A LA MÊME
[De Madrid, avril 1633.]
Mademoiselle, vous devez croire plus que personne que le changement de pays n'en a point apporté en mon esprit: car je vous assure qu'il n'y en aura jamais en moi pour ce qui vous regarde. Si vous pensez que j'ai des affections à tous prix , croyez aussi que ces prix-là sont justes et proportionnés à la valeur des personnes. Tant que je suivrai cette règle, vous devez être assurée que je n'aurai point de passion plus vio-
' M»ed'AUichy.
' Ce mot élanl un jour échappé au comte de Maure au sens qu'il esl ici, Voilure en railla (T.).
^ Ms8. de Conrart, p. 715.
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lente que celle de vous servir. Si cela est selon la rai* son, il n'est pas moins selon mon inclination, et vous devez croire que je ne m'empêcherai jamais de vous aimer, vous qui dites tant que je ne me saurois contrain* dre et que je ne suis point prudent en tout ce qui est de mon plaisir. Je n'en ai point, je vous jure, de plus grand qu'à vous honorer et à m'imaginer souvent toutes les bontés et les beautés que je connois en vous. Quoique les présents que vous me faites soient empoisonnés , je les reçois de fort bon coeur et je recevrai toujours de même tout ce qui me viendra de votre part. J'ai été bien aise, mademoiselle, de trouver ma justification dans les mêmes pièces par lesquelles on me pensoit convaincre. Ces deux arcs de couleur noire, dont il est parlé dans les Stances du Garçon \ montrent qu'elles n'étoient pas pour la de-
■ Ces vers où il trouve sa maîtresse travestie eo garçon (T.). Voici le passage auquel il est fait allusion :
Sur un front blanc comme Pivoire, Deux petits arcs de couleur noire Étoi«nt mignardemeni voûtés ; D^où ce dieu qui me fait la guerre, Foulant aux pieds mes libertés, Tiiomplie sur toute la terre.
Mais, avec tout cela, cet endroit de la lettre de Voiture n'en reste
pas moins obscur pour nous. Là où le commentaire de Tallemant
ne dit rien, nous sommes réduits aux conjectures les plus vagues
et les plus hasardées. Je crois voir que M^^^ Paulet lui faisait son
procèâ au sujet de ces stances, dont, sans doute, une copie lui «tait
parvenue, etqu'elle l'accusait de lesavoir composées pour unedemoi-
selle qu'elle lui nommait. Quelle est cette demoiselle à qui le vers,
Deux petits arcs de couleur noire,
ne saurait convenir? Elle est blonde assurément. J'imaginerais
W^ de Hambouiilet ou M^^<^ Paulet elle-même, si je no trouvais
moiselle. Elle mérite ce nom -là aussi bien que M"« de Neufvic • , et je vous assure que les tablettes sont venues en ses mains de la même sorte. L'affaire de M^^^ Mandat ^ est encore plus innocente, et si vous en avez ouvert les lettres, c'est une grande méchanceté que de m'en faire tant la guerre. J'ai lu néanmoins avec honte les stances que vous m'avez envoyées, et je me trouve bien plus coupable d'avoir fait de mauvais vers que de mauvaises galanteries. Gela m'a fait voir que depuis que M. de Ghaudebonne m'a réengendré avec M"* ou M**® de Rambouillet, j'ai pris d'eux un autre esprit, et que j'étois un sot garçon en ce temps où M*^® du Plessis* dit que j'étois si joli. Mais, mademoiselle, quand on me voudra faire de ces affronts, je vous en supplie de ne vous en point charger. On mande à votre mari * qu'il ait bien du soin de moi et qu'il m'enveloppe dans de la soie et dans du coton, et on fait en même temps tout ce qu'on peut pour me faire mourir. Je trouve l'avis de M"« de Bour-
quelques lignes plus bas qae ces stances furent composées avant Ventrée de Voiture à Thôtel de Rambouillet.
' Mlle de Neufvic. Voyez Tallemant, Historietles, t. I, p. 79.
^ On découvrit qu'il adressoit des paquets à une demoiselle Mandat ; mais il ne lui écrivoit point. C*étoit une personne qui prêtoit son nom ou une adresse simplement afin qu'on ailàt retirer les lettres qui arrivoient sous son couvert (T.). — Le même Tallemant, dans ses Historiettes, parie (t. Vil, p. 206) d'un conseiller Mandat, sans autre indication. Il dit ailleurs qu'il était conseiller au grand conseil et amant de M""* d'Ecquevilly.
^ Fille de Henri de Guénegaud, seigneur du Piessis et garde des sceaux, et d'Isabelle de Choiseul, femme de beaucoup de mérite, fort liée avec M^*^ de La Fayette, M°><! de Sévigné et Mlle de Scudéri.
