A MONSIEUR DE BALZAC
pées par un habile homme \ Hais pardonnez-moi si je me défie de cette science, qui peut trouver des louanges pour la fièvre quarte et pour Néron, et que je connois être plus puissante en vous qu'elle ne fut jamais en personne. Toutes ces gentillesses que j'admire dans votre lettre me sont des preuves de votre bon esprit plutôt que de votre bonne volonté , et de tant de belles choses que vous avez dites à mon avantage, tout ce que j'en puis croire pour me flatter, c'est que la fortune m'ait donné quelque part en vos songes. Encore je ne sais si les rêveries d'une âme si relevée que la vôtre ne sont pas trop sérieuses et trop raisonnables pour descendre jusques à moi, et je m'estimerois trop favorablement traité de vous, si vous avez seulement songé que vous m'aimiez. Car de m'imaginer que vous m'ayez gardé quelque place parmi ces grandes pensées, qui sont occupées à cette heure à faire les partages de la gloire % et à donner récompense à toutes les vertus du monde, j'ai trop bonne opinion de votre esprit pour m'en persuader cette bassesse , et je ne voudrois pas que vos ennemis eussent cela à vous reprocher. Je sais bien que la seule afiection que vous puissiez avoir justement , est celle que vous vous de-
' « Cependant, au lieu où je suis, comme je n'ai que de petites joies, je n'ai pas aussi de grands déplaisirs ; je suis éloigné en pareil degré de la défaveur et de la bonne fortune, et cette déesse inconstante, qui est toujours occupée à ruiner les villes et les États, n*a pas loisir de venir faire du mal au village. J'y vois des bergères qui ne savent que oui et non , et qui sont trop grossières pour être trompées par un habile homme. » {Lettre de Balzac à Voiture,)
' Balzac fit une dissertation de la Gloire à M^e de Rambouillet ( in-folio, t. Il, p. 454).
21 LETTHÉS 0Ê VOltÙIIÈ;
vez 9 et ce précepte de se oonnoitre sol - même , qui est pour tous les autres une leçon d'humilité, doit atoir pour votre regard Un effet tout contraire, et tous oblige de mépriser tout ce qui est hors de vous. Aussi je vous jure que, sans prétendre aucune part en votre amitié, je me fusse contenté que vous eussiez voulu conserver avec quelque soin celle que je vous avois vouée, et que vous l'eussiez mise, sinon entre les choses*que vous estimiez , au moins entre celles qu6 vous ne voulez pas perdre. Mais pour m' avoir ici laissé auprès de cette belle rivale dont vous me par« lez ', sans mentir, vous n*avez pas été assez jaloux : et vous lui donnez tant d'avantage que j'ai quelque raison de croire que vous vous êtes entendu avec elle à me nuire. Et en cela, ce me semble, je me dois plaindre avec plus de raison que vous, de ce qu'elle s'est enrichie de vos pertes, et que vous lui avez laissé gagner ce que je pensois avoir sauvé de sa tyrannie, en le mettant entre vos mains. Pour peu de défense que vous eussiez voulu apporter, la meilleure partie de moi-même vous resteroit encore , et par votre Négligence, vous l'avez rendue en son pouvoir; et vous lui avez permis d'avancer tellement ses conquêtes siir moi, que quand je vous aurois donné tout ce qui me reste, vous n'auriez pas la moitié de ce que vous aves perdu. Je vous assure, néanmoins, que d'un aiiVre côté, vous avez regagné en mon estime la même place que l'on vous a ôtée en mon affection , et qu^au même
1 Bfllltflc, dafis fla lettre, faîDâtit agréablement Voiture «dt J6 temps qo'il ^sMait auprès ée sa tf^aitresse en' se plaignant dtt tort que lui faisait cette bel te rivale.
A MON^mU^ PE BALZAC (l62â). 98
tenips que j*ai commencé à vous aimer moins, j*ai été contraint c)e vous honorer davantage. Je n'ai rien vu de vous depuis votre départ qui ne m'ait semblé audessus de ce que vous avez jamais fait : et par ces derniers ouvrages, vous avez gagné Thonneur d'avoir surmonté celui qui a passé tous les autres.
