Canilly, et dans le gant brodé de la fille, il voyait remuer la main sèche du père. Jusqu'ici la marquise avait réussi, mais le succès môme effrayait le commandeur. Il savait où le succ^ conduit quand on ne s'arrête pas avant lui. S'il parlait à la% marquise de ses craintes, de ses nrévisions, elle lui répondait qu'elle n'agissait ainsi, qu'elle ne sacriflait les douceurs de la Tie privée aui orages de la vie publique que pour ses enfans; elle doublerait leurs biens, elle assurerait à son fils un rang considérable à la cour.
Puis elle avait besoin de cacher le plus possible sous la splendeur de son existence la triste inûrmité de son mari ; elle combattait le ridicule avec l'éclat. Elle trouvait encore d'autres raisons dont le commandeur so montrait plus ébloui qu8 touché.
Du reste, la marquise !*avait rejeté dans l'ombre à mesure ou'eDe s'était avancée sur la pente lumineuse qu'elle gravissait. Après l'avoir arraché à la carrière des armes par une désertion restée inexpliquée aux ▼eux de ses compagnons, elle n'avait pas osé, fort prudente en cela, l'y faire rentrer de nouveau, avec un grade aussi élevé qu'elle aurait voulu. Elle l'avait annulé, anéanti à son profit, sans lui permettre le reproche ni la plainte. Elle dévorait une à une ses plus belles années en Fusant dans une oisiveté perpétuelle. Elle le tenait U, sous la main, pour avoir sur la terre un petit aiin de silence, de tendre rêverie où se retirer quand elle était lasse du monde et du chaos de l'intrigue. Il lui fallait un visaoe sincère à contempler , après en avoir vu passer devant ses yeux tant de composés, tant de faux, tant d'infAmes; il lui fallait une main ferme à serrer, après avoir touché à tant de mains corrompues et perfides; il loi fallait un cœur plein d'amour et de désintéressement après avoir communiqué à des cœurs gâtés par l'envie, enflés par Tambition; il fallait qu'elle retrouvât quelque part le ciel absent de ses croyances, car le siècle était
Eeu aux croyances alors , après avoir long-temps marché sur le sol rûlant de la politique, enfer dWgueii et de mensonge.
Cette destinée inactive et muette Qu'elle avait faite au commandeur prétait à celui-ci un caractère dont le monde ne se rendait pas bien compte. Les uns le croyaient mlsmthrope h l'excès, les autres au dessous de tout mérite personnel, puisque sa belle-sœur , elle , la trésorière de toutes les faveurs, n'en faisait pas même un mince gouverneur de quelque petite province; les autres voyaient dans le commandeur un philosophe, un sage, prenant en mépris toute l'agitation qui bouillonnait autour de lui.
Le commandeur n'était rien de tout cela; il était enchaîné à la volonté d'une femme supérieure, la pire espèce de servitude qui se puisse imaginer.
Les choses en étaient là ; le char de la marquise de Courtenay, attelé aux six chevaux blancs de la prospérité, roulait sans obstacles, lorsqu'un: jour un jeune homme se présenta à l'hôtel, et demanda, avec beaucoup d'instances, à parler à madame la marquise. 11 semblait avoir choisi le moment où elle était seule. Les donrïestiques l'introduisirent. Quoiqu'elle ne l'eût jamais ru, la marquise sentit courir à son aspect le frisson de la inort dans ses veines, elle si supérieure, en toute occasion, à ses émotions. Le jeune homme se posséda parfaitement, quoique la surprise de la marquise ne lui eût pas éouppé.
— Madame la marquise, lui dilril, je suis Raoul de Marescreox.
— - Raoul de Marescreux I répéta la marquise en reculant avec son faolaûl, comme si l'ombre de son père l'eût tirée en arrière.
— Je suis Raoul de Marescreux, dit une seconde fois le jeune honinie.
— Le fils de M. de Marescreux? celoL.^
— Lni-niéme, madame la marquise.
— Que me voulez- vous, monsieorî
— Void ce que .îeTenx, madame, ce que fatteods de TOOi: je sois sons-
lieutenant dans les dragons du Béarn, je veux êlre nommé capitaine dans la maison du roi ; vous pouvez m'en faire obtenir le brevet, je viens vous le demander.
Le dragon se tut.
La marquise songea à son père, dénoncé par M. de Marescreux, coodamné à mort, traîné, haché, tué sur un échaCaud par celte dénondation. Ce jeune homme lui parut couvert de sang.
— Que mé voulez-vous? répéta-i-elle, les yeux pleins de Teogeanoei les narines palpitantes, pâle, le corps rejeté en avant.
— Je vous 1 ai dit, madame la marquise, répéta le jeune homme, je suis sous-Iieuienant, je veux être capiuioe. Après le roinistrey vous étés la personne la plus puissante du royaume...
— Monsieur, interrompit la marquise avec une tranchante ironie dam la voix, c*est donc moi qui dois récompenser la dénondatioD de votre père, le délateur, le bourreau, l'assassin du mien ?
— Votre père, madame , aurait fait mourir le mien, j'en ai les preuves, s'il eût réussi; M. de Marescreux, mon père, prit les devans, trahir un traître est un devoir et non une trahison, un crime, un ^«agâiiat, comme vous dites. Mon père déhon^ donc le vôtre, et tous trois, votre
e^re, le mien et mon frère atué montèrent sur Téchalaud. Voilà le passé. ais depuis vous êtes rentrée en grâce, et moi je suis devenu soiiSH)ffider obscur, dans une milice obscure; vous êtes entourée d'honneurs; on TOUS a rendu vos biens ; les miens, — à la vérité moins grands que les Tôtres, » sont sous le poids de la confiscation ; vous pouvex me tes iaire rendre, vous me les ferez rendre.
La marquise se leva à demi...
— J'ai bientôt fini, dit le jeune dragon. Quand vous m^aoïez rendiL l'honneur par un brevet de capitaine dans la maison du roi, quand vous m'aurez fait obtenir la restitution de mes biens, il faudra que vous m'assuriez le bonheur en me donnant votre fille Léonore en mariage...
— Ma fille!...
^ — Vous deviez bien épouser mon frère aîné J'attendai qu'elle ait
râffc...
Lu n
marquise so leva , quitta le fauteuil et , d'un bond , s'accrodia au cordon de la sonnette.
— Madame la marquise , dit Raoul de Marescreux , je vous éviterai la peine do me faire mettre à la porte par vos gens. Je me retire; mais nous nous i*e verrons encore une fois.
Haoul de Marescreux salua avec respect et il se retira avant que les donu'sliques do la marquise ne fussent venus en effet le jeter à la rue.
La marquise demanda à toute la puissance qu'elle avait dans la main comme la personne la plus influente du royaume après le ministre, ainsi que favait dit Raoul de Marescreux, ce qu'elle ferait pour punir ce jeune homme : sa mémoire lui répondis coup pour coup par cette pensée de son père, lo comte do Canilly :
a Un homme peut déshonorer un autre homme ; une femme outragée » par un homme n'a que la ressource de le faire tuer ou de l'oublier. »
— Mon père I que faut-il faire ? s'écria-t-elle, en regardant le portrait du comte de Canilly.
Njus l'avons dit, et les événemens l'indiquent assez , c'était au commencement du règne de Louis XV , et précisément à une époque où la Franco n'était en guerre avec aucune nation. On sortait de la régence. Pourtant jamais Paris n'avait tant vu d'offlciers de toutes les armes. Par le grand escalier de Versailles montaient et descendaient sans cesse de jeunes gentilshommes chassés de leurs cantonnemens par l'ennui, l'wsivuté et surtout par l'ambition. Us assiégeaient, les mains pleines de le(« tros do recommandations , les bureaux de la guerre , se disputaient un aouriro dans l'antichambre des favoris , et allaient quêter de boudoir en
L£ lïflAGO?! mV&L>
boudoir de l>elles prolecfrîc©?* Il y avait plusieurs caos^s \ m débordement de jeunes îîCilliciteurïï* Leurs familles* b ni u part rumëespor les longues campagnes de Unûs XIV, ^luiqu filles elks avfljent contribué de leur sjng et do leur fortutie, oe pouvaient plus h^ mainLenir h la hauteur des prélentmns de la naissancfl. Elles Ti^avait?oi plus tj*ï sacntices à s'imposer pour eui. Les terre* étaient eng^igecs, î>caucoup m^me rétaieut ou delà de leur Talcur, Si la bauie noblesse se soutenait encore ♦ în petite noblesse, et c'étail la plus nombreuse, était résolument pauvre. Qufîiqac déjà on s'occupât beaucoup a celte époque d'êconcïmie socialo et d'économie pôlitirjue* on ne savait d'autre moyen, pour soubger h sol du poids de la population, que le stupidc moyen de b guerre,
C'étail donc dans Tespoir d'une guerre qu'accouraient à Paris tous ces ûh de famille, bouillans de jeunesse, disposés à conquénr lu monde et 86S planètes, si roccasi<>rt leur en éuilofiene.
Ce déplacemeni général d'une jcuncs?c fort brave» mais fort dissipée, ne cuntnbuati pas à sanciifier les mœurs assez décolleictîs de \a factîe ei fcnllante socieie parisienne. En attendant de prendre d'assaut des villes ennemie^!, elfe livrait la guerre aui ménages, (aisom contribuer Thont)cur des maris, et passant au til de Tépée b réputation des femmes; on n'avait ;auiais autant entendu parler q enlever) »ens, de si^po rat ions» dd prises de vojIc» do duels.
t*baque jour se levait sur une intrigue el se couchai! sur un scandale*
î.e% NùMveihs à ta main^ premier germe du journalisme, et du jotir* palisnie déceru que vous gavez , n*avaient pas assez do place pour eriregistrt^f lès faiblesses dévoilées des grandes dames* Malgré la Bas- *ille, tes îles Marguerite, Sain t-Pierre-Encise, dont les portes s'ouvraient si souvent devant les duellislesi le duel dépeuplait les familles après les avoir déshonurécs. Le duei éia il d'ailleurs au bout do tout; il était le fermoir du cercle de chaque passion* Se disputaitH>n au jeu? le duel cmirnnnait la dispute, Kiaii'Ori en rivalité auprèsd*unefemmo?leduel simplifiait la position de la femme que le plus souvent aucun des deui concurrensn aimail. On se bauaii pour tout et pour rien. « Je gage que ta pf e m lère goutte dVau qui tombera mouillera ce pavé, moi je gage qu'eUe niûui liera celui-ci : celui qui gagnera aura le choii des arm^, i» Quoi qu'il arriTitt il était sous-entendu qu'oD se battrait ; mais pour quel motif f pas de motif* Deux jeunes gens en sortant de l'Opéra, deui amis de collège, detïx parens peut-être, remarquent qu'il fait un clair de lune magnifique t m Quel dommage do perdre un si beau clair de lune, dit Tun, et de tn» tirer aucun parti d'un espace si propice, si bien aplani» dtt Taulre, Hâ toit reprend le premier, il nVn ^ra pas ainsi j » et il tire son épée; la seconcl Tavaitdi^jâ tirée. Les deui lames se crnistml et les voiL^l tous !©§ deui s'aliar|uant, se défendant avec Fimpétuosité de deux adversaires qui se poursuivent depuis Ion g- temps de leur hame : ib ^e précipitent run sur l'autre, et tous les deux sont l^Iessés« Tan h mort^ et il tûmt>9 pour no plus se relever, l'autre h mort aussi, mais pour respirer encore quelques heures pendant lesquelles U raconta ce que nous venons de ra^ ront^T* A Que voulez -vous» dit- il en expirant^ il faisait un si beau clair de lutiet tt
1 1* i+..-i(p^ ije la Comédie-Italienne qui était alors dans la rue Maueonr II de point de rèuninu à h tourbe musquée et guerroyante do
te, j , ; gefïS, h f: ri tiers directs des fines lames du Pré-rinï^rirrc^, fis s'y montraient à leur dèhotié, et ils y faisaient leurs t arme*
som les vtMJX il'3s moîire> du camp, duellistes émérttes d- ' ^ por-
ï p rein te du choc de la balle ou du sillon do l'épèe» i 'H
V examiné ûrs pteds à la ti'^ic et apprécia selon sa i^ ij
tiispi^Xam^ toujours impertinente, ne se terminait pas sans rée^uiiat grave. Ou l'intrus était destiné à au pimenter queluues jours ifnèi la listt des bretteuTS, ou tl ne reparai.^sait plus ; sa disparition étiît toujours
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complète. Si la mort» h la suite d'un dueU ne renierait pas, la confiisàni d*avoir éTité une rencontre Tobligeait à quitter Paris au plus vite.
Or, un soir d'hiver que le foyer de la Comédie-Italienne semblait trof» étroit pour contenir ses turbulens habitués, venus en plus grand nombre soit à cause de Texce^sive sévérité du temps, soit plutdt à cause de Pâlirait d'une première représentation, un jeune homme parut au milieu de leurs groupes, où sa présence causa un étonnement général. Peut -être lût-il passé inaperçu ce soir-là à travers Taffluence plus grande que d6 coutume, sans la bizarrerie de son costume.
Sa tète était couverte d'un béret de velours blanc dont les bords larges comme un bandeau pressaient son front , et si exactement, que le fond du béret , très vaste, et d'une forme plate et circulaire s'abattait sans déranger l'équilibre, et avec une originalité étrange sur sa joue gauche. Une tige de bruyère, faite avec de la chenille d» soie, montait au bord du béret, et paraissait naturelle, tant elle était piquée adroitement dans le velours. Le buste du jeune étranger était serré dans une tunique en drap rouge parcourue sur toutes les coutures d'un galon moitié or et moitié soie. L'or était pâle et la soie était d'mie nuance grise ; en sorte que ce cordon aflectait aux lumières les ondulations d'une couleuvre. Au lieu de bottes ou de bas, il portait des guéues noires collantes, et s'attachant h sa jambe à l'aide de plusieurs boudts de jais. Le cuir des guêtres était si doux qu'il moulait la jambe avec l'élasticité d*un bas de soie. Entre le bord de la tunique et l'extrémité des guêtres qui rabattaient un peu sur les genoux, on apercevait la culotte en drap jaune clair de 1 étranger. Un tel costume pouvait étonner à la première vue , mais il aurait fallu être disgradem comme Je duc de Roquelaure, pour qu'il ne fût pas porté avec quelque avantage.
