A MONSEIGNEUR LE DUC d'eNGHIEN
(lorsqu'il fit passer le Rhin aux troupes qui dévoient joindre celles de M. le maréchal de Gaébriant'}.
[Novembre 1643.}
Eh! bonjour, mon compère le Brochet! bonjour, mon compère le Brochet! Je m'étois toujours bien dou-
' Var. Sur Tétant moins.
^ Son valet de chambre (T.).
' Mss. de Conrari, p. 767. — Pour rinlelligence de cette leUre, il faut savoir qu'avant que M. le duc partît de Pari?, étant en
tée que les eaux du Rliin ne vous arrèteroienl pas; et connoissant voire force et combien vous aimez à nager en grande eau, j'avois bien cru que ceiles-là ne vous feroient point de peur, et que vous les passeriez aussi glorieusement que vous avez achevé tant d'autres aventures. Je me réjouis pourtant de ce que cela s'est fait plus heureusement encore que nous ne l'avions espéré, et que, sans que vous ni les vôtres y aient perdu une seule écaille, le seul bruit de votre nom ait dis^ sipé tout ce qui se devoit opposer à vous. Quoique vous ayez été excellent jusqu'ici à toutes les sauces où Ton vous a mis, il faut avouer que la sauce d*Allemagne vous donne un grand goût et que les lauriers qui y entrent vous relèvent merveilleusement. Les gens de l'Empereur qui vous pensoieut frire et manger avec un grain de sel, en sont venus à bout, comme j'ai le dos^ ; et il y a du plaisir de voir que ceux qui se vantoient de défendre les bords du Rhin ne sont pas à celte heure assurés de ceux du Danube. Tête d'un poisson, comme vous y allez! Il n'y a point d'eau si trouble, si creuse, ni si rapide où vous ne vous jetiez à corps perdu. En vérité, mon compère, vous faites bien mentir le proverbe, qui dit : Jeune chair et vieux poisson : car, n'étant qu'un jeune brochet, comme vous êtes,
compagnie de dames avec lesquelles il vivoit très-familièrement, il se mit à jouer avec elles à de petits Jeux , et particulièrement à celui des Poissons, où il étoit le brochet. Ce qui donna lujet à l'auteur, qui éioit aussi du jeu sous le nom de la Carpe, de lui écrire cette raillerie ingénieuse. (Note de Pinchêne.)
' C'est-à-dire, n'en sont pas venus à bout. On dit ironiquement à un menteur, qui soutient qu'une chose est véritable : Oui, comme j'ai le dos {Dictionnaire de Trévoux).
AU DUC d'ENGHIEN (1643). 403
VOUS avez une fermeté que les plus vieux esturgeons n'ont pas , et vous achevez des choses qu'ils n^oseroient avoir commencées. Aussi, vous ne sauriez vous imaginer jusques où s'étend votre réputation. Il n^y a point d'étangs, de fontaines, de ruisseaux, de rivières, ni de mers, où vos victoires ne soient célébrées; point d'eau dormante où l'on ne songe à vous ; point d'eau bruyante où il ne soit bruit de vous. Votre nom pénètre jusques au centre des mers et vole sur la surface des eaux, et rOcéan qui borne le monde ne borne pas votre gloire. L'autre jour, que mon compère le Turbot et mon compère le Grenaut, avec quelques autres poissons d'eau douce, soupions ensemble chez mon compère i'Éperlan, on nous présenta au second un vieux Saumon, qui avoit fait deux fois le tour du monde, qui venoit fraîchement des Indes occidentales, et avoit été pris comme espion en France, en suivant un bateau de sel. Il nous dit, qu'il n'y avoit point d'abîmes si profonds sous les eaux où vous ne fussiez connu et redouté, et que les baleines de la mer Atlantique suoient à grosse goutte et étoient toutes en eau dès qu'elles vous entendoient seulement nommer. II nous eût dit davantage, mais il étoit au court bouillon, et cela étoit cause qu'il ne parloit qu'avec beaucoup de difficulté. Pareilles choses, à peu près, nous furent dites par une troupe de harengs frais qui venoient devers les parlies de Norwége : ceux-là nous assurèrent que la mer de ces pays-là s'étoit glacée cette année deux mois plus tôt que de coutume, par la peur que Ton y avôit eue sur les nouvelles que quelques macreuses y avoient apportées, que vous dressiez vos pas vers le
Nord, et nous dirent que les gros poissons, lesquels, comme vous savez, mangent les petits, avoient peur que vous ne fissiez d'eux, comme ils font des autres; que la plupart d'entre eux s'étoient retirés jusque sous l'Ourse, jugeant que vous n'iriez pas là; que les forts et les foibles' sont en alarmes et en troubles, et particulièrement certaines anguilles de mer qui crient déjà comme si vous les écorchiez, et font un bruit qui fait retentir tout le rivage. A dire le vrai, mon compère, vous êtes un terrible Brochet? et n'en déplaise aux hippopotames S aux loups -marins, ni aux dauphins mêmes, les plus grands et les plus considérables hôtes de l'Océan ne sont que de pauvres cancres au prix de vous; et si vous continuez comme vous avez commencé, vous avalerez la mer et les poissons. Cependant, votre gloire se trouvant à un point qu'il est assuré qu'elle ne peut aller plus loin ni plus haut, il est, ce me semble, bien à propos, qu'après tant de fatigues, vous veniez vous rafraîchir dans l'eau de la Seine, et vous récréer joyeusement avec beaucoup de jolies Tanches, de belles Perches et d'honnêtes Truites, qui vous attendent ici avec impatience. Quelque grande pourtant que soit la passion qu'elles ont de vous voir, elle n'égale pas la mienne, ni le désir que j'ai de pouvoir témoigner combien je suis, votre trèshumble, et trè&obéissante servante et commère,
La Carpe.
' Comme s'il y avoit des hippopotames dans TOséan ( Note de Huet),