‹ Œuvres: lettres et poésies (volume 2)Chapitre 52 sur 131 · I^RTTftBS DE VOITUW · texte numérisé non relu

I^RTTftBS DE VOITUW

Et certes, en cela au moins êtes^vpus bien juste, que ne me pouvant donner ce qui m^est dû, vous tâchez à me contenter d'ailleurs et à couvrir une injustice avec beaucoup de civilité. Mais toutes les belles parôles ne valent pas un peu de volonté; et s'il yen avoit quelque&-unes qui pussent être de ce prix-^là, ce se* roient sans doute les vôtres, et vous n'auriez pas b&» soin d'employer celles des autres pour cela. Je suis surpris toutes les fois qu'en recevant de vous un gros paquet, je trouve qu'il n'y a qu'une lettre, et que ce qui est de votre main notait que la moindre partie de oe qui vient de votre part. Comme il me souvient que je n'ai quasi jamais eu l'honneur de vous voir chez vous qu'il n'y ait eu cinq ou six personnes dans votre chambre, vous avez trouvé moyen d'en mettre autant dans vos lettres, et de ne me plus écrire qu'en public. Ne croyez pas pourtant m'obliger par là à vous parler avec moins de hardiesse. Je prendrai pour confidents Ceux qu'il semble que vous me vouliez donner pour juges, et j*aimerois mieux leur déclarer mon secret que de vous le cacher.

Mais pour parler sérieusement (car je sais bien, mademoiselle, que vous ne voudriez pas que j'eusse dit ainsi tout ce que vous venez de lire), au lieu de me plaindre de cela, j'ai à vous en rendre mille grâces très -humbles et à vous remercier de l'extrême honneur que vous me faites recevoir de tant d'honnêtes personnes, et que je ne pourrois jamais mériter sans vous. Je vous avoue que je ne puis souhaiter de plus grand contentement que de voir de vos Icllres; mais je suis bien aise qu'en cel«^ vous pas-

A MADEIHHS8i<i<E PAUiET (1633). 13^

sieas mes «oubaite, et que vous me fassiez (dus de biep que je n'en saurois désirer. Si je ne me trompe, j'ai re* connu dans votre dernière quelques lignes de la meil'* leuro main du monde ^ et je les ai reçues avec la même vénération que Ton recueilloit les feuilles où la sibylle écrivoit ses ' oracles, J*estime plus ces quatre vers que toutes les œuvres de Malherbe, et moi qui en ai vu autrefois d'amour et qui étoient [faits] à ma louange, je vous assure que je n'ai jamais lu de poésie qui m^ait été si agréable. Je ne sais de quelle sorte est l'affection que j'ai pour cette personne ; mais je n'en* tends ni ne vois rien de sa part qui no me touche jus<* qu'au fond de l'âme, et je ne puis comprendre C(Hnment il arrive que l'estime et le respect fassent en moi les mêmes effets qu'une passion bien violente. Quoique vous ne me disiez rien de }&P^ de Clermont, je suis assuré qu'elle ne peut m'avoir oublié, et je vous supplie très*humblement, mademoiselle, de me faire la faveur de lui dire que, pour me rendre digne de son affection, je tâche tous les jours à devenir meilleur. Les sermons que vous me faites et les livres que vous m'envoyez ne me servent pas peu à cela. Je vous remercie du Psaume*. Mais pourquoi m'envoyer en l'état où je suis des choses si tristes, et quelle meilleure paraphrase peut-on voir du Miserere que moi-même? J'ai eu enfin les Épitres de saint Paul ^ Les deux livres que vous m^avez envoyés, Tun au mois de décembre et

• De M'"« de Rambouiilet (T.).

2 Ouvrage de Godeaa.

^ Aulre ouvrage de Godeau. Voir une lellrc de Balzac du 10 mai IC32.

