A LA MÊME
(Sous le nom deCallot, excellent graveur, en lui envoyant de Nancy
HD livre de ses figures ^ j.
[Fin de 1629, ou commencement de 1630^.]
Madame, de tant de ditférentes imaginations que mon esprit a produites, la plus raisonnable que j'ai eue est celle de vous présenter ce livre, à vous, ma-
1 W^o Paulet. Un jour, à Suresne, elle tira en jouant une épée l't en pensa blei>»er Voiture (T.).
^ Mss. de Conrart, p. 037.
3 Gastion d'Orléans arriva h Nanty vers le milieu de septembre 1629, et revint à Paris dans le courant de février Ue Vannée suivante.
36 LETTRES DE VOITrRE.
dame, qui excellez sur toute autre en celte partie de Tâme qui fait les peintres» les architectes et les statuaires, et qui la défendez, par votre exemple, du blâme que l'on lui donne de ne se trouver jamais en éminence avec un parfait jugement. Car, outre cette grande lumière d'esprit qui vous fait voir d'abord la vérité des choses, vous avez une imagination qui, mieux que toutes celles du monde, en sait discerner la beauté. Et comme il n'y a personne aujourd'hui qui ait tant d'intérêt que les choses parfaites soient estimées, il n'y en a point aussi qui les sache louer si bien que vous. C'est vous flatter bien modestement, madame, que de dire que vous les savez connoître, puisque je pourrois assurer que, quand il vous plait, vous les savez faire en perfection. En effet, il est arrivé beaucoup de fois qu'en vous jouant vous avez fait des dessins que Michel-Ange ne désavoueroit pas ' ; et de plus, on vous peut vanter d'avoir mis au monde un ouvrage
* Elle fut elle-même rarchltecte de Thôtel de Rambouillet, qui fut construit sur ses dessins. « Pins tard , ajoute Tallemant, la reine-mère, quand elle fit bÀtir le Luxembourg, ordonna aux architectes d'aller voir l'hôtel de Rambouillet , et ce soin ne leur fut pas inutile. » M^'^ de Scudéri, dans son Cyrus, parle d'elle eo ces terme?, sous le nom de Cléomire : « Cléomire se connoît à tout : les sciences les plus élevées ne passent point sa connofssance ; les arts les plus difficiles sont connus d'elle parfaitement. » Sans doute l'on aurait tort de prendre ces compliments tout à fait à la lettre, mais, même en faisant la pari des exagérations de lamitié et de la galanterie, on aura encore l'indice d'un certain talent. Au commencement du dix-septième siècle, et même longtemps après, il était rare de voir des personnes de la haute noblesse se livrer ù la pratique des arts de dessin. M™^ de Rambouillet se distinguait par là de ses contemporains.
A MADEMOrSELLE DE RAMBOUILLET (l630). 3?
qui passe lout ce que la Grèce et ritalie ont jamais vu de mieux fait, et pourroit faire honte à la Minerve de Phidias. 11 n'est pas difficile d'entendre que c'est de M"* votre fille que je veux parler, en laquelle seule on peut dire, madame, que vous avez fait plusieurs miracles. Mais il faudroit une main plus hardie que la mienne pour entreprendre de représenter ce qui est en vous et en elle, et je ne le pourrois pas en un gros livre, moi qui sais mettre dans une feuille de papier des armées tout entières, et y faire voir en leur grandeur la mer et les montagnes. Je me contenterai donc de dire, avec beaucoup de respect et de vérité, que je suiSy madame, votre, etc.
[Même date.]
