‹ Œuvres: lettres et poésies (volume 2)Chapitre 103 sur 131 · A MADAME LA MARQUISB DE SAVOIE · texte numérisé non relu

A MADAME LA MARQUISB DE SAVOIE

A Paris, ce 14 octobre 1640.

Madame, après tant de lettres de consolation qu'il

* Mss, de Conrart, p. 855. — Christine de France, fille de Henri IV, veuve de Victor-Amédée I«', régente pendant la minorité de son fils.

y a eu sujet d'écrire à Voire Altesse Royale , je n*ai garde de perdre l'occasion de lui en écrire une de réjouissance* Ellç est si peu accoutumée d*en recevoir de cette sorte*là '» que je pçnse qu'elle sera bien aise d'en voir ; et quand il n'y auroit point d'autre raison, la nouveauté toute seule les lui doit rendre agréables. Il y a liMigtemps» madame, que j'attendois ce que je vois qui va commencer à cette heure , et que j'avois jugé que h^ malheur de la plus parfaite et de la plus aimable princesse qui fftt jamais étoit un trop grand désordre dans le monde pour croire qu'il pût durer. Quelque malignité et quelque envie que la fortune semblât avoir contre elle, et quelque fatalité qui parût contre le bien de ses affaires, je m'imaginois tou* jours que tant de bonté, de générosité, de constance et de divines qualités qu'il y a en Votre Altesse Royale ne pourroient être longtemps malheureuses, et qu'enGn le ciel ne manquermt pas de faire quelque miracle pour une personne en qui il en avoit tant mis. Il y a beau* coup de raison d'espérer, madame , que celui de la prise de Turin ' sera suivi de beaucoup d'autres , et que ce grand succès qui vient d'arriver dans vos États est une crise qui y va changer toutes choses, et les remettre en l'état où naturellement elles doivent être. Mais ce qui vous doit donner plus de joie dans ce bonheur, c'est qu'il est vrai que la part que vous y

^ Elle était alors à Chambéry, où elle 8*était retirée après i'occapationde Turin par l'armée du prince Thomas. Elle rentra dans sa capitale le IS octobre <le cette même année, après qae le «omte d'Harcourt en eut chassé les Espagnols,

' 22 septembre 1640.

avez, redouble ici la joie de tout le monde, et que Votre Altesse Royale est si aimée, que tout ce qu'il y a d'hon* nètes gens à la cour se réjouissent autant pour l'intérêt qu'elle a dans cette prospérité, que pour le bien (fui en revient à la France, et pour la gloire que les armes du roi y ont acquise. Je crois, madame, que Votre Altesse Royale est persuadée que dans cette réjouissance publique j'en ai eu une bien particulière, et que personne n'en a été touché plus sensiblement que moi : au moins si elle me fait l'honneur de se souvenir de l'extrême passion que j'ai ))our tout ce qui la regarde, et de l'inclination et de Tobligation avec laquelle je suis, de Votre Altesse Royale, le très-humble, etc.

132* — A MADEMOISELLE SERVANT, Pune èe» filles de Son Altesee Royale.

(Jointe & la préoédente. )

Mademoiselle, vous que j'ai toujours trouvée si éloquente, flîdez--moi, je vous feupplie, à rendre les remercîments que je dois à la plus belle et à la plus généreuse princesse du monde. Je suis, sans mentir, comblé de ses bontés, et j'avoue qu'il n'y a rien sous le ciel de si charmant ni de si aimable que la maîtresse que vous servez : j'ai pensé dire que nous servons; et, en vérité, il n'y a rien que je ne donnasse volontiers pour pouvoir parler ainsi^ Dès la première fois que je l'ouïs, je jugeai d*abord, que de tous les esprits du monde il n'y en avoit pas un si grand que le sien. Mais le soin qu'il lui a plu avoir de moi m'étonne sur toutes cboses , et je ne puis assez admirer, qu'en même temps qu'elle a de si grandes pensées, elle en

