‹ Œuvres: lettres et poésies (volume 2)Chapitre 45 sur 131 · AU MÊME · texte numérisé non relu

AU MÊME

De Madrid, ce 6 avril [1633].

Monsieur, cet homme que vous pensiez avoir délivré d'Espagne n'a pu encore sortir de Madrid , et la fortune ne m'a pas été en cela si favorable que vous. Quelque contraire que je l'aie , je souffre patiemment le mal qu'elle me fait, quand je songe au bien que vous me voulez , et j'estime beaucoup plus d'être de vos amis que des siens, sachant que vous les savez mieux choisir et mieux conserver. Il semble qu'elle ait arrêté les vents pour moi seul, et que la mer soit navigable pour toutes sortes de personnes, si ce n'est pour MM. de Lingendes '. L'impatience avec laquelle je les attends me donne tant d'inquiétude, que je vous assure, monsieur, que mes maladies ne m'ont pas

' Us n'arrivèrent à Madrid que vers le milieu de mai. Voyez la Gazette de France^ &ous la rubrique de Madrid, le 14 mai 1633.

06 LETTRES DE VOiTtftE.

toiirmonie davantage. En cette occasion, souvent je me ressouviens de vous , et ne puis m'empèchcr de souhaiter cette tranquillité d*esprit que j*ai admirée autrefois lorsque, sur le penchant d'une des plus importantes affaires du monde, je vous ai vu avec le même visage que toujours, et moins empêché que pas un, en une chose où vous aviez plus de soin et d'intérêt que tous les autres. En cela, monsieur, j'avoue que je vois une diflérence infinie entre votre âme et la mienne; mais celte même considération qui me fait connoitre ma foiblesse semble aussi en même temps l'excuser, puisqu'il est vrai que le désir d'être auprès de vous et d'y remarquer de semblables actions , fait une grande partie de rimpatience que j'ai de me voir hors de ce lieu. Quand j'en serai sorii par voire moyen, je mettrai celle obligalion entre les plus considérables que j'aie d'être toujours, monsieur, votre, etc.

De Madrid, [mars 1633].

Mademoiselle , j'avois beaucoup plus d'intérêt que vous que les riciiesses que vous m'avez envoyées ne tombassent pas en d'autres mains que les miennes. De tous les biens qui me sont restés, il n'y en a point que j'aimasse mieux perdre que ceux que vous me faites , et je me passerai de tous les autres tant que je jouirai de ceux-là. Si les pierres que vous m'avez données ne peuvent rompre les miennes, elles m'en feront au moins porter la douleur avec patience; et il me semble que je ne me dois jamais plaiiulre de ma

* Mss. de Courait, p. 705.

A JVIADEMOISBLLE PAULET (1633). 99

coliqtti^, puisqu*^le m'a proonré ce bonheur. Je ne puis pourtant m'empêcher de vous dire que cette générosité vous a pensé coûter bien cher, et qu'il ne s'en est guère fiiUu que ces pierres n'aient été des pierres de scandale pour vous. •Celui avec qui je de^ meure * sait que vous me faites l'honneur de m' écrire, depuis que je lui fis voir le billet où vous lui faisiez vos baise-mains. J'étois avec lui lors que vos lettres me furent rendues. Il reconnut on devina votre écriture en voyant le dessus , et je ne niai pas que ce n'en fût. J'eus ta curiosité de voir premièrement un papier qui me sembloit plus pesant que les autres ; et, l'ayant ouvert, j'en tirai en sa présence un bracelet le plus brillant et le plus galant qui fût jamais. Je ne vous puis dire combien je fus surpris de trouver une chose que j'attendois si peu de vous, et de voir que j'eusse été si peu discret en la première faveur que vous m'avez faite. Je devins plus ronge que le ruban que vous m'aviez envoyé , et celui devant qui j'étois prit un visage aussi sévère que si c'eut été [M^^« d'Atticby •] qui me l'eut donné. Mais ayant vu votre lettre , je trouvai que ce qui paroissoit être une faveur étoit un ren>ède, et que le bracelet n'étoit pas envoyé à un galant, mais à un malade. Quoi que vous disiez^ made« rooiselle, il me semble que je suis extrêmement boii:

' Le comte de Maure , envoyé à Madrid par la reine-mère , eemne Voiture iiar Monsieur (T.). ^ Le eomife de Manire avait suivi Marie de Médicis lora de sa sorUc de France. Voyez ArMvtt de SimancQê.