Le nouveau venu était un fort beau jeune homme de vingl^uil ans , rose et solide comme un montagnard qu'il était ; ayant la taille haute, et se tenant bien sur ses jarreis de 1er. lî était brun par ses cheveux noirs tombant sur ses joues , blond par la fraîcheur un peu exagérée de son teint et la douceur de ses yeux, qui avaient la prunelle magnétique du tigre, c'est-à-dire affectant dïlre double et comme picoiée de veri et de bleu, d'une limpidité sans profondeur. Ses mains, qu'il paraissait avoir fort belles, se dessinaient sous un gant en peau de daim, d'une finesse et d'un éclat que ne savaient pas encore donner à leurs produits lous les gantiers du dix-huitième siècle. Il eût excité beaucoup moins raltenlion du cercle où il venait de s'introduire, s'il n'eût pas porté un nœud d'or sur son costume inconnu.
Les jeunes gens se demandèrent tout de suite à quelle nation appartenait l'officier debout au milieu du foyer. Il n'est ni Anglais, ni Allemand, oi Suédois, se dirent-ils. Mais qu'csl-il donc? d'où vient-il?
— N'est-il nas Espagnol? fit remarquer l'un d'eux.
— Espagnol du temps de Charles-Quint, en ce cas, car nous savois tous que ce costume n'est aujourd'hui celui d'aucun corps de l'année d'Espagne.
— Sans doute, répliqua celui qui avait émis l'opinion. Mais il a,qwn que vous en disiez, quelque analogie avec le costume espagnol.
— Parbleu I finissons-en avec nos doutes, dit un des curieux. Demandons-lui, dans chacune des langues que nous connaissons, quel est l'heureux pays qui l'a vu naître.
— La proposition passa tout d'une voix, et l'un d'eux se détacha ai»sitôt pour dire, en anglais, à l'inconnu :
— De quel pays est monsieur?
Le jeune ofÛcier ne répondit pas.
Un autre s'approcha de lui et lui dit en allemand r
— A l'armée de quelle nation appartient monsieur ? Itféme silence.
LE DRAGON ROUCC. 333
Un troisième eut son tour. Il dit en italien :
— Monsieur est-il un officier au service de la sérénissime république de Venise î
Toujours le même silence de la part de Tinconnu.
— Demandez-lui, par la même occasion» s'il n'est pas soldat du pape, cria un plaisant du foyer.
Questionné enfin dans la plupart des langues de TEurope , le jeune homme à la tunique rouge ne daigna faire aucune réponse. Du reste, on ne peut dire si c'est avec sa langue ou avec son gant qu'il aurait dû répondre dans le cas où il lui aurait convenu de le faire , tant le ton avec lequel il avait été interrogé suait l'impertinence. Son calme ne le quitta pas un instant. Aucun pli ne parut à son visage, aucun frémissement ne contractata sa gracieuse main gantée, arrêtée par le pouce, avec une aisance noble , à la jointure de la tunique. Le petit épi de bruyère attaché à son béret resta immobile.
L'huissier du théâtre vint peu de temps après annoncer à ces messieurs que la grande pièce allait commencer ; car c*était pendant l'entr'acte de la petite pièce a la grande , nous avons omis de le dire , qu'avait eu lieu l'arrivée du jeune officier au foyer de la Comédie-Italienne.
Tous les jeunes gens qui La remplissaient se disposaient à le quitter pour entrer dans la salle , et ils gagnaient déjà la porte de sortie en lorgnant d'un air ricaneur celui dont ils avaient soumis la patience à une Eremière épreuve, lorsque celui-ci se plaça sur leur passage, le béret à i main.
— Messieurs, leur dit-il avec beaucoup de politesse et de courtoisie, je me nomme Raoul de Marescreux ; je suis sous-lieutenant dans la milice provinciale du Béarn ; mon arme est la cavalerie. Je suis donc Fran^ comme vous, ce que vous auriez su d'abord , si vous aviez pris b peine de m'interroger tout simplement en français.
Il remit ensuite son béret et gagua la salie de spectacle, laissant derrière lui les jeunes moqueurs dans un demi-embarras assez facile à comprendre.
— Âh I c'est lui qui nous a joués , s'écrièrcnt-ils tous à la porte du foyer. Il s'est amusé de nos railleries, ce charmant Béarnais, qui vient sans doute aussi à Paris pour demander du service et de TavancemenL
— Messieurs, dit l'un d'eux, celui qui résumait en sa personne , fort brave du reste, toute l'impertinence de la compagnie; messieurs, pendant l'entr'acte, il laudra le lâler.
— Il faudra le tâtcr ! répétèrent ses camarades avec une unanimité qui dénotait assez que le dragon bigornais ne leur paraissait pas tout à fait aussi simple qu'il était rose, quoiqu'il eût été d'une indulsence fort équi- ▼oque pour les coups d'épingle dont ils l'avaient lardé à loisir. Âvait-il, n'avait-il pas du œurage ? mais, comme l'avaient dit les jeunes gens da loyer : il faudra le tâter.
Je ne saurais trop dire le titre du nouvel opéra qu'on représentait ce soir-là à la Comédie-Italienne, je sais seulement qu'il devait être de quelque compositeur en vogue, et maintenant oublié comme tous les compositeurs en vogue ; car, il est triste de le dire, la plus belle musique d opéra n'a pas encore duré quatre-vingts ans. Le devant des premières toges, — et toutes les loges étaient construites alors en saillie, — était occupé par les dames los plus riches et les plus nobles de Paris. Des toilettes dont les diamans formaient presque Tunique éclat, couraient d'un bout des galeries à l'autre bout , et semblaient illuminer la salle, qui ne s'éclairait elle-même que de la lueur plus solennelle que brillante des bougies. Giaque loge enfermait dans son cadre, tout historié de moulures tfor, le personnel d'une famille, assise selon l'âge et la condition sur des tabourets plus ou moins élevés, et rangés à diverses distances les uns des autres.
334 LE DRAGON ROIXSE.
La présence du jeane dragon béarnais émut la salle, comme eUe arait ému le loyer. On se le désignait, on se penchait pour le yoir, et le sourire d'étonnement que faisait naître son costume était tempéré chez les femmes par une estime secrète pour la beauté de son visage et la grâce de a tournure. H produisit une sensation toute à son avantage en a&ODttnt sans audace cet examen admiratif. On le vit se ranger doucement contre le fond circulaire de Tamphithcâtre, et s'avancer à petits pas, de peurd» déranger les personnes assises vers l'extrémité de cette première galerie, où il laissa présumer qu'était sa place. Descendus à l'orchestre et placés sur la scène où il était encore d'usage de s'asseoir, les jeunes officiers da foyer suivaient attentivement du regard celui dont ils avaient projeté de s'amuser pendant le prochain entr'acte. Ils le virent s'avancer jusqal l'avant-demière loge de la galerie, et s'arrêter à cet endroit sans a?oir causé le moindre désordre parmi les spectateurs, au'attachail de plus en plus la musique de l'opéra nouveau. Il était arrivé à sa pbce.
Raoul de Marescreux posa sur la banquette son béret de velours. Os attendait qu'il s'assît. 11 resta debout, les yeux tournés non pas vers k scène, mais vers la loge placée derrière lui, et il se mit ensuite telkmeot près de la balustrade dorée dont elle était détendue qu'il aurait pu aussi aisément s'y accouder que s'il eût été dans la logo avec les trois personnes oui l'occupaient. Elles ne remarquèrent pas d'abord l'attention dont elles étaient l'objet de la part de leur voisin, du moins cette attention échappet-elle au premier instant aux deux hommes assis derrière la jeune dame, plus particulièrement observée par Raoul. L'acte était long, ii dorait déjà depuis une demi-heure, et Raoul n'avait pas cessé im seul instant de tenir son regard obstinément fixé sur la loge près de laquelto il était debout. Les jeunes officiers dont les veux ne ravaient nés quitté^ s'aperçurent les premiers de cette étrangeté, et elle les oonurma dans l'opinion déjà préconçue chez eux ^ue leur dragon était quelque gentillâtre bien simple, bien naïf, détache de ses montagnes du Béarn par une avalanche, et roulé avec les neiges de l'hiver jusqu'à Paris. C'était un ours égaré loin do sa tanière. Ils communiquèrent leur opinion à leurs voisins, et bientôt la salle entière plaisanta sur le compte du beau dragon, si complètement étranger aux usages, aux façons de se conduire dans le monde. Lui ne bougeait pas. Il était jeté en bronze ; son regard ny changeait pas plus de direction que celui de la statue d'une place pubi que.
On souffrait d'autant plus de son inconvenance qu'elle avait choisi pour point de mire une personne en pleine faveur dans la société, etpar l'illustration de son origine, par les relations dont elle rehaussait encore sa naissance, et par une grande beauté. C'était la marquise Casimire de Courtenay que le singulier jeune homme affrontait ainsi de son attitude insultante. Qu'avait-il contre celte dame, dont la vie durement éprouvée pouvait servir de texte à toute une histoire d'événemens tristes, douloureux, déchirans, mais où l'on n'aurait pas rencontré une page tachée par le doigt du scandale? On la respectait, quoique illustre; on ne la naissait pas trop, quoique belle : on Vépargnait enfin comme le passé et le malheur, quoiqu'elle n'eût pas trente ans encore.
Comme toute femme prudente l'eût fait à sa place, elle tourna la tète du côté opposé à celui ou se trouvait l'homme qui fouillait si cruelleraenl dans les traits de son visage, elle cherchait à concentrer et à fixer son attention sur la pièce. Elle ne put si bien se renfermer dans l'étroit rayon de cette unique direction donnée à son regard qu'elle n'aperçût dans toutes les loges d'avant-scène le mouvement continuel de curiosité dont
vait pas encore remarqué l'incroyable manège de l'étranger.
LE DBAGON ROUGE. 335
Cependant , suffoquée par cette contrainte, la marquise de Courtenay retira un peu sa têle en arrière dans la loee, et la leva pour adresser quelques paroles au commandeur son beau -frère. Mais celui-ci ne les entendit pas ; il était occupé et exclusivement occupé à répondre, regard par regard, h cette agression muette du jeune homme, qui, de son âté, semblait ne pas voir qu'il y avait deux hommes dans la loge. U est vrai que Tun d'eux était le mari de la marquise, et en vérité on ne sait trop SI Ton pouvait le compter pour un homme. Quant au commandeur, son frère, il perdait son temps, il usait inutilement ses yeux à regarder le dragon tantôt avec Taigreur du mépris et tantôt avec la dédaigneuse compassion de la supériorité, et cenendant toujours avec la dignité du gentilhomme qui ne veut être ni colère ni soumis. Raoul ne détournait pas le regard du front de la marquise de Courtenay où, heureusement, la pâleur de la souffrance éprouvée ne pouvait se montrer, tant son beau front était ordinairement pâle derrière le rideau entr'ouvert de ses cheyeux noirs.
Questionné à plusieurs reprises par la marquise, sa belle-sœur, le commandeur pencha un instant la tête, sans cesser de regarder Raoul et il écouta ce qu'elle avait à lui dire. Il répondit par un sourire. Qu'avaitelle dit? Rien. Qu'avait-il compris? Rien. Mais tous deux s'étaient devinés. Leur préoccupation était la même. Que leur voulait ce jeune homme?
Le marquis de Courtenay ne s'apercevait de rien. 11 s'amusait comme un rossignol à cette musique délicieuse, comme un rossignol, dont il avait la maigreur, sans en avoir la voix. Il profita du moment où sa femme avait adressé la parole au commandeur, pour dire : — 11 fait bien chaud ici. Sur l'honneur I dites-moi si je ne cours aucun danger pour ma rie. Je crois que je me fêle. Est-ce que je ne me fêle pas?
Ces paroles du marquis n'étaient pas une énigme pour ceux qui les entendaient ; elles dénotaient sa folie, oui chaque semaine, comme on le sait, se produisait sous une nouvelle forme dans sa tête. Pendant la semaine ou l'on était il se croyait devenu porcelaine. Passé à l'état de tasse on de cafetière, il demandait si la trop grande chaleur de la salle ne l'a- -vait pas fait fendre. On se hâta de le rassurer, et il reprit son admiration.
Enfin le premier acte finit, et les spectateurs se répandirent dans les couloirs. Les jeunes officiers s'étaient déjà réunis au loyer, dont ils s'étaient emparés.
— Ah! ça, s'écrièrent les plus impatiens, vous avez vu comment s'est conduit notre drôle de personnage; au lieu d'une leçon, il en mérite deux. Il nous appartient.
— Je veux, disait Tun, aller offrir son béret h madame la marquise de Courtenay.
— Je veux, disait l'autre, l'obliger à rentrer dans la salle avec une seule guêtre.
— Messieurs, reprenait un troisième, je veux tout ce que vous voulez, mais encore iaut-il vouloir qu'il se rende ici.
^ — S'il n'y venait pas, en effet ? ; — S'il est parti, ajoutait un autre.
V *- Parti ! mais oui sans doute, il peut être parti I Qu'un de nous, s*il en est encore temps, aille le prier de venir au foyer. J y vais moi-même. Le dernier interlocuteur ouvrait en courant la porte du foyer.- il s'arr6ta.
Raoul s'avançait lentement.
Il n'était plus qu'à quelques pas de la porte du foyer, lorsque huit ou dix de ces jeunes gens en barrèrent Ventrée avec quatre longues banquettes et tous les tahourets qu'ils trouvèrent sous leurs mains. Les préparatifs de cette plaisanterie n'échappèrent pas à Raoul; il comprit sans peine à l'adresse de qui elle allait. U ne s'avança pas moins. ArriTé de-
33G LE DRAGON AOCCB. .
vant l'obstacle, il renjamba avec la légèreté d'un chasseur de dains, et alla s'asseoir dans un coin du foyer sur Tunique tabouret oublié par les auteurs de la barricade.
Tous les jeunes seigneurs se regardèrent a? ce nn air de dire : —On peut tout eser avec lui ; osons encore.
