A LA MÊME
A LyoD, le 23 février 1642,
Mademoiselle, sans mon fourgon, j'eusse eu, sans mentir, un extrême regret de n'avoir plus l'honneur de vous voir, et je crois que j'eusse pensé en vous de meilleur cœur que je ne fis de ma vie. Car, pour dire le vrai, je m'y sentois extrêmement disposé, et je n'ai jamais eu plus de déplaisir de me séparer de vous. Mais vous ne sauriez croire, mademoiselle, combien les fourgons sont une chose divertissante et quel excellent remède c*est contre une grande passion. Tantôt il s'y estropie un cheval, tantôt il se rompt une roue, tantôt ils demeurent toute une nuit embourbés au milieu d'un chemin ; et c'est, je vous jure, tout ce que l'on peut faire avec eux, que de songer deux ou trois fois le jour en la meilleure de ses amies. A cette heure que nous irons plus doucement, et que nous allons nous embarquer sur le Rhône , je ferai mieux mon devoir de penser en vous, et je suis trompé, si je n'arrive à Avignon le plus passionné homme du monde. Pour vous, mademoiselle, qui ne faites de voyage que de chez vous au faubourg Saint-Germain, et qui n'allez
pas par de si mauvais chemins que nous, vo\is n'êtes pas, sans mentir, excusable, si vous ne me faites l'honneur de vous souvenir quelquefois de moi. Au moins, sais-je bien que vous y êtes plus obligée que jamais, et si je ne songe pas souvent en vous, c'est de si bon cœur quand cela m'arrive, et avec de tels sentiments, que je suis assuré que vous en seriez satisfaite. Et puis, que sait-on si je n'y songe pas souvent, et si je ne le dis pas de la sorte pour n'oser dire ce qui en est? Dans ce doute, je vous supplie, mademoiselle, d'en croire ce que vous en dira M. Arnauld, car je lui ai laissé charge de vous expliquer mes intentions; et lui qui fait profession de faire des orispianes\ qu'il vous dise, s'il lui plaît, combien je suis, et de quelle sorte, mademoi* selle, votre, etc.
Post'scriptum. [Je vous supplie très-humblement, mademoiselle, de me permettre d'assurer ici M. votre père, et M°*" votre mère, et M. votre frère de montreshumble service, et M. de Chaudebonne, M. le marquis de Montausier et M. Arnauld]. La résolution qu'avoit prise M. le cardinal d'aller sur le Rhône a été changée sur ce qu'il vit avant-hier, comme il se promenoit sur le port, un bateau chargé de soldats , qui courut trèsgrand hasard de se perdre: il y en eut même quelquesuns qui se jetèrent dans l'eau, et se noyèrent, et Son
' Il y aToit un pâlissier à Tours qui avoit voyagé; il falsoit de certaines pièces de four auxquelles il donnoit des noms bizarres ; il en appelolt une orispiane. Quand on en mangeoit une à l'hôtel de Rambouillet, et qu'elle sembloit bonne» on disoit i C'est une orispiane celle-là! (T.}
366 lËTTRBS DE VOITURE.
£ininene« no ae veut pas noyer, pour ee que oeli nuiroit aux desseins qu*il a sur le RoussiUon.
[Jo n'oserois pas enoore assurer M. votre père que Paccomniodement de Messieurs de Savoie avec le roi est fait; mais M. de Chavigny me le dit hier au soir, el que le cardinal de Savoie épouseroit la Princesse. Le brevet pour M*'^ de Bourbon est envoyé à M. de Brienne. Le roi est parti ce matin pour aller à Vienne ; on croit que M. le cardinal y va demain coucher ^]