3 M>^ d'Attielfiy, dont le compte 4« W^\rre élolt amoureux, et qu'il é|)oqsa depuis (T. ).

car moi, qui donnerois tout ce que j*ai au monde, et que vous^ eussiez fait pour moi une galanterie comme celle-là, j*eus du contentement en ce rencontre que ce n'en fût pas une, et fus bien aise de me trouver moins heureux, et que vous parussiez moins coupable. Ainsi pour ce coup Téjade* a eu pour vous un effet que vous n*attendiez pas d'elle , et sa vertu a défendu la vôtre qui étoit accusée , et prête, ce me semble, d'être jugée bien rigoureusement. Après cela je ne la puis tenir que bien précieuse , et venant de si bonne main j'ai une grande foi en elle. J'avois besoin de ce remède en un pays où il n'y en a point d^autre, et où l'on doit plutôt attendre du secours des pierres que des hommes. Que s'il vous souvient d'une particularité que l'on nous a dite autrefois de ce lieu, vous plaindrez bien davantage ceux qui ont la colique. Quand vous ne saurez pas ce que je veux dire, je n'en serai pas fâché : car, pour un homme qui a pu imaginer un moment que vous l'aviez favorisé, ce discours n'est pas trop galant. Je vous dirai seulement, mademoiselle, que vous êtes extrêmement obligée d'avoir soin de moi. Car, outre que vous avez eu le même mal, je vous apprends que pour cette fois le mien vient de la même cause, et que les médecins de Madrid me donnent les mêmes conseils que nous ont donnés autrefois M. Grange et M. de Lorme ^ Dans

' L*éjade paraît être une aorte de pierre précieuse {Noie de M, de Monmerqué).

' Charles de Lorme, premier médecin de Henri IV et de Louis XIII, mourut en 1678, âgé de quatre-vingt-quatorze ans. Balzac lui a adressé plusieurs lettres. ^

VOS plus sombres humeurs, vous n*avez jamais été plus solitaire, plus farouche ni plus inhumaine que je le suis ici. Vous ne sauriez vous imaginer combien la vie que j*y fais est différente de la mienne passée ; et vous vous étonnerez quelque jour quand je vous dirai que j*ai passé huit mois sans parler à une femme, sans gronder, sans disputer, sans jouer, et, ce qui est plus étrange , sans me chauffer une seule fois. Cela est épouvantable seulement à racopter. J*ai souffert un hiver plus perçant que celui de France, en un lieu où Ton ne voit point de robe de chambre, ni de cheminées, et où Ton ne fait jamais de feu, sinon pour le gain d'une bataille ou la naissance d'un prince. Dans cette misère, j'ai souhaité souvent le feu de l'hôtel de Rambouillet, et regretté le temps que je refusois d'être le cyclope d'une plus aimable personne ^ que celle qui gouverne leur maître. Il faut être bien savant pour entendre ceci. Mais si vous devinez celle dont je veux parler, je vous supplie très-humblement, mademoiselle, de me permettre de l'assurer ici que je l'honore avec plus de passion que jamais, et que je me consolerois de mon absence, si je croyois qu'elle eût fait en elle le même effet qu'en moi. Car, sans mentir, elle a redoublé l'affection que j'ai eu de tout temps de la servir, et m'ayant fait oublier tous les dépits qu'elle m'a faits, je ne me souviens plus que des excellentes qualités qui la rendent aimable et admirable. Quelque mine que je fasse, il m'étoit toujours resté sur le cœur quelque chose contre elle; et ce n'a été qu'en ma der-