Un lampion éiait fixé au mur au dessus de la tête du jeune dragon.
^ Je vous demande bien pardon, lui dit un de ces fous, en posant k pied sur le bord du tabouret où il était assis, mais Thuile est chère dans cette saison; permettez-moi d'éteindre ce lampion*
11 éteignit le lampion.
Raoul, emportant le tabouret avec lui^ alla se mettre à un aa(re endroit.
Un de ses ingénieux persécuteurs aperçut aussitôt qu'une croisée était placée derrière le dragon et qu'un carreau de cette croisée s'ouvrait, fl se hâta d'aller l'ouvrir. Un vent glacial courut frapper le cou de RaouL
Les camarades félicitèrent l'auteur de cetie nouvelle mystificatioB.
— Si nous le bafouons plus long-temps, lit remarquer un des sages^ la bande, nous allons nous priver de tout moyen de nous mesorer avec lui; nous l'aurons trop aplati. Ne déshonorons pas aujourd'hui celui doBt nous voulons ùire un adversaire demain.
«— 11 ne peut déjà plus l'être, dirent plusieurs.
— En ce cas, lui repliqua-t-on, qu'il ait la bonté de sortir d'ici, où ne peuvent rester que ceux qui ont fait leurs preuves.
Avant d'attendre la signification de l'arrôt rendu contre lai, Raool so leva et se dirigea vers la porte du foyer. 11 sortit après avoir frandu, toujours avec là même prestesse, la barrière de banquettes et de tabourets formée contre lui.
— Je suis fâché, dit nn des jeunes gens, que notre soirée se passe ainsi sans résultat ; mais vériiablenient il n'y avait rien à faire avec ce bcrçrr déguisé en dragon. C'eût été une trop facile victoire que de l'humilier davantage. Nous devons nous contenter de l'avoir mis à la porte de notre réunion et de lui avoir fait perdre par là roccosicn de jouir du plai>ir du spectacle, car il n'aura pas eu l'audace de reutrer dans Ja salle après Taccueil qu'il a reçu ici.
— Ne comptez-vous pour rien d'avoir débarrassé Mme la marquise de Courtenay de la présence de ce drôle ?
— Celui qui parle ainsi a raison, fut-il répondu à l'auteur de la remarque.
— Messieurs, le second acte est commencé , vint annoncer à la porte l'huissier de la Comédie- Italien ne.
Le loyer se vida une seconde fois.
Raoul, trompant les prévisions de ses persécuteurs , était allé repraidre sa place sous la loge de la marquise de Courtenay. Il fut loisible à tout le monde, au public comme aux jeunes gens du loyer, de s'assurer oue pendant Tentr'acte il n'avait rien uerdu do son assurance première. 11 avait retrouvé sa pose insultante à l un des angles de la loge; ses bras s'étaient croisés sur sa poitrine, signe évident de la longue patience dont il se résignait à subir le poids pendant quelques heures, su le (allait.
Comme il ne troublait pas le spectacle, comme il ne nuisait en rien aux plaisirs du public par cette conduite, blessante seulement pour trois personnes, la police aurait été fort mal venue de le sommer de quitter la salle. Il arriva même par le fait de celte obstination de Raoul à tyranniser ainsi de son regard cette même loge, que certaines persoanes cessèrent de voir dans cette conduite bizarre l'action d'un homme décidé à se montrer grossier jusqu'à la brulahté , jusqu'à Tindécence, jusqu'à la cruauté. Pourquoi la fougue d'une passion de ieuoe homme pour la marquise de Courtenay ne serait-elle pas la cause ae oût oubh des convenances ! L'amour fait oublier bien autres choses ; il lait oublier la plus grave de toutes les choses, le respect qu'on doit à la per-
LE MAaOX hOtJGE.
innn - V^ uiuî était plus* que suffîsammetit juslîfîé dan< i-
gle i' : U rore et superbe be»tité de la marquis d*? *
uno d' > |.rn..ti>ns que Dieu fait bien d>n?oyer dfs îiïiti en Unu mu in terre afin do retenir parmi les hommes la croyina; du beau, quand lontf croyûiit'tfs'en lo,
U ne SL'tnbbii donc pas st monsinieux ^ certaÎDS s^^ectateufs , d*abord prévenus contre b tenue de RaouUqu'il affichât si ouvenement »oti amour |)ôur lu marquise de Counenay. Tout ce qui sort des conditions bnna|f>s QQ Tordinâiru ne déplaît pas à la foule, surtout à la foule français, dont le sang esi plein des beani mouvemens chevaleresques des touVnois.
La marquise de Courlen-:!/ ne perdit pas contenance; elle tint bon peo* dant tiHïte la moitié du second acte contre cette persécution d*iin r^^rd qui ne cherchait qu'elle, ne voyait qu'elle, n*attsquail qu'elto dans une iog« où il y avait deui hommes, dont Tun avait fini par perdre sim sang* froid hcrotque, Tautro son indilférence hébétée. Mais, dans le courant 3© l*antrt* moitié de Tacto, elle^ut à lutter sur le lerraui même oii dio était fiiacée. Elle avait vu le commandeur retirer peu a peu son gant de Ia main gauche et le passer dans sa main droite avec Tin tention marqut?e dVii faire un u^ge terrible, et son mari, avec un sourire niais» chercher sur le visage du commandeur la causo du rouge pourpré qui l'eu^jnw lîiaît.
— Je ? ous en prie , mon frère > dit -elle au commandeur, je vous en supplie^ lUoQS-nousHïn plutôt,
Li ïimnficalion de la marquise fut si énergique ot d*nne lelle crpwss : n*échappa pas aui jeunes gens placés sur la scène» Ce ii*est
l I ur épée, c'eit avei-, le bûlon de leurs valets qu'ils ^nîireni en
C'. I ' *! 11^ le besoin de châtier rinsolenfe statua debout prés de la loge dâ lu îii irj^is^e deCourtenay.
— Natis en aller l murmura le commandeur, dont le gant était rptenti mr la m^in treinblaiite do la marquise ; nous en aller ! pourquoi ne p«s lui fairo des eicuses I
— Mais quV*si-ce donc ? demanda le marquis ; qu'a ^ei* vous pour vous -r" r I tous les deuï? Afar riverait-il quelque chose de ftScheuit l Ton m^aurail heurté? Suis-jb prés à'ôire brisé? Pourquoi li. T A, ..,vi ainsi à une si grande foule^ moi si fragile? Je suis tout Japon, pur Japon, ce soir*
— Il ^ a , lui dit s**chemenl !•> i Jimmindeur , que Mme b marquisr , ne « est en butte aux un hi * d'un impervinent dfini à châtier le visage , ^ . . . a^q ne change pas à rinstanc de
lion* «— Oii est donc ce fïit , où est donc cet impertinent? demanda en gv* souillant h marquis , mnoirez-te^mei donc, mon frÈre»
La marquis avair parlé d une voii si peu mesurée que chacun prit part à cette bévue» el sèpanuuii de rite en voyant le maniind m cm aperce* voir h m^ cAiès ce que chacun Toynit fort bien depuis draz lieores de tous T <^ la sdlli"-
Oi du public fit comprendre au commandeur, s^périeurt^^
sient iT];iiiM! ki^< lu wiifHne» comme tou^ les hommes d'un vrai courap% h aéo^ssité de retarder de quelques minutes la leçon qu'il avait arrêté de donoerau dra^r i... .. ., i;.... -i. s ..-.„. -- -irï.inià ses cfltéi»
sur $ti UHi\ h 5^« i^quiî^li,
ifj *r,> r-v. j ^^^ ^ ^^^ ,, y,, , ,,, U toulo s*écoula
S ce fîii moins poui - iMù que du 9iîi->
iU dont dk venait d l. :. , . , quitla la siHe.
[— Ma voiiuret mes gims, a*èerja la mar^uiâe, en Duvraot U porte de } loge.
<^ A vos ordres, madame la marqjiiise répondit un Tdet de pied qui '' eadâit dans le couloir.
23B LE DRAGON ROUGC.
— Partez sans nous, dit le commandeur à la marquise; mon frère et moi nous rentrerons plus tard à ThôteL
— Adieu donc, messieurs , dit la marquise en prenant la main de son mari et de celle du commandeur. Toute 1 émotion de dignité et de crainte dont elle suffoquait se fit sentir dans cette pression. Elle disparut.
— Â nous/ mon frère, dit le coma^andeur au marquis. U est passé de ce côté. Venez, suivez-moi.
Raoul, malgré la défense des jeunes gens , était entré sans façon dsos le foyer. Un murmuie d'indignation Taccueillit.
Le commandeur et son frère ne perdirent pas le temps à s'indiçner, ib s'ouvrirent un passage k travers la cohue menaçante, et se placèrent en face de Raoul.
L'un, c'était le commandeur, leva son gant surle visage du jeune dragon, l'autre, par imitation, leva son mouchoir. Raoul arrêta leurs deux bras en même temps.
— Deux soufflets, dit-il, je les tiens pour reçus. A combien de |»s, demanda -t-il.
— Nous marcherons l'un sur l'autre, répondit le commandeur, et tirera qui voudra; et ceci jusqu'à ce que mort s'ensuive.
— boit ! dit Raoul. Voici mes seconds. Il frappa sur l'épaule de deux jeunes sous-offlciers, deux de ces jeunes gens qui s'étaient tant moqués (de lui pendant la soirée.
^— Vous ierez connaissance avec les nôtres demain à quatre heures dd l'après-midi, au bois de Vincennes, carrefour du Grand-Chêne.
— Je vous y attendrai, dit le dragon rouge en saluant ses deux adversaires. Messieurs, ajouta-t-il, après s'êtro tourné vers ses deux seconds^ rassurez-vous, je suis bon gentilhomme. Il s'en alla, laissant U sociéié du foyer fort étonnée de voir ainsi se conduire un homme dont Os avaient singulièrement mis en doute le courage quelques heures auparavant.
Ce n'était pas la première fois , on le sait, que la marquise de Courtenay se rencontrait avec Raoul, le dragon rouge.
Elle rentra à son hôtel dans la plus vive agitation : elle en dévora les marches comme si elle eût été poursuivie. Ses domestiques qui ne l'attendaient guère qu'à minuit , selon l'usage , lorsqu'elle allait à la Comédie-Italienne, parurent tort étonnés de la voir revenir à neuf heures et demie, et plus surpris encore de ce qu'elle revenait sans le marquis ni le commandeur.
Dans lo désordre de ses idées, elle ne remarqua pas tout de suite que son fils Tristan et sa fille Léonore étaient parmi ses gens, tous aUentife, tous inquiets, tous empressés autour d'elle. Tristan lui prit enfin la main, Léonore l'enlaça de ses bras, et tous deux lui demandèrent avec instances, en la couvrant do caresses, la cause de ce retour si prompt, si agité. Ils la priaient avec de tendres paroles de les rassurer. Jamais ils ne l'avaient vue si bouleversée.
La marquise ordonna à ses gens de se retirer.
— Mes chers enfans , vous vous méprenez ; il ne m'est rien arrivé de fâcheux. Ne vous alarmez pas ainsi , dit-elle à Tristan et à Léonore, en leur rendant machinalement leurs caresses ; je suis rentrée plus tôt que vous ne m'attendiez, parce que ce soir, en partant, j'avais oublié, et Toubli est inconcevable , d'écrire au ministre sur un sujet très important et très pressé. Le souvenir de cette omission m'a surprise au théâtre , et j'accourus au plus vite pour la réparer. Mais oui, ajouta-t-elle, en jetant les yeux sur la pendule , il en est temps encore. Le ministre reçoit ce soir, ma lettre lui parviendra avant onze heures. Je vais lui écrire.
Il était d'un hasard heureux pour la marquise que le prétexte dont elle se servait avec tant de présence d'esprit auprès de ses deux enfans , afin de couvrir Textrôme agitation de son retour , répondît si bien à l'intention où eilo était d'écrire au ministre, aussitôt rentrée chez elle.
» Oui, pensa-t-elle, écrire tout de suite au ministre j et, s'il est possible, réparer par Ih une partie de la faute que j'ai commise. Quelle faute !
— Léonore, ma fille, du papier ! Tristan, dites à un domestiqua de so tenir prêt à sortir.
Tandis qu'elle donnait ces ordres, la marq[uise arrachait ses gants plutô qu'elle ne les relirait de ses mains. Elle écrivit sur un coin de la chcm'nœ ce billet au duc de Bourbon :
« Monsieur et ami ,
]» Je reviens pleinement et entièrement sur ma détermination de cet D après-midi , dussiez-vous m'accuser de contradiction, de légèreté. Il 3» n y a pas de légèreté ; mais qu'importe.
]» Comprenez-moi bien, je ne m'oppose plus à ce que M. Raoul de Ma- » rescreux, sous-lieuienant dans les dragons de la milice provinciale du )> Béarn, soit nommé capitaine dans la Maison-du-Roi. Au contraire, et
> je vous prie de m*envoyer sa nomination demain avant midi, et ce soir » si vous le pouvez : oui, ce soir. Je voudrais la tenir déjà.
)» Je me cnarge de la lui faire parvenir ; je tiens même à ce que nul 3» autre que moi ne la lui remette. Cest un service dont je veux qu9 1» M. Raoul de Marescreux me soit reconnaissant. Encore une fois, mon- 1» sieur et ami, ne vous préoccupez pas du changement survenu dans mes ji opinions à l'égard de ce jeune ofucier ; l'essentiel, Timportant, l'indisy> pensable est que j'aie entre les mains et en quelques heures son brevet -» de capitaine. Ce n'est pas à -lui seulement, songez-y bien, que vous » ferez une faveur des plus grandes. Je puis compter sur votre bien-
> veillance, je le sais, mais je veux compter sur votre exactitude, sans
> laquelle tout serait inutile.
> Votre amie, )> Marquise de Courtenat.
-» Dix heures moins cinq minutes. »
— Tristan, remettez ceci à Lorrain, et qu'il aille, sans perdre une minute, à l'hôtel du ministère. C'est une lettre pour le ministre. Allez, dites-lui d'attendre la réponse.
— Oui, ma mère.
