DE VOITURE. XXV
Talcôve avec une robe de femme^ tout farci de serviettes des pieds à la tête, pâle comme un spectre, et suivi de toutes les femelles de la maison, le'visage enfariné comme lui.
Cet attrait de mauvaise plaisanterie, comme l'appelle Chateaubriand , dont le goût se conserva longtemps dans les provinces, en passant des habitudes de la vie dans Je langage, et en se combinant avec Tamour du genre burlesque que la France avait emprunté à Tltalie et à l'Espagne, engendra le badinage , que Voiture mit à la mode et dont la trace demeure visible encore dans notre littérature quinze ou vingt ans après lui. Rappelons-nous la fameuse lettre de M"® de Sévigné : « Je m'en vais vous mander la chose la plus étonnante, etc.» Voiture n'écrit pas d'un autre style lorsqu'il s'adresse à Chapelain: «Certes, quand il me vient en la pensée que c'est au plus judicieux homme de notre siècle, à l'ouvrier de la Couronne impériale, au métamorphoseur de la Lionne, au père de la Pucelle, que j'écris, etc. » Notez que ce qui assura la vogue momentanée de ce style, c'est qu'il souffre un gaspillage considérable d'esprit. La lettre de la Carpe au Brochet et la lettre 123^ à W^^ de Rambouillet peuvent être regardées comme des modèles du genre.
J'avoue que j'ai peine, après cela, à m'expliquer cette phrase de M. Rœderer sur Voiture : a Voiture, dans sa première jeunesse, écrivit à la manière du temps, avec recherche et affectation. Mais il eut le bon esprit, dès son entrée dans le monde, d'être simple et naturel avec les personnes qu'il savait être ennemies du bel esprit et des pointes, sauf à se dédommager avec les autres. 11 est toiyoui's naturel quand il écrit au marquis de Salles, à M"« de Rambouillet, à la marquise sa mère, au marquis de Pisani, son frère; ses lettres sont l'opposé quand elles s'adressent à des précieuses. » Pour moi je n'y fais pas de différence, outre que Voiture fut admis à l'hôtel de Rambouillet presqu'à son début dans le monde. 11 est vrai qu'il dit lui-même, dans une lettre à M"* Paulet : « Depuis que M. de Chaudebonne m'a réengendré avec M. et avec M"»® de Rambouillet, j'ai pris d'eux
t\V\ DE LA VIE ET DES OtVRAGES
un autre esprit, et j*étois un Bot garçon en ce temps où ^Ue du piessis dit que j'êtols si joli. » Mais cela ne veut pas dire autre chose, sinon que Voiture compléta son éducation à l'hôtel de Rambouillet; nous le savions déjà. Quant à la demoiselle de la maison^ comme il l'appelle souvent, je ne sais pas si elle était ennemie du bel esprit et des pointes; mais nulle part il ne s'en montre plus prodigue que dans les lettres qu'il lui adresse K
Le même ton de badinage se retrouve dans ses lettres amoureuses, que Pinchéne distingue soigneusement, dans sa seconde édition, de celles qu1l appelle de pure galanterie. Pour moi je serais assez porté à les confondre, à l'exception d^un petit nombre qui trahissent une plus grande intimité, et qui par là même offriraient un certain piquant de curiosité^ si Ton pouvait arriver à percer le mystère des initiales et des pseudonymes. Quoiqu'il vécût de régime, il fallait bien qu'il soutint le fardeau de sa renommée, et après être mort quatre fois le jour en vers et en prose dans le salon de M** la marquise telle ou telle, il ressuscitait le soir dans Talcôve de quelque bourgeoise sentimentale, ou de quelque provinciale chercheuse d'esprit. On savait qu'il en avait les mains pleines, et ne demandait pas mieux que de les ouvrir. La vogue de M"« de Saintot avait tourné toutes les têtes*.
M» Rœderér va trop loin dans l'admiration qu'il professé pour l'hôtel de Rambouillet, et la distinction radicale qu*ii prétend établir entre les véritables et les fausses précieuses est plus apparente que réelle. Je ne prétends pas les assimiler complètement. Je reconnais sans peine deut générations de précieuses dont la dernière a nécessairement outré les tendances de la première ; mais ne me niez point non
^ M. Cousin prouve, en citant un billet de M^e de Rambouillet à Godeau, qu'elle n'écrivait pas si simplement. Voyez la Jeunesse de jtffM de Longuevitle, Sn-8, p. 13T.
' Dans If. commencement de sa liaison ftvec Voiture, M"^* de Saintot s'exprimait mal en fk-an^ais ; bientôt on vint à ne plus parier que de son esprit, et on faisait voir des eopies de ses lettres jusqu'à Bruxelles. Voyez lettre 74, p. 229, et Tatlemant, t. IV, p. 28.
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plus que les unes ne fussent contenues dans les autres^ que la chambre bleue d'Arthênice ne se trouvât de plain-pied avec le salon de Sapho. Cela n^empêcbe pas que l'hôtel de Rambouillet ne tienne une placç honorable dans Thistoire littéraire du dix-septième siècle. Une grande jpartie du mouvement intellectuel de l'époque y était concentré; il rivalisait de zèle avec l'Académie, nouvellement instituée, et lui fut un utile auxiliaire dans ses travaux sur la langue. Bossuet y « préchottait» à Tâgç de seize ans; Corneille, à trente-quatre, y lisait Polyeucte,
Mais ceux-ci ne faisaient que passer. Parmi les écrivains à demeure,Voiture mérite une place à part. Il créa la finesse et la délicatesse de la langue, en même temps que Balzac en créait la pompe et l'éclat. Il affina le style, assouplit la phrase, inventa des tours, des combinaisons nouvelles, et posséda à un certain degré l'art d'écrire. La lettre sur Cprbie, le fragment de reloge du comte d'Olivarès, sont des modèles de style sobre et contenu, comme la lettre 113* à l'évêque de Lisieux, et les lettres i53« et 154* au duc d'Enghien et au marquis de Pisani, sont des modèles de délicatesse et de bienséance épistolaire. Cependant il n'a rien laissé de complet et de durable. Il était de ces architectes dont parle M"« de Scudéri; qui bâtissent à grands ft'ais des palais d'argile :
Et, comme ils ont Tédat dw verrf , }l8 en ont la fragilité.
11 a beaucoup lu, mais pas assez réfléchi, pas assez comparé. Sa vue est courte, et semble faite pour les horizons étroits^ parce qu'il ne le porte guère en dehors de luimême et de son entourage. Les plaisirs et la politique ne lui ont point laissé de temps pour l'étude. Ne lui parlez pas des Grecs; il vous répondrait que, tout Français, de par Francus descendant d'Hector, il ne veut rien avoir à démêler avec les ennemis de ses pères. Les Latins^ à la bonne heure; on voit qu'il les a pratiqués de longue main : Horace surtout, Virgile, Catulle et Térenee. En même temps il a retenu quelque chose de la manière de Sénèque :