* MUe de Rambouillet lui disoit quMI raccommodât le feu et il n*en vouloit rien faire (T.).

nière maladie que je lui ai pu pardonner le tour qu'elle me fil une fois en votre présence, lorsqu'elle me pensa tuer avec une aiguière d'eau '. Mais, à cette hetirei j'ai changé tous les désirs de vengeance en souhaits de la voir, de l'honorer et de la servir; et s'il y a quelque personne au monde que j'aime plus qu'elle, c'en est seulement une qu'elle aime aussi plus qu'ellemême ^Pour celle-là, je lui garderai toujours dans mon esprit et dans mon estime en rang tout partieulier. Elle n'aura jamais dans mon affection de compagne ni de pareiUe, non plus qu'elle n'en a point dans le monde, et si je ne vous aimfois que d'amitié, j'avoue que jie ne vous aimerois pas tant qu'elle.

Ne froncea pas le sourcil pour cela, et ne trouves? pas étrange que je n'évite pas dans mes lettres les choses (|ui vous peuvent choquer, puisque vous n'avez pas cette considération pom^ moi dans les vôtres. Garquel iDesoin étoit-il de me dire de ces deux personnes ^ qu'elles ont fait des connoissances nouvelles qui leur pourroient faire oublier les anciens amis? Et à quel propos mettre cela à la (In de la plus obligeante lettre du monde? Si mon mal se pouvoit guérir, comme la fièvre quarte, par une grande appréhension, cette

* 11 no craignoit rien tant que d'être mouillé, et M"^ de Rambonillet lui jeta un jour une aiguière d'eau sur la tête (T.).

* Mme (}e RambotiHlet.

3 M. €odeâu (T.). ^ Il faut ajouter Chandeville, « grand garçon bien fou, et neveu de Malherbe, c'ost-à-dire versificateur. » Il s'appelait Éleazar de Sarcilly, sieur de Chandeville ; né en 1611, mort en 1633. On a de lui quelques vers insérés dans le Recueil âe diverses poésies des plus eélèènres amheurs de ce temps (Paris, 1661,in-»2).

A MADEMOISELLE PAULET (l63à). 103

malice pourroit ôtre bonne à quelque choses et encore vous serois-je peu obligé, quand vous m'auriez guéri de la colique, en me donnant de la jalousie. Voyez donc, s'il vous plait, à me mettre en repos là-dessos. Car, sans mentir, cela a troublé le mien, et j'en ai moins bien dormi depuis. J'avois déjà quelque disposition à cette crainte, non pas que je doute aucunement de la bonté de ces dames; mais je songe souvent quelle dangereuse chose c'est qu'un grand éloignement. En nn mot , mademoiselle, il n'y a que vous dont je me doive assurer; car, pour résister à une si longue absence, ee n'est pas assez d'être constante , il faut encore èlre opiniâtre. Mais puisque vous m'avez fait la faveur de me mettre au nombre de vos amis, je sais bien que mon malheur ne vous en fera pas dédire, et que vous ne voudriez pas que la fortune vînt à bout d'une chose qu'autrefois tant de bons religieux et tant de gens de bien n'ont pu faire. Que s'il y a quelque autre personne qui me fasse l'honneur de m'aimer, je jouis de ce bonheur avec crainte, et comme d'un bien que je puis perdre, et dont le temps m'ôle, peut-être, tous les jours quelque chose. Vous me dites que la maîtresse de la vôtre ne m'a pas oublié ' . Je ne sais si je pourrois déchiffrer cela. Votre maîtresse, n'est-ce pas une demoiselle qui a les yeux fort éveillés , et le nez un peu retroussé*, fine, fière, dédaigneuse, glorieuse et civile, bonne et mécliante , qui gronde souvent et qui néanmoins plaît toujours , qui est fort