Mademoiselle , tous les moyens que vous m'aviez appris pour ne me pas ennuyer, me sont inutiles en ce pays , et plus vos conseils me semblent raisonnables , moins je trouve de sujet de me consoler de ne plus ouïr une personne qui raisonne si parfaitement. Tous ceux que je vois ici m'assurent que le séjour en est fort agréable , et il n'y a pas un de la suite de Monsieur
« Celle lettre manque dans la première édition. — Julie-Lucine d'Angennes, quatrième fille de la marquise de Rambouillet, née en 1G07, mariée le 13 Juillet 1G25 à Charles de Sainle-Maure, marquis, puis duc de Monlausier; morte en 1671. Elle eut une fille unique, qui épousa le duc d'Uzès, en 1664.
qui n'ait une altesse à entretenir, ou une princesse pour ie moins. Mais quelque galante que soit ta cour de Lorraine, je m'y trouve aussi seul que je fatsois, it y a huit mois dans les voyages de la Beauoe , et je me souviens d'«avoir vu quelquefois meilleure compagnie dans les ruisseaux de Paris que je n*en ai encore ren» contré dans la chambre de la duchesse, ie ne sais si c'est UA effet de la rate dont je suis touroienié depuis quelque tenfips ; mais ii me semble qu*il n*y a plus dans le monde de personnes conversahtes que <ceite que j'ai vues ftu deraief vbyage que j'ai eu l^hcMUieDr de faire «vec vous; «t je m'entretiendrois beaucoup plus agréablement avec M. **^ que je ne ferois avec M"»« la duchesse [de Lorraine ' ]. La mélancolie que j'ai dans le cœur et dans les yeux me fait paroilre tous les visages comme si je tes voyûfe m travers de ta fumée de l'eau-de-vie % et je n'aperçois rien ici qui ne me semlUe«effiroyable. Ces heures, que M. le marquis appelle les heures de la digestion % me durent depuis le matin jusqu'au soir, et je suis de si mauvaise compa-
■ ( T^ ) — Nioele de Lorraine, duchesse de Bar, fiUe de Henri 11) tnrnommé le Bon; eUe avait épousé son cousin germain, Charles IV, àoc de Lorraine. Le caractère, la conduite et la destinée de ce planée Olit êlé]pe1nls fidèlement dans une petite pièce de vers de i^tilton, Intitulée le TeHament de Charlei IV. Voyei5 la lettre de H*" ût ^vigné à «a fille do 29 septembre ]«76 (édit. Sautekl, 1826).
* Mme de Rambouillet, un jour, après avoir fait fermer toutes hs fenêtres, mit le feu dans de Teau-^de-Yie, ce qui fit paroîlre le teint de tontes les personnes de la compagnie de la conleur de
Batinde la Chine (T.).
s Le marquis de Rambouillet appeloit ainsi les heures qu'il employoit à la dispute ; et c'étoît d*ordinaire après \t repas ( T< }.
gnie que M. de Chaudebonne s*en fâche : et je vois bien tout de boo qu'il le trouve mauvais. Mais j'ai fait ma paix avec lui en lui promettant qu'il m'entendra parler un de ces jours deux heures de suite , et que je lui conterai une histoire plus agréable que celle d'Hée« liodore, et faite par une personne plus belle que Chaj^i-i clée. Vous jugez bien, mademoiselle» que c'est celte de Zélide et d'Alcidalis que je lui ai promise ^ : car il n'y en a point d'autre au monde de qui cela se puisse^ dire. Quelque stupide que je sois devenu» ne craigne^ point qu'en la contant je lui fasse rien perdre de sa beauté. Car, dans tous mes maux, je me suis eqcore. conservé ma mémoire tout entière, et je crois qu'elle, me servira fidèlement quand ce sera pour vous» puisque vous y avez autant de part que personne , e^ que je suis plus que je ne puis dire, oiademoiseUei^ votre, etc. ^
' C'est ceUe Nouvelle dont j*ai parlé daas ripUoctu.«|ion ; le commentaire de Tallemant nous apprend ^ quelle occasion^ elle fut composée : « W^^ de llambouiliet, ne sachant plus ot^ prendre des contes pour M^^^ de Bourbon» qui étoit bien jeune ei^ ce tenops-Ià (elle avoit douze ans de moins que M^^^^ de Rambouillet)i^ fit une petite histoire comme une nouvelle de Cervantes ; l'amant était Alcidalis et l'amante Zélide. Voiture écrivit cette aventuic^^ mais il négligea de la finir. » Tallemant rapporte la même cb^se encore plus en détail dans XHUtorieiti^ de Min« de Montau^ier^ t. III, p. 235.
