A LA MÊME
A AvigpDon, le lundi gras, \64i.
Mademoiselle, je voudrois que vous m'eussiez vu Taulrejour de quelle sorte je fus depuis Vienne jusqu'à Valence. Le jour ne commençoit qu'à poindre, et le soleil à rayonner sur le sommet des montagnes, quand nous nous mimes sur le Rhône. Il faisoit une de ces belles journées qu'Apollon prend quelquefois pour lui servir de panache % et que Ton ne voit jamais à Paris que dans le plus beau temps de Tété. Ceux avec qui j'étois considéroient tantôt les montagnes du Dauphiné qui paraissoient à la main gauche, à dix ou douze lieues de nous, toutes chargées de neige; tantôt les collines du Rhône, que Ton voyoit couvertes de
' Première édition, p. 435. En effet le cardinal partit de Lyon le 24 mars, se dirigeant vers Avignon par Valence et Montélimart : le départ du roi avait eu lieu la veille.
' Ceci est du pur galimatias pour se moquer d'un dea habitués de l'hôtel de Ramt>ouillet, nommé Croisilles, <}ueH"* Paulet, sa parente, avoit introduit chez la marquise, ehez M»* de Gombatet et chez M">« la Princesse. Voyez les HisiorietUSf t. IV, p. 1 16,
A MADEMOISELLB DE HAHBOUILLET (l642). 367
vignes 9 et des vallons à perte de vue tout pleins d'arbres fleuris. Pour moi» dans cette réjouissance de tout le monde, je montai seul sur la cabane qui couvroit notre bateau, et tandis que les autres admiroient ce qui étoit à Tentour de nous , je me mis à penser à ce que j'avois quitté : j'avois le coude du bras droit appuyé sur la couverture de la barque, la tête un peu penchée et soutenue sur la main du même bras , et Tautre négligemment étendu, dans la main duquel je tenois un livre qui m'avoit servi de prétexte à ma retraite. Je regardois fixement la rivière que je ne voyois pas. Il me tomboit de moment en moment de grosses larmes des yeux; je faisois des soupirs avec chacun desquels il sembloit que sortît une partie de mon âme, et de temps en temps je disois des paroles confuses et mal formées que les assistants ne purent pas bien ouïr, et que je vous dirai quand vous voudrez.
Ceci que je vous raconte eût paru davantage et eût reçu plus d'ornement, si je vous Teusse écrit en vers : car je vous jure que les nymphes des eaux furent touchées de ma douleur, et que le dieu du fleuve en fut ému. Mais tout cela ne se peut pas dire en prose. Tant y a que je demeurai sept heures de cette sorte sans remuer ni pieds ni pattes. Je voudroîs, mademoiselle, que vous m'eussiez vu ainsi : devant Dieu, cela vous eût donné de la dévotion * ; et le maître de notre bateau dit qu'il
< M»® d'Aiguillon disoit de toutes choses : « Devant Dieu eeU fait dévotion. » En racontant à W^^ de Rambouillet ce que lui disoil M. de Montausier, quand il recherchoit cette demoisellej elle lai disoit : « Ma fille, ma fille, devant Dieu cela est touchant, cela fait dévotion. » (T.)
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avoit mené en sa vie plus de dix mille hommes depuis Lyon jusqu'à Beaucaire, mais qu'il n'en avoit jamais vu un qui parût avoir l'esprit si égaré.
Après cette belle description que je viens de faire, il me vient de tomber dans l'esprit que vous vous imaginerez que tout cela est faux, et que ce que j'en ai dit n'étoit que pour trouver moyen de remplir une lettre. Quand cela seroit, mademoiselle, je serois en vérité excusable: car, pour parler franchement, on est souvent bien empêché à trouver que dire, et je ne puis pas comprendre que, sans quelques inventions comme cela, des personnes qui n^ont ni amour ni affaires ensemble se puissent écrire souvent. Néanmoins, pour vous dire naïvement ce qui en est, tout ce que je vous ai dit de ma rêverie, de mes soupirs et de ma tristesse est vrai. Pour ce qui est du ressentiment qu'en eurent les nymphes et le dieu du Rhône, je n'en suis pas assure. Je passai toute ma matinée sans quitter mes pensées un moment : dans cet espace de temps, je songeai, je vous l'avoue, trois ou quatre fois en M^^c ***; le reste je l'employai à penser en M™^ votre mère et en vous. Je vous avois bien promis que si nous allions sur l'eau je m'acquitterois de ce que je vous dois. Je l'ai si bien fait que, si cela m'arrive encore une fois de la sorte, je serai fou au premier soleil de Languedoc qui me donnera sur la tête. Il est déjà si chaud en Avignon qu'à peine le pouvons-nous souffrir. Le printemps est ici arrivé quand et quand nous ; nous y trouvons partout des puces et des violettes : je vous les souhaite toutes de bon cœur ; car je serai bien aise, mademoiselle, que vous ne dormiez pas trop en mon ab-.
sence, et je vous désire tout ce que je vois de beau et suis, mademoiselle, votre, etc.
Postscriptum. — [M. de Chavigny est venu ici sur le Rhône, hors quatre lieues que nous avons faites par terre ; il part après demain pour aller coucher à Arles, et de là il doit aller à Marseille, de sorte que nous ne rejoindrons M. le cardinal qu'à Narbonne. J'ai fait des merveilles pour vous et pour M. votre frère auprès de M. de Roussillon. Je viens aussi, ma* demoiselle, de faire de merveilleux compliments de la part de M°*® votre mère et de vous à M. le comte d'Alais * , qui est ici» Je suis bien aise de ne m'être pas trop engagé envers M. votre père sur l'accommodement de Messieurs de Savoie : quoiqu'il soit conclu, il n'est pas signé, et j'en ai mauvaise opinion. Je vous supplie très-humblement, mademoiselle, de me faire l'honneur de remercier M™® de Chavigny de tout le soin qu'elle a de moi et des paroles obligeantes que M. de Sarrazin m'a apportées de sa part. Je vous en demande pardon, mais, sans mentir, je crois que je l'aime autant que vous, et de jouf en jour je sens augmenter l'affection que j'ai pour elle. M. de la Barde me promit, en partant de Lyon, que, dans le mois de mars, il feroit l'affaire de M. le marquis deMontausier : car M. de Chavigny n'étoit pas en mois , en février. Permettez-moi, s'il vous plaît, d'assurer ici M. votre frère que l'on trouve partout ici des raisins qui, sans mentir, valent mieux que les meilleurs que j'aie jamais mangés nulle part au mois de septembre; et
' Voyez plus bas, p. 372, note 3,
Ton nous dit que nous en aurons comme cela tout Tété.
On dépêcha avant-hier, de quatre lieues d'ici , un courrier à M. de Bordeaux \ avec une lettre du roi, par laquelle il lui commande de sortir de Carpen- Iras, où il étoit , et de demeurer à Yezon, une méchante et détestable petite ville qui est dans la montagne *].
C*éloit, je vous assure, une belle chose à regarder que de voir hier au soir les rues d'Avignon pleines de chandelles, de lanternes, de flambeaux par toutes les fenêtres pour voir M. le cardinal, qui y arriva à sept heures du soir. 11 y faisoit clair comme en plein jour, et si le pape arrivoit ici, on ne le pourroit pas mieux recevoir. On lui donnoit partout mille bénédictions, et, à cause que c'est terre papale, ils en sont libéraux en ce pays-ci. Les juifs d'Avignon se portent bien, M. le vice-légat gros et gras, M. le comte d'Alais un peu plus que lui.