‹ Œuvres: lettres et poésies (volume 2)Chapitre 70 sur 131 · A U MâMB · texte numérisé non relu

A U MâMB

(A Bmelles, avril I«I4.]

Mademoiselle, je ne eroyois pas qu*il pûl Jamais arriver que je fusse plus affligé pour avoir reçu une de vos lettres, ni que vous me puissiez donner de si mauvaises nouvelles, que vous ne m*en sussiez consoler en niAme temps. 11 me sembloit que mon malheur éloit en un point qu'il ne pouvoit plus croître, et que, puisque vous aviez pu quelquefois me faire endurer patiemment l'absence de 11*°" votre mère et la vôtre, il n'y avoit point de mal que vous ne pussiea m'apprendre à souffrir. Mais pardonnez^moi si je vous dis que j'ai trouvé le contraire de tout cela dans l'afflic-* tion que j'ai eue de la mort de M^^ Aubry ', laquelle, sans mentir, a été assez grande pour achever de m*aocabler, et a pensé consumer les restes de ma patience. Vous pouvez juger, mademoiselle, quelle extrême douleur ce me doit être d'avoir perdu une amie si bonne, si aimable et si parfaite que celle-là, et qui, m'ayant toujours donné tant de témoignages de bonhe volonté, m'en a encore voulu rendre dans les dernières heures de sa vie. Mais, quand je ne considérerois point mes intérêts, je ne me pourrois empêcher de i^gretter infini* ment une personne de qui vous étiez infiniment aimée, et laquelle, entre beaucoup de dons particuliers, avoit celui de vous savoir connoilre autant que cela est possible, et de vous estimer sur toutes les choses du

* Mst. de Conrart, p. 643.

* M»* Aubry mourut le 18 avril 1634 ; ce qui sert à fiur la date de cette lettre. Voyez plus haut, p. 45.

A MADEMOISSILB DE RAMBOUILLET (1634). 331

monde. J'avoue pourtant que si je puis recevoir quelque soulagement dans ce déplaisir, c'est de considérer la constance qu'elle a témoignée, et avec quelle force elle a souffert une chose dont le seul nom Tavoit touj^urs fait trembler. Ce m'est une extrême consolation d'apprendre qu'elle a eu en sa mort les seules bonnes qualités qui lui avoient manqué durant sa vie, et qu'elle a su trouver si à propos de la résolution et du courage. Certes, quand j'y songe bien, je fais conscience de la regretter, et il me semble que c'est Taimer d'une affection trop intéressée, que d'être triste de ce qu*elle nous a quittés pour être mieux, et qu'elle est allée trouver en l'autre mondé le repos qu'elle n'e jamais eu en celui-ci ^ Je reçois de tout mon cœur les exhortations que vous me faites là<*dessus« d étudier souvent une leçon si utile et si nécessaire, et de me préparer à en faire autant quelque jour. Je sais profiter de vos remontrances, et ce né sera pas la première fois qu'elles m'auront fait devenir homme de bien. Lé malheur qui nous tant pressés jusqu'à celte heure ne nous prépare pas peu à cela : il n'y a rieti qui exhorte tant à savoir bien mourir, que de n'avoir point de plaisir à vivre. Mais si les espérances que la fortune nous montre doivent réussir» si après tant de malheureuses années nous devons avoir quelques beaux jours» souffrez, je vous supplie, mademoiselle, que j'aie de plvs gaies pensées que celles de la mort, et s'il est vrai que nous devions bientôt vous revoir, permettez-moi de ne haïr pas encore la vie.

' Elle étoit fort inquiète (T.).

Lorsque vous dites que vous jugez que je suis destiné à de grandes choses, vous me donnez de si bons augures de la mienne et des aventures qui me doivent arriver, que je serai bien aise qu'elle ne s'achève pas encore sitôt. Pour moi, je vous puis assurer que si le destin me promet quelque chose de bon, je ne lui manquerai pas de mon côté; je ferai tout ce qui me sera possible pour coopérer avec lui, et pour tâcher à me rendre digne de vos prophéties. Cependant, je vous supplie très-humblement de croire que de toutes les faveurs que je puis demander à la fortune, celle que je désire plus passionnément, c'est qu'elle fasse pour vous ce qu'elle doit, et que pour moi elle me donne le moyen de vous faire connoître la passion avec laquelle je suis, mademoiselle, votre, etc.

Post»8criptum. — Mademoiselle, permettez -moi, s'il vous plaît, de remercier ici M"*« votre mère de rhonneur qu'elle me fait de se souvenir de moi : en me faisant dire qu'elle admire en se taisant, elle me veut apprendre comme il faut que je la révère.

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