I W^^ Brosse éloit à W^^ la Princesse. W^^ Paul«t appelait cette demoiselle ma maîtresse (T. )•

' Cela est dit pour rire : elle ravoit crochu (T.).

honnête fille et qui a une mère qui Tétrangle * , et que j'aimai une fois depuis Bagnolet jusqu*à Charonne? Si c'est celle-là, sa maîtresse % sans mentir, mérite de l'être de tout le monde, et j'ai soutenu huit mois durant, dans cette cour, qu'il n'y a rien sous le ciel de si beau ni de si bon qu'elle. Tous mes déplaisirs ensemble ne m'ont pas été si sensibles que le sien, et j'ai répandu beaucoup de larmes où elle a eu la plus grande part. Aussi faut-il avouer que cela est étrange et bien digne de pitié , que sa naissance ait été si heureuse, et que sa vie le soit si peu, et qu'une personne ait eu ensemble toutes les grâces et toutes les disgrâces du monde. Je reçois l'honneur qu'elle me fait avec tout le respect et toute la joie que je dois; et je prie Dieu qu'il la console comme elle console les autres. Cette bonté devroit faire beaucoup de honte à cette dame, sur qui Ton trouva une fois trois poux ^ Mais il me semble que votre maîtresse vous est trop fidèle de ne me rien dire ; et que, sans me donner sujet de jalousie , elle me pouvoit faire quelque compliment. Vous avez grand soin de m'assurer de l'amilté de votre serviteur *. Si ce n'est le même que je pense, je ne trouverois guère bon que vous vous en souvinssiez tant. Mais celui-là mérite toutes choses, et il n'y a rien que je lui puisse envier. Pour

* Cette mère étoit le mal de mère (T.). Voyez le Diciionnaire de TrévouXy au mot mère,

^ Madame la Princesse.

3 M<°e Aubry étoit la plus propre personne du monde, et à cause qu'on trouva un jour trois poux sur elle, on lui en faisoit la guerre (T.).

* M. de Pisani (T.).

W^^ de Glermont ', quand vous ne m*en diriez aucune chose, je ne laisserois pas d*être assuré qu^eile me fait Thonneur de m^aimer ; connoissant sa charité, comme je fais, je ne puis douter de son affection , et c'est assez d'être du nombre des affligés pour être de celui de ses amis.

Dans la joie que je reçois de l'honneur que me font tant de rares personnes , j'ai une extrême tristesse devoir que vous ne me dites rien d'un homme' dont vous savez que le souvenir m'apporteroit une grande consolation. Je sais bien , mademoiselle , que ce n'est pas votre faute, et que c'est-à-dire que vous n'avez aucune autre chose à m'en faire savoir. Il n'y a rien dans mon malheur qui me touche davantage que cela, ni que j'aie tant de peine à souiïrir. J'ai peur qu'il ne trouve pas bon que je parle de lui. Mais cette considération, ni pas une autre» ne me sauroit obliger à être ingrat, ni empêcher que je ne publie partout où je me trouverai, qu'il n'y a point d'homme au monde qui mérite plus que ses amis l'aiment et que ses ennemis l'estiment.

Si M. le comte de Guiche^ est à la cour, permettezmoi, s'il vous plaît, que je le supplie très-humblement de songer quelquefois à moi, et de donner un exemple

* La marquine de Clermont-d'Entragues (Louise Luillier, dame de BouUencoort, etc.], amie particulière de W^ Paulet, qui mourut chez elle, en Gascogne (1651). M. de Grasse (Godeau) vint exprès de Provence pour assister la mourante à ses derniers moments, et adressa une épttre sur sa mort à Min« de Glermont.

3 Le cardinal de la Valette (T.).

^ Voyei plus bas, lettre 129.