' Le comte de Maure, qu'elle appcloit en plaisantant «on mari(T.].
bon excellent de me conserver dans du sucre '. Mais il en faudroit beaucoup pour adoucir tant d'amertumes, et j'aurois après cela le goût des petits citrons confits. Avec mille grâces très-humbles, je ne puis reconnoitre l'extrême honneur qu^elle me fait de se souvenir de moi. Je souhaite de tout mon cœur que cette Aurore ^ ( car ce nom que vous lui donnez lui vient bien ) soit suivie d'un aussi beau jour qu'elle le mérite , et que tous ceux de sa vie soient exempts de nuages, et aussi clairs et sereins que son visage et son esprit. Je baise très-humblement les mains, et avec toute la passion que je dois, à M'"'' de Glermont et à M'^^^ ses filles ^ Je remercie très-humblement M. Godeau * des vers qu'il m'a envoyés. Je les ai trouvés comme le reste de ses ouvrages, lesquels je relis tous les jours; et je n'étudie quasi plus que dans les choses qu'il a faites.
De Madrid, ce 17 d^avril [1633].
Monsieur, le malheur qui a retardé mes lettres, et qui vous a empê(îhé de les recevoir devant que vous me fissiez l'honneur de m'écrire pour la seconde fois, a été au moins heureux en cela qu'il vous a donné occasion de faire une si grande bonté, et à moi de recevoir, tant de témoignages de la vôtre. Vos intérêts
' 11 revient plus loin sur celle plaiganterie. ^ Mii« de Bourbon. Voyez t. llja ctiansoncominençantparcevera: Notre Aurore vermeille, etc.
^ Plus tard M°>«> d*Avaugour et de Marsin. Voyez Tallemant, t. Vï, p. 138.
* Voyez plus bas, p. 139.
U6 LETTAES DE VOiT(IR£.
me tpucbeat de telle sorte plus que les miens, que je vous assure, monsieur, qu*en cela je n*ai pas eu tant de joie de connoître que vous m'aimez beaucoup que de voir que vous savez parfaitement aimer ceux qui sont à vous, et que votre générosité mérite toutes les louanges qu'on lui donne. Vous ne le sauriez mieux faire paroître qu^en ayant soin d'une personne qui vous est si inutile et en laquelle je ne vois rien qui vous puisse obliger à cela, que l'extrême inclination que j'ai à votre très-humble service. Si d'aventure» monsieur, vous y voyez quelque autre chose, je tâcherai de ne pas démentir voire jugement, et d'être tel que l'on ne vous accuse pas de faire de mauvais choix 6t d'employer mal une chose si précieuse que votre affection. C'est déjà, ce me semble, quelque disposition à cela que de vous honorer aussi particulièrement que je fais, et il n'y a qu'une âme bien faite qui peut avoir une si juste et si grande passion qu'est celle que j'ai d'être, monsieur, votre, etc.
40. — A MONSIEUR DE GHAUDEBONNB, Chevalier d'konneur de nuidanie la daehesse d'Orléans.
De Madrid, 17 mai 1633 '.
Monsieur, j'ai cru avoir trouvé un trésor quand, dans un même paquet , j'ai reçu trois de vos lettres. Ce bonheur me fait croire que ma fortune est changée et que je vais entrer dans une saison plus heureuse.
' Toutes les éditions portent 17 avril : c'est une erreur, à cause de ce qui est dit, en commençant, de l'arrirée de 11 . de Lingepdes, laquelle n'eut lieu que le 12 mai, ainsi qu'il est rapporté dam la Gazette de France de cette année.
