A M. DE CHAUDEBONNE
A Madrid, ce 11 septembre 1632.
Monsieur, si je meurs, votre philosophie vous consolera assez. Mais je crois que ce sera avec quelque
* Chaudebonne était de la maison du Puits-Sain l-Martin , de Dauphiné, et le meilleur des amis de Vi^^ de Rambouillet, dit Tallemant. Ce fut lui qui, après avoir introduit Voiture dans le grand monde, le fit entrer chez Monsieur, à qui il était lui-même. Au retonr des Flandres, il se jeta dans la dévotion ; il commençait à en prendre le chemin dès les Pays-Bas. Voyez lettre 66.
peine, et qu'il y a longtemps que la Fortune ne vous a rien fait perdre qui vous fût si cher. Je pense qu'il seroit bien mal à propos que je vous donnasse ici des assurances de mon aflection. Vous connaissez mon cœur comme celui qui l'avez fait en partie, et vous savez les obligations que je vous ai. Cela étant, il est impossible que vous ne voyiez bien que vous l'avez tout entier. Je reconnois, monsieur, que c'est à vous à qui je dois le meilleur de ma vie, et à qui j'espère devoir la résolution que j'aurai à la mort. Si j'en viens jusquelà, comme il est assez douteux, je vous supplie trèshumblement de consoler mon père autant que vous pourrez, et dire adieu pour moi à toutes mes amies, que je quitterai avec quelque sorte de regret. Je vous supplie aussi très-humblement de vouloir reconnoitre pour moi les obligations que j'ai à M. de Puylaurens. Pour ce qui est de l'amitié que vous avez pour moi, je vous prie de la continuer toujours : car c'est une chose que je ne me puis résoudre de perdre, même en quittant le monde. Adieu, monsieur, je suis comme vous savez, votre, etc.
[De Madrid, novembre 1632.]
Mademoiselle, il ne manque à vos fortunes que d'avoir été criminelle d'État, et voici que je vous en fais naître une belle occasion. La fortune qui n'a pas accoutumé d'en perdre pas une de vous mettre en jeu, ne manquera pas peut-être à se servir de celle-ci. Je
' Ms8, de Conrari, p. 711.
vois bien que je vous mets en quelque péril en vous écrivant, sans que ceU« considération m'en puisse empêcher. Par là vous pouvez juger qu'il n'y a rien que je ne hasardasse pour vous faire souvenir de moi, puisque je vous hasarde vous*même, vous que je tiens chère et précieuse ' entre toutes les choses du monde. Je vous dis ceci, mademoiselle, en un temps où je ne voudrois pas mentir, même dans un compliment. Car, aiin que vous le sachiez, j'ai su extrêmement profiter de la maladie que Ton vous aura dit que j^ai eue. Elle m'a fait prendre de bonnes résolutions; que si je ne les avois pas, je les voudrois acheter de toute ma santé. Je vois bien que vous vous rirez de ceci, vous qui connoissez ma foiblesse, et que vous ne croirez pas que je garde de simples résolutions, moi qui ai rompu tant de vœux. 11 est vrai pourtant que j'ai vu jusqu'ici toutes les Espagnoles, comme si c'étoit en* core les Flamandes de Bruxelles, et que j'espère d'être homme de bien au lieu du monde, où il y a de plus grandes tentations, et où le diable se met sous de plus agréables formes. Dans cette grande réformation, il ne me reste qu'un scrupule; c'est qu'il me semble que je pense trop souvent en vous, et que je désire avec trop d'impatience d'avoir l'honneur de vous revoir. En modérant toulos mes affections je n'ai pu encore réduire celle que je vous porte au point où il nous est permis d'aimer notre prochain , c'est-à-dire autant que nous-mêmes, et je crains que vous n'ayez plus de part en mon âme qu'il ne faudroit eu donner
' Var, « [Laquelle^ aaiw raenUr], je tiens, etc.»
A MADEMOISELLE PAtJLET (1632). 97
h une créature. Voyez, s'il tous plaît, inadefnoigelle, quel remède il y a à cela, ou plutôt quelle excuse il y a pour le défendre : car, de remède, je crois qu'il n'y en a point, et qu'il est impossible que je ne sois pas toujours avec toute sorte de passion, ittademoiselle, Yolre, etc.