— Ma chérie, dit ensuite la marquise en attirant sur ses genoux sa ûUe Léonore et l'appuyant contre son coeur, au'avez-vous fait, je veux le sa- Toir, vous et votre frère, pendant mon absence?
La marquise regarda furtivement l'heure à la pendule.
— Nous nous sommes beaucoup occupés de nous-mêmes.
— Voyez-vous ces petits égoïstes !
C'est à peine si la marquise crut avoir répondu à sa fille. •* Savez-vous ce que nous disions? D*abord que, dans deux ans, Tristan aurait dix-sept ans et moi quinze ans, ou bien près de quinze ans. Mais oui, c'est fort exact, dit la marquise en soupirant.
— Ce que je dis vous ferait-il de la peine, maman ? vous avez soupiré.
— Chère bonne, dit la marquise en pressant les joues de sa fille sous un long et pesant baiser, je soupire, ne le devinez- vous pas? parce que je pense aux (^ngemens que ces deux ans peuvent apporter dans la vie.
^}uels changemens apporteraient-ils ? N'êtes- vous pas heureuse ; craindriez-vous de cesser de Telre d'ici-là? Est-ce que nous ne vous aimerons pas toujours? Vous êtes donc décidément mal disposée» inquiète se soir, tolère maman?
— Moi, inquiète! quand je vous ai sur mon cœur.
Est-ce que cette pendule n'irait pas? pensa la marquise, et elle dégagea de sa ceinture une petite montre enchâssée derrière sa cassolette. Mais elle Ta bien. Il n'y a donc que dix minntes que je suis ici! Que se passe-t-il là bas au théâtre ?••• Lorrain, ie pense, sera bientôt arrivé chez le ministre... J'étouffe... je voudrais être partout.
» Ce n'est pas pour moi| reprit la marquise^ en faisant asseoir sa fiUe
340 LE DBAGON ROOGE.
auprès d*elle, çue je sais inquiète de voir arriver les années. Bris c'est pour vous.
— Pour moi, dans deux ans, i'aurai quinze ans; est-ce qu'on est wàheureuse ordinairement à cet âge? L'auriez -tous été?
^Non, chère étourdie, on ne connaît pas encore le chagrin à cet Ige; mais on n*est déjà plus un enfant. Beaucoup de jeunes filles se manntâ cet âge.
— Ah 1 quant à moi, voilà, puisque vous désirez le savoir, ce qw je disais à Tristan ce soir : je ne me marierai pas afin de pouvoir toujoois rester avec vous. N'est-ce pas, Tristan, dit Léonore à son frère qui rattrait dans le salon, je te disais cela ?
- — Vrai, ma mère, répondit Tristan.
— Je vous crois tous les deux; mais vous changeres tfavis, LéoDOie, et je fOus conseille de ne pas plus croire à vos projets, que Tnstaaà ceux qu'il a pu iaire de son côté.
— Je renoncerai aux miens, tont de suite, reprit Léonore, ai vous k voulez; mais alors, je me marierai pour vous et non pas pour mai
— Vous marier pour moi, s'écria Mme de Courtenaj I chers eaiaas, ajouta-t-elle en posant leur main sur son cœur. Oh I je vous en conjuii ifavance, je vous l'ordonne, ne m'écoutez pas, désobéissez-moi, si janaii je parais faire violence à vos inclinations, aux choix du mmn oa de h femme que vous aurez arrêté dans votre cœur. Moi, tous cootraindrel... N'est-ce pas que vous me désobéiriez ?...
— Puisque je no veux pas me marier, dit Léonore en soonaDl sois Ifis pleurs de sa mère, pourquoi me faire faire cette promease?
— Vous avez raison, Léonore, j^oubliais que vous voalin rester fiQe, ajouta Mme de Courlenay en sentant s'é?aporer sous nne ironie trisie et douce les pleurs venus jusqu'aux bord de ses paupières.
Un quart d'heure de dévoré, murmara-t-elle« Dix lieures soanaôeiit à k pendule du salon.
— Cependant, je fais une exception, continua Léonore, et je la («sais tantôt à mon frère Tristan : s'il se rencontrait un jeune homme beau, noble, loyal, généreux, plein d*honneur, de courage, constamment affable envers ses inférieurs, empressé et sérieux auprès d^ femmes, se mettant avec goût sans paraître jamais ridicule , aimé de tout le monde, ne médisant de personne, indulgent avec les plus petits esprits et se iaisaiit écouter avec respect des plus grands ; ah I celui-lk, ma raère, je rainerais, oui je l'aimerais de toute mon âme, et je le voudrais pour mari, ja l'épouserais et vous ne vous y opposeriez pas.
— Celui-là, malheureusement, ma pauvre Léonore, n'existe pas.
«— Mais oui il existe , chère maman, s'écrièrent à la fois Tristan et Léonore, puisque, reprit Léonore, mon oncle le commandeur est exactement semblable au portrait que je viens de faire.
Mme de Courtenay se leva brusquement , laissant tout surpris de ce mouvement spontané Tristan et Léonore.
Ce collier m'écrase, cette ceinture m'étouffe , dit la marquise , qui vil ce faux prétexte pour aller cacher à quelques pas de ses enfons rèSeï produit sur son visage par la commotion dont elle avait été frappée.
Après avoir mis le plus de temps possible à ouvrir son collier et à dénouer sa ceinture, elle revint, plus pâle que le mantelet (ThermiDe doit elle n'avait pas encore dépouillé ses épaules, reprendre sa place entre ses deux enfans.
Elle reprit avec un calme affecté :
— Mais vous avez donc parlé de tont, ce soir, pendant mon abseocet Et vous, monsieur Tristan, qu'elle rêve doréavez-vous laîi en configoso de votre sœur ?
— Moi, j'étais tout simplement ambassadeur cooune gnttd-pep«idoB( voilh le portrait.
us DRAGON ROtGE. 34i
— • Vous aTez été bien plus raisonnable que votre sœur, si tous n'arez pas été excessiTement modeste, dit Mme de Courtenay à son fils, svélte adolescent, d'une taille adorable d*élégance et do distinction pour son âge, ressemblent à ces spirituels pastels laissés par le crayon bleu et roso du dix-huitième siècle. Bouche fleurie, regards doux et presque noirs déjè, joues blanches et minces, recouvrant des pommettes spirituelles, coqueiles, incisives. Un charmant habit de soie couleur argentée, fourreau flexible, s'arrêtait étroitement à son cou, tout nu , tout blanc, tout fier comme celui d'un jeune cygne. Ses fines jambes de gentilhomme avaient la légèreté, la prestesse et la grâce étourdie de celles du chevreuil; c'était un faon. Il avait lesmouvemens vifs, le pied fin, la nnain jolie et toute frétillante sous la corolle de dentelle qui lui servait de manchette. Ainsi devait être à quinze ans son oncle le commandeur.
— Vous voulez donc être ambassadeur, monsieur mon fils! reprit la marquise, dont l'oreille était maintenant attentive au moindre bruit pour savoir si la voilure qui devait amener son mari et son beau-lrère n*cntrait pas dans la cour. Mais savez-vous que n'est pas ambassadeur qui veut 7 II faut d'abord être ou un grand général, ou un grand politique.
— Je serai l'un ou l'autre; mais à vous parler franchement, ma mère, je crois que je serai un grand politique.
— Vraiment !
— Oui, ma mère. J*aurais du goût, il me semble , pour gouverner les hommes, diriger l'état, faire la paix ou la guerre , donner des emplois » être le conseiller d'un roi, enfin.
— Que tu as un beau Iront, mon Tristan; viens, que je t'embrasse, cher enfant, pour ce que tu as dit. Tu me plais, tu me ravis, tu as de l'ambition. Oui, il faut en avoir. C'est Tamour des grandes choses, des choses justes, des choses vraies, de celles qui font laisser un nom. Il y en a de beaux, de graves, dans notre iamille, mais elle en veut un plus grand encore. Il nous manque un ministre. Si tu l'étais un jour, tu m'écouterais bien, n'est-ce pas?...
— Ma. mère!...
— Vois-tu, nous autres femmes, nous connaissons le cœur mieux que TOUS. Nous vovons k travers tous les visages, même le mieux masqués ; nous entrons dans le joint des âmes en nous jouant, et parce qu*on nous traite sans importance comme l'air. Je serais derrière toi, je te conseillerais, je verrais pour toi, j 'irais où tu n'irais pas. Nous servirions le pays...
— Nous servirions le roi, ma mère. Et si des méchans, des conspirateurs, par exemple, des ennemis du pays, comme on m'a dit que l'étaient, il y a quelques années, M. de Gellamare, M. le duc du Maine et tant d'autres, voulaient renverser le roi, eh bien l nous leur ièhoas couper la tête...
— Méchant 1 s'écria Léonore.
Mme de Courtenay poussa un cri affreax. Elle posa une main treni- Uante sur la bouche cle de son fils, et, les forces lui manquant avec la Toîx, elle se laissa, toute défaillante, tomber en arrière.
— Ma mère 1 ma mèrel qu'avez-vons? Da secounl du secours! Tristan sonnait d'un cdté.
Léonore sonnait de l'autre.
JLflB deux pauvres enfans perdaient la tdte.
Harine et un valet de pied parurent enfin.
— Marine, accompafnez ma fille à sa chambre. Elle va ae coucher.. la marquise biûsa Léonore an front.
«— Poitevin, édairez, monsieur, foi se retire aussi. La mar^ise embrassa Tristao.
Restée aeule , la marquise porta les Teox et les tint doakwreuseraent fizéa ior le portrait en pied éa eoBifte o^ dnilllr» son pèra, peint en coa*
342 LB DKAGOlf ROUGB.
Les regards de la marquise s'étaient particuUèreoœnt portés, dans teor profonde absorption , sur une ligne tracée autour du cou du comte âe Canilly.
Cette ligne tait rouge comme le serait la trace d*un coup de coatem circulairement donné autour d'une fi^renade. On sait ce qu*eQe indiquait
La marquise se leva en sursaut ; elle avait cru entendre le pas des cheraux dans la cour.
Elle se trompait. La voiture n'était pas encore arrivée.
Ello retomba dans sa méditation devant le portrait de son père. Ce fantôme évoquait pour elle un passé de douleurs , pins poignant que jamais à l'heure présente et à cause des événemens qni venaient d'avoir lieu à la Comédie-Italienne.
Le dragon avait tenu parole , lui et elle devaient se revoir. Ils s'étaient revus.
La marquise , toujours les yeux fixés sur le portrait de son père, comme pour qu'il résolût la question de vengeance , plus fermement posée que jamais depuis le retour du spectacle , entendit sonner minuit , une heure, deux heures, sans voir revenir ni son mari, ni le commandeur.
A trois heures, les portes de l'hôtel s'ouvrirent. La marquise se leva. Le commandeur et le marquis de Courtenay entraient au salon.
— Eh bien! dit-elle?
— Eh bien ! répondit le commandeur , c'est pour demain, à quatre heures de l'après-midi.
— Vous vous battez. Qui de vous se bat ?
— Tous les deux , répondit le commandeur. Nous avons passé la nuit h réunir nos témoins.
— Tous les deux ! répéta la marquise. Vous aussi! s'écria4-dle, sans qu'on pût dire si c'était le marquis ou le commandeur qui lui arradiait ce cri d'étonncment.
— Mais... bégaya le marquis de Courtenay , qui crut l'avoir inspiré, mais j'espère encore...
— N'est-ce pas au mari à détendre aussi l'honneur de sa femme I interrompit le commandeur.
— Vous avez raison ! dit tout bas la marquise.
— Mon père I dit-elle encore plus bas, est-ce que je n*aurais pas mieux fait d'oublier?
A quatre heures précises, et on eût pu les entendre sonner au donjon de Vincennes, deux voitures sombres et sans armoiries arrivèrent par deux allées différentes au carreleur du Grand-Chêne. Elles s'arrêtèrent à quelques pas de l'arbre colossal dont le nom est devenu celui de ce rond-point bien connu des chasseurs. De la première voiture, qui était la plus grande, descendirent d'abord le marquis de Courtenay et le eommandeur, ensuite quatre autres personnes de distinction. La portière de l'autre voiture s'envrit pour laisser passer Raoul de Marescreux, le dragon rouge, et ses deux témoins, pris, si l'on s'en souvient, parmi les jeunes officiers du foyer de la Comédie-Italienne. Ils portaient des costumes de ville. Comme on n'avait pas pu interdire à leurs nombreux camarades, présens à la discussion, d'assister à la rencontre des trois adversaires, ils s'étaient à peu près tous rendus à l'endroit choisi pour vider le différend. Afin de ne point porter om< brage aux combatians ni à leurs seconds, ils s'étaient formés par gnmpes silencieux à l'ouverture d'une des routes qui aboutissent au rondpoint. Le froid incisif de la journée n'avait pas été un obstacle à leur curiosité. D'ailleurs le duel étant l'occupation et l'amusement de leur vie, ils venaient là avec le naturel que d'autres apportaieut à aller à U messe ou au spectacle. Sur un terrain durci et nivelé par une forte ge^ lée, les trois adversaires s'abordèrent en se saluant. Leurs témoins, oui 1^ suivaient de près, se firent également leurs politesses, courtoisie gfacéfi dont rien ne peut rendre la désespérante impressiQU. Le commaa*
LE DRAGOn BOUGE. 343
deiir, tenant toujours sous son bras le marquis de Courlenay, son frère, s'adressa le premier à Raoul, i — Monsieur, lui dit-il, je crois inutile, dans la position où nous nous sommes mis, d*alonger notre entrevue d'explications oiseuses. Les paroles ne chan|;eraient rien aux faits.
— Rien, interrompit Raoul, absolument rien, monsieur.
Le commandeur profita de cette interiupiion, si brè?e qu'elle fût, pour lancer un coup d'œil oblique sur le visage de son frère. Il fut peu ras* sure.
— J*aurai donc Thonncur, poursuivit-il, de vous rappeler ainsi qu*à Tos témoinS) monsieur de Marescreux, qu'il est dans mon intention et dans celle de M. le marquis, mon frère, de voir se continuer le combat jusqu'à ce qu'il tombe lui-même mort sous votre balle.
