A MONSIEUR DE CHAUDEBONNE
coutume de remettre toutes choses jusqu'au dernier jour. Outre quelques affaires qui me restent, ii me faut aller dire adieu à dona Antonia, à dona Inez et Isabe* liiia, à la Guzmana, à la Catalana, y a Icu dos Tôledanas. Il faut que j'envoie un recade ^ à dofta Ëlvira ; que j'écrive un billet à dona Urraza, et que je donne des chapin y un manto*h dona Âlonza, et un chapelet à sa mère dona Pedraza. Sans mentir, monsieur, j'ai vécu ici comme un saint ; mais je n'ai pu moins que de faire toutes ces amitiés. Je vous assure pourtant qu'elles ne m'ont point débauché, et si vous me passez en toutes les autres vertus, je me puis vanter d'avoir exercé en ce pays une tempérance que vous auriez mal gardée. Le diable n'est jamais si à craindre que sous les formes où il apparoît ici; et il y a de certains yeux noirs dans lesquels, quand il se met, il fait tout ce qu'il veut, et il n'y a point d'exorcisme qui l'en puisse chasser. Je m'en vais trouver à Séville des démons encore plus dangereux, et qui sont de ceux que Von appelle Ignées. Pour ce qu'il n'y a guère d'embarquements à Saint-Sébastien, et que l'on n'y trouve que de fort petits vaisseaux, je me suis résolu de prendre cette route. Beaucoup me le déconseillent, pour les grandes chaleurs qu'il y a en cette saison, en Andalousie; mais il me semble qu'il est difficile que je meure de chaud, et c'est une sorte de mort que je ne puis appréhender. Si, d'aventure^ le soleil, la mer, ou les pirates (j'ai tout cela à craindre), accourcissent mon voyage et ma vie, je vous prie très-humblement,
* Recado, message, compliment, cadeau.
' Des soeqnes et une mante.
152 LETTHES DE VOITURE.
monsieur, d*avoir soin de mon père, en lui faisant obtenir ma su^^'ivance, et de ne me plaindre qu'autant que vous jugerez raisonnable, c'est-à-dire fort peu. Mais au cas que j'échappe, comme je Tespère (car il me semble qu'il me reste plus de temps à vivre, et que je ne dois pas sitôt guérir de la colique), je vous supplie de me faire la grâce de penser à ma fortune; et s'il arrive quelque changement durant mon absence, de voir s'il y aura lieu de faire quelque chose en ma faveur. Je crois, monsieur, outre l'extrême bonté que Monseigneur a pour tous ses serviteurs, que vous y trouverez encore quelque chose de particulier pour moi, et qu'encore que j'aie été éloigné depuis un an de sa personne, je n'aurai rien perdu de la bonne volonté dont il a plu de tout temps à Son Altesse de m'honorer. Pour ce qui est de M. de Puylaurens, je vous réponds de son affection, et je suis assuré qu'il sera bien aise d'avoir moyen de faire du bien à une personne en qui il croit qu'il y en a un peu, et au moins de la fidélité de laquelle il ne sauroit douter. 11 n'y a pas trois jours que je parlai longtemps de lui, et en telle occurrence, et à telle personne', que je crois que je puis dire que ce fut avec quelque utilité. Cette étoile que vous savez qui me fait quelquefois aimer plus que je ne mérite, a fait son effet en celui qui peut tout ici, et je me puis vanter à vous, à qui je puis dire toutes choses, qu'il m'a témoigné une affection particulière. Je crois, monsieur, que, s'il étoit besoin, M. le marquis du Fargis parleroit aussi très-volontiers pour moi; mais je vous
' Le comte d'Olivarcs.
ai assez d'autres obligations à l'un et à l'autre, et je désire avoir celle-là à M. de Puyiaurens tout seul. Si vous voulez, monsieur, m'obliger autant en autre chose, faites-moi, s'il vous plaît, la faveur de faire souvenir vos amis de moi; souvenez- vous-en vousmême, et croyez que je suis de tout mon cœur, votre, etc.