106 LETTRES DE VaiTl'RE.

de sa constance en aimant une personne si éloignée el si inutile. J'eus l'autre jour du plaisir en trouvant M^^^ de Montausier dans la gazette '. Mais il me semble qu'il seroit plus raisonnable que le damoiseau ' y fût, et, selon que je le connois, je ne croirois pas que la renommée de mademoiselle sa sœur dût aller plus loin que la sienne. Je voudrois bien qu'il sût que je suis toujours son très-humble serviteur, et que je lui soih haite tout le bonheur et toutes les belles aventures qu'il mérite. J'excepte pourtant une demoiselle ^ pour qui je l'ai craint autrefois, et j'assure ici celle-là même qu'elle sera la plus ingrate du monde, si jamais elle m'oublie pour qui que ce soit ; car, sans mentir, la passion que j'ai pour elle est au delà de tout ce qu'elle en sauroit penser. Que si après cela elle la paye d'une trahison , j'emploierai quelque jour le fer et le poison pour me venger. Vous ne saunez deviner, mademoiselle, celle de qui je veux parler, et c'est un secret trop important pour le confier à personne : je vous snpplîe seulement de faire voir cet endroit à M'*6 du Pin ^ Mais je m'accoutume à faire de longues

' Elle étoit à Rome avec M^^ de Brassac (sa tante), dont le mavi éloit ambassadeur ; elle éloit nommée en quelque nouvelle de cérémonie (T.). — Catherine de Montausier, mariée d'abord au marquis de Lenoncourt, et en secondes noces au marquis de Laurières, de la ntaison de Pompadour.

^ M. le marquis de Montausier, qui fut tué depuis dans la Yatteline. Son frère^ depuis dac de Montausier, n'était alors que le marquis deSalles. 11 paraît que le marquis de Montausier fut blessé de ce surnom de damoiseau. Voyez la lettre qui lui est adressée.

3 M"c Aubry(T.).

* M"« du Pin, parente de M™e Aubry (T.,. — Elrte s*a|>|^ehUt

lettres et j'ai peur de vous lasser : cependant, il me reste encore mille choses, et je me fais une extrême violence de me contenter de vous dire que je suis, mademoiselle, votre, etc.

[De Madrid, mars 1633].

Mademoiselle, je reçus, il y a un mois, une lettre que vous me faisiez l'honneur de m'écrire du 20 janvier. Le dernier ordinaire m'en a apporté une autre du 26 du mois passé; et j'ai eu avec toutes les deux beaucoup de papier qu'il vous a plu m'envoyer. Vous pouvez juger qu'il n'est pas raisonnable, quoi que vous disiez, que je réforme les louanges que je vous donne, ni que je commence à dire moins de bien de vous, lorsque j'en reçois le plus. Je ne pus pas répondre à la première, parce que j*étois malade au temps que le courrier partit ; et comme les joies des misérables ne durent guère, le lendemain que je l'eus reçu(3 ma colique me reprit, à laquelle je ne songcois plus, et je payai avec dix- sept jours de douleur un jour de contentement. M^^® de Clermont me fait un honneur

Angélique, et était sœur naturelle de Gédéon Tallemant, le maître des requêtes. Tullemanl , l'uutcur des Hisiorieties, en \mrUi en plusieurs endroits, notamuienl t. IX, p. 97. Vo^cz également le Voyage de Chapelle et de Bachaumoni,

Mais cette agréable du Pin, Qui dans sa manière est unique, A Tesprit méchant et bien tin, Et si jamais Gascon s'en pique, Gascon fera mauvaise fin.

' Mss. de Conrarif p. 719.