Le commandeur eut la convenance do ne pas ajouter : ou jusqu'à cequo l'un de nous deux vous ait laissé sans vie sur le terrain. Il ajouta seulement :
— Et celui qui aura essuyé le feu de l'adversaire , pourra faire feu h son tour, quelle que soit la gravité de sa blessure, sans qu*il soit apportô aucun empêchement par les témoins. Debout, assis, coucné, il pourra ti« rer sur son adversaire.
— C'est bieh ainsi que je l'entends , répondit Marescreux en consultant ses deux témoins dont les fronts se penchèrent affirmativement.
Comme le bras du marquis de Courlenay qui s'appuyait sur le bras do son frère, le commandeur, était caché ainsi qu'une partie de son épanle, sous le manteau de celui-ci , le mouvement qu'il fit pour glisser surlui- Toôme ne fut remarqué de personne : une pression de résistance, un coup sec le retint à l'instant même comme s'il eût été scellé à un mur par un gond de fer. Le marquis put pâlir, mais il resta debout.
— Je 'crois me souvenir à mon tour, dit Marescreux, que nous devons marcher l'un sur l'autre , et faire feu quand nous le jugerons convenable.
Les témoins n'avaient aucune observation à faire. Les conditions de ce duel ou de ces duels, ne sortant en aucune façon des règles établies ; elles appartenaient tout simplement à Tordre des duels graves, car il y avait eu outrages publics, soufflets donnés publiquement. Mais en général , ce genre de duel , très usité au dix-huitième siècle , qui consislo à marcher l'un sur l'autre le pistolet à la main, n'ofirait pas toujours Timn>inence d'un péril mortel; les deux adversaires avaient sans douie le droit, placés à cinauante ou soixante pas de distance, de s'avancer front contre front, jusqu à ce que le canon de leurs pistolets touchût leurs poitrines, et , dans cette position, de décharger leurs armes ; mais rarement poussaient-ils à ce point les effets de la haine et de la vengeance ; renonçant d'ordinaire à ce sinistre avantage, le plus généreux lâchait son coup a vingt ou vingt-cinq pas , et dès lors , si l'adversaire ne tombait pas blessé mortellement , il faisait feu tout de suite ; sa conduite était méprisée s'il agissait autrement , dans tous les cas , bien ent.^ndu , où rinjure comportait de part et d'autre cet amendement apporté à un droit. terrible.
— Le reste est l'affaire de nos témoins, dit le commandeur en s'éluignant de quelques pas avec son frère.
Quand iLs ne se trouvèrent plus à portée d'être entendus, le commandeur dit au marquis de Courlenay, plus blafard que le soleil de cctlo froide journée :
— Mon excellent frère, nous avons nos jours de mauvaise disposition dans la vie et où nous valons mieux que notre cœur.
— Que voulez- vous, mon frère, ce tremblement nerveux...
— Ce tremblement provient du Iroid, ^rontinua le commandeur. Au surplus, comm« je vous le dis encore, h vie ne voit pas constamment
■âU 1M9. S)
314 LE DRAGON aOUGE«
les hommes dans ane égale disposition d'humeur. Malgré I^ur bonne to* lonté, leur devoir, le cri de leur honneur, ils faibUssentt ils chancèleni iUf succombent, pour ainsi dire, et tombent au dessous d'eux-mêmes. Obt je ne dis pas cela pour vous, mon Irère I car je suis content, ai je ne ^
pas étonné do votre fermeté.
— Je vous remercie de votre estime, dit le marquis de Courtenay, dont tous les'membres étaient transis de peur. Oui, ajouta-t*il, il arrif« parfois qu'on soit, comme vous le dites, moins brave tel jour que tel autre, qu'on soit tel jour un peu... Vous trouveriez>vous par hasard dans cet état si naturel, et je crois si eiccsable, mon frère t demanda-tnl avec une espèce de honteuse satisfaction.
— Je le craint, répondit le commandeur, qui se possédait aussi fermement que la nuit où il tua en Pologne la louve afUmée ; oui, mais Totre exemple, mon frère, me iait rougir de ma faiblesse ; il rae ranime, me remonte, il me replace à mon centre. Je mérite après tout quelque indulgence; je ne suis pas vous. Vou?, mon frère, si, par la permission de Dieu, vous sortez de la vie d'ici à quelques minutes, ?0U3 aurez du moins goûté à ses plus douces félicités; vous aurez possédé la femme aimée ; celle qui vous aura fait connaître les joies graves de père après les joies de mari ; tandis que moi, si je dois partir, je m'en irai tout aussi pauvre de plaisirs, que vous en avez été riche. Je n'aurai àSnnvL que to travail et la guerre. Je comptais sur l'avenir pour me dédommager.... l'avenir no sera pas venu. Je sais, ajouta le commandeur, qui voyait d» plus en plus blanchir la figure de son frère, à mesure que la fatale minute approchait et qu'on entendait ce petit bruit d'acier que pruduii&t les détentes qu'on arme, les baguettes qui entrent dans le canon, je sais qu'il est fort triste de quitter ces biens après Us avoir connus; mais tous laissez une femme dans l'opulence, des enfans sur le sort desquels sa tendresse vous rassure... Quoi qu'il en soit dos raisons que nous pouvons avoir, vous ot moi, mon frère, de quif.er la vie avec plus ou moins do regrets, dit le commandeur, d'nn accent dont l'affection ne cachait pas la solermité, je vous prie de me décharger votre arme dans la tête, si vous niii voyez faire ici, sous les yeux des hommes et de Dieu, un seul mouvement do klcheié. Jurez-moi cela, par le saint nom du Seigneur, par notre mère et par le respect que vous avez ainsi que moi pour les Courl'^nay, nos nioux, qui lous furent des brave?.
— Je vous le jure, mon frère , je vous le jure, murmura, arrivé au comble delà peur, le marquis de Courtenay, qui comprenait enfin que si son frère lui demandait le service de le luor en cas de lâcheté, il pouvait €'tre sûr, de son coiô, lui, p.mvre marjuis, d'être tué sur la place par te commandeur, s'il fais:iit un signe de faiblesse ou d'incertitude devant leur commun adversaire.
C'est prôcisénient à cette persuasion -là que voulait l'amener le commandeur: il voulait le convaincre qu'il le tuerait s'il laissait voir sa peur» Avec quelles préparations ne venait-il pas de lui communiquer cette déterminaiion? 11 s'était pré-enlé lui-même comme un Iciche, lui ! afin da ne pas dire à son frère aîné : je sens claireuient que vous seriez un Uchc si je n'étais pas là; mais je suis là et jo vous tue si vous vous avisez de mollir.
Lorsque le commandeur vit venir vers lui ses témoins et ceux de son advervure, il leur dit de loin, avec un sourire grave : Nous avons levé» mon frère et moi, une pente difticulté qui vous aura peut-éire occupés pi^ndanlquo vous chargiez les armes. M-m frère aura l'honneur d'engager le premier le combat avec M. de Marescreut. Il a été le premier et le plus directement offensé; puisse cet arrangement entre mon frère et moi ne pas contrarier les vues de notre adversaire. L'agréez -vous, monsieur t
l,es témoins do Raoul de Marescreux attendirent sa réponse.
LB dragon' ROrCF. 3|5
Elle fut tout entière dans sa démarche. Il prit le pistolet de la main d*un de ses témoins et s'éloigna è pas lents.
Le marquis de Courtenay se serait bien passé de Thonneur de Uinitiatire. Il essaya è cette minute décisive de balbutier quelques uns da ces inols dictés par Tinstinct de conservation, et dont le courage n*est pasla buse; mais son itère lui étouffa la voix en le pressant contre son cœur» €t en lui disant tout bas h Toreille dans cet adieu rapide : Souvenez-vous de votre serment ; si vous aperceviez en moi la moindre faiblesse, tuoEmoi I Quand il dégagea ses bras, les témoins s*étaiçnt déjà éloignés. La commandeur laissa alors son frère livré à lui-même au milieu de Tendroit entièrement découvert où ils étaient parvenus en marchant. Cétait Tine plaine enfermée par un vaste pourtour de halliers. A leur droite s'étendait une partie de ce cercle de petits buissons formant, Tété, une galerie charmante de verdure.
Raoul et le marquis de Courtenay se virent face h face, à une distance tout à fait hors de la portée do la balle.
Le pistolet tendu, ils marchèrent ; ils avaient déjh marché quelques pas Fun sur l'autre, lorsque Raoul baissa tout à coup Tarme et s*arrôta.
Le nuage qui voilait la vue du marquis Tempecha de se rendre compte de ce qui se passait ; il ignorait pourquoi il n'était pas mort, pourquoi il ^tait encore en vie, pourquoi il n'entendait plus aucun bruit.
Les témoins et le commandeur comprirent aisément, sur une désignalion muette, le motif qui avait suspendu la marohe de Uarescreux et lait jMùsser le canon de son pistolet.
Entre les deux adversaires, et dans le hallier près duquel ils étaient , deux petits enfans, qu'on n'avait pas aperçus d'abord, dormaient enveloppés dans une couverture de lame. Deux chênes nains, étoiles encore de quelques feuilles sèches, servaient de berceau et d*abri aux deux petits laitiers. Ils revenaient de vendre leur lait à Paris ; auprès d'eux on Toyait leurs bottes en ferblanc, et, attachée à la main de l'un d'eux par une corde une petite chèvre qui broutait des branches sèches. Ces pauvres anges dormaient è plaisir : leurs petites têtes dépassaient, ainsi que leurs petits pieds, les bords de la couverture ; et leurs petits pieds et leurs petites têtes étaient roses de Iroid.
Que faire? les éveiller? Leur témoignage pouvait ^ner un jour. Cou- Taieat-ils quelque danger entre ces deux balles qui allaient partir, se croiser et donner peut-être la mort ?
Raoul interrogea du regard les témoins éparpillés à ^uche de la ligne du combat, et, sur un signe expressif de leur part, il devina que les enfons n'avaient rien à craindre de la direction des balles.
Fendant ce court armistice, dont il n'avait pas un instant saisi la signification, le marquis promena vaguement ses yeux autour de lui et il aperçut, debout, sur un accident de terrain, son frère le commandeur. €ielui-ci le tenait sous la fixité do son regard avec une domination si grande que quelque chose de sa divine énergie , électricité , fluide du coon^, courut dans les veines du marquis. 11 se dit : Allons, il faut mourir, mon frère le veut.
Les deux adversaires s'avancèrent lentement Tun vers l'autre ; Raoul , aans perdre un instant de vue la poitrine du marquis; celui-ci en suivant machinalement l'impulsion qu'il semblait recevoir de U présence de son frère le commandeur.
Ils n'étaient plus qu'à quinze pas d'éloignement : à cette distanco, il est rare que la main dévie, pour peu que la main soit calme. Ils s'avancèrent encore de deux pas chacun de son côté. — Notre honneur va être sauvé, murmura le commandeur en tenant 8^ comr dans sa main. Mais ils devraient tirer, dit-il, pre^jiM haut ponr être entendu.
Dans lo plus proiond silence les témoins attendaient.
Raoul et le marquis avancèrent encore.
Ils ne sont plus qu'à cinq pas de distance.
— Je crois que mon frère s'évanouit, murmura le commandeur ; il se renverse en arrière, il va tomber; il tombe I
Il s'écria :
— Monsieur le marquis de Courtenay ! monsieur le marquis de Courtenay!
— Silence! crièrent les témoins, silence!
Le marquis de Courtenay s*é(ait en effet penché en arrière afin de mieux assurer son point de mire.
On entendit le bruit simultané de deux détentes et de deux coups de pistolets retentir.
Raoul vacille comme un jonc.
Le marquis reste immobile.
Les témoins accourent vers eux.
La balle de Raoul avait frappé la poitrine du marquis ; mais le coup avait porté obliquement , la balle avait rencontré une côte , elle l'avait suivie et s'était ensuite échappée sans pénétrer dans les chairs.
Mieux dirigée, la balle du marquis avait suivi la direction du cœur de Raoul, où celui-ci avait sa main gauche posée au moment du coup. En sorte que, par un de ces hasards, du reste assez fréquens, la bsdle du marquis avait rencontré le diamant que Raoul portait à sa bague. La balle s'était amortie contre cet obstacle. Mais la commotion avait écrasé le diamant dans le chaton, et enfoncé dans la chair du doigt jusqu'à l'os fortement ébranlé, l'épais anneau d'or.
La bague (ut retirée, et la main enveloppée dans uq mouchoir pour étancher le sang.
— Un peu de repos vous est-il nécessaire? demanda le commandeur à Raoul de Marescreux.
— Non, monsieur, répondit Raoul, je suis à vos ordres.
Le commandeur avait déjà serré la main à son frère, en ne lui disant que ces mots • C'est bien ! 11 ajouta tout bas : Main tenez- vous ainsi jusqu'à la fin, car ce sera peut-être à recommencer.
Chargés de nouveau, les pistolets lurent remis, l'un à Raoul, l'autre au commandeur.
Les deux adversaires allaient se séparer pour se placer à la distance d'où ils devaient marcher l'un sur l'autre, lorsque le commandeur dit à Raoul : Monsieur, j'ai deux mots à vous confier.
Tous les témoins s'éloignèrent de quelques pas.
— L'un de nous, dit le commandeur, aura assurément paru devant Dieu avant que ce soleil qui se couche soit descendu sous l'horizon. Peut- Atre y aurons-nous paru tous les deux. Cette minute est grave. Vous êtes soldat ; je l'ai été, continua le commandeur. Parlons-nous sans détour. Il m'est venu un doute depuis que nous sommes sur ce terrain : (I n'est pas possible que vous ayez agi sans motif en outrageant, comme vous l avez (ait, la marquise de Courtenay. La connaissiez- vous? Aviez- Tous à vous plaindre d'elle ? Je vous adresserai une demande ^i abrégera un entretien embarrassant pour vous, monsieur, pour moi, pour ceui dont nous sommes entourés; votre âge me la oermet, et le moment où nous sommes la rend moins blesr ante pour l'nonneur d'une personne, qui d'ailleurs, ne saura jamais qu'elle a été laite. Entre elle et vous, monsieur, s'est-il établi des rap{K)rls d'intérêt ou des liens d'affection... Avant de sortir de la vie, l'âme a des curiosités qu'elle a soif de satisfaire.