' Talleooaot place ici la date <}e. tÇ!^! : c'est éxldemipeAl. wie erreur.
'lO LETTRES DE VOITURE.
Mademoiselle, je fus berné, vendredi après-dîner, pour ce que je ne vous avois pas fait rire dans le temps que Ton m'avoit donné pour cela ^ ; et M™® de Rambouillet en donna Tarrêt à la requête de M^'^ sa fille et de M'*® Paulet. Elles en avoient remis Texécution au retour de M"-® la princesse et de vous. Mais elles s'avisèrent depuis de ne pas diflérer plus longtemps, et qu'il ne falloit pas remettre des supplices à une saison qui devoit être loute destinée à la joie. J'eus beau crier et me défendre, la couverture fut apportée, et quatre des plus forts hommes du monde furent choisis pour cela. Ce que je puis vous dire, mademoiselle, c'est que jamais personne ne fut si haut que moi, et que je ne croyois pas que la fortune me dût jamais tant élever.
' Mss, de Conrartf p. 843. — Anne-Geneviève de Bourbon, fille de Henri, deuxième du nom, prince de Condé, et de Charlotte- Marguerite de Montmorency, née le 27 août 1619. Elle épousa, le 2 juin IG42, Henri d'Orléans, duc de Longueville, et mourut le 25 avril 1679.
' De la dernière quinzaine d'avril à la dernière quinzaine d'octobre. — LL. MM. partirent de Paris dans les premiers jours d'avril, après avoir laissée la lieutcnance-générale au duc d'Orléans, et ne furent de retour, à cause de la maladie du roi, qu'aux environs de la Toussaint.
^ M"* de Bourbon étant indisposée, on lui envoya Voiture pour la divertir ; mais elle dit qu*ll avolt fort mal réussi et que jamais il n'avoit été si mal plaisant. MUe Paulet et MUe de Rambouillet dirent qu'il le falloit berner de n'avoir pas fait rire M''<^de Bourbon. Quelque temps après, il lui écrivit celte lettre comme elle étoit à Lyon avec la reine (T.).
A MADEMOISELLE DE BOURBON (1630). 4l
A tous coups ils me perdoient de vue et m'envoyoient plus haut que les aigles ne peuvent monter. Je vis les montagi^es abaissées au-dessous de moi, je vis les vents et les nuées cheminer dessous mes pieds, je découvris des pays que je n'avois jamais vus et des mers que je n'avois point imaginées. 11 n'y a rien de plus divertissant que de voir tant de choses à la fois, et de découvrir d'une seule vue la moitié de la terre. Mais je vous assure, mademoiselle, que Ton ne voit tout cela qu'avec inquiétude lorsque Ton est en Tair, et que Ton est assuré d'aller retomber. Une des choses qui m'effroyoient le plus étoit que lorsque j'étois bien haut, et que je regardois en bas, la couverture me paraissoit si petite qu'il me sembloit impossible que je retombasse dedans , et je vous avoue que cela me donnoit quelque émotion. Mais parmi tant d'objets différents qui en même temps frappèrent mes yeux, il y en eut un qui, pour quelques moments, m'ôta de crainte et me toucha d'un véritable plaisir ; c'est, mademoiselle , qu'ayant voulu regarder vers le Piémont pour voir ce que l'on y faisoit, je vous vis dans Lyon que vous passiez la Saône. Au moins, je vis sur Feau une grande lumière et beaucoup de rayons à l'entour du plus beau visage du monde. Je ne pus pas bien discerner qui étoit avec vous, parce qu'à cette heure-là j'avois la tète en bas, et je crois que vous ne me vîtes point, car vous regardiez d'un autre côté; je vous fis signe tant que je pus, mais comme vous commençâtes à lever les yeux, je retombois, et une des pointes de la montagne de Tarare vous empêcha de me voir. Dès que je fus en bas, je leur voulus dire de vos nouvelles et les assurai que
4a L6TTaB& OB VOITURB.