Cependant, je trouve étrange qu'avec tant de raison que vQps avez d'être montent vous ne le puissiez être, et que, tous les grands hommes étant satisfaits de vous, il n'y ait que vous seul qui ne le soyez pas '. Àujour* d'bui toute la France vous écoute. Il n'y a plus personne qui sache lire, à qui vous soyez indifférent. Tous ceux qui sont jaloux de l'honneur de ce royaume, ne s'informent pas plus de ce que fait M. le maréchal de Créqui ' que de ce que vous faites, et nous avons plus de deux généraux d'armée qui ne font pas tant de bruit avec trente mille hommes ^ que vous en faites dans votre solitude. Ne vous étonnez donc point qu'avec tant de gloire vous ayez beaucoup d'envie, et souffrez
* « Et vous viendrez m'aider quelquefois à me consoler du malheur du siècle et de rinjustice des hommes. » (Lettre de Balzac à Voiture,) Daos une autre lettre en laUn, adressée au même, sans 4ate, ealsae se plaint amèrement des outrages auxquels il est chaque jour en butte ; adde quotplau9tra conviciorum, etc. [Œuvres, in-folio, t. H, p. C8).
* Charles de Dlancherorl et de Ganaples, marquis de Créqui, épousa Madeleine de Bonne, fille du connétable de Lesdiguièro'. Il fut tué au siège de Brêpie, en 1638, à l'âge d'environ soiiankdouze ans.
' M. le connétable (de Lcsdiguière?) et M. le maréchal de Créqui entreront en Italie, au commencement de février, avec douze mille hommes de pied et douze mille chevaux. {Mémoires de Bassom" pierre,)
doucement que ces mêmes juges, devant qui Scipion a été criminel , et qui ont condamné Aristide et Socrate, ne vous donnent point tout d'une voix ce que vous méritez. C'est de tout temps que le peuple a cette coutume, de haïr en autrui les mêmes qualités qu'il y admire. Tout ce qui est hors de sa règle Toffense, et il souffriroit plus volontiers un vice commun qu'une vertu extraordinaire. De sorte que si nous avions en usage cette loi, qui permettoit de bannir les plus puissants en autorité ou en réputation , je crois que l'envie publique se déchargeroit sur votre tête et que M. le cardinal de Richelieu ne courroit pas tant de fortune que vous. Mais gardez-vous bien d'appeler votre malheur ce qui n'est que le malheur du siècle , et ne vous plaignez plus de l'injustice des hommes, puisque tous ceux qui ont quelque valeur ^ sont de votre côté, et que vous avez trouvé entre eux un ami que peut-être vous pourrez perdre encore une fois. Au moins, je vous assure que je ferai tout ce qui me sera possible pour vous remettre en état de le pouvoir faire, puisqu'aujourd'hui il y a tant de vanité à être des vôtres. J'en ai fait jusqu'ici une profession si publique, que si d'aventure je ne me puis empêcher que je ne vous aime moins que de coutume, je vous jure que vous serez le seul à qui je l'oserai dire, et que je témoignerai toujours à tout le monde que je suis autant que jamais, monsieur, votre, etc.
' Voyez le P. Bouhours, Remarques nouvelles sur la Langue firan' çoisef p. 156.
[A Paris, 1625.]
Monseigneur, jusqu'à ce que la Rochelle ait été rendue ', je crois qu'il a été nécessaire que vous ne quittassiez point le roi, et qu'une si grande affaire comme celle-là avoit besoin, pour être achevée, de votre présence et de l'assistance de votre génie. Mais si vous ne revenez bien vite, à cette heure que vous n'avez plus de prétexte de vous y arrêter, vos affaires seront en plus mauvais termes que celles des huguenots, et dans le temps de la félicité publique, et que tout le monde espère d'être en repos, vous seul ne jouirez point de la paix et aurez une dangereuse guerre sur les bras. Il y a déjà quelques jours, monseigneur, que l'on commence à murmurer ici de ce que vous demeurez là trop longtemps. Quelques ennemis couverts, que vous avez auprès de vous, ont écrit que vous ne vous y ennuyez pas assez , et j'ouïs l'autre jour lire une lettre où Ton assuroit que l'on vous y voit rire quelquefois. Cela irrita ici contre vous les esprits de tout le monde. Une dame, qui ne se fâche pa^ légèrement % mais qui ne pardonne jamais, témoigna d'en être fort offensée, et M"« de Rambouillet ' et W^^ Paulet ' s'en hérissè-
' Voyez la note 1 de la Lettre 10.
^ La flotte protestante Tut battue et dispersée le 15 septembre, ce qui permet de fixer approximativement la date de cette lettre.
* M°>e de Rambouillet. Voyez Lettre 6.
* Voyez Lettre 8.
^ Voyez Lettre 12.