[A Madrid,.... 1633.]
Monsieur, je n'ai point d'autre excuse à vous donner du long temps que j'ai été à vous écrire et à m'acquitter de ce que je vous dois, quema paresse. Outre la mienne naturelle, j'ai encore contracté celle du pays où je suis, qui passe sans doute en fainéantise toutes les nations du monde. La paresse des Espagnols est si grande, qu'on ne les a jamais pu contraindre à balayer devant leurs portes, et il en coûte quatre-vingt mille écus à la Ville. Quand il pleut, ceux qui apportent du pain à Madrid des villages ne viennent point, quoiqu'ils le vendissent mieux, et souvent il y faut envoyer la justice. Quand le blé est cher en Andalousie, s'ils en ont en Castille, ils ne prennent pas la peine de l'y envoyer, ni les autres d'en venir quérir, et il faut qu'on leur en porte de France, ou d'ailleurs. Quand un villageois qui a cent arpents en a labouré cinquante, s'il croit en avoir assez, il laisse le reste en friche. Ils laissent les vignes venir d'elles-mêmes, et sans y rien faire. Un Italien qui tailla la sienne, en trois ans la racheta de prix. La terre d'Espagne est très-fertile, leur soc n'entre que quatre doigts dedans, et souvent rapporte
quatre-vingts pour un. Ainsi, s'ils sont pauvres, ce n'est que parce qu'ils sont rogues et paresseux...
50. — A UNE DAME (En loi envoyant le verbe j'aime, tu aimes)»
[A Madrid, 1633.]
Le dcve parecer estrano â V. S. que en las dos primeras palabras aya dicho tan gran verdad y tan grande mentira. Pero en esso puede ver quan razonable es amor â quien ama. Pues los que hizieron las reglas de las palabras segun la razon de las cosas, en diziendo yo amOf luego dixeron (u amas, como si fuesse necessario, amando el une, que el otro le ame. Assi sera juste que de buena gana diga V. S. yo amo, pues ay tanto tiempo que lo digo, y sin cansarse la memoria, en sabiendo essa palabra, luego sabra una lengua que es la de amor, mas linda que la Espanola, y mucho mas cstendida, porque essa se habla por todo el mundo, y no ay rincon en las Indias donde no se entienda. V. S. que huye de las reglas, y que no quiere aprender sino lo que se ensena en un dia, mas gusto deve tener de esta que de ninguna otra, pues se sabe en un instante, y en las cosas de amor no solamente no ay régla, mas aun séria defeto tener alguna. Hablela por su vida V. S. , y no sea verdad que en très anos no le aya podido aprender una lengua que hasta las niiiassab^'.
' ( Traduction. ) Il pourra sembler étrange à voire Seigneurie, qu'en ces deux premières paroles j'aie dit une si grande vérité el un si grand mensonge; mais en cela vous pouvez voir combien il est raisonnable d'aimer qui vous aime, puisque ceux qui firent les
[De Grenade, juillet 1633.]