je VOUS avois vue. Mais ils se prirent à rire comme si j'eusse dit une chose impossible, et recommencèrent à me faire sauter mieux que devant. 11 arriva un aoci-> dent étrange» et qui semblera incroyable à ceux qui ne Font point vu : une fois qu'ils m^avoient élevé fort haut, en descendant je me trouvai dans un nuage, le* quel étant fort épais, et moi extrêmement léger, je fus un grand espace embarrassé dedans sans retomber, do sorte qu'ils demeurèrent longtemps en bas tendant la couverture, et regardant en haut sans se pouvoir ima« giner ce que j'étois devenu. De bonne fortune il ne faisoit point du tout de vent : car s'il y en eût eu la nuée, en cheminant, m'eût porté de côté ou d'autre; ainsi je fusse tombé à terre, ce qui ne me pouvoit arriver sans que je me blessasse bien fort. Mais il survint un plus dangereux accident : le dernier coup qu'ils me je* tèrent en l'air je me trouvai dans une troupe de grues, lesquelles d'abord furent étonnées de me voir si haut ; mais quand elles m'eurent approché, elles me prirent pour un des pygmées avec lesquels vous saveas bien, mademoiselle, qu'elles ont guerre de tout temps, et crurent que je les étois venu épier jusque dans la moyenne région de l'air. Aussitôt elles vinrent fondre sur moi à grands coups de bec, et d'une telle violence, que je crus être percé de cent coups de poignards; et une d'elles qui m'avoit pris par la jambe, me poursuivit si opiniâtrement qu'elle ne me laissa point que je ne fusse dans la couverture. Cela fit appréhender à ceux qui me tourmentoient de me remettre encore à la merci de mes ennemies : car elles s'étoicnt amassées en grand nombre, et se tenoient suspendues en l'air
A MADEMOISEUfi BS BOURMIiK (1630). 43
attendant que l'on m*y renvoyât. On me rapporta done en mon logis, dan& la même couverture, si abattu qu*il n'est pas possible de Tètre plus. Aussi» à dire le vrai, cet exercice est un peu violent pour un homme aussi faible que je suis« Vous pouvez juger» mademoiselle» combien cette action est tyranniquo, et par combien de raisons vous êtes obligée de la désapprouver. Et sans mentir» à vous qui êtes née avec tant de qualités pour commander, il vous importe extrêmement de vous accoutumer de bonne heure de haïr Tinjustice, et do prendre ceux qu'on opprime en votre protection. Je vous supplie done, mademoiselle, de déclarer premièrement cette entreprise un attentat que vous désavouez» et pour réparation de mon honneur et do mes forces, d'ordonner qu'un grand pavillon de gaze ' ma sera dressé dans la chambre bleue de Thôtel de Rambouillet', où je serai servi et traité magnitîquement. huit jours durant par les deux demoiseUeç^ qui m*QUt
' 11 y en avoit un effeclivement (T. ).
' n La chambre bleue, si eétèbre dans let CfhiwH de Vùiutfê, étoit parée d'un ameublement de velours bleu rehaussé d'or et d'argent... C'éloit le Heu ou Àribéniee\jliL marquise de Rainbouiltel) reeevoit ses Yi sites. « Les fenètrea sana appui qui règrnent de haut en bAS| depuis son plafond jusqu^à son parterre, la rendent trèsgaie, el laissent Jouir sans obstacle de l'air, de la vue et du plaisir du jardin. » (Sauvai, àntiquiléâ de PariSy 1. 11, p. 201.) — Talle» mant fait également la description de cette fameuse chambre bleue : « M>i'e de Rambouillet est la première, etc. » [HistQrielteSt t. 111, p. 313.) *- Le comte de Laborde (le Palais Maxarin), en cilant ce passage , y relève une inexactitude ; suivant lui , la chambre n'était pas peinte, mais bien tapissée de vcloure tendu dans des encadrements dorés.
3 MUc Paulct et M"e de Rambouillet.
44 LBTTRBS DE VOITURE.
été cause de ce malheur ; qu*à un des coins de la chambre on fera à toute heure des confitures; qu'une d'elles soufflera le fourneau, et l'autre ne fera autre chose que mettre du sirop sur des assiettes, pour le faire refroidir et me l'apporter de temps en temps. Ainsi, mademoiselle, TOUS ferez une action de justice, et digne d'une aussi grande et aussi belle princesse que vous êtes; et je serai obligé d'être avec plus de respect et et de vérité que personne du monde, mademoiselle, votre, etc.