l'autre depuis six semaines , me sont arrivés en un même jour, et, à ce que je puis juger, cette personne que vous m*avez fait si petit est un des plus grands hommes de France. La préface, entre autres choses, m'a semblé parfaitement belle, et j'ai eu un extrême plaisir à la lire. J'en dirois davantage, mais je ne puis rien admirer pour cette heure que M^ de Rambouillet. Je vous Tavouerai franchement, mademoiselle, soit que ce soit stupidité ou présomption, j'avois vu sans jalousie toutes les belles choses que jusques ici vous aviez eu soin de me faire voir; mais quand j'eus achevé de lire la réponse de l'infante Fortune à messire Lac S je fus en peine qui la pourroit avoir faite, et eus, sans mentir, un extrême dépit de ce que c'étoit un autre que moi. Je cherchai longtemps parmi les personnes plus galantes qui en seroit l'auteur, sans jamais pouvoir m'en imaginer pas une ; mais quand j'eus trouvé dans votre lettre qui c'étoit (car je la garde toujours pour la dernière), je vous confesse que j'eus une des grandes joies que j'aie eues il y a longtemps. J'eus un extrême soulagement et fus consolé de savoir que cette gloire étoit due à une personne que j'honorois déjà tant, et à qui j'ai donné une si grande partie de mon esprit, que je puis douter si ce n'est du sien ou du mien qu'elle s'est servie à faire une si jolie lettre. Tout de bon, il semble qu'elle ait celui de tout le monde, à voir comme elle est née à toute chose ; et outre que personne n*en a tant qu'elle , il n'y en a point qui ait tant de différents lustres, ni

< BoUsat TEsprit écrivit en vieux style à M"« de Rambouillet (T.). — Pierre de Boiesat, de l'Académie française, mourut en 1662.

A MADEMOISELLE PAULET (1633). I4l

qui soit si beau à toutes sortes de jours, comme le sien. Peut-être qu'elle le trouvera mauvais; mais je ne puis ro^empêcher de vous dire que j'ai pensé demeurer dans cette même incrédulité où je fus une fois pour un autre miracle de son esprit, et je ne pouvois croire qu'il fût possible qu'elle eût rencontré à écrire si bien de cette sorte, n'ayant jamais lu de cette manière de livres. Mais c'est par foi qu'il la faut connoitre et non pas par raison : et comme elle compose des histoires où toutes les passions sont représentées sans que jamais elle en ait éprouvé pas une ', qu'elle fait la description de l'Italie et de l'Espagne sans en avoir vu la carte de sa vie, et qu'elle connoît toute la terre n*ayant jamais été que jusqu'à Chartres; de la même sorte, sans avoir vu de vieux romans, elle parle le langage de Lancelot du Lac mieux que n*eût su faire la reine Genièvre , et je crois qu'elle parleroit arabe si elle l'avoit entrepris. 11 faut avouer que c'est une personne bien difficile à comprendre, et que si M^e de Rambouillet est la plus parfaite chose du monde, mademoiselle sa fille est la plus admirable. Entendez toujoursy s'il vous plaît, mademoiselle, les louanges que je donne avec la restriction que je dois mettre^ vous connoissant comme je fais. Ç*a été au reste un grand bonheur pour moi de n'avoir vu ce témoignage de son esprit qu'en un temps où j'en ai un autre de sa civilité; car ce m'eût été une extrême peine de ne pas aimer une personne qu'il m*est force de tant estimer. Les cinq ou six lignes qu'elle m'a fait l'honneur de m'é-

* Dans le roman d*Alcidali» et de ZéHde,

14^ lEYTRBS DE VOITUM&.

crire ont été reçues de mot avec tout le respect » Pal* fection et la joie qu'elle peut penser» et ont effacé le ressentiment que j'avois de Tautre lettre. C'est un des avantages que les méchantes personnes ont sur celle» qui ne le sont pas» que toutes les bontés qu'elles font sont beaucoup mieux reçues, et qu'il semble que I» rareté donne encore quelque prix à Taction. Quoique je sache qu'elle ne m'ait fait cette faveur que pour me faire mieux sentir un dépit dans quelque temps, je ne puis pas m'empêcher de m'y laisser attraper, et je l'aime, pour cette heure, autant que si c'étoit la meil* leure personne du monde. Pour ce qui est des reproches qu'elle réserve à me faire quelque joiu*, cette menace ne me fait pas moins désirer d'avoir l'honneur de la voir, et je me saurai défendre de sorte qu'elle c(Minoitra que j'ai mérité dans les choses même où elle croit que j'aie failli.

Parmi une infinité de choses qui m'ont donné beaucoup de contentement dans votre lettre, j'y ai vu avec une* joie très-particulière ce que vous me mandez : que lorsque vous m'écrivîtes, un bon* nête homme se fâchoit de se retirer à une heure après minuit sans m'avoir vu ', 11 y a longtemps que je désirois ardemment un témoignage de l'honneur de son souvenir, ie ne craindrai point de vous dire qu'il n'y a point d'homme au monde que je respecte tant que lui» mais je n'oserois vous avouer combien je l'aime, de peur que l'intérêt de votre mari ' ne vous

* Le cardinal de Ta Valette.

