A MONSIEUR LE MARQUIS PB SAINT-MÉGRIN
[Même date qoe la précédente.]
Monsieur, j'ai été trois jours entiers en doute si vous étiez mort : vous pouvez vous imaginer avec quel déplaisir. Dana cette alarme où j'étois, j^ai reçu comme une bonne nouvelle celle qui m'a appris que vous étiez prisonnier, et je n'ai pu m'affliger de la perte de votre liberté, après avoir été si en peine de votre vie. Aussi bien, monsieur, si votre destinée eût été entre mes mains, je vous avoue que je ne vous en eusse pas
' laequM fiituer, marquis de Saint^MégHn ; tl ftittué an combat de la porte Saint<^Antotne, en leSt.
A MONftlSUR CHàPELAlN (1642). 383
doimé une autre que celle que vous avez eue, et comme j'appréh^dois étrangement d'apprendre que vous fussiez demeuré entre les morts, je n'eusse pas été bien aise non plus que vous fussiez entièrement échappé. La fortune a trouvé ie milieu que je désirois, et je crois que je me rencontre en cela dans vos sentiments : car étant aussi brave et aussi chagrin que vous êtes, je m'imagine que vous n'eussiez pas joui avec beaucoup de joie d'une liberté que vous eussiez conservée en vous retirant» Si vous voulez, monsieur, lorsque je serai à Paris, m'envoyer demander par un tambour, comme un de vos domestiques, je ne dénierai pas d'être à vous» et je vous irai trouver de bon cœur. Je meurs d'envie aussi bien d'apprendre toutes vos aventures, et je pense que vous auriez le loisir à cette heure de me les conter, ie souhaite avec une extrême passion que vous en ayez toujours de bonnes; et si, ayant à regretter six ou sept maîtresses S vous avez quelque temps de reste pour songer à moi, je vous supplie très-humblement de me faire l'honneur de vous souvenir quelquefois que je suis votre, etc.
i>i7. — A mo?(siei:r chapelain.
A Avignon, le 11 juin 1642
Monsieur, quelque hardi que je sois, je n'oserûis retourner à Paris sans vous faire réponse, et j'ai honte, \ î^âns mentir, d'avoir tant tardé à vous rendre ce devoir. Mais, je vous l'avouerai franchement, prévoyant que j'aurois encore à vous écrire pour vous faire savoir
* Voyex plttB haut» p. 373.
le jugement que Ton auroit fait des vers que vous avez envoyés, j'ai différé tant que j'ai pu, en dessein de ménager une lettre. Si vous êtes juste, vous ne devez pas trouver étrange que Ton ait peur en écrivant à un docteur comme vous êtes; et certes, quand il me vient en la pensée que c'est au plus judicieux homme de notre siècle, à l'ouvrier de la Couronne impériale *, au métamorpboseur de la Lionne*, au père de la PucelW que j'écris, les cheveux me dressent en la tête si fort, qu'il semble d'un hérisson. Mais, d'ailleurs, quand je pense que cette lettre s'adresse au plus indulgent de tous les hommes, à l'excuseur de toutes les fautes, au loueur de tous les ouvrages % à une colombe, à un agneau, à un mouton, mes cheveux s'aplatissent tout à coup, plats comme d'une poule mouillée, et je ne vous crains non plus que rien. Je vous dirai donc nûment et franchement, monsieur, comme à un mouton que vous êtes, que les vers de M. de Balzac n'ont pas encore été vus de M. le cardinal :
O eœlumj 6 terras^ 6 maria Nepluni !
VOUS écrierez-vous; est-ce là l'état que l'on fait des enfants de Jupiter, et comme on traite le premier homme du monde?
Frange miser calamot, vigUaiaque prœlia dete,
^ Dans la fameuse Guirlande de Julie,
' Chapelain fit la Métamorphose d'Angélique en lionne, poar I^Ue Paulet. Cette pièce qui, je crois, n'a pas été imprimée se trouve dans les Mss, de Conrari, in-4, t. X^ p. G05.
' La Pttcelle, attendue depuis tant d'années, ne parut qu'en
* C'est, dit Tallemant {Historiettes, t. IV, p. 164}, qu'il cabale en toutes choses, et dit toujours : « Cela n'est pas méprisable* •