Mademoiselle, j*aurois à cette heure de quoi vous écrire un beau poulet, et je pourrois dire sans mentir que je passe les jours sans lumière et les nuits sans fermer les yeux. Au moins j'ai toujours vécu de cette sorte depuis que je suis parti de Madrid. En dix nuits j*ai fait dix journées, et je suis arrivé à Grenade sans avoir vu le soleil, si ce n'est aux heures qu'il se couche et qu'il se lève. 11 est ici si dangereux, que les yeux que Bordier * a quelquefois comparés à lui ne le sont pas davantage. Aussi bien qu'eux, il brûle tout ce qu'il voit et n'est guère moins à craindre que le feu
règles des paroles selon la raison des choses, en disant yaime, dirent aussitôt lu aimes, comme s'il était nécessaire que l'un aimant^ l'autre aimât aussi. Ainsi il est juste que votre Seigneurie dise sans répugnance j'aime, puisqu'il y a si longtemps que je le dis, et sans qu'il soit besoin de vous charger davantage la mémoire, en apprenant cette seule parole vous auroi appris une langue, qui est celle de l'amour, plus belle que l'espagnole, et aussi bien plus répandue, puisqu'on la parle par tout le monde, et qu'il n'y a point de lieu si reculé dans les Indes, où elle ne soit entendue. Votre Seigneurie, qui fuit toutes les règles et qui ne veut étudier que ce qui se peut enseigner en un jour, prendra sans doute plus de plaisir à celle-ci qu'à toute autre, puisqu'elle se peut apprendre en un instant, et que dans les choses d'amour non-seulement il n'y a point de règles, mais que ce serait un défaut s'il y en avait quelqu'une. Que Votre Seigneurie la parle donc pour toute sa vie, et qu'il ne soit pas vrai qu'elle n'ait pu apprendre en trois ans une langue que savent jusqu'aux petites filles.
• i)/*.ç. de Conrart, p. 595.
^ Mauvais poêle qui persécutoit M^^^ Paulet de Ba passion (T.). — Voyez plus haut, p. 112.
du ciel. Je m*en suis sauvé dans les ténèbres et mettant toujours toute la terre entre lui et moi. Je me repose à cette heure à Tombre d*une montagne de neige, dont cette ville est couverte. Il y a trois jours que je vis dans la Sierra Morena le lieu où Gardenio et Don Quichotte se rencontrèrent, et le même jour je soupai dans la venta où s'achevèrent les aventures deJ)orothée. Ce matin j*ai vu rAlhambra, la place de Vivarambla et le Zacatin , et la rue où je suis se nomme la calle de Ahenamar :
Ahenamar, Ahenamar, Moro de la Moreria '.
J'ai beaucoup de plaisir à voir les choses que j'avois autrefois imaginées. Mais j'en ai bien davantage à imaginer celles que j'ai autrefois vues. Quelque excellents que soient les objets qui se présentent à mes yeux , mes pensées m'en font toujours voir de plus beaux, et je ne donnerois pas les images que je regarde dans ma mémoire pour tout ce que je vois de plus réel et de plus précieux. Hier, en considérant les allées et les fontaines du Généralif et souhaitant d'y voir Galiane, Zaïde et Daxare ^ en l'état qu'elles y avoient été autrefois , j'y désirois encore davantage une autre personne. Aussi, à la vérité, estelle mille fois plus galante et plus aimable ; et Xarife mise auprès d'elle perdroit son nom et sa beauté. Avec ces enseignes, je pense que je donnerai assez à entendre qui elle est. Mais cela est cruel, mademoi-
* Vera de romance.
* Voyez plus haut , p. 90.
A MONSIEUR DE GHAUDEBONNR (1633). 157
selle, qu'il m'en faille parler avec tant d'artifice et de précaution, et que j'aie peine à me résoudre de dire que c'est vous. Vous devez pourtant me permettre d'être galant, à cette heure que je me trouve à la source de la galanterie et au lieu d'où elle s'est épandue par le monde. Au sortir d'ici je me rendrai. Dieu aidant, dans quatre jours à Gibraltar. De là j'ai résolu de passer à Ceuta et d'aller voir le lieu de votre naissance, et vos parents qui régnent dans les déserts de ce pays-là ' . Comme je leur dirai de vos nouvelles, je vous supplie très-humblement , mademoiselle, d'en dire des miennes aux personnes que vous savez que j'honore et que j'aime le plus, et de me faire la faveur d'assurer particulièrement trois d'entre elles ^ que , quelque loin que me jette ma fortune, la meilleure partie de moi-même sera toujours au lieu où elles seront. Pour ce qui est de vous, vous ne sauriez douter de la passion que j'ai à vous honorer, et vous savez bien que je ne suis que trop votre, etc.