Raoul réfléchit un instant, puis il défit lentement deux boutons de sa poitrine et sortit de sa poche de cOté un portrait en miniature. Il le remit au commandeur.
Ce portrait était celui de Casimire, celui qu'il avait peint lui-même au-
trcfois à Varsovie, et au bas duquel était écrit : Offert par Casimire de Canilly à monsieur de Marescreux.
Le commandeur rendit le portrait à Raoul de Marcscrcux.
— C'est bien votre nom, celui qui est écrit au dessous de ce portrait?
— C'est bien mon nom, répondit Tadversaire du commandeur.
En s'éloignant pour vider le combat, le commandeur leva tristement les yeux au ciel, et il murmura :
— Ohl mon Dieu, je n'avais qu'une consolation en mourant, elle m'est enlevée. Eile ne m'aimait pas. Ce jeune homme a été aimé.
Raoul et le commandeur s'éloignèrent de quarante pas environ, et ils vinrent l'un sur l'autre avec une belle fermeté.
Les pauvres petits laitiers dormaient toujours dans le buisson , et b chèvre broutait au bout do la cordo qui la retenait à la main de l'un d'eux.
On sentait que les deux adversaires s'estinaicnt à leur valeur ; ils no formaient qu'une ligne qui <o raccourcissait h vue d'oeil. A dix pas il no s'étaient p\s arrêtés, à cinq pas ils ne s'arrêtèrent pas encore, à trois pas non plus. L(»ur5 pistolets s'appuyèrent enfin sur leur cœur.
On entendit alors le petit cliquetis sinistre des deux détentes; mais on n'entendit, chose étrange, qu'une seule détonation, et si laible qu'on eût dit un tiers de charge poussant une balle de liége. Cela ressembla au bruit mou d'une pierre tombant dans la vase d'un marais.
Le commandeur bondit quatre pas en arrière ; puis son corps se ramassa 'en l'air comme une boule, son menton heurtant ses genoux ; puis il s'affaissa, il s'étendit, il ne remua plus.
La balle avait troué la poitrine.
— Il est mort! s'écrièrent les témoins.
Le pistolet du commandeur était encore chargé; le coup n'était pas parti.
— Monsieur votre frère est mort, allèrent dire au marquis do Courtenay les témoins du commandeur et les siens. Ne restez pas là, faites-vous ramener au plus vite par vos gens.
— Mon frère est mon! s'écria le marquis, et une subite douleur lui arracha des cris du fond de l'ame. Mon frère est mort! Commandeur I commandeur! criait le pauvre fou en secouant son frère, le relevant dans ses bras, armés en cet instant d'une force extraordinaire, en l'asseyant sur lui, car le marquis était couché à terre. Mais il est mort ! il est mort pour détendre mou honneur I II essuyait la mousse sanglante qui était montée aux lèvres du brave commandeur, imposant et beau dans la mort comme il l'était dans la vie. Oui , Inos^i(;u^s , il est mort pour moi. Que vous avons-nous lait , monsieur, après tout, pour que vous veniez nous tuer ainsi? dit-il à Marescreux, à travers une tourmente de soupirs et do larmes, froissant un mouchoir ensanglanté dans ses mains. Oui, que vous avons-nous fait? qui étes-vous? d'où sortez- vous? Je veux savoir qui vous êtes et pourquoi vous nous avez poursuivis, recherchés, insultés. Pourquoi avez-vous tué mon frère? dit le marquis, en prenant le pistolet du commandeur dans une main et tenant dans l'autre le collet de la tunique de Raoul.
Raoul gardait le silence et se laissait secouer comme un arbre par lo marquis.
— Mais vous ne répondez pas ! répondez, vous dis^je, ou je vous décharge ce pistolet dons la tète.
On arrêta le bras du marquis de rx)urtenay.
Si vous ne voulez pas que ie vous foule aux pieds, que je vous déchirc« que je vous tue, oui, que je vous tue, continuait à dire le marquis de Courtenay , essayez donc de me tuer. — Mon Irère ! ajouta-t-il en abaissant les yeux sur le cadavre du commandeur : je vous entends encore, je sais ce que vous m'avez dit tout bas. Puis revenant à Marescreux, fort
348 LE DBAGON BOCGK.
embarrassé de co(te scène qui ne fe prolongeait pas sans drnger pour l«et ifouT les témoins dans cet endroit si près du cbâteau de Vinoeiuies, tonjours gardé par les gens du rui.
— Monsieur de Marescreux, poursuivit le marquis, dont l'haleine commençait à faiblir, et qui ne parlait plus que par saccades forcées, je prends ces- messieurs à témoin que vous êtes un lâche, que tous mVez refusé un second combat. N'î^tes-yous brave que îorsque tous êtes sûr de tuer !
Comme il était impossible de laisser plus long-temps se coDtioiMr ces provocations et ces injures au pied d*un cadavre, les amis du vnargnis Tentraînèrent jusqu'à sa voiture, tandis que les jeunes ofCciers s*eDioDçaient d'un pas rapide dans une sombre allée du bois avec Raoul de Harescreux.
La colère , le désespoir , la douleur du marquis avaient atteint , s% s'avaient dépassé,1e terme de son énergie ; sa voix se tut, il tomba dans une sorte d'égarement sec ; mais , en s'abtmant dans une consternation slupide, il élouffa en lui le rayon d'extrême lucidité dont il avait été illuniiné. Plus calme , il devint aussi tristement nul et débile qu'aupara- -vanL Ainsi , dès qu'il fut dans la voilure, il mit la tête à la portière et il dit au cocher :
— Allez avec plus de précaution qu'en venant ; l'air est derenu plus Tif ; la porcelaine et le verre sont sujets à se briser par ce tesips-d. Ne ne cabotez pas.
Les petits laitiers cachés dans le buisson ne sortirent de leur sommeil que beaucoup plus tard. 0"and ils s'éveillèicnt , ils furent saisis d'ef&oi en voyant couché tout près dVux un homme qui nageait dans le sang.
Ils allèrent vile dire au couvent de Saint-Maur ce qu'ils avaient vu.
Il était nuit quand les bons moines de cette maison vinrent prendre le corps du commandeur, qu'ils transportèrent sans bruit.
S'il est une position effrayante, épouvantable, mortelle , surtout pour «ne femme, c'est d'attendre les résultats d'un duel, et d'un duel dont elle est la couse. Elle doit demander à Dieu de la faire nx)urir pendant les heures de cetie ai tome.
Les heures ne se divisent plus pour elle en minutes, mais en siècles; et du repos nulle part. Son song brïile; elle n'a qu'une pensée, etcetl^ pensée lui serre le Iront: qifun tableau scellé sous ses yeux: une figure ilanche, dt'ux yeux fermés, une poitrine tachée de sang. Cette figure est celle d'un fière. d'un lil>. d'un ami.
C'est une h* rrible, horrible attente.
Il se fait une déc< mposiiion or^ranique : le jour qu'on voit n'est pas le jour qu'on a l'hobiiude de voir, c'est une lumière fébrile ; les bruits qu'on entend sont indisiincis , ils ont le vague fluide de l'eou. Les sens se déplacent. On souffre et l\.n sourit; on voudrait s'enfoncer stupidement dans la mort, suivant la sublime expn^ssion de Montaigne, et l'on court à la croisée , au grand air , au grand mouvement. Tandis qu'on souffre ainsi, il y a des gens ailleurs qui boivent du vin de Champagne.
Un vaiet entra dans le salon de la marquise de Courtenay, pendant que le vautour de l'attente lui decliiquetr.il le caur, et lui dit :
La compagnie attend madame la marquise dans la salle à manger. Le souptT est servi.
— QwWi^ compagnie? quel souper? demanda la marquise.
— Madame la marquise a oublié que c'est aujourd'hui jeudi. Jour d: dîner et de réception ?
— Quoi! on n'a pas contremandé les invitations? ^ Mndam? n'en a rien dit.
— Et ces messieurs sont venus?
— Tout le monde attend. Il est cinq heures et demie. Le souper éuit . pour cinq heures.
LB DRAGON norcc*' 349
— Grand Dieu? ^uc devenir? pensa la marquise. CestL:?n, dîl-clle au valet, je me rends a la salle à manger , annoncez-moi.
Le valet se relira.
— Je n'aurai pas la force de me montrer, de parler, de répondre à fout ce monde, qui ne sait pas, qui ne doit pas savoir la cause de mon trouble, de mon anxiété. Il faut bien que je Taie ce courage, ajoutait la marquise en semant des çciiles grappes de perle dans ses cheveux et en nouant convulsivenient à ses bras des bracelets en topaze. Comme je suis pûlel mais allons. La marquise fit quelques pas, puis elle s'anrla, interdite, pensive, balbutiant ces mots: L'un des deux est mort peut-être à présenL L'un des deux! mais lequel? Oh! mon Dieu! s'écria- t-el le en so irappant le front, ayez glié de moi! Qu'est-ce que je vais dire à tous ces gens-là ?
Dans rinlervalle qu'elle mit h se rendre du salon h la salle à manger» elle avait si bien disposé son visage, provoqué ^on teint, arrangé un sourire, que personne, lorsqu'elle entra, ne remarqua cette pâleur dont «lie redoutait tant les interprétations. Elle eut mcme la présence d'esprit de trouver un motif h l'absence de son mari et du conmiandeur. Ils s'étaient rendus à Montlhéry pour traiter de l'achat d'une tera^ destinée ^ grossir le majorât du jeune Tristan.
L'excuse fut parfailiiment acceptée, et Ton se nût h table.
La douleur de la marquise en s^asseyanl au uîllieu de tous ces convives, hommes d'état , hommes de cour, hommes d'intrigues qui l'cnlouraient de leurs regards et attendaient comme une faveur qu'elle leur parlât, ne peut se comparer qu'à la douleur de son père quand ou lui Tissa les jambes entre deux planches de fer.
Ces convives étaient une partie brillante, mais assez mélangée, ce jour-là, de la grande socïéié du temps.
La marquise était arrivée au dernier effort de l'énergie humain**, lorsque la porte du salon s'ouvrit; son mari entrait. Elle attendit un instant pour voir s'il était suivi du commandeur.
Personne ne suivait.
Elle s'élance sur le margui??, qu'elle entraîne hors du salon.
— Votre frère? votre frerc? Il est mort, n'est-ce pas?...
La ligure de la marquise, en disant cela, prit une si extraordinaire cx-^ pression d'épouvante, que le marquis eut peur de lui apprendre la vérité. * — Mon frère!... mon frère est en fuite, bégaya-t-ih
— Ahl... il n'est pas mort, dit la marquise en respirant; il n'est pas mort! Vous comprenez, monsieur, la crainte que j'ai éprouvée en vous voyant revenir seul j mes appréhensions... Vous avez été ^i long, si lonç à revenir... Ah! il est en fuuel... Mais vous, s'interrompit la marquise» qui se ravisait un peu lard; mais vous, monsieur le marquis, vous uo dites pas ce qui vous est arrivé.
— La balle de mon alversaire a sillonné ma poitrine.
— Vous avez été blessé?
— Fêlé peut-être, étant de porcelaine, comme vous savez.
— II faut rentrer dans vos appartcmens, dit la marquise, anéantie par ces mille s^'coussei?, arrachée un instant par un menson^'e, à la plus cruello des certitudes; oui, vous allez vous retirer. On va courir chez votre raédedn.
La marquise donna un ordre.
— Vous disiez que votre frère était en fuite , et vous savez sans doute où il est allé.
— Non, dit le marquis, se souvenant à peine du mensonge qu'il venait de Uire à sa kmme, mais (jui n'osait pas cependant se n^tractcr. 11 eut assez de raison, quoique tresaftaibli pîar les evénemens de la journée, pour comprendre qu'il devait corriger le plus possible la fausseté de ses paroles, avant de les uier compléieoient.
—Il n'esl pas mort, reprit-il, mais il doit passer quelque temps pour ^jnort, afin d*écliapper aux poursuites de la police. Ainsi, pour nous li est mort.
— Oui, vous avez raison, monsieur le marquis. Mais si on le poursuit, reprit à son tour la marquise, pourquoi seriez-vous plus que lui à Tabh des recherches, vous qui ne vous cachez pas ?
Le marquis ne sut que répondre.
Un instant le premier frisson ressenti par sa femme gela de nouveau le sang dans ses veines.
— Vous me questionnez beaucoup, je sub si fatigué.... si fatigué... —C'est qu'il faudrait que vous vous cachassiez alors, redit la marquiso
impitoyablement. Je dois vous faire ces queslionsjpi'inquiéter pour vous. — Sans doute, sans doute, répliqua le marquis de Courtenay, sans avoir la plus faible conscience de ses réponses; mais je ne crains rien, moi, absolument rien. Quand nou3 avoqs vu venir la maréchaussée , nous sommes tous montés en voiture, excepté mon frère, le commandeur.
— Et vous Tavez laissé ! Pourquoi ne Tavoir pas attendu ?
— C'est que mon frère n'a pas pu nous suivre ; il était blessé , très grièvement blessé. Je suis bien fatigué, madame la marquise.
— Blessé ! s'écria celle-ci en prenant le bras de son mari, qu*elle appuya sur le sien comme avec l'intention officieuse de l'accompagner jusqu'à son appartement. Blessé grièvement ! vous ne m'avez donc pas tout dit?
— J'allais vous l'apprendre !.. je croyais même vous l'avoir dit... Mais où me conduisez- vous?
— Chez vous, dans vos apparlemens.
— Mais c'est le salon.
— Excusez- moi; mais cette journée, cette journée m'a tellement troublée... Pourtant, si votre frère était blessé, reprit la marquise, il aura été pris, arrêté. Il est cruel, il est inconcevable, il ost lâche de l'avoir laissé ainsi.
Le marquis se tut encore.
— Oh! il ne me dit pas encore la vérité; il ne me la dit pas! pensa amèrement la marquise. Est-il blessé, est-il pris, est-il mort? Qu'y a-t-il de vrai dans tout cela? qu'y a-t-il de faux? Mais je vous demande, ditelle d'un ton suppliant au marquis, au milieu de Tescalier qui condui-» sait h son appartement, comment votre Irère aura-t-il pu échapper à la maréchaussée puisqu'il était blessé?
