A MONSIEUR LE MARQUIS DE ROQUELAURE
[Juin 1642=^.]
Monsieur, je ne sais ce que me vaudra l'honneur de voire amitié, mais elle me coûte déjà bien cher. Il ne se passe point de campagne, que je ne voie pour Ta* mour de vous beaucoup de mauvais jours, et que les liasards que vous courez ne me mettent en une extrême peine. Cependant, j*ai beaucoup de joie de voir que, par une fortune assez bizarre, vous trouvez tou« jours le moyen d'acquérir de la gloire dans les armées qui sont battues, et que dans des occasions qui sont malheureuses presque pour tous les autres, vous ne laissez pas de vous signaler. En effet, monsieur, vous ne sauriez pas, ce me semble, vous plaindre avec justice de la fortune : car, si elle ne se met dans votre parti, au moins elle vous met toujours dans celui duquel elle est, et à la fin de tous les combats, il se trouve que vous êtes du côté des victorieux \ Pour moi, qui suis moins jaloux de votre liberté que de votre gloire, je vous avoue que je ne me puis affliger de votre prison * , et après ce qui est arrivé, je vous aime bien mieux
* Gaston, Jean«» Baptiste, dac de Roquelaure, maître de la garderobe du roi. Saint-Simon l*a peint comme un véritable boufTon de société. Voyez Historiettes, t. Vil, p. 125.
^ La nouvelle de la bataille d'Honnecourt arriva au cardinal le ler ou le 2 juin, comme il était en route pour se rendre à Tarascon, après avoir quitté Narbonne, le lendemain même de la bataille (27 mai). Voiture dut écrire tout de suite.
' 11 étoit toujours prisonnier (T.).
* Il fut pris, avec le marquis de Saini-Mégrin, à la bataille d'Honnecourt, perdue par le maréchal de Guicbe, le 26 mai.
383 LKTTRBS DE VOITURE.
parmi les Espagnols que si vous étiez parmi les nôtres. Je souhaite» monsieur, que vous receviez d*eux tout le bon traitement que vous méritez, et je ne doute pas que cela n'arrive : car, outre ce qu'on doit à vôtre condition, il y a des qualités en votre personne qui gagnent en trois jours le cœur de ceux qui vous approchent, et je ne fais pas de difliculté que les ennemis qui vous ont pris ne soient vos amis à cette heure. J'irois volontiers, s'il m'etoU permis, vous tenir compagnie avec eux : car il n'y a rien, sans mentir, mon* sieur, que je ne fisse de bon cœur pour vous faire voir combien je suis reconnoissant de l'honneur que vous me faites partout, en publiant que vous m'aimes, et Paris ni la cour ne me sauroient donner plus de plai* sir que j'en aurois d'être auprès de vous, et de vous témoigner que je suis, avec une extrême passion, vo^ trc, etc.