[Fin de 1630'.]
Monseigneur, je vois bien que les anciens cardinaux prennent une grande autorité sur les derniers reçus ', puisque vous ayant écrit beaucoup de fois sans avoir reçu une de vos lettres, vous vous plaignez de ma paresse. Cependant je vois tant d'honnêtes gens qui m'assurent que vous me faîtes trop d'honneur de vous souvenir de moi, et que je suis obligé de vous écrire pour
* Mss, de Conrartt p. 803. — Loais de Nogaret, cardinal de la Valette, archevêqae de Toulouse, mort à Rivoli le 28 septembre 1639, était frère du duo de la Valette, qui fut disgracié en 1638. Il fut un des premiers et des plus constants protecteurs de Voiture. On l*appe1ait dérisoirement le cardinal-valet par opposition au cardinal-tninUtre.
^ Voyez plus bas, page 47, note 1.
^ Le cardinal avoit fait faire une robe de chambre de toile d'or incarnat. Voiture était avec lui quand on la lui apporta ; il la lui fit mettre pour la mieux voir; après cela il lui proposa d'aller en cet état à rhôtel de Rambouillet : ils y furent, et Voiture disoit qu'il étoit aussi cardinal ( T.).
VOUS en remercier très-humblement, que je veux bien suivre leur conseil et passer par dessus ce qui peut être en cela mon intérêt. Vous saurez donc, monseigneur, que six jours après Téclipse, et quinze jours après ma mort*, M™» la princesse, M**e de Bourbons M"e du Vigean", M^^ AubryS M"« de Rambouillet, M'^^ Paulet et M. de Chaudebonne et moi partîmes de Paris, sur les six heures du soir, pour aller à la Barre , où M"^^ du Yigean devoit donner la collation à M^^ la princesse. Nous ne trouvâmes en chemin aucune chose digne d'être remarquée, si ce n'est qu'à
' Après qu'il eut fait son épitaphe sur le chemin de Bagnolet, où on lui avoit fait tant de mal qu'il dlsoit quMl en étoil mort (T.). — Le savant Huet nous a conservé celte épitaphe :
Ci-gît un petit argentet, Qui mourut par les mains rebelles De trois méchantes demoiselles, Sur le chemin de Bagnolet.
Hais bien que sa mort fut cruelle « Son destin fut bien glorieux, PuisquMl mourut devant les yeux De la princesse la plus belle Qui fut jamais dessous les cicux.
Voyez la lettro où il parle de deux demoiselles qui lui mitent réventail dans la gorge. {Notes recudliies sur Vexemplaire de Védilion tn-4o (1650) de la Bibliothèque impériale ayant appartenu à Huet.)
^ Anne de Neubourg. Voyez plus bas, page 57, note 2.
^ Françoise le Breton -Villandry, femme de Jean Aubry, ou Auberi, conseiller d'État ordinaire. Son nom reviendra assez fréquemment dans la suite de ces lettres. Elle mourut en 1634. Voyez la lettre 75.
* M™<: du Vigean possédait à la Barre, tout près de Montmorency, une charmante résidetce où elle recevait magnifiquement la plus haute et la meilleure compagnie.