26 LETTRES m VOlTllue.
reni * iouteâ et en rugirent horriblement, et proposèrent à l'heure même d'aller piller votre logis. Si vous saviez, monseigneur, aussi bien que moi, de quelle sorte leur haine est à craindre, et combien de rpaux ont à endurer ceux qui souffrent leur persécution, vous abandonneriez toutes clipscs, pour revenir en diligence, et ne vous arrêteriez pas un moment en chemin, que pour boire du lait à toutes les postes : car si une fois elles conspirent contre vous, votre dignité ne vous sauroit mettre à couvert , vous serez partout en alarme et en inquiétude, et il n*y aura plus dans le monde m lieu de sûreté pour vous. Poiu* moi, monseigneur, dans les tourments qu'elles me donnent, si je vois quelque consolation, c'est seulement en Tespérance de votre retour, et je m'imagine que ce me sera quelque soulagement, que d'avoir l'honneur de vous voir, el le plaisir de n'être plus obligé d'écrire à personne. Ne vous étonnez donc pas, s'il vous plaît, que je lé souhaite ardemment , puisque j'y ai tant d'intérêt, et que je suis passionnément votre, etc.
4. — A MONSEIGNEUR LE MARQUIS DE RAMBOUILLET (Ambassadeur pour le Roi en Espagne ' ).
A Paris, ce 8 mars 1627.
Monseigneur, je n'eusse pas cru qu'il pût arriver que je vous donnasse jamais quelque sujet de plainte;
' Voyez Lettre 12, noie 4.
' Mss. de Conrart, p. G33. Cimrics d'Angcnnes, marquis de Rambouillet, maréchal de camp et chevalier des ordres, marié f*n 1600 à G'itherine de Vivonne, mort en 1()52 à i'ari^. Il avait été envoyé précédemment ambassadeur à Turin, afln de négocier lu réconciliation de la Savoie avec TEspagne.
AU MARQUIS DE RAMBOUllLÊt (1627). 27
ni que l'on dût faire tin jdur des pasquins contre moi dans Madrid. Et sans mentir, j'eusse eu bien de la peine à me consoler de l'un et de l'autre, si au même temps que j'ai reçu ces nouvelles fâcheuses, je n'eUsse appris celles de votre santé, et de la grande réputation que tous acquérez tous les jours parmi des hommes qui, devant que de vous avoir vu, ne savoient rien adntU rer qu'eux-mêmes. Mais puisque je compte toutes vos prospérités entre les miennes, je crois qu'il ne m'est pas permis d'être triste, en un temps où tout le monde parle si avantageusement de vous , et je ne me puis empêcher que je ne me réjouisse toutes les fois que j'entends dire ici que vous avez appris aux Espagnols à être humbles, et qu'ils ne vous honorent pas moins que si tous étiez de la maison des Gusmans oU de celle desMendoces. Par là, monseigneur, vous pouvez juger que je n'ai pas l'âme si dure que vous dites, et qu'au moins j'ai cela de commun avec toiis les honnêtes gens, que je prends beaucoup de part à tous les bons succès qui vous arrivent. Il est vrai que j'étois résolu de tenir ce sentiment secret, sans vous en rien communiquer. Car dans les grandes affaires que vous traitez maintenant, je croyois que c'eût étô être perturbateur du repos public, que de vous divertir par une mauvaise, lettre de la moindre de vos pensées, et quelque permission que j'en aurois eue de vous, je n' aurois pas encore été assez hâfdi pour nrt'en servir, si je n'avoîs une autre aventure extraordinaire à vous conter.