^ M. de Monlausier (T.). — N'est-ce pas plutôt le comte de Maure? Voyez plus haut, p. tl6. nota 4,

À MABËmetSËLLE PAOLflt (1633). 143

le fasse Irouver mauvais et qwe vous ne me reprochiez d« régler mal mes affections. Vous xpn tenez pour rtgle ôeriaine que tontes les personnes de cette sorte «e pewvent aimer, vous Jevez pourtant faire quelque réception pour lui, et comme je vous aï ouï dire beautH>up de Ibis, quUl avoit plus de générosité que les ffiftres, vous pouvez croire qu'il a aussi plus d^amitié. Mais quand cela ne seroit point et qu^il m^auroit entièrement ouUié , il est vrai qu^il ne seroit pas en ma fnÂssafuce <te retrancher rien de la passion que j'ai ponr lui. Je ne puis non plus résister à ceftte inclination qu'à celle 'que j'ai pour vous, et vous ne devriez pas trouver étrange que j^aimasse nrt ingrat, vous qui savez qu'il y a si longtemps que j'aime une ingrate. S«ns mentir, aii temps même où je croyois qu'il ne se «ouvenoH point du tout de moi, je n'ai passé pas une beflle nuit dans le Prade ' qoe je ne l'y aie souhaité. tj^gros d'eau^ seroient aussi beaux à faire dansMa- A^idque dans Paris, et si je le ténors ici, je le mène- Vois dhanter devant des portes qui s'ouvrent plus atsémient que la vôtre et où nous serions mieux reçus que nous ne Tétions chez vous. Il y a en ce lieti certains animaux, que ceux du pays nomment more-

» Le cours de Madrid ( T.) : le Prado.

' Pendant le siège de ia Ruclielle, on diM}trtoiiJ!OUi«>: Il faut aUcndre le premier gros deau qui est en |)lêine inné (nom donné AUX marées «ur lus eôles de ia'Roohelte, Noies dejHuei) pour voir si la digue résiidcra. Or, M. le cardinal de la ValcUe, on fai^nt partie avec Voilure pour aller vpir M°»« Aubry à Suresnes, dit : « Il faut que ce soit à la pleine inné pour revenir d*au(ant plus tard. Nous ferons cette partie au prcniier gros d'enu. » Ainsi on nppela •ces promenadcs-là les fjros- d'eau (T.).

nistes \ qui ont la forme du corps fort agréable et la peau extrêmement douce, souples, éveillées et plaisantes, fort aisées à apprivoiser et naturellement amies des hommes. La fraîcheur de la nuit, dont elles aiment à jouir, fait qu*en ce temps on en trouve communément dans les rues, et selon qu'il est curieux de cette sorte de choses, je sais qu il seroit bien aise d'en voir. Je vous supplie très-humblement, mademoiselle, vous qui me procurez toutes sortes de biens , d'employer tout le crédit que vous avez auprès de lui pour faire qu^il me fasse l'honneur de se souvenir de moi, et si vous pouvez faire qu'il m'aime, je vous donne répit de six mois pour ce que vous me devez.

Je ne sais si votre serviteur ^ m'a fait l'honneur de m^écrire quelque chose. Je suis toujours le sien très-humble , avec autant de passion que jamais , et il n'y a pas trois jours que je m^enfermai dans une chambre , et qu'en souvenance de lui , je chantai une demi -heure. Père Chambaut \ 11 y a au bas de votre lettre trois écritures différentes que je n'ai pu reconnoitre et que je crois que je n'ai jamais connues. J^avois résolu d'y faire répondre par trois Espagnols de mes amis, mais je n'en ai pas eu le loisir, étant à la veille de mon parlement. J'espère sortir

■ Petites brunettes, des liUes (T.).

' M. dej>i8anl (T.).

^ M.^ Pisani aimoit fort une ehanson faite à Angers, qui com- Dienj^t ainsi :

Père Ghambaat, Seigneur de la Bigotiëre, Le cousin Margotière Tous tient pour un nigaud ( T.)>

A MADEMOISISLLE PAULET (1633). 145

d*ici dans trois ou quatre jours pour commencer la promenade dont je vous avois écrit et aller voir le Portugal et l'Andalousie. Quelques-uns m*en vouloient dissuader pour les chaleurs qu'il y aura en ce temps. Mais afin de me déniaiser, je suis résolu de voir un peu le monde ; et pour me remettre d'un hiver que j*ai été ici sans me chauffer, je m'en vais chercher les jours caniculaires en Afrique et passer l'été en un pays où les hirondelles passent Thiver. Les périls que j'ai à courre ' en ce voyage ne m'étonnent point, et peut-être que j'en trouverois de plus grands auprès de vous. Il me fâche seulement que, si j'y meurs, W^^ de Rambouillet aura du plaisir à dire qu'il y avoit déjà trois ans qu'elle m'a voit prédit que je mourrois dans quatre. Mais, mademoiselle, une personne qui est dans vos prières doit espérer un meilleur succès que cela : je ne sais pas si j'ai encore beaucoup de temps à vivre; mais il me semble qu'il me reste beaucoup d'années à vous aimer, et mon affection étant si grande et si parfaite, je m'imagine qu'il n'est pas possible que je cesse si tôt d'être, mademoiselle, votre, etc.