— C'est que nous l'avons vu, répondit enGn le pauvre marquis, se diriger vers le couvent de Saint-Maur, et il y sera arrivé à travers le taillis, bien avant que les soldats n'aient occupé le terrain où le combat venait d'avoir lieu.
— Mais vous me disiez tantôt que vous ne saviez de quel côté le commandeur avait pris la fuite.
— Je vous ai dit cete... mon Dieu ! mes-idéessont si confuses...
— Il me ment! oh I il me ment ! pensa-t-elle. Que je sache au moins la vérité, monsieur le marquis! Où est votre frère? qu'est -il devenu? quo lui est-il arrivé?
Quand elle adressa cette question au marquis, ils étaient parvenus au pnunier clage. A la porte de son appartement, le marquis, essoufflé de iatigue, s'assit sans mot dire sur la dernière marche, la tête pressée enir(> ses mains. ^
Ce silence signifie, pensa la marquise, que le commandeur est réellement en fuite. Le marquis voulait me cacher qu'il s'était réfugié au couvent de Saint-Maur : le lieu de sa retraite lui est échappé. Il est fâché de mo l'avoir fait connaître; il 3e repent de son indiscrétion , il a peur de la miçnne.
— Allons, dit la marquise en le relevant, rassurez- vous ; j'ai tout deviné. Je sais tout.
— Puisque vous avez tout deviné , reprit le marquis en entrant dans sa chambre, la désolation sur tous les traits , pleurons erisemble la mort d*un frère si bon, si généreux, si noble. Oui , le commandeur de Courtenay est mort.
— Maintenant j'en suis certaine, réfléchit la marqul«e : le commandeur, dont le marquis voulait me taire la retraite, est cacné h Saint-Maur.
I^ médecm, appelé, entrait dans Tappartement du marquis.
La marquise courut s'enfermer dans le sien, laissant la société du salon s'écouler peu à peu.
Il était près de mmuit.
Rentrée chez elle, elle sonna et dit au domestique qui parut :
— Dites à Marine de venir ; je l'attends.
Non , je ne puis vivre ainsi jusqu'à demain, se dit- elle , demain je serais folle. Il est blessé, il est caché; le marquis ne m'a pas dit où il avait été blessé Est-il vrai qu'il soit caché au couvontde Saint-Maur? que croireT que faire? Oh! s'il avait été tué! 3omme a fini par le dire le marauis. Tué! ce n'est pas possible? Pourquoi no serait-ce pas possible? Que d'obscurité dans ce que j'ai appris. Cette obscurité me rassure; mais je n'ai peut-être pas assez interrogé le marquis? Pouvais-je le questionner davantage? fallait-il lui dire : « La vie de votre frère est ma vie; s'il est » mort, je mourrai : parlez ! parlez ! dites! est-il mort? »
Marine entra ; l'expression de son visage disait assez qu'elle n'ignorait pas la funeste nou voile répandue déjà dans toute la maison.
— Ah ! le voilà Marine!
— Ma fille, je serais déjà montée te voir si je n'avais craint d'aug-* menter ton gros chagrin. Je n'ai pas le cœur content aussi... va...
— Tu m'aimes?
— Demande-moi plutôt si la Seine passe à Saint-Cloud.
— Tu n'as pas peur?
— Peur! et de quoi?
— Tu connais Vincennes?
— Oui.
— Ks-tu allée quelquefois à Saint-Maur?
— Jamais.
— Alors, c'est impossible.
— Mais explique-loi, que je sache ce que tu veux.
— Cest impossible, repéta la marquise; il lait si froid, si noir, et puis c'est si loin. Elle alla à la fenêtre, écarta les rideaux. Quel temps! s'écria-t-«lle.
— Mais, ma fille, encore une fois, dis-moi ce que tu veux. Je me jetterais au feu pour toi, tu le sais. *
— Eh bien! il faut sortir à l'instant, tout de suite; il est plus de minuit. Mais je risque ta vie, chère Marine. N'y consens pas, je t'en prie refuse. Non ! tu ne peux pas sortir, non !
— Si fait! je sortirai ; je m'envelopperai dans mon manteau. Dans l'obscurité, on me prendra pour un homme. Est-ce que je crains un homme, moi? Voyons, vite, où faut-il aller? J'y serais déjà.
— Ne te l'ai-je pas dit?
— Pas encore, ma pauvre enfant. Mais tu me désoles, tu m*cnibrouilIes comme un écheveau dans ce que tu as à me dire.
— Eh bien! Marine, tu vas sortir par la petite porte de l'hôtel; personne ne te verra. Tu iras à pied jusqu'à Saint-Maur : c'est au milieu du bois de Vincennes. Tu te présenteras au couvent des Bénédictins. Tu sonneras; à toute heure, ces bons pères ouvrent leur porte.
— Et puis, demanda Marine, que frrai-jo? — Tu sais ce qui est arrivé au commandeur?
552 LS DBACON EOl%C.
A ce nom , Marine se mil à fondre en larmes, après arroir retenu jusque là la douleur qui enfin se faisait jour.
— Je sais, je sais , murmura la bonne créature, que le paoTre corn-
mandcur a été tué. Ils Tont lue! lui, si boo; ob! je ne comprends pbe rien au bon Dieu. !
— Marine! Marine! dit la marquise, le commandeur n*est pas mort. On a iaii courir ce bruit, jVn ai la certitude, afin que les gens du roi ne le rei heichent pas.
Marine regarda avidement la marquise hfin de s*a5sarer qu^elle nVait ]Kis perdu la raison en lui parlant ainsi, à elle. Marine, qui avait entendu ce qu'avait dit le marquis au retour du duel et les témoins du marquis et ccui du coniniandcur , trop bien d*accord entre eux sur la manière dont le conimandtur avait éié tué par Raoul de Marescreux.
— Non î le dis-ji% il n'est pas mort. Il s*est retiré au couvent de Saini- Maur. Cesi un secret, un grand secret que je te confie, un secret que J'ai arraché moi-nifineau marquis il n'y a qu*un instant.
— Pauvre petite, pensa Marine, qui n'eut pas seulement le courage de paraître au moins surprise du cette nouvelle, dont elle savait la déploratle fausseté.
— Voilà ce que j'attends de toi, ma bonne Marine.
— Parle.
— Tu vas te rendra au couvent de Saint-Maur ; et tu demanderas ï Stre intnxiuile auprès du commandeur, à qui lu remettras ceci.
— Oh ! mon Dieu ! pensa Marine ; elle croit à sa tolie. La douleur Ta rendue («.lie. Elle est folle.
— Mais le commandeur est mort ! ma fille !
— Je te dis que non , moi I
Marine laissa la tète pour cacher les nouvelles larmes qu'elle sentait lui venir aux youx. Elle comprit qu'il fallait tromper la man]uise.
— Oui, dii-elîe tristement , je dirai ce que lu voudras , je le verrai, je lui remeUrai... Mais quoi? demanda Marine. Tu ne me donnes rien. J'attends...
— Je perds b têie, en effet... tu as raison. Tiens! dit la marquise en posant convulsivement sa n)ain sur une feuille de papier, liens! Marine, voici re que tu rem/tira> au commandeur. La marquise n'écrivait pas. Elle parlait, f\\e tremblait. Tu lui remettras ceci. Ecoute, Toilà ce que je lui écri^. Enfin, elle avait écrit ceci :
a Si vous vivez, un signe qui me rapprenne; si vous êtes mort.,. »
— Mais s'il est mort... s'écria douîourenseniint Marine, que ?eui-tu...
— Ah! oui, dit la marquise, et elle eifaca ce qu'il y avait après ces inots, qu'elle laissa : si vous êtes mort... Elle ajouta seulement : toute à "VOUS, Casimire. Porte ce billet au couvent de Saint-Maur, el reviens. Je ne me coucherai pas, je t'attendrai. Va! bonne Marine! dit la marquise en jetant ses deux bras au cou de Manne ; tu me rends la un service...
Et la pay^anne et la grande dame mêlèrent leurs pleurs comme une nièro et une fille le fei aient dans «n danger commun. Mais si la marquite pleura, celait d'amour, c'était de doute, d'effroi, c'était de douleur ; M.irine, c'était nettement de désespoir. Elle avait pleuré sur le commandeur, maintenant elle pleurait sur la marquise.
Marine snrlit sans bruit de i'nùlel ; elle s'enlonra courageusement dans les humides ténèlres qui emplissaient les rues de Pans et s'étendaient sur la campagne.
Il faut des années pour se faire à Paris un grand nom, soit par l'éclat de In gloire, soit par le mérite de la vertu; il suffit d'une minute pour 11» fwrdrr. On dirait que c'est une plaine muette sans écho lorsqu'on y J/iisc tomber une belle action, et une voûte sonore quand on lui confie un»* f<iui<'.
Il n'y a*, ait pas quatre heures que le duel de Raoul de Marcscreux arec
le marquis et le commandeur de Courtenay avait eu lieu qi]*il était déjà TaUment des conversations de tout Paris; gâteau de miel eid*aniandes pour les gourmets de scandale. On sVn occupait à la cour, on en parlait au théAtre. Dans ces deux centres de Topinion, révéncment prit un caractère singulier. Les interprétations flamboyèrent. Chacun expliquait à sa manière les causes de celte collision commencée par un soufflet, terminée par la mort d*un jeune homme aussi élevé par sa naissance que regrettable a cause de ses nobles qualités personni'lles. Mémo les plus réservés dans leurs suppositions ne se contentaient pus des apparences ; ils n'admettaient pas sans hésitation que Taggresseur n*avait pu écouter aucune cruelle fantaisie en fondant un duel sur un outrage adressé à une femme q<ji lui était inconnue. Us ne savaient pas tout disaient-ils.
Les autres, les plus nombreux, les plus jeunes, les plus passionnés, et par conséquent les plus brillans, 5*aci*ordaieni sur un point, et peureux c'était le plus important. Ce Raoul de Marescreux , si près un instant do passer pour le Jupiter olympien des poltrons, était maintenant un héros de bravoure, un duelliste super fin, la fleur des duellistes. Tout à coup^ il se trouva des gens pour lui dresser des étals de service à émerveiller la curiosité haletante des salons. Bordeaux, Toulouse, Rennes saignaient encore, à les en croire, des rencontres brillantes qu'il avait eues, soit à répée, arme dont le maniement lui était aussi familier ^ue celui de ses doigts, soit au pistolet. Il touchait le but à toutes les distances; sangfroid, agilité, adresse, il avait tout. Combien de jeunes officiers avaient déjà payé de leur vie la folle audace de se mesurer avec lui.
Sa vie, du reste, offrait du merveilleux. Il parais>ait un jour dans une Tille, le lendemain il la quittait, se moquant des poursuites des gens da roi et des arrêts du parlement contre les duellistes. 11 était, ajoutait-on» aussi séduisant dans un boudoir que brave sur le terrain, et aussi heureux avec les dames que contre les hommes.
La bravoure du dragon rouge n'était donc plus une question pour au* cun des jeunes seigneurs, si bons juges de la matière : mais ils différaient d*opinion sur la cause positive qu'il convenait d'assigner à sou dernier duelr
Les avis étaient partagés.
Les uns soutenaient qu'il avait offert ses tendres hommages à la belle marquise de Courtenay, et qu'elle ne les avait pas écoutés ; les autres qu elle les avait accueillis pendant un temps dont un nouvel amour aurait limité la durée. Bref, le dragon rouge, plus vif qu'expérimenté, aurait ▼oulu se venger d une infidélité ouvertement constatée. Mais pourquoi les effets de sa vengeance s'étaient-ils portés de préférence sur le wmmandeur? Ici les deux moitiés de la jeunesse se rencontraient et s'unissaient d'opinion, pour convenir que la marquise aimait son beau-frère, • le commandeur de Courtenay. Ils en avaient pour preuve le lait divulgué par les témoins du duel et déjà propagé de Douche en bouche. Ceux-ci avaient raconté que, sur le terrain, le commandeur et le dragon rouge avaient eu, avant de se battre, une explication confldentielle. Dans cet échange de paroles assurément fort graves, le dragon avait montré au commandeur un portrait qui était, il ne faut pas en douter, celui d'une femme. C'était après cet entriMien, si significatif entre deux jeunes gens« si important pour le commandeur, que celui-ci avait relevé son arme, et s*était abandonné, avec une résignation visiblement écrite sur tous ses traits, aux chances d'un combat dont son adversaire devait sortir vainqueur.
Ainsi, ceux qui admettaient deux faiblesses chez la marquise de Courtenay, et ceux qui ne lui en attribuaient qu'une seule étaient d'accord pour la regarder comme la cause d'une rivalité terrible, marquée par le sang d'un brave gentilhomme. Elle était classée. 11 n'était plus question de sa réputation de vertu si Drdnéo dans le monde, si volontiers
offerte en exemple aux autres femmes. Sa vertu était remontée dans les nuages avec Tâme du commandeur, mort pour elle selon les uns, trahi par elle, selon les autres. 11 se chanta un Te Deum de joie et de raillerie au fond de Tâme de ses rivales. On allait cesser enfin de leur opposer comme un modèle de sage retenue une femme dont la supériorité ne les écrasait déjà que trop. On se débarrassait d*abord de la sainte; la leinmc supérieure aurait son tour. En uno soirée fut donc consommé le sacrifice d une renommée éblouissante, importune, lentement acquise, la seule jusqu*ici sans tache et sans ombre.
Que hi^ii pendant ce temps la marquise de Courtenay? Elle attendait le retour de Marine, comptant les minutes auprès de son foyer éteint, ho levant à chaque instant pour voir si le jour venait, ce jour qm ne vient pas, dans Taffrouse saison où Ton était ; et puis elle retombait sur son fauteuil, les yeux mornes, les membres transis, le cœur noyé de tristesse.
Enfin, cinq heures sonnèrent, Marine entra.
— Eh bien! Marine?
— Âh I ma pauvre fille, lui dit Marine, tu ne savais donc pas que les femmes n*ont pas le droit dVnlror dans le couvent de Saint- Maur?