Vous saurez done# monseigneur, que le dimanche vingtf«ttnièiBe du mois paMé, environ sur les douze
heures de la nuit, le roi et la reine, sa mère, étant assemblés avec toute la cour, on vit en l'un des bouts de la grande salle du Louvre, où rien n'avoit paru auparavant, éclater tout à coup une grande clarté , et paroitre en même temps entre une infinité de lumières une troupe de dames, toutes couvertes d*or et de pierreries, et qui sembloient ne faire que descendre du ciel. Mais particulièrement Tune d'elles étoit aussi aisée à remarquer entre les autres que si elle eût été toute seule, et je crois certainement que les yeux des hommes n'ont jamais rien vu de si beau. G'étoit cellelà même, monseigneur, qui, en une autre rencontre, avoit été tant admirée sous le nom et les habits de Pyrame * , et qui une autre fois s'apparut dans les roches de Rambouillet avec l'arc et le visage de Diane ^ Mais
' MUe de Rambouillet avoit représenté Pyràkne à Rambouillet (T.) ^ Elle représentoit Gharidée, comme elle est dépeinte à rentrée du roman (T.)* — C'était une galanterie de M»® de Rambouillet À M. de Lisieux : « 11 y a au pied du château une fort grande prairie, au milieu de laquelle par une bizarrerie de la nature, se trouve comme un cercle de grosses roches, entre lesquelles s'élèvent de grands arbres qui font un ombrage très-agréable. La marquise proposa à M. de Lisieux d'aller se promener dans la prairie. Quand il fut assez près de ces roches pour entrevoir à travers les feuilles des arbres, il aperçut en divers endroits je ne sais quoi de brillant. Ëtant plus proche, il lui sembla qulil discernoit des femmes, et qu'elles étoient vêtues en nymphes. La marquise, au commencement, ne faisoit pas semblant de rien voir de ce qu'il voyoit. Enfin, étant parvenus jusqu'aux roches, ils trouvèrent Mii<^ de Rambouillet et toutes les demoiselles de la maison vêtues effectivement en nymphes, qui, assises sur ces roches, faisoient le plus agréable spectacle du monde. » (Tallemant, Bittoriettest t. III, p. 217). -» Ces fêtes et ces déguisements étaient tout à fait dans le goût du
ne pensez pas vous imaginer plu^de la moitié de sa beauté, si vous ne vous figurez que celle que vous lui avez vue, et sachez que cette nuit-là les fées avaient répandu sur elle ces beautés et ces grâces secrètes qui mettent de la différence entre les femmes et les déesses. Mais lorsqu'elle eut pris le masque, en même temps que les autres le prirent, pour commencer le ballet qu^elles vouloient représenter, et qu'ainsi elle eût perdu l'avantage que son visage lui donnoit sur elles, sa taille et sa bonne grâce la rendirent aussi recommandable qu'auparavant, et en quelque lieu qu'elle retournât ses pas, elle tiroit avec elle les yeux et les cœurs de toute l'assemblée. De sorte qu'abjurant l'erreur où j'étois, de croire qu'elle ne dansât pas parfaitement bien, j'avoue à cette heure qu'il n'y a qu'elle seule qui sache bien danser ^ : et ce même jugement a été donné si généralement de tout le monde, que ceux qui ne voudroient pas encore entendre tous les jours ses louanges seroient contraints de se bannir de la cour.
C'est pour vous dire, monseigneur, que pendant que vous recevez de grands honneurs où vous êtes, vous perdez ici de grands contentements, et que la fortune, quelque grand emploi qu'elle vous donne ailleurs, vous fera toujours beaucoup de tort toutes les fois qu'elle vous tirera de votre maison. Car enfin, après
temps. Voyez plus bas, Lettre 10, la description de la fête donnée à Min<) la Princesse à La Barre par Mi"<^ Du Vigean.
' On faisoit.la guerre à Voiture que quelquefois il faisoit des questions fort naïves. Un jour, après avoir ouY-dire cent fois que MUe de Rambouillet dansoit admirablement bien , il lui alla demander tout bonnement si elle savoit danser (T.)
30 LETîRBS w torruRÊ.
avoir passé les Pyrénées, quand vous passeriez encore cette mer qui sépare l'Europe et T Afrique, et qu'allant plus avaiH vous voulussiez voir cette autre partie do inonde, qu'il sembloit que la Nature eût exprès éloi* gnée pour mettre en sûreté les trésors et les richesses, vous n'y pourriez rien trouver de si rare ^ue ce que vous avez laissé ici, et en tout le reste de la terre il n'y a rien d'égal à ce que vous avez à Paris. Gela nte fait croire que vous n'en serez absent que le moins qu'il vous sera possible, et qu'aussitôt que les affaires du roi vous le permettront, vous reviendrez ici posséder des biens, dont il n'y a que vous seul qui soyez digne. Mais, monseigneur, je ne sais si Ton ne s'est point trop fié à une nation qui a déjà usurpé tant de choses sur nous, que de vous avoir mis en son pouvoir, et je crains que les Espagnols ne vous veuillent noti plus rendre que la Valteline. Et certes, cette crainte me donneroil de la peine, si je ne savois bien, que ceux du conseil d'Espagne ne sont plus maîtres de leurs résolutions, depuis que vous êtes en ce payslà, et que vous y avez déjà trop fait de serviteurs, pour y recevoir quelque violence, Nous devons donc espérer, qu'aussitôt que le soleil qui brûle les hommes, et qui tarit les rivières , commencera à s'échauffer, vous reviendrez ici retrouver le printemps que vous avez déjà passé de delà, et y revoir des violettes, après avoir vu tomber les roses.
