A LA MÊME
[De Madrid, juillet 1633.]
Mademoiselle, s'il ne m'est pas bien séant d*avoir quelque contentement en ne vous voyant pas, ce m*est au moins quelque excuse de ce que \e n'en ai pas un que vous ne me donniez. C'est vous qui faites ici toutes mes joies ; et quoique j'aie été voir depuis peu l'Escurial et l'Âranjuez, et que je me sois trouvé à des fêtes de taureaux et à des canas^, je n'aurois rien vu d'agréable en Espagne, si je n'y avois reçu de vos lettres. Vos soins m'ôtent la plus grande partie des miens : j'oublie que je sois malheureux, quand je songe que vous ne m'avez pas oublié. Cette obligation est si grande que je doute qu'un autre que moi y pût satisfaire. Mais s'il vous plaît d'y songer, vous trouverez qu'il y a longtemps que j'ai payé tout cela par avance, et dès le moment que j'ai eu l'honneur de vous connoitre, il ne s'est point passé de jour que je n'aie mérité tout le bien que vous me sauriez jamais faire. Je sais bien, mademoiselle, que vous n'attribuerez pas ceci à vanité, mais à une estime extrême de la passion avec laquelle je vous honore et aune créance que j'ai qu'une aflection parfaite vaut mieux que toutes choses. Celle que j'ai à vous servir est à un si haut point, qu'il n'y a plus que la vôtre qui la puisse récompenser; et quand vous m'auriez donné cent fois la vie et avec elle tous les biens du monde, vous me devrez toujours beaucoup de reste, tant que vous ne m'aimerez pas.
' Mss. de Conrart, p. 739.
^ Canota cannes, courses de canne».