108 LETTRES DE VOITUBE.

que je ne saurois mériter, et je ressens, comme je dois, l*extrême obligation que je lui ai. Mais je ne croirai pas qu'elle m'aime tant qu'elle dit, ni que j'aie beaucoup de part en ses prières, si je continue à avoir si peu de santé et si peu de fortune. C'en est une, au reste, pour moi, plus grande que je ne saurois jamais espérer, que la dame, que vous savez que je mets toujours au-dessus de toutes les autres \ veuille avoir soin de ce qui me regarde. Il n'y a point d'oracle que je tienne plus certain que sa prévoyance, et je reçois ses conseils et ses commandements, comme s'ils me venoient du ciel. Quoique je ne trouve point dans mon esprit d'assez haute place pour elle, je la puis assurer que je l'y ai tenue toujours présente dans tout ce qui m'est arrivé. Elle m'a souvent consolé dans mes plus sensibles déplaisirs, et la partie de mon âme où elle étoit a été exempte des troubles et des désordres où mes misères m'ont mis. Je la révère comme la plus noble, la plus belle, et la plus parfaite chose que j'aie jamais vue. Mais tout le respect et toute la vénération que j'ai pour elle ne peuvent empêcher qu'avec cela je ne l'aime tendrement, comme la meilleure personne qui soit au monde. J'avoue que mademoiselle sa fille n'est guère moins bonne, s'il est vrai, comme vous dites, mademoiselle, qu'elle se souvienne de moi. Je voudrois bien payer en quelque sorte cet honneur ; mais il me semble que ce n'est pas assez d'un cœur pour madame sa mère et pour elle, et que, quand l'une a pris

* La marquise de Rambouillet (T.]*

A MADEMOISELLE PAULET (i633). 109

sa part, il en reste trop peu pour l'autre. La faveur que me font trois si excellentes personnes me soulage de toutes mes peines, et m'en donne quand et quand ^ une nouvelle, de ne pouvoir jamais m'en rendre digne, ni témoigner, comme je voudrois, le ressentiment que j'en ai. Puisque cela mérite des grâces infinies, je vous supplie très-humblement, mademoiselle, d'employer les vôtres, et celte éloquence qui vous est si naturelle, pour les remercier ; et assistez-moi en ce besoin, vous qui m'êtes toujours si secourable.

Quand je songe que vous et elles me faites l'honneur de vous ressouvenir de moi, je m'étonne qu'étant si heureux en cela, je sois si malheureux d'ailleurs, et qu'il puisse arriver tant de mal à un homme qui a tant d'anges tutélaîres. Je n'ai encore pu résoudre lequel est le plus grand, du bonheur d'en être aimé ou du malheur d^en être absent, et je trouve qu'il n'y a personne que l'on puisse tant envier que moi, ni que Ton doive tant plaindre. J'ai encore plus de raison de dire ceci, si je ne me trompe point, en lisant votre lettre. Et s'il est vrai que la dame % dont vous défendez tant la générosité sans que l'on l'accuse, m'ait fait Thonneur de m^écrire, je reçois doucement toutes les réprimandes que vous me faites sur ce sujet. Je vous supplie pourtant de croire que mon dessein n'a pas été de me plaindre particulièrement d'elle. Mais n'ayant reçu des recommandations que de deux ou trois personnes, je me plaignois en

* Quand et quand, ensemble, en même temps, {DicL deTrévoux») » M"« de Rainbouillel(T.).

géoéral de tooies les autres , de qui je n'avois pas oui un mot depuis que je suis ici. Il est vrai qu'elle auroit, ce me semble, plus de tort que pas une, elle qui a la plus grande mémoire du monde, d'en manquer seulement pour ses amis; et sa pensée ayant passé beaucoup de fois les Pyrénées pour Alcidalis, et pour imaginer en Espagne des personnes qui n'y furent jamais * , j'aurois sujet de m'étonner qu'elle ne songeât pas à celles qui y sont et qui sont à elle. Que si elle m'a fait l'honneur que vous dites, elle a beaueoup passé mon espérance, et fait bien davantage pour moi que je n'eusse osé demander. Mais cela ayant été, c'est une perte à laquelle je ne me puis résoudre. Je sais, mademoiselle, que sans que je vous en dise rien, vous imaginerez bien avec quel regret je la souffre* Mais vous qui prenez la peine de m'envoyer les lettres de Balzac, et la copie de toutes les belles choses, vous ne devriez pas^ ce me semble, oublier celle-là. J'ai vu avec beaucoup de plaisir ce qu'on lui a envoyé sur la mort du roi de Suède *, et je suis bien aise de voir que les beaux esprits lui ren« dent toujours l'hommage et la reconnoissance qu'ils lui doivent. Le sonnet m'a semblé fort beau et la lettre fort galante \ J'y ai remarqué que celui qui l'a fait