Pour moi, je souhaite cette saison avec impatience : non pas tant à cause qu'elle nous doit rendre les fleurs et les beaux jours, que pour ce qu'elle vous doit ra« mener ; et je vous jtn'e que je ne la trowverote pas belle,
AU DU(2 DE BELÎEGAlldË (1627). 31
sf elle reveùoil ssns tous, le pense que vottâ eroirev aisément ce que je voua dis. Car je sais bien que vous m'estimez assez bon, pour désirer atec passion un bonheur qui regarde tant de personnes, et de pUtts^ tous safvez que je suis particulièrement, mouseignedr, votre, elô.
5. — A MONSEIGNEUR LE DUC DE BELLEGAROB^ (Eo Ivi enToyant VAimtdi9),
Monseigneur', enune saison oùl'histoireestsi brouii* lée, j'ai cru que je vous ponvois envoyer des fables, et qu'en un lieu où vous ne songez qu'à vous délasser l'esprit, vous pourriez accorder a l'entretien d'Âmadis quelques-unes de ces heures que vou» donnez aux gentilshommes de votre province \ J'espère que^ dans la solitude où vous êtes, il vous divertira quelquefois agréablement, en vous racontant ses aventures, qui seront sans doute les plus belles du monde, tant que vous ne voudrez pas que l'on sache les vôtres. Mais
' Mss. de Conrart, p. 639. — Roger de Sainl-Lary, duc de Bellegarde, pair et grand écuyer de France, moarat le 13 jdtllet 1^6, Agé de près de quatre-vingt-quatre an?.
^ Var. Monsieur (T.). — M y eut poslérieurement une dispute pour savoir si Ton devait aux maréchaux de France le monseigneur en écrivant. Voyez la leltre de M«>c de Sévigné à Mn^e de Grignan, du 19 août 1675.
^ Lie due de BdUegarde était gourernettr de I* Bonrgogne. Le cardinal de Richelieu l'ayant fait exileràSaint-Fargeaa, songov^ vernemenl fut donné à M. le Prince [voir ht Gatetie de France du 18 septembre 1631). Il fut rappelé avec leff maréchaux d'ièistrées, àt Vrtry, de Basiompiêrre et lès autres eiilét qiiek|iieHio«rf tfvant kl Aioft cl« roi (t*' mai t#l9}.
quoi que nous lisions de lui, si faut-il avouer que vos fortunes sont aussi merveilleuses que les siennes, et que de tant d*enchanteinents qu'il a mis à fin, il n*y en a pas un que vous n'eussiez pu achever, si ce n'est, peutêtre, celui de F Arc des loyaux amants ' . £n effet, monseigneur, vous avez fait voir à la France un Roger plus aimable et plus accompli que celui de Grèce et que celui de TArioste; et sans armes enchantées, sans le secours d'Alquife ni d'Urgande*, et sans autres charmes que ceux de votre personne, vous avez eu dans la guerre et dans l'amour les plus heureux succès qui s'y peuvent souhaiter. Aussi, à considérer cette courtoisie si exacte et qui ne s'est jamais démentie , cette grâce si charmante, dont vous gagnez les volontés de tous ceux qui vous voient, et cette grandeur et fermeté d'âme qui ne vous a jamais permis d'aller contre le devoir, ni même contre la bienséance, il est bien difficile de ne se pas imaginer que vous êtes de la race des Amadis. Et je crois, sans mentir, que l'histoire de votre vie sera quelque jour ajoutée à tant de livres que nous avons d'eux. Vous avez été l'ornement et le prix de trois cours différentes^; vous avez su avoir des rois pour rivaux, sans les avoir pour ennemis, et posséder en même temps leur faveur et celle de leurs maitresses^ ] et en un siècle où la discrétion, la civilité et
* Allusion à un passage de VAmadis, Voyez Bibliothèque des romane, juin 1779, p. 50.
^ Fées du roman à*Amadis.
' Henri III, Henri IV, Louis Xlll.