Post-scriptum inédit. — [Si je ne dis rien ici de cette divine personne que tous les honnêtes gens adorent', vous jugerez bien, mademoiselle, que c'est par respect , et vous ne laisserez pas de croire que je suis avec la même vénération que jamais son très-humble et très-obéissant serviteur.

' Courre poar courir, • Courre est pins en usage que courir, et plus de la cour. Mais courir n'est pas mauvais... On en peut user deux ou trois fois la semaine. » Voyez t. II, Icllrc 14, à Coslar.

^ Madame la Princesse.

Je crois, mademoiselle, qu'il y en a de vos amis *, lequel entendant lire cette lettre, quelque puissant et heureux qu'il soit, ne laisseroit pas de me porter envie, en quelque sorte, dans ma mauvaise fortune. Je vous supplie très- humblement de me faire la faveur de lui dire que je suis toujours avec toute sorte de passion son très-humble et très-obéissant serviteur, et que je ne vois rien de remarquable que je ne le mette en ma mémoire pour avoir l'honneur de l'en entretenir quelque jour.

Dans ma dernière lettre, j'oubliois à remercier le sage Icas ^ de l'honneur de son souvenir ; Je m'étonne qu'il se soit hasardé à m'écrire les trois lignes que j'ai reçues de lui , et qu'il n'ait point craint en cela cauda draconis. Avec votre permission, je l'assurerai, mademoiselle, que je suis son serviteur.]

' [De Madrid, 1633.]

Mademoiselle, si votre autre lettre étoit de la sorte de celle que j'ai reçue, ce n'a pas été pour moi un si grand malheur de la perdre , et il eût été à souhaiter qu'encore à cette seconde fois j'eusse su seulement, sans en voir autre chose, que vous m'aviez fait l'honneur de m'écrire. Ayant lu ce que vous me mandez , que vous aviez eu de la peine à hasarder vos compliments, j'en attendois quelques-uns ; et ensuite de cela

' C'est, je crois, M. de Chaudebonne {Noie de Sf, de Monmer^ que). Je ne le pense pas : Chaudebonne se trouvait alors avec Caston. Ce Siérait plulôl le cardinal de la Valette.

^ Arnauld de CorbevHle. Voyrz plus bas, p. 285.

' Mss.deConrari,^, 733.

je n*en ai point trouvé d'autres, sinon que vous me faites souvenir que je suis petit et que vous m'assurez que je ne suis guère galant. Si vous n'aviez, mademoiselle, que ceux-là à me faire, il n'étoit point be* soin de les mettre sous la protection de la plus vail<lante ûUe de France ^ Encore qu'ils eussent été trouvés, on ne vous eût pas accusée par là de favori* ser les rebelles , et de la façon que votre lettre étoit écrite, vous ne deviez rien craindre, sinon qu'elle me fût rendue. Après avoir eu tant d'envie d'en avoir une des vôtres, qu'il est vrai que j'employois tous mes désirs en cela, lorsqu'il me restoit tant d'autres choses à souhaiter, vous prenez la peine d'écrire cinq ou six lignes où vous vous plaignez de ce que la fortune ose s'attaquer aux choses qui sortent de vos mains. Et pour ce qui est de moi, a 11 y a ici un homme plus petit que vous d'une coudée et, je vous jure, mille fois plus galant. » Voilà une belle lettre de consolation, après avoir été tant attendue, et des paroles bien choisies pour me faire oublier tant de sortes d'afflictions! Je pense, mademoiselle, vous l'avoir dit quelque autre fois ; vous êtes beaucoup plus propre à écrire un cartel qu'une lettre. Il ne vous reste plus après cela que d'ajouter que vous soutiendrez en la cour de Trébizonde ce que vous venez d'écrire et signer Alastraxérée \ Est-il possible qu'ayant tant de merveilleuses qualités et tant de pouvoir sur moi, vous ne vous serviez de l'un ni de l'autre que pour me faire du mal, et que vous soyez de ces fées qui ne se plaisent qu'à nuire et à

' M"e Pauîel(T.).