46 LBTTftES ne VOITUftB.
Onoetmm nous Yimes on grand diien qui Tint à )a portière du carrosse me faire fête [ce dont je fus tort joyeox*]. (Vous serez, s'il irousplait, averti, monsd^ gneur, que toutes les fois que je dirai nous trouvâmes, nous vîmes, nous allâmes, c'est en qualité de cardinal que je parle ). De là, nous arrivâmes à la Barre et en* trames dans une salle où l'on ne marchoit que sur des roses et de la fleur d'orange. M^^ la Princesse, après avoir admiré cette magniûcence, voulut aller voir les promenoirs ai attendant l'heure du souper. Le soleil se coucboit dans une nuée d'or et d'azur, et ne don^ noit de ses rayons qu'autant qu'il en faut pour faire une lumière douce et agréable; l'air étoit sans vent et sans chaleur, et il sembloit que la terre et le ciel, à l'enyi de M">^ du Vigean, vouloient festoyer la plus belle princesse du monde. Après avoir passé un grand parterre et de grands jardins tous pleins d'orangers, elle arriva en un bois où il y avoit plus de cent ans que le jour n'étoit enlré qu'à cette heure-là, qu'il y entra avec elle. Au bout d'une allée grande à perte de vue, nous trouvâmes une fontaine qui jetoit toute seule plus d'eau que toutes celles de Tivoli. A l'entour étoient rangés vingt-quatre violons, qui avoient de la peine à surmonter le bruit qu'elle faisoit en tombant. Quand nous nous en fûmes api»rochés, nous découvrîmes dans une niche qui étoit dans une palissade,
* Gflft moU, retranehés par tet éditeon, sont donnés diaprés IV riginal par Tallemant, qui igoute : « Ce qu'il ( Voiture) dit exprès, parce qu'on lui faisoit la guerre qu'il n'aimoit que les grands vilains chiens qui avoient le museau long, i 11 revient encore sur celte particularité dans la lettre suivante.
AU CARDINAL 08 LA VALETTE (l630). 47
Une Diane à Tâgede onee ou douze ans \ et plus belle que les forêts de Grèœ et do Thessalie ne Tavoienl |anMii« vue% Elle portoit son aro et ses flèches dans «es yeux^ et avoit tous les myons de son frère à remlour d'eliov Dans une autre niche auprès éloit une de ses nymphes ) assez belle et assez gentille pour être une de sa suite. Ceux qui ne croient pas les fabledi <»wenl que c*étoit W^^ de Bourbon et la pucelle Priande \ Et à la vérité elles leur ressembloient extrê* mem^t» Tout le monde étoit sans proférer une parole^ en admiration de tant d'objets, qui étonnoient eïl même temps les yeux et les oreilles ) quand tout à coup ia déesse sauta de sa niche» et avec une grâce qui ne se peut représenter^ comm^çat un bal qui dura quelque temps à Tentour de la fontaine.
Cela est étrange, m<mseigneur) qu'au milieu de tant de plaisirs, qui doivent remplir entièrement et attacher l'esprit de ceux qui en jouisSoieni» on ne laissa pas de se souvenir de vous, et que tout le monde dit que quelque chose manquoit à tant de contente^ ments, puisque vous et Ù^ de Rambouillet n'y étiess pas. Alors je pris une harpe, et chantai :
Putff f UMO mi wberte 4«rn> "Que fallando mi Senor Tambien fùUatse mi dama ^.
Et conlittuai le reste si mélodieusement et si tris*
* M^ic de Bourbon, comme il le dit lui-même quelques lignes pins bas : ce qui place la date de cette lettre vers 16^0 ou 1631, M^« de Bourbon étant née, ainsi que nous Tavons vu, en 1610.
* W^ Aubpy, depuis M»"«de Noirmoutier (T.).
* (ÏVéWÎWlion.) Poisqu^on destin ri gouretix
ye«ti|u^ perdant mon seigneur Je perde aussi ma dame.