ail de si petites, et qu'un esprit qui est d'ordinaire si haut puisse descendre si bas. Au reste, les pastilles que Ton m*a données ce matin ont fait en moi un effet merveilleux, et si ce n*est qu'elles aient touché la main de Son Altesse Royale, je ne vois pas d*où peut venir ce miracle. Pour avoir baisé seulement le papier où elles étoient, je me trouve beaucoup mieux. Ce me sera toute ma vie un contre-poison contre toutes sortes de maux, et hors un, je n'en sache point dont un si agréable remède ne me puisse guérir. De peur que vous cherchiez trop curieusement celui que j'entends, il vaut mieux que je m'explique et que je vous dise que c'est le regret de ne la voir pas assez, et d'être destiné à vivre loin de la seule personne qui mérite d'êlre servie. Si vous le voulez bien considérer, ce mal-là est plus grand que tous les autres, et il est bien difDcile d'être honnête homme et de n'en pas mourir.

t 33. — A MONSIEUR DE CERISANTES,, RMdent pour le roi près U reine de Suède *.

A Paris, le 15 décembre 1640.

Monsieur, votre petite ode m'a semblé un grand ouvrage et me fait juger que, quoi que vous disiez de vos débauches, vous êtes quelquefois sobre àStokholm.

I Mis. de Cofirarl, p. 649. — - Mans Dunean de Gerisaotes : Use piquoit de grande noblesse, et, à cause de son nom, se faisoit descendre d'une illustre maison d'Ecosse ; du reste homme d'esprit el de belles-lettres, qui, n*étant fils que d'un médecin de Saumur, s'élolt élevé jusqu'à être résident près de la reine Catherine de Suède {Mémoires de tabbi Àrnauld), L'exemplaire annoté par Tal* lemant porte : résident en France pour la reine de Subde, Titon da

A MONSIEUR DE CBRISANTES (1640). 353

Les fruits de la Grèce et de 1* Italie ne sont pas plus beaux que ceux que vous produisez sçus le Nord, et j*admire que les Muses vous aient pu suivre jusque-là. Vous pouvez vous vanter que vous les avez menées plus loin que ne fit Ovide, et que jamais personne no leur a fait voir plus de pays que vous. Que si c*est le vin qui vous donne ces enthousiasmes , je vous conseille de vous hasarder toujours à boire de la sorte :

Duke perirulum est, O Lenœe, $equi Deum Cinçentem viridi tempara pampino.

Et VOUS pouvez dire :

Baeehwn m remotit earmina rvipitmi Vidi doeentem.

Je ne vous saurois dire, monsieur, combien j*ai eu de plaisir de voir Thuile de jasmin, les gants de Frangipane et les rubans d'Angleterre, dans des vers latins. Sans mentir, depuis le commencement jusqu'à la fln, tout est merveilleusement agréable :

Intigne, recene, adhue indietum ore alto.

Mais à moi qui n'entends guère bien le latin, expliquezmoi, je vous supplie, ce que veut dire ce mentis et acerbus dolor. Je vous jure que cela me met en peine. Je ne veux pas prendre plus de part dans vos secrets qu'il ne vous plaît de m'y en donner; mais trouvez

Tillet {Parnasse françoif^ p. 230 et suiv.) dit la même chose; et le fait est encore confirmé par un extrait de la Gazette de France du 2 juillet 1644, où il est mentionné comme « gentilhomme français, du conseil privé de la reine de Suède, et envoyé par elle près de LL. MM. •

354 LETrRES DE VOITORE.

bon que j*en prenne dans tos intérêts, puisque je sùH de tout mon cceur, votrei etc.

I3i.— ^AMOirstEtm DB MlfêOir-lILANCfiS ^ k GoBstantîflople*.

[A Paris, fin de 1640 on eommencement de 4641.]