' La 9chne au roman d* Alcidalis se passe en Espagne.

' Gustave- Adolphe périt à Lulzen, le C novemlire 1632.

» Le sonnet et la ktlre sont de M. d'AmVrlly (T. ). Ils se Irourent l*iin et l'autre dans les Mss. de Cowari, I. XIV, p. 49. Gode;iu Bpserima de son côté. C'était bien longtemps faire durer une assez méchante plaisanterie. M"c paulct avait grand soin- d'cntoyer toutes ces belles choses-là à Voiture, en Espagne,

A MAOBIIOISELLE PAULET (1633). . 111

deyoit bien connoitre l'humeur de la persmme ft qui il écrivoit, puisque ayant perdu un amant, il ne lui en dit pas un mot de consolation. De bonne fortune pour nous, elle est plus tendre pour ses amis, et puisqu'elle se souvient de celui qui est le moindre des siens, et qui même ne sauroit jamais mériter ce nom, tous les autres sont en sûreté. Pour moi, quoi que J'aie ouï dire quelquefois à cet homme que vous dites qui est si sévère*, et pour qui je n'ose rien mettre ici, j'ai cru qu'il étoit impossible qu'une per* sonne qui fait naître de l'amilié en tous ceux qui la voient n'en eût point en elle, et qu'ayant reçu tant d'excellentes qualités de madame sa mère, elle n'eût point une des plus belles, d'être la meilleure amie du monde. Vous voyez, mademoiselle, comme je me sais corriger des fautes dont vous me reprenez. J^ai cru les avoir réparées parce que je viens de dire, et avoir satisfait aux reproches que vous me faisiez, de vous louer à son préjudice. J'ai mieux aimé me dédire de ce que j'avois pensé d'elle, que de ce que j'avois dit de vous, et il m'a été plus aisé d'augmenter ses louanges que de retrancher les vôtres.

J'ai reçu votre Judith ' de fort bon cœur; je dis de fort bon cœur, pour ce qu'elle le mérite, et aussi pour l'amour de vous ; car je pense que vous aimez particulièrement cette histoire, et que vous êtes bien aise de voir une action de sang et de meurtre approuvée dans l'Écriture. Je n'ai pu m'empècher en la lisant de m*imaginer que je vous voyois tenant une épée dans une

< M. de Ghaudebonne (T.).

' Ouvrage d« Godeau (T. ).

niaîn, et la tête de M. de [Saint-Brisson '] dans l'autre. Vous me dites que celui qui Ta faite est le même qui a traduit les Épi très de saint Paul. Vous ne songez pas, mademoiselle, qu*une personne qui a eu tant de maladies et de déplaisirs doit avoir |)erdu la mémoire de beaucoup de choses, principalement occupant tout ce qui lui reste en des sujets où elle est si bien employée. Vous m*avez mis en une pareille peine dans une autre lettre , en me disant que votre serviteur m*a fait ses recommandations. Quel moyen de deviner cela ? D*abord je me suis imaginé que c*étoit un cardinal % et puis un docteur en théologie ^ ; après j*ai pensé que ce pourroit être un marchand de la rue Aubry-Boucher \ ou un commandeur de Malte % un conseiller de la cour % un poète % ou un prévôt de la ville % et il n'y a pas une condition de gens où je

* M. de Saint-Brisson, amoureux de MUe Paulet (T.). Voyei noie 8.