48 LETTRES DE VOITIRE.
tcmonl, qiril n*y eut personne en la compagnie h qui les larmes n'en vinssent aux yeux, et qui ne pleurât abondamment. Et cela eût duré trop longtemps, si les violons n'eussent vitement sonné une sarabande si gaie, que tout le monde se leva aussi joyeux que si de rien n'eût été. Et ainsi sautant, dansant, voltigeant, pirouettant, cabriolant, nous arrivâmes au logis, où nous trouvâmes une table qui sembloit avoir été servie par les fées. Ceci, monseigneur, est un endroit de l'aventure qui ne se peut décrire. Et certes, il n'y a point de couleurs ni de figures en la rhétori(iue qui puissent représenter six potages, qui d'abord se présentèrent à nos yeux. Gela y fut particulièrement remarquable, que n'y ayant que des déesses à la table et deux demi-dieux, à savoir M. de Ghaudebonne et moi, tout le monde y mangea, ne plus ne moins que si c'eussent été véritablement des personnes mortelles. Aussi, à dire le vrai, jamais rien ne fut mieux servi : et entre autres choses, il y eut douze sortes de viandes et de déguisements, dont personne n'a encore jamais ouï parler et dont on ne sait pas encore le nom. Cette particularité, monseigneur, a été rapportée par malheur à M™« la maréchale de [Saint-Luc ' ], et quoiqu'on lui ait donné vingt dragmes d'opium plus que d'ordinaire, elle n'a jamais pu dormir depuis ^
^ La maréchale de Saint-Luc éloit fille du maréchal de Saint- Géran, du premier lit. 11 la maria à M. de Chazeron, qui étoit encore assez jeune, pour aller en Italie voir le pays. Là, il prit une
V si maligne qu'il en mourut, et sa femme n'en a jamais pu
guérir. Elle épousa le maréchal de Saint-Luc, qui ne craignit pas qu'on lui pût rien donner qu'il n'eût déjà. Il avoit le meilleur cui-
Au commencement du souper, on ne but point à votre santé, pour ce que l'on fut fort diverti : et à la 6n on n'en fit rien non plus, pour ce qu'à mon avis on ne s^en avisa pas. Souffrez, s'il vous plaît, monseigneur, que je ne vous flatte point, et qu'en fidèle historien, je vous raconte nûment les choses comme elles sont : car je ne voudrois pas que la postérité prit une chose pour l'autre , et que d'ici à deux mille ans on crût que l'on eût bu à vous, cela n'ayant point été. Il est vrai que je suis obligé de rendre témoignage à la vérité que ce ne fut pas manque de souvenir; car durant le souper on parla fort de vous, et les dames vous y souhaitèrent; et quelques-unes de fort bon cœur, ou je ne m'y connois pas.
Au sortir de table , le bruit des violons fit monter tout le monde en haut, où l'on trouva une chambre ^ si bien éclairée, qu'il sembloit que le jour qui n'étoit plus dessus la terre s'y fût retiré tout entier. Là, le bal commença, en meilleur ordre et plus beau qu'il n'avoit été à l'entour de la fontaine. Et la plus magnifique chose qui y fût, c'est, monseigneur, que j'y dansai. M^^** de Bourbon jugea qu'à la vérité je dansois mal , mais que je tirois bien des armes, pour ce qu'à la fin de toutes les cadences il sembloit que je me misse en garde. Le bal continuoit avec beaucoup de plaisir, quand tout à coup un grand bruit que l'on entendit dehors obligea toutes les dames à mettre la
sinier de la cour, ce qui fut un grand charme pour elle, car son mal lui avoit donné une Taim épouvantable, et qui ne se pouvoit assouvir ; elle rejetoit tout incontinent, et ne pouvoit dormir la nuit qu'avec de l'opium (T.). Voyez également les Historiettes, t. V, p. 233,
M LmUBS DB V0ITUII8«
tète à la fenêtre : et Ton vit sortir du grand bois qui étoit à trois cents pas de la maison un tel nombre de feux d'artifice, qu*il sembloit que toutes les branches et les troiicB des arbres se convertissent en fusées; que toutes les étoiles du ciel tombassent » et que la sphère du feU voulût prendre la place de la moyenne région de Tair. Ge sont, monseigneur» trois hyperboles, lesquelles appréciées et réduites à la juste va* leur des choses valent trois dousaines de ftosées» Après 8*étre remis de Tétonnement où cette surprise avoit mis un chacun^ on se résolut de partir, et on reprit le chemin de Paris à la lueur de vingt flambeaux» Nous traversâmes tout TOrmessonnois, les grandes plaines d^Ëpinay, et passâmes sans aucune résistance par le milieu de Saint^Denis. M*étant trouvé dans le carrosse auprès de M<°® [du Vigean]> je lui dis, de votre part, monseigneur, un Miserere tout entier % auquel elle répondit avec beaucoup de gentillesse et de civilité. Nous diantàmes en chemin une infinité de sa» vanU^^ depetits-doigtSy de bansoirSi de ponîs*bretons \
* A(n>< do Vigcan étoit sourde et ne Tavouoit pas, si bienqu^eUe ne répondoil qu*au hasard. Le cardinal de la Valette disoit à Vot* tare i « On povrroit l«i dire un Go^fitem-, uti Ave^ un Miferert^ qu'elle répondfoHde mêuic Je te prie de TéprouTer en la première rencontre » (T.).