Monsieur» sans mentir, vous auriez tort de vous faire Turc, car je vous assure que vous avez beaucoup d'amis dans la chrétienté, et votre réputation y est si grande que, si j*étois en voire place, j*aImerois mieux en venir jouir que de commander à quarante mille janissaires, épouser la fille du grand seigneur 'et être étranglé à quelque temps de là. Je ne sais pas comme sont faites vos beautés d'Asie* Mais je vous assure que cinq ou six des plus belles personnes de r£urope sont devenues amoureuses de vous ; et pourvu que vous ne vous soyez rien fait couper, au lieu que vous trouvez là des filles qui vous prient de les acheter, vous vous vendrez ici aussi chèrement qu'il vous plaira. Tout de bon, vos lettres n'ont jamais fait tant de bruit à Londres qu'elles en font à Paris. Tout le monde en parle, chacun les désire, et si le Grand Seigneur savoit combien vous êtes considérable parmi les chrétiens, il vous metlroit pour toute votre vie dans une des tours de la mer Noire. M"''® la Princesse me demandoit l'autre jour s'il éloit donc vrai que vous eussiez tant d'esprit

* Mss. de Cottrari, p. 653. — Il étoit secrétaire de l'ambasBaile que fil M. de la Haye-Yantclet, conseiller au parlement (T.). L*abbé Arnauld (larle de lui danâ ses 3/^moi>e<, et paraîl en faire une roédiocie estime.

A MONSIEUR tIE MA ISOX-BL ANCHE (l 641). 355

que l'on disoit. il n*y avoit que quatre jours que M^^^ de Bourbon m'avoit fait la même question, et il n'y a personne qui ne s'étoniie du bruit qui se fait à cette heure de vous dans le monde. Car, par vous dire le vrai, votre physionomie ne fait pas juger tout ce qu'il y a de bon en vous, et c'est une merveille que sur votre mine on vous ait pris une fois pour un ingénieur ^ On ne jugetoit jamais à votre nez ce que vous valez, et pour vous estimer autant que vous le méritez, il faut vous avoir pratiqué autant que j'ai fait, ou ne vous avoir jamais vu et ne vous connoître que par vos lettres. En vérité, elles sont extrêmement agréables, et je ne le suis jamais tant à tous ceux qui m'aiment que quand je leur en porte quelqu'une. Particulièrement, M. et M°»«de Rambouillet, M'*e leur fille et M. le marquis de Pisani, en sont ravis et ont pris de là une estime et une affection très-particulières pour vous. Songez donc à entretenir ce que vous avez ici acquis en m'écrivant le plus souvent et le plus agréablement que vous pourrez. Il ne faut point faire d'effort pour cela. Le lieu où vous êtes vous fournira, d'ici à dix ans, de quoi dire toujours des choses nouvelles. Je voudrois bien qu'il me fût aussi aisé de vous entretenir, et qu'en vous décrivant nos habillements, nos façons de faire, de vivre, de manger, les accoutrements et les beautés de nos femmes, je pusse faire des lettres que vous prissiez plaisir de lire. Mais

* A BraxeHes, où il étoit allé en parUe pour voir Voiture. Il regardoil les fortiOcations si attentivement qu'on le prit pour un homme qui en vouloit faire le plan ; on le mit en prison, et sans Voilure il y eût été longtemps (T.).

hors les cérémonies de notre religion» je crois que vous n'avez encore rien oublié de ce qui se fait ici. De sorte, monsieur» qu'il ne me reste rien à vous dire, sinon que je vous honore parfaitement et que je vous aime de tout mon cœur, et vous savez cela aussi bien que moi. Car de vous raconter de quelle sorte noirs avons secouru Casai ', et comment nous avons pris Arras et Turin ' : quel plaisir cela vous donneroilil, vous qui êtes accoutumé à vos armées de trois cent mille hommes» et qui avez encore assez fraîche dans l'esprit votre prise de Babylone? Je vous dirai seulement une chose qui vous doit étonner : M. le prince d'Orange est battu à cette heure tous les ans cinq ou six fois, et M. le comte d'Harcourt * fait des choses que le roi de Suède lui envieroit, s'il étoit au monde. Adieu, monsieur. Quoi qu'il en arrive, aimez-moi toujours, et faites-moi l'honneur de croire que je suis, autant que je dois, et avec toute sorte de passion, votre, etc.

Page 1