‹ Œuvres: lettres et poésies (volume 2)Chapitre 38 sur 131 · A LA MÊME K · texte numérisé non relu

A LA MÊME K

[De Madrid, décembre 1632.)

Mademoiselle, à un si grand malheur que le mien, i! ne falloit pas une moindre consolation que celle que vous m'avez donnée, et j'ai reçu votre lettre comme une grâce que le ciel m'envoyoit après ma condamnation. Je ne sauroîs pas appeler d'un autre nom que celui-là la nouvelle qui m'a contraint de revenir ici^ et je vous assure qu'il y a beaucoup d'arrêts de mort qui sont moins rigoureux. Mais, au milieu de tous mes maux, il me seroit mal de me plaindre, puisque j'ai l'honnear d'être dans votre souvenir; et l'on se petit, ce me semble, passer des faveurs de la fortune quand on est si heureux que d'avoir des vôtres. Ce sera donc par cette raison que je me consolerai de demeurer ici, et non par celle que vous dites, qu'il vaut tnîeux être exilé en pays étranger que d'être captif en sa patrie. Vous ne voyez que la moitié de mon malheur, si vous ne considérez que je suis Fim et l'autre tout ensemble; et si vous y songez bien, vous trouve-

' Mss, de Conrart, p. 719.

' La noiiTcIle de !« defnlèrê sortie de Monsieur (12 novembre). Verfeï lu Gazette dé France, sons la rtfbrîquef de Madrid, le 20 décembre 1632.

rez que deux choses, qui semblent incompatibles, se rencontrent en moi, d'être banni et prisonnier en même temps. Vous aurez de la peine, mademoiselle, à entendre cette énigme, si vous ne vous souvenez que j'ai accoutumé de parler un peu d'amour en toutes mes lettres. Que si, comme vous le dites, je dois avoir ici quelque liberté, que je n'aurois pas en France, je vous supplie très-humblement que ce soit celle-là; et trouvez bon que je vous assure qu'il y a beaucoup de passion dans l'affection que j'ai de vous servir '. Je serois trop ingrat si pour une personne qui fait des choses si extraordinaires pour moi, je n^avois qu'une amitié ordinaire : et tout au moins je dois être amoureux de votre générosité. L'on m'a mandé l'obligation que j'avois à un gentilhomme, et à une dame ^ à qui j'en ai déjà beaucoup d'autres, et le soin qu'ils ont d'envoyer quelquefois savoir de mes nouvelles. Pour tous les autres, ils sont demeurés dans un si profond silence, qu'il y a six mois que je ne les ai pas seulement ouï nommer ; je ne sais si c'est oubli ou prudence, et, pour dire vrai, je ne vois guère de chose en cela. Encore me semble-t-il être plus excusable de ne rien dire à une personne dont on ne se souvient point, que de s'en souvenir et ne lui en donner aucun témoignage. Je vous laisse à juger, mademoiselle, quel lustre cela donne à ce que vous avez fait pour moi, et combien je vous suis obligé de m'avoir écrit une

' Voyez Doutes sur la langue française, p. 72«

' Sans doute M^e de Rambouillet et le cardinal de la Valette. Voiture ne les nommait pas toujours, de peur de les csompromettre, en cas qu'il arrivât malheur à ses lettres. ,

A MONSIEUR GOCLAS (1683). 89

grande lettre en un temps où les autres ne m'oseroient pas faire une recommandation. Aussi je vous jure que, si je ne puis rcconnoître cette bonté comme je voudrois, je la loue au moins et Testime comme elle mérite, et que je suis autant qu'il m'est possible, mademoiselle, votre, etc.

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