II DE LA VIE £T DES OUVRAGES
écrire. Son neveu et son premier éditeur, Pinchêne, dans la préface qu'il fit imprimer en tête des œuvres de son oncle, a bien soin de nous avertir « qu'il n'a jamais fait profession de poésie que pour son divertissement et sans regarder sa gloire. » Pour mot, je le ci*oirais assez. Il ne se pique point d'autre chose , sinon d'être un causeur aimable, un galant de profession , comme on disait alors. S'il courtise les Muses , c'est qu'elles sont femmes, et qu'il a accoutumé d'en conter à toutes, « depuis le sceptre jusqu'à la houlette, depuis la couronne jusqu'à la cale K » Un jour cependant, CQmme il eut attrapé la cinquantaine^ il s'avisa d'y songer. Ses maîtresses étaient toutes ou vieilles ou mariées; les fleurs de son esprit se fanaient comme les roses de leur teint; il lui avait fait faire tant de tours de gibecière qu'on commençait à voir le fond du sac. « Vous verrez, disait-il à M"* de Rambouillet, qn'il y aura quelque jour d^assez sottes gens pour chercher çà et là ce que j'ai fait, et après, le faire imprimer; cela me fait venir
Juelque envie de le corriger, » Mais il était trop tard, avait escompté là renommée, comme font ces fils de famille» pressés de jouir, et qui placent leur bien à fonds perdu. En ce temps, où l'esprit représentait un patrimoine^ il eut des rentes et n'eut point de capital. De là vient, que
Il 8*en alla comme il était venu.
On y fut pris néanmoins de son vivant; et c'est tout simple. A voir ces prodigues, si sûrs d'eux-mêmes, si confiants danâ le lendemain, on i^eçoit comme argent comptant ce qu'ils veulent bien vous donner et on leur fait crédit du reste. Ce n'est que plus tard qu'on s'aperçoit qu'ils ne possédaient rien en propre. Ils se sont hâtés de vivre, et, arrivés au terme, ils dispat-aissent sans presque laisser de traces.
Devons-nous les plaindre? non. Il y a là un grand exemple et une haute moraiilé. C'est grand dommage toutefois, quand
* Surrazin, Pïmpe fimèbre de Foiw^e.
DB VOITURK. |li
cet oubli pofithumeviiiiloip qu'on ne g'enqui^rt plu^ ni d^ ce qu'ils ont été, qi de ce qu'ils ont liuâsé après eux. Il y a toujours dî^ita leurs œuvres une portioa intéressante, c'est eui-n^êntea, Gomme en eux tout est personne), leurs écrits, vers ou prose, sont de véritables mémoires, d*autant plus sincères qu'ils y parlent d'eux-mêmes, pour aipsidire,àleur insu; et comme en même temps ils n'ont rien d'origina^l, comme leur personnalité n^ leur appartient pas, \\ se trouve qu'en ^ peigns^qt ^^ vif, comme eut dU Mo^t^^igRe , c*est leur époque^ ou tout s^u mum uii^ pprtio^ de. leur époque^ qu'ils ont repré^ntée.
Nous savons fort peu de choses des premières années de Voiture. Il était né à Anûens, en i598. ^n père était un riche marchand de vins suivant la cour, « homme qui aimait la bonne chère et fort connu des grands, v dit Pel- Usson* Alors, comme on sait, le cabaret était le rendezvous de la belle compagnie. G'étt^it le temps des conspirations, des billets doux et des duels. On s*y réunissait pour cal)aler contre le Cardinal; on y donnait rendez-vous à ses maîtresses, et quand il prenait fantaisie de dégainer, on se battait ^ la porte de la rue, sous le réverbère. Le jeune Vincent lia de bqnne heure connaissance avec cette jeunesse tant soit peu débraillée, dont Cinq-Mars fut l'un des derniers représentants; et comme il avait pris ses façons sans peine, qu'il portait galamment la toque et la plunie, elle n^ésita pas 4 le reconnaître plus tard, et le poussa dans le monde.
Son éducation, d'aillanrs, avait été soignét. Comme il était de complexion délicate et ne buvait que de l'eau, son père, ne le jugeant propre à rien ', l'envoya très-jeune au collège de Boncour, et donna sa. plfice dans }a n^aiaon pater-
* Il fivait coutume de dire qu'on l'avait changé en nourrice. Yo^ ex Pellis;f>on, Huioire ijk, f Académie française*