^ Dans les Amadis,

gâter le bien que font les autres? Après que W^^ Paulet m'a écrit une belle et obligeante lettre ; que M"' la marquise m*assure par elle de l'honneur de son amitié ; que M"* de Clermont me promet des prières, et que même la plus rare et la plus parfaite personne du monde ' m'honore de son souvenir, vous venez la dernière troubler la joie de tout cela et défaire ce qu'elles ont fait en ma faveur. Cela est étrange que les Pyrénées, qui servent de bornes à deux grands royaumes, ne se puissent défendre de vous. Sans que mes malheurs vous puissent adoucir, vous venez me persécuter au bout du monde et me tourmenter même plus que ma mauvaise fortune. En un temps où mes meilleurs amis n'oseroient avoir commerce avec moi, et auquel c'est se mettre en péril que de m'écrire, vous passez par-dessus toutes sortes de considérations pour me dire que vous ne me trouvez guère galant et qu'il y a un nain qui vous plaît mille fois plus que moi. Il me semble, mademoiselle, que j'aurois sujet de gronder de cela et de faire toutes ces plaintes. Mais pour ne pas confirmer ce que vous dites de moi , et ne pas montrer que je suis peu galant de ne pas bien recevoir tout ce qui me vient d'une si bonne part, je vous dirai, mademoiselle, que

(( Je croyois que mes maux ne pouvoient recevoir de soulagement, et ils ont été apaisés dès que J'ai lu ce que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire. Ce n'est pas que j'eusse mal jugé de leur grandeur. Mais c'est que rien ne vous est impossible , et que

* Madame la Princesse (T.).

VOUS pouvez donner remède aux choses qui n'en ont point. Je m*étonne pourtant, qu^en ne disant que du mal de moi, vous ayez pu me faire tant de bien, et que, sans m*arrêler à ce que vous me mandez, j'aie été content en voyant seulement votre caractère. Ceux de la magie ne font pas des effets plus merveilleux; et cela fait voir que vous savez aussi bien qu'elle donner aux paroles une vertu secrète, et une autre force que celle qu'elles ont d'elles-mêmes. Qu'en me reprochant quelques défauts, vous m'ayez ôté tous mes déplaisirs, et que j'aie eu du contentement à Ure que vous en estimiez un autre plus que moi, c'est une merveille que je ne puis comprendre; mais il y a longtemps, mademoiselle, que je ne cherche plus do cause naturelle en la plupart de ce qui est de vous. Je sais qu'une personne qui est pleine de miracles en peut bien faire quelques-uns ; mais quelque grands que soient les vôtres, le plus étrange que vous ayez fait est d'avoir donné de la joie à une personne qui est en l'état où je suis, et d'avoir rendu heureux un homme qui est tout ensemble pauvre, banni et malade. En cela, vous faites voir que la fortune, qui a le monde sous ses pieds, est dessous les vôtres, et que vous pouvez donner grâce à ceux qu'elle condamne à être malheureux. Aussi, pourvu que je vous aie favorable, il ne m'importe point que les étoiles me soient contraires, et quoiqu'elles soient toutes conjurées à ma ruine, si vous me voulez défendre, je croirai que la meilleure partie du ciel est pour moi. N'abandonnez pas, s'il vous plaît, mademoiselle, une personne qui a tant de confiance en vous. Il suffit, pour me rendre

heureux, que vous vouliez que je le sois; et si dans votre cœur seulement vous me désirez du bien, je sentirai dès ici des effets de vos pensées et de vos souhaits. Vous êtes obligée d*en faire quelques-uns pour moi : car je vous jure que tous les miens sont pour vous, et que les plus passionnés que je fais, c'est que vous ayez tout ce que votre beauté et votre vertu méritent. Il est vrai que mon intérêt se rencontre aussi là dedans. Car si cela étoit, il n*y auroit plus de parti différent, ni de division dans le monde; tout le monde n* auroit qu'une volonté, et toute la terre vous obéiroit. »

C'est pour vous apprendre, mademoiselle, à regarder une autre fois comme vous parlez, et que je ne suis pas si peu galant que vous dites. Que si vous voulez que je vous croie, faites faire à votre petit homme une lettre mille fois plus galante que celle-ci. Mais quand il auroit cet avantage sur moi, il m'en resteroit un autre, que je n'estime pas moins, c'est qu'assurément je suis mille fois plus que lui, et plus que tout autre, mademoiselle, votre, elc.

Page 1