A MONSIEUR DE PUYLAURENS
De Madrid, ce 13 mars 1833.
Monsieur, j'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire avec plus de joie que je n'en
* Puylaurens (Antoine do Large, duc de], d'une famille noble de Languedoc, favori de Gaston, le suivit dans ses deux retraites en Lorraine et à Bruxelles. ÏI eut une grande part à son accommodement atcc la cour, en 16S4 ; Rtctielfeo le combla de Inens et d'honneurs, et lui fit épouser une de ses nièces, M^^^ de Pontchâteau, après l'avoir fait duc et pair en celte considératiOD. Le cardinal croyait l'engager par là dans ses intérêts et obtenir de lui qu'il l»oriàt son maître à ne pas soutenir la validité de son ineriage avee Marguerite de Lorraine ; mais l'ayant trouvé fé^me sur vm pmmt
A MONSIEUR DB PUVLAUIIBMS (1633). 95
csperois jamais avoir ici. Et moi, a qui il resta tant d'autres choses à désirer, qui suis éloigné de tant de chemin du lieu où je me souhaita, qui me vois ici languissant, et qui n'en puis sortir sans de grandes difficultés, j'ai été en repos de t^ut quand j'ai vu que vous aviez soin de moi. Que si, comme vous dites, j'ai quelque part dans votre amitié, je trouve que ce bonheur me doit tenir lieu de tous les autres, et que ceux à qui vous avez donné des biens et des honneurs n'ont pas été si bien partagés que moi. C'est, je vous assure, monsieur, la seule consolation que j'ai reçue en ce pays , auquel le peu de santé que j'ai toujours eue ne m'a pas permis d'être capable d'aucun divertissement , et oii je n'ai point vu de femmes que sqr le Prade ou sur le théâtre. Ainsi , sans me faire de violence, je pourrai demeurer d'accord avec vous de ce que vous dites au préjudice des dames de Madrid, en faveur de celles de Bruxelles, et devant que leur présence ou la vôtre semble m'y obliger, je souscris dès cette heure à tout ce que vous sauriez penser à leur avantage. L'innocence, la jeunesse et la beauté, pour lesquelles vous dites que vous les estimez, sont des qualités que Ton n'a jamais ici vues ensemble et qui ne sont pas même si communes où vous êtes, qu'elles ne me laissent lieu de deviner le sujet pour qui vous prenez ce parti avec tant de passion '. Que si d'aventure c'est la même personne que j'imagine , j'irois, monsieur, contre mon inclination et mon juge-
auquel il ultachait tant d'imporluiice, il le Ût arrêter (14 février 1C35) el jeter à la Bastille, où il mourut la mAme année. ' La princesse do Cliimny, dont il étoit amoureux (T.}.
ment, si je n*étois pas de votre avis : je vous avoue que quand Xarife, Daraxe et Galiane * reviendroient encore au monde, l'Espagne n'auroit rien qu'elle lui pût opposer. Les artifices dont elles usent deçà ' et les illusions avec lesquelles elles se font paroltre ce qu'elles ne sont pas, ne sauroient représenter rien de si beau, et le blanc même d'ici n'est pas si blanc qu'elles. Les plus parfaites beautés qui y soient ne se i)euvent pas plus comparer à la sienne, que le bronze et l'ébène à l'or et à l'ivoire, et entre les beaux visages d'ici et le sien, il y a la même différence qu'entre une belle nuit et un beau jour. De sorte, monsieur, que moi, qui ai dit beaucoup de fois qu'il n'y avoit que les dames espagnoles qui méritassent d'être aimées, je confesse qu'une seule de la cour où vous êtes suffit pour les vaincre toutes, et que l'unique avantage qu'elles aient sur celles de delà, c'est qu'elles savent être plus amoureuses. Encore je doute que ceci soit bien universellement vrai, et si la même fortune que vous avez partout ailleurs vous accompagne en Flandre, vous aurez appris à quelques-unes à ne leur céder pas même en cela. Mais ce discours se doit réserver à la confidence que vous me promettez, quand je serai auprès de vous, l'espérance de laquelle redouble l'impatience que j'avois de mon retour. Je vous supplie donc très-humblement, monsieur, de vous souvenir de cette promesse, et prenez garde, s'il vous plait, que la multitude de vos aventures ne vous en fasse oublier pas une circonstance. Pour moi, au
' Héroïnes des romans ou des chansons de chevalerie. ' Deçà, de ce côté des Pyrénées.