^ Le cardinal de la Valette.

^ Il se nommoit Dubois; on Tappeloit vulgairement le fastidieux M. Dubois (T.).

* fiodeau, marchand linger. C'est lui qui, à l'entrée du roi, au retour de la Rochelle, s'avisa, étant capitaine de son quartier, d'habiller tous ses soldats de vert, parce que le vert étoit de la couleur de sa belle. Sa femme étant venue à mourir, il se remaria avec une personne qu'il voulut à toute force, parce qu*elle avoit de rair de M"e Paulet. Hiêtorieiles, t. IV, p. 13.

^ Le cx>mmandeur de Sillery ( T.).

^ C'est pour augmenter les diverses conditions, dit Tallemant; celui-là étoit pour faire le compte.

^ Bordier, poëte royal pour les ballets, un impertinent qui la pensa faire devenir folle (T.). Voyez lettre 51.

' Saint-Brisson Séguicr, un gros dada qui, tous les matins, de-

n'aie trouvé quelque sujet de douter. Que si d'aventure c'est un jeune gentilhomme fort blond et fort blanc, et qui a extrêmement de l'esprit ', rien ne jpe pouvoit arriver qui me donnât plus de contentement que le témoignage qu'il me rend de se souvenir de moi, et je tâcherai toute ma vie à mériter son affection par mes très-humbles services. Dans quelque pauvreté que je sois, je voudrois qu'il m'eût coûté mille écus, et pouvoir jouer une partie à la paume avec lui. Cela n'eût pas été impossible, si on m'eût laissé la liberté de suivre mon avis: car j'avois résolu assurément de retourner par Paris, et vous m'eussiez pu voir un de ces jours de la religion de M. d'Âumont \ Mais je me soumets et j'obéis, quoique avec assez de peine. Je ne puis dire assurément quand je partirai d'ici, si dans un mois, dans deux, ou dans trois. J'y ai dit à un homme l'obligation qu'il vous avoit de votre souvenir ^ Il vous remercie très-humblement, et m'a donné charge de vous dire qu'il est votre trèshumble serviteur. Nous tenons notre ménage en-

mandait Vavoine; son valet de chambre l'appelait ainsi. Il y avait un vaudeville :

Et le gros Saint-Brisson

Dépense plas en son,

Que Guillaume en farine (T.).

< M. de Pisani.

^ Étant amoureux en Flandres, il partit de Paris en habit de Minime pour aller voir sa dame. Sa sœur, M™^ de Chappes, le reconnut , en ayant eu soupçon à son cheval qui étoit des plus beaux et à sa bonne mine. 11 étoit fort propre et le mieux botté de la cour. C'est lui de qui l'on conte de si plaisantes visions (T.). Voyez les Historiettes, t. II, p. 66.

^ Le comte de Maure ( T. ).

iU tETTRBS DE VMTUIIE.

semble, et vivons dans la plus grande amitié qu'il est possible, J*en demande pardon à la dame que vous savez * , et je lui laisse à juger, elle qui s'entend à l'avenir, ce que cela me promet, et si je ne pourrai pas être quelque jour en bonne subsistance % aussi bien que lui.

Voici, mademoiselle, une grande lettre, à laquelle vous n'avez que la moindre part, et où je n'ai rien dit de ce qui me touche le plus. Voilà ce que c'est de ne point répondre aux galanteries que je vous écris, de m'envoyer des lettres où vous ne me parlez que de vos amies et ne me dites quasi rien de vous. Quelque dessein pourtant que j^eusse de m'en venger, je ne puii m'empêcher de déclarer ici que je redis pour vous seule toutes les paroles d'estime et d'aflection que j'ai dites pour chacune d'elles , et que je suis tout d'une autre sorte, mademoiselle, votre, etc.

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