‹ Œuvres: lettres et poésies (volume 2)Chapitre 31 sur 131 · A LA HÊME · texte numérisé non relu

A LA HÊME

[ De Paris, au commencement de 1632J.

Madame, j'ai admiré votre jugement en voyant le commencement de votre lettre : car il est vrai que vous avez vu plus tôt que moi un sentiment qui étoit caché dans mon cœur. 11 me sembloit que j'avois une extrême hâte de partir. Mais quelque plaisir que j^aie d'avoir de vos nouvelles, j'avoue que quand j'ai vu Robineau% j'ai eu quelque frayeur de penser que je n'avois plus de prétexte de demeurer ici , et je crois que j'eusse été bien aise d'attendre encore sept ou huit jours cette joie. Cependant, madame, quelque déplaisir que je puisse avoir, j'en serois aisément consolé par le soin que vous avez de moi , et je suis extrêmement content devoir que vous avez plus écrit de lettres pour moi en une nuit, que vous n'en avez fait en quatre

' Mss. de Conrart, ^ Mss» de Conrart^ t. X, p. 559.

^ Messager de M^e de Sablé, qui apportait à Voiture des lettres de recommandation pour les Flandres.

ans pour M"* Desloges ' et pour M™' d'Aubigny ^ C'est sans doute la plus grande preuve d*affection que je pusse tirer de vous, principalement en la considérant avec la circonstance que vous m'écrivez; et je ne dois point douter que vous n'employassiez toutes choses à l'avancement de ma fortune, puisque vous y employez votre peine. Je reconnois cela, madame, avec ce cœur que vous savez que j'ai; et outre le contentement que je reçois en cela pour mon regard, j'en ai encore un extrême de voir que vous êtes aussi généreuse et aussi bonne amie que je l'ai toujours désiré. Aussi je vous jure que je suis si satisfait en cela de ma fortune, que je crois que je la négligerai aux autres choses, et que je mépriserai l'amitié des reines toutes les fois que je songerai que j'ai la vôtre. Soyez donc, s'il vous plaît, madame, extrêmement satisfaite de ce que vous avez fait pour moi, sans vous soucier de ce qui en réussira, ni du fruit que me produiront vos lettres. Et si vous les avez écrites pour me faire avoir du bien ou des honneurs, soyez assurée qu'elles ont déjà fait l'effet que vous avez désiré. Je ne manquerai pas de les donner

* Marie de Bruneau, dame des Loges, née vers 1585, morte le 1®'' juin 1641. — « Elle aToit, dit Tallemant, une conversation enjouée, un esprit vif et accort, et elle a été la première personne de son sexe qui ait écrit des lettres raisonnables. » Voyez son Hisiorieiie, t. IV, p. 211. — ^"fialzac lui adressa plusieurs lettres. C'est elle qui dit une fois à Voiture, après un conte plaisant que celui-ci venait de faire : « Celui-là n'est pas bon; percez-nous-en d'un autre. » Le manuscrit de Conrart (in-folio, t. 113] renferme une notice sur Mi^c des Loges, qui paraît avoir été écrite par une de ses filles.

^ Elle alla depuis en Pologne avec la princesse Marie (T.).

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avec l'ordre que vous me coininande;^. Vous avez bien fait, au reste, d*en excuser le style ; car, sans mentir, ce jargon de MarFise, de Merlin et d'Alexis ', me semble insupportable. Cependant je ne laisse pas de remarquer parmi tout cela beaucoup d^esprit et une merveilleuse adresse, et surtout une extrême envie de faire quelque chose pour moi. Je trouve extrêmement plaisant ce que vous dites à M""" de Rambouillet, que si on n'y prend garde j'irois en Flandre comme j'irois a Vaugirard, et, à mon avis, ce mot^là tout seul vaut une bonne lettre. Il est vrai, madame, que sans le soin qu'on a eu de m'en avertir, je fusse allé avec le messager de Bruxelles; et, pour dire le vrai, je fais ce voyage avec tant de regret, que je-ne puis m'imaginer que je dois craindre d'être arrêté ; et sans M*""* [du Tremblay '], je souhaiterois de passer lereste de l'hiver dans une chambre de la Bastille, pourvu qu'on me la donnât bien chaude. [Le Coigneux^] est tout à fait ruiné. M. de [Chaudebonne] étoit depuis quatre mois dans une étroite amitié avec lui et avec M. [de Bellegarde]. Vous pouvez juger, madame, qu'il n'en sera pas mieux, ni moi aussi. M"* d'Altichy m'a promis des merveilles, et avec autant d'affection que vous auriez pu faire. Je vous assure que je n'ai pas mérité eela d'elle, et que je ne sais si je le pourrai mériter jamais,

* Ceux qui aroient suivi Monsieur écrivoient sous des noms Inconnus (T.).

* Femme du gouverneur de la Bastilie et belle-sœur du P. Joseph. ' La petite cour de Monsieur était remplie dMntrigues. Le Coi-

gneux, qui était son chancelier, fut disgracié pour avoir tenté de s'opposer à son mariage avec la princesse de Lorraine. (Voyez HU' torieiies, t. V, p, 6^,

A LA MAftOmSG DE SABLÉ (1632). 71

Soyez en sûreté de M™* de Villeroy, et de tonte autre chose. J'ai reçu tous vos avis, el je les garderai toujours. M"" et M"' de Rambouillet vous aiment extrêmement. Je vous dis adieu, madame, les larmes aux yeux; et je vous *assure que je vous aime autant que vous le méritez, et plus que vous ne sauriez l'imaginer.

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