< On sait les amours de Bellegarde et de Oabrielle d'Estrées. Sa dernière galanterie fut avec la reine Anne d*Antriche ; mais Bue-
la vraie galanterie étoient bannies de cette cour, vous les avez retirées en vous, comme dans un asile où elles ont été admirées de tout le monde sans pouvoir être imitées de personne. Et certes, une des principales raisons qui m'a persuadé de vous envoyer ce livre, a été de vous faire voir quel avantage vous avez sur ceux mêmes qui ont été formés à plaisir pour être Texemple des autres, et combien il s'en faut que l'invention des Italiens et des Espagnols ait pu aller aussi haut que votre vertu. Cependant, je vous supplie très-humblement de croire qu'entre tant d'affections qu'elle vous a acquises, elle n'a fait naître en personne tant d'admiration ni de véritable passion qu'en moi, et que je suis plus que je ne puis dire, et avec toute sorte de respect, monseigneur, votre, etc.
• [De Nancy, ce 23 septembre 1629.]
Madame, depuis que je n'ai eu l'honneur de vous
kingham fit quitter la place à notre courtisan d'Henri 111. Voiture en fit un pont-breton, qui ne se trouve plus dans le recueil de ses œuvres ; il disait ;
L*astre de Roger, Ne loit plus au Louvre ; Chacun le découvre, Et dit qu^un berger Arrivé de Douvre, L^a fait déloger.
' Cette lettre est placée la sixième dans les éditions de Voiture ; mais il est facile de conjecturer, par les termes mêmes du commencement, qu'elle a dû être la première écrite durant le séjour de Voiture à Nancy. (Voyez la note 2 de la page 35.)
^ Catherine de Vivonne, marquise de Rambouillet, fille de iean
34 LBTtRES DE VOITURE.
voir, j*ai eu des maux qui ne se peuvent dire. Mais je n'ai pas laissé, avec tout cela, de me souvenir de ce que vous m'aviez commandé. En passant par Épernay, je fus voir de votre part M. le maréchal de Strozzi ', et son tombeau me sembla si magnifique que, voyant en quel état j'étois, et me trouvant là tout porté, j*etis envie de me faire enterrer avec lui. Mais on en fit quelque difficulté, pour ce que l'on trouva que j'avols encore trop de chaleur. Je me résolus donc de faire porter mon corps jusqu'à Nancy, où enfin, madame, il est arrivé si maigre et si défait, que je vous assure que l'on en met en terre beaucoup qui ne le sont pas tant. Depuis huit jours que j'y suis je n'ai pu encore me remettre, et plus je me repose, plus je m'en trouve las. Aussi, il y a si grande différence des quinze jotirs que j'ai eu l'honneur d'être avec vous, aux quinze derniers que j'ai passés, que je m'étonne comme je la puis souffrir; et il me semble que M. MargoheS qui est ici maître d'école, et moi, sommes les deux plus pitoyables exemples que l'on puisse voir du changement dans la fortune. J'ai des étouffements et des faiblesses qui me
de Yivonnc, marquis de PiBaoi, et de JuHa Savelli, dame romaine, née en 1588, épousa le marquis de RamboniHet le 26 janvier 1600, et mourut le 27 décembre 1665.
* Mme de Rambouillet dit à Voiture qu'il allât voir en passant à Épernay le tombeau de ce maréchal, qui étoit l'oncle de sa mère (T.).
^ C'étoit un riche financier qui, ses affaires étant en décadence, se ^eUra chez le président Le Cogneux. Depuis il s'en sépara, et on le refronva maître d'écoTe en Lorraine, où Le Gogneux le prit et Fa toujours en depuis ( T. ). ^ Il avait été anciennement receveur-général à Soîssons, et avait éponsé la troisième fille d'Étiehne du Puget, trésorier de l'épargne ( M. de Pommereuse).
prennent de jour à autre sans que l'on puisse trouver ici de thériaque, et je suis plus malade que je ne fus jamais en un lieu où il n'y a point de remède pour moi. De sorte, madame, que je crains fort que Nancy ne me soit aussi funeste qu'il le fut au duc de Bourgogne, et qu'après avoir échappé de grands périls et résisté à de grands ennemis, aussi bien que lui, je ne sois destiné à finir ici mes jours. J'y résisterai pourtant autant qu'il me sera possible : car il est vrai que j'appréhende de ne plus vivre, quand je songe que je n'au^ rois plus l'honneur de vous voir; et après avoir failli à recevoir la mort par la main d'une des plus aimables demoiselles du monde', et manqué tant de belles occasions de mourir en votre présence, il me fâcheroit fort de m'être venu faire enterrer à cent lieues de vous, et de penser que quelque jour, en ressuscitant, j'^urois le déplaisir de me trouver encore une fois en Lorraine. Je suis, madame, votre, etc.