» Vaudevilles (T.).
' Les petits- doigts, les honsoirSy les ponts-bretons élaîeni des cbaii<
softs «l des airs populaires, comme les NoëlSy les atleluin. Talte«
mant {Historiettes ^ t. IV, p. 2G) nous a conservé un pont-breton
tn^(ft7ileVoiJlure:
J*ai v« Bel«iiiat
Doux comme uae fUle»
Puis j*ai vu Croisiliét
AU CÂROINAL DE LA VALBTTfi (1630). 51
[Prenex votre ton, monseigueur :
Goalag et Vlgean Ont une qaerelle Pour la péronnelle, Et le prâtre Jean ; Il f n a dans l'aile, le petit YigeaQ«
Ceci, monseigneur, n'est pas du corps de la lettre, mais il vient de me venir en Tesprit et je ne puis tenir de le chanter, et je vous supplie très-humblement d*en fairt autant en mémoire des gros-d'eau],^
Nous étions environ une lieue par delà Saint-Denis, et il étoit deux heures après minuit. Le travail du che« min, le veiller, l'exercice du bal et de la promenade m'avoient extrêmement appesanti, quand il arriva un accident que je crus devoir être cause de ma totale destruction. Il y a une petite bourgade entre Paris et Saint*Denis, que Ton nomme la Yillette. Au sortir de là, nous rencontrâmes trois carrosses, dans lesquels &*en retournoient les violons que nous avions fait jouer tout le jour. Voici, monseigneur, qui est horrible ! Le diable alla mettre en Tespritde W^^ [de Rambouillet] de leur faire commander de nous suivre et d'aller don-* ner des sérénades toute la nuit. Cette proposition me fit dresser les cheveux en la tête. Cependant tout le monde l'approuva. On fit arrêter les carrosses, on leur alla dire le commandement. Hais, de bonne fortune, les bonnes gens avoient laissé leurs violons à la Barre,
Dans son célibat, Comme un crocodile Qui Tient du sabbat.
* (T.). Ce même fragment se lit également au nus, de Conrari.
— Quant à l'explication de ce mot ^ro^wf eau, voyez p. 143, note 2.
et Dieu les bénie. Par là, mouseigneur, vous pouvez juger que M'*® [de Rambouillet] est une aussi dangereuse demoiselle pour la nuit qu'il y en ait au monde, et que j'a vois grand'raison chez M™® [Aubry], de dire qu'il falloit faire sortir les violons, et qu'il ne falloit rien pour se rembarquer, tant qu'on les voyoit présents. Nous continuâmes notre chemin assez heureusement, si ce n'est qu'en entrant dans le faubourg, nous trouvâmes six grands plâtriers tout nus, qui passèrent devant notre carrosse [du côté de la portière où étoient M^^^ de Rambouillet et W^^ Paulet ' ]. Enfm nous arrivâmes à Paris. Et ce que je m'en vais vous • dire est plus épouvantable que tout le reste. Nous vîmes qu'une grande obscurité couvroit toute la ville, et au lieu que nous l'avions laissée, il n'y avoit que sept heures, pleine de bruit, d'hommes, de chevaux et de carrosses, nous trouvâmes un grand silence et une effroyable solitude partout , et les rues tellement dépeuplées que nous n'y rencontrâmes pas un homme, et vîmes seulement quelques animaux qui, à la lueur des flambeaux, se cachoient. Mais, monseigneur, je vous dirai le reste de cette aventure une autre fois :
Qui è*l fin del eanto^ e iomo ad Orlando :
AddiOf iignor; a voi mi rieommando,