— Quoi! tu n'es pas entrée, tu n'as rien vu, tu ne sais rien?
— Je suis entrée, oui, je suis entrée...
— El puis?
— Je suis entrée, mais au parloir seulement.
— Au parloir, soit! répéta Casimire.
— Un moine est venu.
— Oui.
Je lui ai dit : Je veux voir le commandeur de Courtenay.
— Apr<»s? après?
— Le Seigneur soit avec vous, m'a-t-il répondu, mais je ne sais ce que vous voulez nie dire.
El tt)i, <ju'as-tu dit?
— Moi, jo lui ai dit quo j'avais colle Mire h lui remettre de la part d? sa bcll(>?^a'ur, Mrne la marquise de Courlen.iy.
— OaVt-il répondu ?
— Encore une fois, la personne que vous cherchez n'est pas ici.
— Mais où est-il donc alors? s'écria la marquise. Ensuite, ensuite?...
— Ensuite ? les AMarm*^? ont sonné et lo moine m'a quittée.
— Ainsi, rien ! rien ! Oh ! mon Dieu ! rien î dit la marquise une troisième fois, d'une manière sèche et poignante.
— Ma fille, voilà la lettre, je te la rends.... Voila.... Mais où est-elle? Marine fouillait dans ses poches... C est singulier!... elle était bien là ou là, dans celle-ci..., mais rien , ni dans l'une ni dans l'autre poche. Que veut dire?...
—Tu m'effraies ! L'aurais-îu perdue! Perdue! Si on la trouvait ! Cherche î mais cherche I Marine eut beau chercher, la lettre ne se trouva pas.
— Oh ! si elle tombe dans les mains de quelqu'un; si l'on y lit...
— Où piiis-je l'avoir perdue, se disait Marine. L'ai-je reprise des maindu moine? Je no puis me rappeler... Je retourna à Sainl-Slaur...
Marine allait sortir, lorsqu'on frappa à la porte de la chambre. Elle ouvrit : c'était un doniesiiquo.
Par la porle enlr'ouvorle , il dit, avec la mauvaise humeur d'un homme dérangé dans son somuïeil : Un homme , un paysan , je ne sais qui , veut voir madame.
— Ou'il entre, dit la marquise.
L'h «mme entra.
— Muie la marquise de CouFtcnay ? dcmanda-l-il.
— C'est moi.
— Vous n*ôtcs pas seule-
— Laisse-nous, Marine.
Idarine se relira.
— Prenez, madame, dit le paysan, dès que Marine fut sortie : ceci est pour vous.
Le paysan sortit aussitôt.
C'était une lettre qu'il avait remise à la marquise, c'était celle qu'avait écrite la marquise elle-même, celle que Marine avait oubliée au courent de Saint-Maur.
La lettre avait été décachetée, recachetée ensuite.
La marquise brisa de nouveau le cachet.
Sous ces mots écrits de sa main : Si vous vivez, un signe qui me l'apprenne, il y avait une tache de sang laite avec un doigt. Le doigt avait trempé dans le sang et avait laissé son enipreinte sur le papier.
— Ce sang est le sien! Est-il vivant, est-il mort? Qui me rapprendra? Oh I je n'ai plus de force. Oh ! mon Dieu !
Et la tête perdue, elle ouvrit la porte qui donnait dans le cabinet où était Léonorè.
Elle courut au lit do son enfant, qui dormait d*un doux et profond sommeil, et, la soulevant dans ses bras, elle Tenlara, elle la dévora de caresses.
— Maman ! qu'avez-vousî s'écria la jeune fille effrayée.
— Ma fille I lu ne veux donc pas que je t'embrasse? Oh! laisse-moi t*embrasser.
— Vous m'avez arrêtée au milieu d'un bien beau rôvc, maman. Je me mariais avec mon oncle le commandeur.
— C'est qu'il est vivant alors! s'écria la marquise en serrant encore avec plus de violence contre son sein ému sa chère enfant. Dieu me le dit.
Elle imprima sur la bouche de sa fille un baiser dans lequel elle parut vouloir reprendre la vie que sa fille tenait d'elle.
Celle iemme si forte avait pleuré pendant la nuit dans les bras de sa nourrice, et un rêve de sa fille, d'un enfant, lui suffisait pour la confirmer dans la pensée étrange, dans l'espoir extraordinaire que l'homme aimé d'elle, que chacun lui disait être mort, était vivant.
Le dragon avait quitté Paris, et personne ne sut où il était allé. C'était, du reste, dans ses nabitudes de s'en aller ainsi sans bruit, à en croire la silhouetlo donnée de son caractère par le crayon de la renommée. Au bout de quelques jours, il eût été probablement ouMié de tout le monde, s'il n'eût laissé derrière lui, non pas un mort seulement, ce qu'on oublie encore plus vite qu'un absent , mais la victime du drame dans lequel il avait été acteur et provocateur. Paris n'oublia pas la marquise de Courienay ; elle avait, depuis longtemps, à se faire pardonner l'immense prospérité d'une position trop brillante.
De jolies petites dents et des griffes gantées de velours la déchiraient dans toutes ces ménageries dorées qu'on appelle par politesse salons, cercles , réunions. Du moment qu'elle avait eu une faiblesse , il était naturel de lui en prêter autant que la calomnie peut en contenir , et elle en contient beauconp. On se disait que le dragon rouge s'était rendu à La Haye pour y publier l'histoire do ses amours avec la marquise de Courtenay.On souscrivait déjà sous le manteau ; on ajoutait que l'auteur avait eu le soin de placer une pa^e blanche entre chaque page imprimée afin que le lecteur eût la facilite d'écrire ce qu'il savait ae particulier sur lo compte de la belle marquise. Le tout serait accompagne de gravures en taille-douce, ces sortes de livres affectionnant beaucoup les gravures en taille-douce.
Tandis que ces rumeurs grondaient autour de la marquise de Courte- Dajy elle ne se doutait pas seulement qu'elle eo était l'objet ; innocente
356 LE DIUGO!« ROCGC.
tranquillité que ne manquent jamais de goûter ceux qu'on Vlasoam derrière.
Dès le lendemain de la mort du commandeur, toute la maisoo afiit pris le deuil. Cet honneur iunèbre rendu à sa mémoire , arait prodnit une singulière impression sur la marquise, obligée de porter le deuil da celui qu'elle croyait enci)re en vie, qu'elle espérait revoir an jour.
Ce fut Marine qui se chargea de demander au marquis pour quel motif lui seul se croyait dispensé de prendre le deuil dans sa maison.
— Comment» lui répcndit le marquis, toi aussi, tu m'adresses cent question?
« AUonsI quelque nouvelle lune, » pensa Marine.
— Je te l'adresse, parce qu'il faut que quelqu'un te Tadresse*
— Regarde-moi, Marine.
— Plus je te regarde, plus je ne vois rien, marquis.
— Tu ne nieras pas que j'aie cessé d*être de porcelaine
— Pour cela, non*
— VoîUi déjà un aveu.
— Ne vois-tu rien autre ?
— Ma foi, non.
— Quelle transformation ai-je subie?
— Nous V voilh, murmura Marine. Tu es comme le bon Diea t*a ùit^ en vérité il aurait pu mieux faire, sans te (Acher.
— Tu commences aonc à comprendre?
— Je comprends que, puisaue Dieu t'a donné une cervelle comme k tout le monde, tu ferais bien ne t'en servir. T a-t-il du bon-sens à rester 9?ec cet habit vert et cette culotte cerise quand tout le monde est en deuil ici?
— Je suis cerise, dis-tu ? Me scrais-je trompé? Mais non, tu ne m'as pas bien regardé. Marine. J'ai des ailes depuis la mort de mon malheureux frère. Regarde, je suis oiseau.
— Oiseau?
— Mais oui ; cela durera plus ou moins. Comment les trouves-tu ces ailes ? que dis-tu de mou bec ?
— Allons, soiti tu es oiseau, répliqua Marine; qu'à cela ne tienne; ce n'ejt pas une raison pour que lu ne prennes pas le deuil.
— Je suis éiernellement en deuil, répondit le marquis. Ta ne veux donc pas voir que, passé oiseau, je suis devenu hibou ? l'oiseau des ténèbres, le gardien des tombeaux. La douleur que m'a causée la mort de mon bien-aimé frère m^aura fait pousser des ailes. Ainsi tu toîs oue te suis plus en deuil que qui que ce soit dans l'hôtel, puisque j'ai revêtu le plumage du hibou.
— Tu me ferais damner avec tes billevesées, marquis.
— Marine, rrsf)ccle mon affliction et la forme qu'elle a revêtue. A*© soin surtout que les chats ne m'approchent pas; ils mangeraient toa maître et le plus douloureusement ulfccté des frères.
Le marquis, ne voulant pas renoncer à se croire hibou, ne prit pas le deuil ; seulement il s'erifcima dans ses apparlemens de peur de tomber sous la griffe des chats.
Aprc's tXre rentrée dans sa chambre, la marquise avait donné l'ordre à Manne de ne pas retourner à Saint- .Maur; mais elle lui avait dit de se tenir proie à y aller dans la soirée, qu'elle aurait encore une lettre à lut faire jporier.
« Ma pauvre enfant tient toujours à son idée, pensa Marine; si elle allait devenir comme son mari! Comprend-on cette obstination à vouloir que k commandeur ne soit pas morll Puisqu'elle veut être trompée, et que cette ern'ur la rendra moins malheureuse, eh bien I que la volonté de Dluu Roit faite, elle sera trompée. »
— Quand tu voudras, ma fille, répondit-elle à la marquise, j'irai U
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Saint-Maur. Mais, crois-mni, le commandeur... A quoi bon, pcnsa-t-eltot xerenir toujours là-dessus? cl clic s'arrêta pour dire, en sortant de l'a^ firtemcnt : — Quand tu voudras et tant que tu voudras.
An milieu du silence général ^ui régnait dans rbûtcU livré à la tristesse, la marquise de Courlenay écrivit ainsi au coicmandeur :
« Vous vivez t... je le sais... j*en suis sûre... quoique tout le monde
> vous croie mort... Tai arraché ce secret à vntie frère, à force do tour-
> inenter son esprit, étrangement affaibli par la scèno dont il venait d'à-
> tre acteur et témoin. 11 ci oit n*avoir rien dit, mais je sais tout. Vous
> vivez!... Que le ciel soit béni pour vous avoir conservé ^ votre ne-
> veu et à votre nièce, chers enfans dont rentcnds les regrets et les gé-
> misscmcns de Tendroit où je vous &ris. Eux aussi vous pleurent
> comme mort... et je ne puis aller les consoler, les payer de leur ten-
> dresse pour vous en leur disant: Non, il n*est pas mort! celui que
> vous pleurez... vous le reverrez un jour.... vous Tirnibrasserez....
> Séchez vos larmes... souriez à votre mère qui vous porte la bonne
> nouvelle... met l>'7- vous à genoux !... Mon ami, je n*ai jamais eu tant
> de religion que depuis que je suis si malheureuse, que depuis deux
> jours. Si vous saviez le rôve qu'a fait Léonore la nuit, cette horrible,
> cette suprême nuit dernière, llo^rible, vous étiez mort !... mais bien-
> heureuse, vous viviez!... Ce rêve... je vous le raconterai un jour. Te-
> nez, les cris de Léonore et de Tristan redoublent ; ils me troublent la
> raison... ils me déchirent Pâme. . Je mêle mes cris à leurs cris, mais
> ils ne m'entendent pas... mais je ne veux pas qu'ils m'entendent...
> Je leur crie : Ne pleurez plus!... ne pleurez plus I votre oncle n'est
> pas mort I... M'ont-ils entendu?... Leurs sanglots n'arrivent plus jua-
> qu'à moi... ils ne m'ont pas entendue, mais ils prient !... et no pou-
> voir rien dire I...
» Je suis heureuse pourtant; vous vivez, mon amtl... J'en ai pour
> preuve... quelle preuve en ai-je? mon Dieu!... Si cotte preuve allait
> m'échapper?... Vous vivez, parce que j'ai surpris, comme je von» le
> dû«ais, de la contradiction dans les réponses de votre frère. Vous vi-
> vez, parce que ma lettre, celle que je vous ai écrite la nuit dernière,
> a été décachetée. Quel aulre que vous aurait pu en briser le cachet?...
> N'est-ce pas que vous vivez?... Cest affreux, cependant, d'entendre
> dire partout autour de soi : Il est mort... il a été tué... il a été tué...
> il est mort. . et de voir du noir de quelque cAtc que l'on tourne les » yeux. Moi-même je suis en deuil... ma robe est noire... j'ai un crê|>e
> noir autour du cou... Véritablement, j'ai peur... ce témoignage uni- » versel m'épouvante I...
» Je disais donc que vous viviez parce que vous avez fait une tache dt*
> san^ au bas de ma lettre. Quelle preuve I Vous ne pouvez donc pi%
> écrire? Quelle grave blessure avez-vous donc reçue qu'ell»» vous em-
> pêche à ce point d'écrire une ligne, un mot , ce mot que je vous de-
> mandais, et que je vous demandé encore, mon ami ! Vous êtes blessé?
> l'êtes-vous mortellement? Voilà que Tristan et Léonore renrennent
> leurs sançlois. Je suis accablée; j'étouffe I L'êtes-vous mortellement ?
> Qui me dira tout ce que ie veux savoir? Si j'interroge encore votre
> frère, et je l'ai questionné de nouveau, il me répondra, comme il m'a
> déjà répondu : Mon frère est mort ; il est bien mort. Et vous ne saa-
> riez croire avec quelle lucidité désolante il exprime tette cruelle afûr-
> matioii. Jamais sa raison ne m'a paru si claire que dansée rooment-lk. » N'importe! n'importe ! vous vivez; je l'ai dit, je le crois ; ma flUo
» Ta rêve. Ma lettre a été décachetée ; vous y avez répondu par une ta-
> che de sang. C'est donc une tache de sang qui lait toute ma certitude. » Mais c'est bien vous, du moins qui l'avez faite au bas de ma lettre, c*eit » bien votre sang ? Vini-il de vo;re cœur, je veux que ce soit de votre
331 1£ BUk&Oïl ftCC-CX.
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