A MONSIEUR DR CHAtDCBONNE (1633). 119
Vanirée de MM. de Lingendes me confirme encore celle opinion et me fait espérer de sorlir bientôt de ce lieu. Au moins, mon devoir ne m'y arrête plus, et une des chaînes qui m*atlachoient ici est rompue. Il ne reste plus que celle de la nécessité, laquelle, si elle n*esl la plus forte, est sans doute la plus pesante, et je crois que j* aurai peine à m*en défaire. Ce que je Yous puis dire, monsieur, c'est que jamais esclave n'esl sorti d'Alger et n'a fui de son maître avec tant de joie que j'irai trouver le mien. Je vous supplie très* humblement d'y prendre part, et que la présence de M. deVaugelas ne vous empêche pas de trouver la mienne à redire. On m'a appris qu^il est logé avec vous. Je vois bien quel hasard je cours en cela , et combien il est difficile que je garde la place que j*avoi8 dans votre amitié et qu'il ait celle qu'il mérite. Je ne sais pas ce que vous en ferez, mais il est difficile que vous soyez en cela juste et constant tout ensemble. Je vous conseille pourtant, monsieur, d'avoir plus d'égard à vous et à lui qu'à moi : j'aime mieux quitter quelque chose de mon droit , et si vous me demandez mon avis, la justice est la dernière vertu que Ton doit violer. Je crains que ceci ne paroisse pas tant modération que prudence, et que l'on attribue à finesse en moi de feindre de demeurer d'accord d'une chose que je ne puis empêcher. Quand il seroit ainsi, encore cela auroit-il son prix, et ce n'est pas peu de sagesse de pouvoir dissimuler en un intérêt si sensible. Voyez, monsieur, en quelle bonne humeur m'ont mis vos fettres. J'ai oublié tous les soins qui m'agitoient, et il me semble (ju'il ne me reste plus rien h craindre , si
ce n*est que vous aimiez M. de Yaugelas plus que moi. Cependant il me faut trouver moyen de sortir de ce lieu, et résoudre si je m'en dois retourner par la France ou par la mer, et quel péril j'aime mieux courir d'être noyé ou d'être pendu. Mais pourvu que vous m'aimiez toujours, je ne me donnerai point de peine du reste, et je dois, ce me semble, être assuré contre la fortune, moi qui ai l'honneur de vous avoir connu si particulièrement, et qui suis depuis si longtemps, monsieur, votre, etc.
Post'scripium. — Monsieur, j'avois à mettre ici mille très -humbles baise -mains pour beaucoup de personnes. Mais cela voudroit plus de temps que je n'en ai. Je crois qu'il vaut mieux les faire tous à M°" la comtesse de Barlemont.
[De Madrid, mai 1633.]
Mademoiselle, puisque la faveur que vous m'avez faite de m'écrire ne pouvoit recevoir de prix, et qu'il n'étoit pas en moi de la mériter, vous ne la deviez pas discontinuer, quoique j'aie témoigné de manquer à la reconnoître. L'état où j'étois, il y a deux mois, me contraignit de laisser partir l'ordinaire sans vous écrire, et si cela a été cause, comme il y a apparence, que celui-ci ne m'ait point apporté de vos lettres, je vous assure que c'est le plus grand mal que ma colique m'ait jamais fait. Puisqu'elles me sont si nécessaires, ne refusez pas, s'il vous plaît, mademoiselle,
* Mss, de Conrart, p. 725.
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de me donner secours; et vous qui êtes si charitable pour ceux qui sont en affliction, témoignez de l'être pour une personne qui en a de tant de sortes. Vous y êtes davantage obligée, puisque la plus grande des miennes, et à laquelle je sais moins résister, est de me voir éloigné de vous. Que si, avec regret, j'en ai quelque autre sensible, c'est pour des personnes que vous n'aimez pas moins que vous-même. Je vous supplie très-humblement de leur dire souvent que la passion que j'ai pour elles ne se peut dire, et conservez-moi toujours quelque place dans leur esprit, vous qui en avez une si grande, afin qu'au moins nous puissions être là ensemble, si nous ne le pouvons ailleurs. Pour vous, mademoiselle, je vous supplie encore une fois de ne me point abandonner. L'honneur de recevoir de vos lettres est un bien que je n'eusse pu espérer, mais dont je ne me saurois plus passer à cette heure que j'y suis accoutumé. Ne me l'ôtez donc pas, après me l'avoir donné si généreusement, et n'allez pas en cela contre deux vertus qui vous sont si naturelles, la libéralité et la constance. N'étant pas en mon pouvoir de payer cette obligation, au moins je ferai des souhaits pour cela, et ne demanderai jamais rien de si bon cœur à la fortune, que de pouvoir témoigner que je suis beaucoup plus que je ne le dis , mademoiselle, votre, etc.
Posi'Scriptîun inédit. [On m'écrit que M. Guillemot a eu une inspiration de moi, et qu'il assure que je serai bientôt en France. Je ne sais pas pourquoi il le dit, ni comment il le fera; mais je suis bien aise de I. 41
123 LETTRES DS VOlTÙHE.
voir qu*il est toujours admirable, et qu*ii se souvient de moi. Que cela pourtant ne vous fasse point de peur. Je reçus il y a deux mois une lettre à M. d'Âluin, que vous me faisiez l'honneur de m*envoyer. Mon père me mande que j'écrive si j'ai reçu un livre de M. Godeau; je ne sais si c'est cela : j'avois oublié tout à fait M. Godeau, et j'ai cru quelque temps que c'étoit un livre de M. Bodeau * dont mon père me parloit : jugez avec quel étonnement.]